Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Dans le même numéro

La laïcité irritée par la visibilité des religions

mai 2011

#Divers

Après le voile à l’école, le niqab et les prières dans la rue… comment comprendre l’intensité des débats actuels autour de la laïcité, invoquée souvent dans une large ignorance des textes ? La laïcité française, construite en opposition au catholicisme, a du mal à retrouver ses marques devant un paysage religieux plus divers et mouvant, dans lequel l’islam cristallise l’attention. Elle subit elle-même un éclatement de ses références et de sa stratégie, au risque de se durcir et de se caricaturer.

Même si la plupart des Français ignore la formulation et le contenu précis de la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905, la laïcité est un fait acquis dans les têtes françaises. Dans les récents débats, tout le monde en France, ou presque, rivalise de zèle : « Plus laïque que moi tu meurs. » De ce « pilier de la République » se réclament aussi ses adversaires de naguère, les catholiques, et, depuis récemment, l’extrême droite politique. Beaucoup de musulmans − dignitaires, intellectuels, simples croyants − défendent eux aussi les principes de la laïcité. Tous en vantent les avantages et les bienfaits. L’histoire du xxe siècle et ses conflits multiples semblent relever d’un passé révolu : les changements de la société et de l’Église catholique ont effacé les dettes et réconcilié les mémoires adverses.

Mais que signifie cette quasi-unanimité autour de la « solution laïque » qui par ailleurs se mondialise1 ? Est-ce que, maintenant que l’idée laïque est partagée par tous, on verrait enfin se profiler la paix si désirée entre politique et religion, grâce à leur séparation bien organisée avec l’assentiment de tous ? Force est de le constater : si l’on n’en est plus aux guerres d’antan en France, l’interprétation pratique de la laïcité, considérée pourtant comme un principe acquis et sans retour, ne fait pas l’unanimité du tout, mais crée de vifs débats. Sous le plébiscite de façade, les divergences abondent. Le même mot couvre des interprétations différentes, voire contraires. Dans une société radicalement transformée depuis un siècle et avec un paysage religieux nouveau, inédit, parfois surprenant, dont la créativité défie la maîtrise par la connaissance savante et le contrôle par la loi, les lectures laïques sont des plus éclatées. Comment expliquer cette situation ?

1905 : une loi pour contenir l’Église catholique

En 1905, le législateur avait eu le mérite de faire la séparation des Églises et de l’État contre un seul adversaire de taille : l’Église catholique. Et ce ne fut pas une mince affaire. Cependant, au-delà des violences autour de 1905 (verbales mais aussi physiques, au moment des Inventaires2), la majorité parlementaire qui vota la loi de laïcité avait au moins deux avantages : d’une part, elle connaissait bien son adversaire, auquel de multiples fibres, familiales et autres, la rattachaient encore directement ; et d’autre part, le catholicisme était un « culte », comme dit la loi, avec des représentants bien identifiés. On peut même dire qu’il n’y avait pas de religion mieux identifiable que le catholicisme, avec sa hiérarchie, ses pompes et ses œuvres, qui ont fait le bonheur des sociologues de la religion et des autres, pour fixer les « types » religieux. L’« idéal type » de l’Église, c’était l’Église catholique. Rappeler cela, c’est accroître le mérite des législateurs de 1905, qui, tout le monde en convient maintenant, ont su voter une loi de « pacification » intelligente, libérale, modérée, tout en réalisant l’essentiel : la rupture effective d’une imbrication « théologico-politique » sans équivalent, depuis des siècles, en Europe. Ils ont su résister en particulier à la tentation « concordataire », encore très présente en 1905 dans le camp laïque : l’Église catholique étant une force supranationale guidée de l’étranger, une organisation en soi dangereuse pour la République, cette dernière devait, croyaient certains laïques même modérés, pouvoir intervenir dans les affaires de l’Église et brider ses capacités de nuisance. Aristide Briand, le rapporteur de la loi, et ses supporters au Parlement en décidèrent autrement, et avec raison : le Concordat napoléonien maintenu avait plus d’inconvénients que d’avantages pour l’État, et on n’aurait eu qu’une fausse séparation, ou une séparation faussée, avec les Églises3.

