La création en sciences sociales
Les sciences sociales peuvent être considérées comme une recherche sur la forme littéraire, nécessairement créative. Cela ne réduit pas leur scientificité et renforce même leur capacité à comprendre le réel. L’enquête, notamment, constitue un éclaircissement sur le raisonnement et le positionnement méthodologique du chercheur.
Historiens, sociologues, anthropologues et politistes ont forgé des outils qui leur permettent de comprendre le passé et le présent des sociétés, leurs modes de fonctionnement, leurs mutations ; ils comptent parmi les rares acteurs à pouvoir offrir à leurs concitoyens un discours de vérité. En revanche, ils ont du mal à reconnaître le potentiel de création et d’innovation dont leurs disciplines sont porteuses.
Il est frappant que la forme des sciences sociales ait si peu changé depuis un siècle et demi, alors que l’innovation éclatait partout ailleurs, bouleversant des secteurs entiers de la vie intellectuelle, métamorphosant le langage du roman, du théâtre, de la musique ou du cinéma. Malheureusement, les sciences sociales sont restées étrangères à ces révolutions.
Or le travail du chercheur ne se limite pas à remplir des « contenus » en étudiant des « objets », périodes, espaces, institutions ou groupes. La recherche peut aussi se concevoir comme une recherche sur sa forme. Dès lors, les sciences sociales apparaissent comme un domaine vivant et en constante évolution, ouvert à la littérature, au spectacle vivant, aux arts graphiques et audiovisuels.
Inventer des formes nouvelles
Tout au long du xxe siècle et jusqu’à aujourd’hui, la caméra s’est montrée capable non seulement d’appréhender le réel, mais de mettre en œuvre des raisonnements de sciences sociales. Après les Maîtres fous (1955), documentaire ethnographique sur les rituels d’une secte d’Accra, Jean Rouch a réalisé avec Edgar Morin une enquête filmée, Chronique d’un été (1961), dans laquelle il interroge des Parisiens de tous âges et de toutes professions. Micros-trottoirs et entretiens permettent d’ébaucher un portrait de la France d’après-guerre. Dans le Temps des cathédrales (1978), série d’émissions consacrées au Moyen Âge, Georges Duby associe trois dimensions de la connaissance : image, texte et musique. Les mouvements de la caméra, travellings ou gros plans, fonctionnent comme autant d’arguments dans une démonstration.
Même les séries télévisées, qui se présentent comme des fictions, sont capables de prendre en charge les sciences sociales. The Wire, créée par David Simon en 2002, propose une sociologie totale d’une ville américaine, Baltimore, à travers le regard de personnages issus de différentes institutions : policiers, syndicalistes, enseignants, journalistes, politiciens, sans oublier les vendeurs de drogue. Dans Un village français (2009), la période de l’Occupation est éclairée par les jeux d’échelle entre État, préfecture et village, la palette des choix politiques et moraux, le destin des individus et des familles, les espaces de liberté que ménagent les événements collectifs. On pourrait dire la même chose de la bande dessinée : aujourd’hui en plein essor, elle offre aux chercheurs un formidable outil d’expression et de diffusion1.
Cet article s’intéresse à une autre possibilité : la convergence entre sciences sociales et création littéraire. Je voudrais montrer qu’il est acceptable théoriquement et profitable épistémologiquement de considérer l’enquête en sciences sociales comme une forme nouvelle de littérature.
Le rapprochement entre recherche et littérature n’a d’intérêt que s’il renforce l’une par l’autre, au lieu d’abaisser l’une et l’autre. On n’écrit pas pour faire joli ou se hausser du col, mais pour mieux démontrer, expliquer, faire comprendre, débattre. Si les sciences sociales se font littérature, ce n’est pas pour être moins scientifiques ou sociales ; c’est au contraire pour être plus honnêtes, plus originales, plus critiques, plus fortes, plus présentes dans la cité. L’enjeu est donc moins d’expérimenter pour le plaisir d’expérimenter que de mettre au jour les outils grâce auxquels le chercheur peut innover, tout en accroissant la rigueur de son enquête et la réflexivité de sa démarche. L’effort pour réconcilier création et recherche (ou littérature et histoire) consiste à inventer des formes nouvelles pour dire du vrai.
