Trisha Brown, présent d'éternité
Légende vivante de la danse, figure de la postmodern dance américaine et plasticienne dont les dessins connaissent depuis quelques années une reconnaissance internationale dans les galeries et les musées1, Trisha Brown a annoncé en début d’année qu’elle cessait de chorégraphier. Après Merce Cunningham, qui a mis au point un Legacy Plan (plan de succession) inédit avant de disparaître le 26 juillet 2009, Trisha Brown vient d’inventer le sien pour garantir la préservation de son héritage artistique, qui constitue un corpus unique en danse, en musique et dans les arts visuels, mais aussi le devenir de sa compagnie. Celle-ci est chargée d’assurer la continuité de sa danse et de lancer en 2015 un nouveau modèle de diffusion de ses œuvres né de la conviction de Trisha Brown que la vie change et se modifie constamment2.
L’adieu et l’héritage
En cette période charnière, la compagnie inaugure cette saison une tournée internationale de Proscenium Works, 1979-2011 qui se prolongera trois ans et présentera pour la dernière fois sur des scènes classiques les grandes pièces de Trisha Brown avec l’ensemble des éléments scénographiques créés par les collaborateurs de la chorégraphe : Robert Rauschenberg, Donald Judd, Laurie Anderson, Terry Winters, Elizabeth Murray et Nancy Graves notamment.
Ultime occasion de percevoir, dans ce contexte, qu’avec Trisha Brown, « la danse, c’est toujours ici et maintenant », un processus continu et une présence qui offre les traces de son propre passé et de son propre avenir, cette tournée incite également à s’interroger sur le sens spécifique des pratiques qui abordent la temporalité, la répétition et qui relèvent de la reconstitution. Car depuis les années 2000, la récurrence des manifestations de reprise, de répétition, de réactualisation, de recyclage, de reconstruction ou de re-enactments souvent invoqués dans les discours artistiques montrent que de nouvelles préoccupations se font jour dans notre rapport à l’histoire3. La 55e Biennale d’art de Venise est à cet égard exemplaire en présentant jusqu’au 24 novembre 2013 des œuvres passionnantes qui interrogent la mémoire et la création : la reconstitution de l’exposition d’Harald Szeemann de 1969, When Attitudes Become Form, qui a créé l’événement à la fondation Prada (jusqu’au 3 novembre) ou encore, au pavillon italien et au pavillon roumain, des performances revisitées et chargées d’histoire qui font chacune dialoguer deux modes de représentation et deux époques4.
Dans le cadre de cette tournée Proscenium Works, le festival Montpellier Danse, qui depuis 1982 a régulièrement invité la Trisha Brown Dance Company, a présenté l’été dernier trois pièces « historiques » de Trisha Brown, dont I’m Going to Toss my Arms ; If You Catch Them They’re Yours, dernière pièce créée par la chorégraphe en 2011 pour sa compagnie avec un décor d’imposants ventilateurs industriels en collaboration avec l’artiste visuel Burt Barr et le musicien Alvin Curran. Le Festival d’automne à Paris et le théâtre de la Ville présentent à leur tour, du 22 octobre au 1er novembre 2013, deux autres programmes qui portent le témoignage de cette œuvre au long cours et mettent en lumière et en relation des œuvres et des périodes différentes : de Homemade à Foray Forêt et son usage subtil du hors-champ, en passant par Astral Convertible, pensé comme une œuvre portative qui puisse être dansée sur des places publiques, ou encore par le solo de For MG: The Movie5.
Le mythe des origines
Rejouer, restituer, transmettre, transformer, réinventer, répliquer… Ce que le public va pouvoir redécouvrir, c’est qu’il y a chez Trisha Brown, dès le départ, un art radical, expérimental, qui vise à subvertir tous les paramètres antérieurs de la chorégraphie. Ses fameux Early Works (des expérimentations menées hors de la scène dans des espaces alternatifs et dans des environnements naturels comme Central Park) qui intègrent des gestes quotidiens, répétés à l’infini, jusqu’à ce qu’ils soient perçus indépendamment de toute fonction, l’ont rendue célèbre au début des années 1970 à New York. Puis elle a fait littéralement basculer la danse avec ses pièces « antigravitationnelles » où les danseurs se situent à l’horizontale le long des colonnes d’un loft ou des façades des immeubles de Soho : défiant la pesanteur à l’aide de harnais, les danseurs de Man Walking Down the Side of a Building redéfinissent le poids, la verticalité, la vitesse tandis que dans Roof Piece, ils se transmettent des signaux de toit en toit à travers douze blocs du quartier de Soho, dessinant une danse éclatée et invisible dans sa totalité.