L’universalité de l’enquête
La qualité littéraire d’un texte peut être appréciée suivant un certain nombre de critères où n’entre pas nécessairement la fiction : travail sur la langue, construction narrative, puissance d’évocation, voix singulière, rythme, atmosphère, voyage vers un ailleurs, mais aussi reconnaissance institutionnelle. Cette définition est peut-être critiquable, mais elle a au moins deux mérites : son ouverture, qui permet d’échapper à la confusion « littérature = roman = fiction » ; sa tolérance, dans la mesure où elle n’exclut pas d’emblée les sciences sociales.
La recherche, elle, peut être définie comme une enquête dans le réel. Reliant par-delà deux millénaires les Historiai d’Hérodote et la Logique de Dewey, l’enquête est une activité intellectuelle qui permet de dire des choses vraies sur le monde, grâce à un raisonnement qui comporte plusieurs étapes : définition d’un problème, prise de distance vis-à-vis du réel, collecte de sources, comparatisme, vérification des hypothèses, administration de la preuve. L’enquête est par définition empirique : elle a besoin d’un terrain d’exercice – une période du passé, une institution de notre société, la manière de vivre d’un peuple, etc.
Force est de constater la similarité méthodologique entre l’enquête de sciences sociales et l’enquête criminelle. Désireux de faire entrer la police dans l’ère scientifique, le criminologue Edmond Locard bâtit au début du xxe siècle une théorie de la « preuve indiciale » qui annonce étrangement le « paradigme indiciaire » de l’historien Carlo Ginzburg. Dans l’Enquête criminelle et les méthodes scientifiques (1920), Locard distingue plusieurs moments : l’observation, qui vise à collecter des traces sur la scène du crime ; l’hypothèse, guidée par l’imagination et encadrée par les éléments de l’observation ; l’expérimentation, contrôle empirique au terme duquel on valide ou réfute l’hypothèse ; le raisonnement par analogie, qui met en relation l’affaire avec d’autres cas déjà référencés dans les annales.
Dans son Traité de criminalistique (1931), Locard soutient que, aux preuves testimoniales trop faillibles, il faut ajouter, voire substituer, la « preuve indiciale », afin de renforcer la certitude de l’enquêteur (et celle des jurés). « L’administration de la preuve indiciale implique la recherche des traces laissées par le criminel », crêtes digitales ou palmaires, empreintes de mains, de pas, d’ongles, de pneus ou d’armes, traces de sang, de poussières, d’explosifs ou d’objets.
En comparant l’enquête criminelle et l’enquête en sciences sociales, on obtient le tableau de correspondances suivant :
Méthodologie de l’enquête criminelle
Épistémologie de l’enquête en sciences sociales
Recherche du coupable
Définition d’un problème
Observation des indices
Collecte des sources
Formulation des hypothèses
Formulation des hypothèses
Contrôle empirique
Test des hypothèses
Raisonnement par analogie
Bibliographie ou comparatisme
Preuves « testimoniale » et « indiciale »
Administration de la preuve
Il y a enquête dès lors que quelqu’un essaie de comprendre, grâce à un raisonnement, ce qui s’est passé, ce qui est arrivé, ce qui nous est arrivé, hier ou à l’époque de César ; car tout événement « nous » est arrivé, même à des siècles de distance, parce qu’il a directement ou indirectement influé sur notre monde.
Une authentique pluridisciplinarité
La notion d’enquête fédère l’ensemble des sciences sociales, ainsi que des genres littéraires comme le témoignage, l’autobiographie, le reportage, le récit de voyage. Elle se distingue par sa capacité démocratique, parce qu’elle est une activité universelle qui exige moins des diplômes que l’exercice de la raison humaine.
Un magistrat, un journaliste et un chercheur ne se posent pas les mêmes questions, ne se donnent pas les mêmes objets, mais tous pensent globalement de la même manière et c’est pourquoi ils constituent des instances de véridiction indispensables à une démocratie. L’un parlera d’« expertises » et de « manifestation de la vérité », l’autre de « sources » et de « fact-checking », le troisième de « preuves » et de « démonstration ». À travers leurs enquêtes, ils concourent à l’éducation des citoyens, c’est-à-dire à la construction d’un jugement critique collectif, capable de se saisir de certains problèmes d’intérêt public2.
Il n’est pas urgent que les chercheurs se forment aux techniques de la police scientifique. En revanche, il est important qu’ils sachent ce qu’ils font : des enquêtes. Si les sciences sociales sont utiles à la démocratie, si elles méritent d’être financées (et bien financées) par la collectivité, c’est parce qu’elles portent une parole de vérité dans un monde dominé par les « éléments de langage », la publicité, la communication d’entreprise, l’ignorance de masse fabriquée par les multinationales, les fantasmes complotistes et autres fake news qui pullulent sur Internet.
Les chercheurs ne demandent jamais à être crus sur parole : ils doivent démontrer ce qu’ils avancent. En ces temps de doute généralisé et de scepticisme blasé, il est crucial qu’ils ouvrent la boîte noire du savoir, donnent à voir le processus de fabrication des connaissances, fassent apparaître les modalités de l’enquête à l’intérieur du récit, en expliquant au lecteur leur démarche, leurs buts, intuitions, doutes, réussites, échecs, regrets ; et pour cela, les notes en bas de page sont une pédagogie insuffisante. Si l’on veut que le savoir concerne tout le monde, il faut qu’il soit appropriable par tout le monde, et un texte sert précisément à cela. On le voit, l’enjeu est à la fois épistémologique, littéraire et civique.
Une enquête se distingue non par la quantité de faits qu’elle amasse, mais par la qualité du raisonnement qu’elle met en œuvre. Aussi l’enquête est-elle un plaidoyer en faveur de la pluridisciplinarité, j’entends une pluridisciplinarité authentique, volontaire, presque militante, par les échanges qu’elle provoque, les emprunts qu’elle ose, les croisements qu’elle opère au profit d’une même recherche, au sein d’un même texte. Au fond, dès qu’on envisage l’enquête dans sa dimension intellectuelle, il n’y a plus qu’une seule discipline : les sciences sociales.
Fictions et temporalités
Parmi les outils du chercheur figure la fiction de méthode. Elle se définit comme une fiction assumée au sein d’un raisonnement de sciences sociales. À la différence de la fiction romanesque, la fiction de méthode s’annonce, c’est-à-dire se dénonce, si bien qu’elle enrichit le raisonnement au lieu de le parasiter.
Grâce à leur originalité et à leur pertinence, les fictions de méthode aident à mieux comprendre : agencement d’hypothèses sur un spectre de plausibilité, défamiliarisation du lecteur, invention de nouveaux concepts, arguments contrefactuels, anachronismes pédagogiques, etc. Dans les sciences sociales, l’imagination est partout : elle permet d’inventer des questions nouvelles, des concepts pour les penser et des récits pour les transmettre.
Bien souvent, la narration en sciences sociales (la prétendue « écriture de l’histoire ») écrase le jeu des temporalités : elle ne fait pas la différence entre ce qui relève des acteurs étudiés, du rythme de l’enquête et de la vie du chercheur. Or, si un historien étudie le passé, il vit dans le présent. Non seulement ce sont les questions de son temps qu’il pose au passé, mais il n’a, pour y répondre, que des sources existant hic et nunc, parce qu’elles ont surnagé jusqu’à nous. Le passé s’invite en permanence dans le présent, sous la forme d’archives et de ruines, mais aussi de mots, de coutumes, d’institutions, de villes.
Certains entendent le « passé » comme l’antonyme du « présent », ce plasma où nous baignons. En fait, le « passé » n’a rien d’une temporalité unifiée. À chaque point du temps, les siècles se télescopent et les futurs bifurquent. La moindre promenade dans Rome, entre le Colisée, la basilique du Latran, le Vatican, la fontaine de Trevi et le quartier de l’Exposition universelle, nous montre que le « présent » est une concrétion de « passés » qui ont pour nom Antiquité, christianisme, Renaissance, baroque ou fascisme. Parler du « passé » au singulier relève de la même erreur que d’évoquer « la province » quand on vit à Paris (ou « le continent » quand on est Anglais). Le « présent » et « Paris » effacent la complexité de ce qu’ils ne veulent pas être, de tout ce qu’ils voient de loin, depuis leur petite éminence.
Comme l’ont montré Danto et Ricœur, la narration historique est en soi une explication. Dès lors, un récit qui n’envisage qu’une seule dimension (le « passé » pour les historiens, le « présent » pour les sociologues) est moins explicatif qu’un récit qui intègre différentes temporalités, imbrication des époques, va-et-vient entre passés et présent, rencontre entre un chercheur et son objet, maturation de l’un au contact de l’autre, rythmes de la recherche. Il en résulte, dans l’économie du texte, une confrontation du maintenant et du jadis, du proche et du lointain. L’écriture est la dynamique de l’enquête.