Et puis, dans le courant des années 1970, Trisha Brown va peu à peu se réapproprier l’écriture chorégraphique : un jeu de propulsions, de heurts, de torsions, d’ondulations, de changements d’axe où une sorte d’énergie inlassable précipite les corps les uns contre les autres, les imbrique, les enroule, les disperse, les fait rebondir, comme si le mouvement organique cadré par la scène n’était qu’un élément d’un mouvement plus vaste et que la force de ce mouvement transformait l’instant, celui de la danse, en une éternité.
L’œuvre de Trisha Brown demeure une référence, que l’on pourrait même dire indépassée, tant les chorégraphes contemporains s’y réfèrent. Ainsi de l’œuvre de l’Américain Trajal Harrell (programmée au Festival d’automne 2013/Centre Pompidou), qui revisite l’époque mythique des années 1960-1970 où, en réaction à un expressionnisme abstrait, de nombreux artistes créent des performances entre expérience et expérimentation avec le désir d’échanger avec le public. Le groupe de la Judson Church notamment, Trisha Brown en tête, a cherché, à travers une analyse du mouvement, à mettre en crise les représentations traditionnelles du corps et de la danse.
À l’heure où la question de l’avenir de la danse contemporaine américaine se pose et où l’on assiste à un regain d’intérêt pour l’héritage de l’art performatif et direct, l’époque postmoderne américaine reste la référence absolue, moins parce qu’elle réanime les traces d’un modèle qui fascine toujours, mais surtout parce qu’elle relance l’espoir de nouveaux modèles, la question du collectif, de l’art participatif et de l’utopie. Ainsi l’espoir vient-il toujours de la pionnière Trisha Brown et de sa compagnie, dont l’avenir repose dans l’exploration et l’exposition des relations entre les Early Works et les pièces scéniques, pour continuer à défricher de nouveaux territoires.
- 1.
De la Biennale de Venise au Drawing Center de Philadelphie, en passant par le Museum of Modern Art (MoMA), le Walker Art Center, le musée national d’Art moderne-Centre Pompidou, le musée d’Art contemporain de Lyon…
- 2.
Après avoir dansé au sein de la compagnie dès le début des années 1980 et assisté la chorégraphe pendant des années, Diane Madden et Carolyn Lucas ont été choisies par Trisha Brown comme directrices artistiques associées pour assurer la relève.
- 3.
Voir notamment la revue Esse, « Reconstitution Re-enactment », automne 2013, n° 79, et l’article « Re-enactment : fausse évidence et dangers » de Jacinto Lageira qui, se référant aux propos du philosophe Robin George Collingwood, rappelle que le re-enacment invite à repenser les idées et les conceptions du passé et, surtout, à en faire une lecture critique, à émettre des jugements de valeur et à apporter les preuves historiques de ce que l’on avance.
- 4.
Parmi les performances revisitées au pavillon italien, celle de Fabio Mauri, décédé en 2009, Ideologia e natura (1973), montre une jeune fille en uniforme fasciste qui se dénude méticuleusement pour se rhabiller tout aussi lentement pendant des heures. Au pavillon roumain, An Immaterial Retrospective of The Venice Biennale présente chaque jour de jeunes performers qui jouent et rejouent une série d’œuvres iconiques qui ont été exposées à la Biennale depuis les débuts de la manifestation.
- 5.
Signalons encore que le ballet de l’opéra de Paris dansera du 31 octobre au 14 novembre 2013 Glacial Decoy (1979), entré au répertoire en 2003 et emblématique de la collaboration de Trisha Brown avec Robert Rauschenberg.