Le « je » de méthode
Un chercheur appartient à une corporation, à une école historiographique ou sociologique, mais il est aussi un individu pris dans des liens sociaux. L’appartenance de genre et de classe, l’éducation et les valeurs du chercheur impriment à sa recherche un cours particulier et, pour éviter qu’elles ne la commandent en sous-main, il est nécessaire de les mettre au jour, comme on désamorce une munition exhumée dans un champ.
Le « je » de méthode est ce qui révèle les structures qui nous constituent – genre, classe, famille, mais aussi génération, institutions, cultures, modes, air du temps. Déconstruit à l’aide des sciences sociales, il est par nature compatible avec l’enquête. Il permet de mesurer les côtés du triangle qui relie le chercheur, le monde académique auquel il appartient et l’objet d’étude qu’il s’est choisi. Tout comme la fiction de méthode est une fiction activée par le raisonnement, le « je » de méthode est une subjectivité sauvée du narcissisme, de l’impudeur, du haïssable. Il n’est pas question de s’engager au sens de Sartre, en affichant des jugements de valeur qui n’ont rien à faire dans les sciences sociales. Il s’agit uniquement de s’engager dans sa recherche. C’est déjà beaucoup.
La proximité ou la distance du chercheur vis-à-vis de son objet d’étude, la mise au clair de son parcours et de ses affinités, énoncés dans un texte, apportent des gains d’intelligibilité. Quand on ignore ses motivations, il est difficile – même si l’on a lu Max Weber – de distinguer entre ses jugements de valeur et son rapport aux valeurs. Un homme blanc, aisé et hétérosexuel âgé de 40 à 65 ans, s’il confond le masculin et l’universel, ne verra pas pourquoi la biographie qu’il consacre à un « grand homme », Napoléon ou de Gaulle, pose problème au regard de la neutralité axiologique : croyant être un chercheur « objectif », il risque surtout d’être un historien qui se mire dans l’« Histoire », un homme dans sa masculinité, un Français dans sa francité. Des hommes détenant un pouvoir dans l’institution se passionnent pour des hommes ayant détenu un pouvoir dans l’« Histoire ». Frappante homologie.
Les études de genre combattent inlassablement ce sexisme méthodologique, invitant les chercheurs à améliorer la réflexivité de leur travail. Dans le sillage de Sandra Harding, l’épistémologie du point de vue (standpoint epistemology) précise l’inscription sociale de la recherche, le caractère positionné des savoirs, pour parvenir à une « objectivité forte3 », à la fois opposée et supérieure à la neutralité objectiviste de surplomb, typique du xixe siècle.
Il ne s’agit pas de s’exhiber, mais de faire en sorte que la subjectivité aiguise le raisonnement au lieu de l’émousser. Expliciter en termes scientifiques, compatibles avec l’enquête, sa position sociale, son appartenance de genre, de race ou de classe, son point de vue, mais aussi ses émotions, ses étonnements, ses ridicules, permet à la fois d’enrichir le protocole d’enquête et de lutter contre la sacralisation du chercheur, protégé par son discours d’autorité et toutes les positions de domination (académique, sociale, masculine) qu’il occupe. C’est l’humanité du chercheur, non son hubris, qui fonde la recherche.
Les conséquences littéraires de la méthode
Une enquête de sciences sociales est par nature pluridisciplinaire, multi-temporelle, multi-scalaire, transversale et égalitaire, assumée par un individu qui accepte de se replacer au sein de collectifs. C’est une définition sur laquelle on pourrait assez facilement s’accorder, mais encore faut-il en mesurer toutes les implications.
D’abord, le découpage en « spécialités », en « périodes » et en « aires », avec les contrôles d’identité qui l’accompagnent, peut être un frein à l’enquête. Le jugement des pairs est une garantie de débat critique, mais comment savoir s’il ne dissimule pas aussi le qu’en-dira-t-on académique, cette surveillance mutuelle qui décourage l’innovation ?
En second lieu, une enquête indifférente à l’écriture, orpheline de sa forme, est incomplète. La transmission de la connaissance fait partie de la connaissance elle-même. Pour répondre à cette exigence, on peut s’engager dans un processus de création : il suffit de tirer les conséquences littéraires de sa méthode, c’est-à-dire d’incorporer dans le texte lui-même la nature pluridisciplinaire, multi-temporelle, multi-scalaire, transversale et égalitaire de l’enquête que l’on mène. Les sciences sociales aboutissent logiquement à l’écriture.
C’est donc la méthode qui exige le texte. C’est le raisonnement qui pousse à écrire. L’obsession d’un questionnement, le récit de l’enquête, l’acceptation du doute, l’usage de la première personne du singulier, le va-et-vient entre passés et présent, l’invention de nouvelles fictions de méthode, l’équilibre entre distance et empathie : tous ces outils, producteurs de savoir, sont aussi des opérateurs de littérarité. L’écriture fait partie du protocole scientifique.
Le travail de la langue
« Alors que l’astre du jour brillait dans l’azur, un grand champignon se déploya au-dessus d’Hiroshima. » Cette phrase n’est pas seulement ridicule ; elle témoigne d’une faute de raisonnement. La langue est un enjeu majeur en sciences sociales, parce qu’elle peut, si l’on n’y prend garde, perturber la compréhension, faire naître des images inadéquates, miner le raisonnement.
Or les sciences sociales pâtissent de ces travers quand elles sont indifférentes aux mots, quand elles croient que la question du langage est sans intérêt, quand elles idolâtrent le jargon, quand elles se contentent de jeter des faits et des concepts dans un non-texte – autant de choix inadaptés à la méthode. La recherche ne peut se passer du langage ; et une langue inerte, morte à elle-même, entrave l’enquête tout entière. La rigueur de la langue, la justesse des mots, le tempo font pleinement partie de la démonstration.
On pourra objecter qu’il est nécessaire de recourir à un style limpide, sobre, concis, allant à l’essentiel, et j’applaudirai à cette conception de la littérarité des sciences sociales, car c’est exactement la mienne. Stefan Zweig, qui, à propos des romans et des biographies, refusait « tout ce qui s’apparente à la prolixité, au débordement, à l’exaltation vague, tout ce qui manque de précision et de clarté4 », conseille discrètement les sciences sociales. Comme celui de Primo Levi et d’Annie Ernaux, le style du chercheur peut être bref, exempt de pathétique, dépouillé – non pas « froid » ou « clinique », mais dans une relation de tension avec la sensibilité, l’empathie, la joie, la mélancolie – dépouillé, donc, mais comme un arbre avant le printemps, en contenant l’émotion à laquelle on refuse de laisser libre cours.
La dimension littéraire d’un texte de sciences sociales ne réside donc pas dans les métaphores, le « beau style » ni la fiction, mais dans l’effort pour dire des choses vraies. Écrire les sciences sociales, c’est accroître la réflexivité de la démarche, approfondir le protocole d’enquête, gagner en honnêteté avec soi-même et les autres, trouver le mot exact, tenter d’adapter la forme à l’objet, le mot à la chose, le rythme au problème, la construction narrative au mouvement de la pensée – un « art » qui est tout à la fois littéraire et cognitif. Si la langue est le déploiement du raisonnement, la littérature est la forme que prend l’enquête.
Citation et texte pluriel
Un historien cite ses archives ; un sociologue, les personnes qu’il a interrogées. Point n’est besoin d’insister sur la portée scientifique de cette démarche. Il est moins courant, en revanche, d’en envisager la dimension littéraire. Le texte de sciences sociales est une confrontation de langues, déclinées sous la forme d’extraits, de mots, de silences, de doutes, d’exclamations, de Sms, de posts Facebook, qui détonnent avec les usages formels de la recherche. Comme l’argot était au xixe siècle la langue des ténébreux, « phénomène littéraire et résultat social5 », les fautes d’orthographe sont aujourd’hui l’empreinte de la misère, de l’enfance fracassée, de la scolarité chaotique, en un mot, l’expression de l’exclusion. En ce sens, la citation est une manifestation de respect.
Ouvert à toutes les formes de parole, enrichi par les langues de la vie, le texte de sciences sociales est à la fois plus sociologique, plus anthropologique, plus historique et plus littéraire que le non-texte. Dans la citation d’autrui, le foisonnement du langage coïncide avec l’effort de véridiction. Les sciences sociales orchestrent un chœur de voix. Le chercheur – l’historien avec les disparus, le sociologue avec les invisibles, l’ethnologue avec les peuples – donne voix aux sans-voix, écoute ceux qu’on n’entend pas, construit du savoir grâce à leur savoir.
Il y a un rapport d’analogie entre ce chœur de voix et l’assemblée des citoyens : dans l’enquête comme dans la cité, chacun doit pouvoir être entendu, parce que tout le monde compte. Comme un débat se nourrit des opinions divergentes qui s’y expriment, l’hétérogénéité du texte fonde sa paradoxale unité.
Peut-on concevoir un texte capable de respecter la parole de l’autre, en le considérant non pas comme un « enquêté », mais comme un égal, un individu singulier qui révèle le sociologue à lui-même autant qu’il lui fournit les informations souhaitées ? Un texte peut rendre compte des dissonances, des troubles, des séductions, des refus, des ironies, des esquives, des duperies, des rejets, des étrangetés, des anomalies, ainsi que des expressions non verbales, attitudes, habitudes, goûts, manières d’être ou de se vêtir – autant de phénomènes capables de désarçonner, voire de bouleverser le chercheur et, surtout, de l’emmener loin de son domaine de spécialité.
Raconter toute l’histoire, considérer les gens comme des égaux, s’obliger à penser contre soi-même, toutes ces attitudes constituent l’antidote grâce auquel on empêche la parole d’autrui de mourir, en l’accueillant dans un texte partageable où elle se mêle à la langue du chercheur. Archives et entretiens, souvenirs et apartés, musiques et chants, conversations et récits, cet entrelacs de voix est en soi émouvant, comme est émouvante la forme de l’enquête, avec son obstination, sa rage de vérité.
Émotion n’est pas pathos, torrent de larmes ou cris de haine. L’émotion est plutôt ce feu intérieur qu’on laisse couver. C’est pour cela que le style retenu convient si bien aux sciences sociales : il n’éteint pas l’émotion, non plus qu’il se laisse embraser par elle. Ni impassible, ni lyrique, le style se domine en entrant au service du raisonnement qui le commande. Dans une enquête, l’émotion ne provient pas des faits relatés, mais de la tension vers le vrai, de l’effort de précision, de l’économie de moyens.
Le savoir a besoin d’émotion, et l’émotion ne se transmet pas sans littérature, sans les mots justes, sans la narration qui touche, sans la vibrante sobriété d’une langue. Pour faire comprendre, il faut des arguments et des preuves, mais il faut aussi des descriptions, des impressions, des atmosphères, des affects, toutes ces « émotions rationnelles6 » qui sensibilisent le lecteur au lieu de l’égarer ou de le submerger. Comme il y a un « art d’être juste », il y a un art de dire vrai, primordial pour qui veut faire comprendre la guerre, la perte, l’exil, les luttes, l’émancipation ou la misère. Entendue comme un rapport au langage, à l’émotion et à l’altérité, la littérature aide à traduire ces états, pourvu qu’elle n’abolisse pas la distance critique qu’on doit garder vis-à-vis d’eux.
Pour un nouveau référentiel
Rien n’est plus puissant qu’une enquête pour expliquer le monde. Les romanciers ne s’y sont pas trompés, qui l’ont intégrée à leurs fictions dès le xixe siècle. Plusieurs d’entre eux affichent (à juste titre) un sentiment de supériorité vis-à-vis des savants de leur temps, parce que la qualité de leur raisonnement – fût-ce sous les atours du roman ou du feuilleton – leur permet de dire des choses vraies sur la société tout entière. Si les grands romanciers, Dickens, Balzac, Zola, Tolstoï, Proust, sont des quasi-sociologues, ce n’est pas parce qu’ils consignent une quantité encyclopédique de « petits faits vrais », ni parce qu’ils les ont recueillis en journalistes ou en témoins, mais parce qu’ils ont promené sur le monde leur formidable appétit de savoir – cette curiosité intellectuelle qui enclenche tout le raisonnement. Ce faisant, ils anticipent de plusieurs décennies sur les travaux universitaires.
Le raisonnement, qui permet de dire du vrai, n’appartient à personne ni à aucune profession : universel, il traverse des œuvres qui n’ont rien en commun avec les sciences sociales – rien, sauf la volonté de comprendre. C’est le raisonnement qui rend les sciences sociales si profondes et les grands romans si « réels ». De nos jours, les chercheurs s’intéressent à tout, et pas grand-chose du passé et du présent ne leur est étranger, si bien que, pour ce qui est de la production de connaissances, ils ne le cèdent plus en rien aux romanciers. Mais sur le plan de l’imagination ? Ils ont l’enquête, la fiction de méthode, la narration. Et sur le plan de la créativité ? Ils peuvent écrire. Le chercheur a la possibilité d’être un écrivain en sciences sociales.
Aujourd’hui, toute la littérature est polarisée par le roman. Autour de cet astre gravitent des planètes, les « sous-romans » pour ainsi dire, thriller, science-fiction, conte moral, roman d’amour ou d’aventure, et, plus loin, les corps « non romanesques » comme la poésie ou le théâtre, après quoi l’on distingue, au-delà d’une ceinture d’astéroïdes, les roches noires de la « non-fiction », journalisme, essais, biographies, etc. C’est dans ce système que se situent les tenants du nonfiction novel, ainsi que Paul Veyne lorsqu’il compare l’histoire à un « roman vrai ». Ce faisant, ils transforment leurs œuvres en satellites, formes subalternes mises en mouvement par le roman. En effet, plus l’orbite s’approche du roman, plus l’objet est jugé « littéraire », et plus sa valeur augmente.
Mais on peut imager un autre référentiel. Au centre de ce système, il y a l’enquête. Puissance cognitive et littéraire, elle attire à elle les sciences sociales, mais aussi le reportage, le récit de vie, l’autobiographie, le témoignage, le carnet de bord, le journal intime ; en s’éloignant, ses rayons réchauffent le polar et la science-fiction, traversent le roman dont les bribes de raisonnement et les velléités de compréhension entrent parfois en contact avec le monde, et s’éteignent après avoir effleuré, loin, à la périphérie, la pure érudition et le compte rendu plat. C’est la notion d’enquête qui ordonne tout le système des écritures. Dit autrement, la littérature peut se renouveler en s’ouvrant aux sciences sociales.
Les romans existent, les disciplines aussi : souhaitons longue vie à ces deux genres hérités du xixe siècle. Mais leur gloire ne doit pas nous éblouir. On a le droit de penser et d’écrire autrement. Entre la création romanesque et la recherche en sciences sociales, la création en sciences sociales engendre une littérature qui produit des connaissances. Elle y réussit en incarnant un raisonnement dans une écriture, en racontant la méthode, en produisant un texte-recherche, la recherche portant à la fois sur les faits à établir, les sources à collecter et les formes par lesquelles on transmet. Le texte du savoir, enquête totale dans une forme neuve, permet de rompre d’un même coup avec le tout-fiction romanesque et le non-texte académique.
Comme la peinture dans le dernier tiers du xixe siècle, entre Olympia de Manet et les Sainte-Victoire de Cézanne, les sciences sociales peuvent devenir modernes. Les nouvelles formes de la recherche – littérature, photographie, documentaire, bande dessinée, série télévisée –, du moment qu’elles intègrent des raisonnements de sciences sociales, possèdent la même légitimité que les productions universitaires.
La création en sciences sociales permet d’échapper dans le même temps à la clôture académique, qui protège les domaines et les fiefs, et à la clôture poéticienne, qui referme la langue et la fiction sur elles-mêmes. Ni la règle inflexible de la note en bas de page, ni la liberté naïve de ceux qui se croient déliés de tout, mais l’émancipation dont on jouit en se fixant librement de nouvelles règles. Ni le cadastre des petites spécialités, ni le vertige des mondes parallèles, mais une exploration joyeuse, où alternent pollinisations en plein champ et randonnées sur la ligne de crête. Par rapport aux révolutions artistiques, littéraires et scientifiques du xxe siècle, la création en sciences sociales a accumulé beaucoup de retard. Ce n’est pas si grave : elle a l’avenir devant elle.
- 1.
Voir Ivan Jablonka, Histoire et bande dessinée, laviedesidees.fr, 18 novembre 2014 (en ligne : http://www.laviedesidees.fr/Histoire-et-bande-dessinee.html).
- 2.
Voir John Dewey, le Public et ses problèmes [1927], Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2005.
- 3.
Sandra Harding, “‘Strong Objectivity’ : A Response to the New Objectivity Question”, Synthese, no 104, 1995, p. 331-349.
- 4.
Stefan Zweig, le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2013, p. 418.
- 5.
Victor Hugo, les Misérables [1862], Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1951, p. 1003.
- 6.
Martha Nussbaum, l’Art d’être juste. L’imagination littéraire et la vie publique, Paris, Climats, 2015, chap. iii.