Deux citations antinomiques peuvent rappeler la dureté du combat – et la distance entre les adversaires. La première est due au député Viviani, au Parlement, en novembre 1906 (on était dans des débats sur l’application de la loi, votée le 9 décembre 1905) :

Nous sommes face à face avec l’Église catholique… Au-dessus de ce combat d’un jour, n’est-il pas vrai que se rencontre une fois de plus ce conflit formidable où le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel se disputent des prérogatives souveraines, essayant, en s’arrachant les consciences, de garder jusqu’au bout la direction de l’humanité ?… La vérité, c’est que se rencontrent ici… la société fondée sur la volonté de l’homme et la société fondée sur la volonté de Dieu… Les Congrégations et l’Église ne nous menacent pas seulement par leurs agissements, mais par la propagation de la foi… Nous avons arraché les consciences à la croyance. Lorsqu’un misérable, fatigué du poids du jour, ployait les genoux, nous lui avons dit que derrière les nuages, il n’y avait que des chimères. Ensemble, d’un geste magnifique, nous avons éteint dans le ciel des étoiles qu’on ne rallumera plus. La neutralité fut toujours un mensonge. Nous n’avons jamais eu d’autre dessein que de faire une université antireligieuse […] de façon active, militante, belliqueuse… Nous sommes en face de l’Église catholique, pour la combattre, pour lui livrer une guerre d’extermination.

Viviani répondait à Pie X, qui avait de son côté déclaré dans son encyclique Vehementer nos de février 1906, en réponse à la loi de décembre 1905 :

Qu’il faille séparer l’État de l’Église, c’est une thèse absolument fausse, une très pernicieuse erreur. Basée, en effet, sur ce principe que l’État ne doit reconnaître aucun culte religieux, elle est tout d’abord très gravement injurieuse pour Dieu, car le créateur de l’homme est aussi le fondateur des sociétés humaines et il les conserve dans l’existence comme il nous soutient. Nous lui devons donc, non seulement un culte privé, mais un culte public et social, pour l’honorer. En outre, cette thèse est la négation très claire de l’ordre surnaturel ; elle limite, en effet, l’action de l’État à la seule poursuite de la prospérité publique durant cette vie, qui n’est que la raison prochaine des sociétés politiques, et elle ne s’occupe en aucune façon, comme lui étant étrangère, de leur raison dernière qui est la béatitude éternelle proposée à l’homme quand cette vie si courte aura pris fin […] La notion du vrai en sera troublée et les âmes remplies d’une grande anxiété. Enfin, cette thèse inflige de graves dommages à la société civile elle-même, car elle ne peut pas prospérer ni durer longtemps lorsqu’on n’y fait point sa place à la religion, règle suprême et souveraine maîtresse quand il s’agit des droits de l’homme et de ses devoirs. Aussi, les pontifes romains n’ont-ils pas cessé, suivant les circonstances et selon les temps, de réfuter et de condamner la doctrine de la séparation de l’Église et de l’État […]. Les dispositions de la nouvelle loi sont contraires à la constitution suivant laquelle l’Église a été fondée par Jésus-Christ…

Ralliement catholique et laïcité positive

Aujourd’hui, seuls des cercles intégristes, catholiques et… laïques tiendraient peut-être encore (en moins fleuris) de tels discours. Ils font comprendre pourquoi, au xxe siècle, les chemins de la réconciliation ont été longs et difficiles (le conflit fut ranimé par la longue et rude guerre scolaire de 1945 à 19844). Ils expliquent aussi un fil sans doute indissoluble, si invisible soit-il, entre laïcité française et catholicisme. Symboliquement, c’est à partir de 2002 seulement, quand Lionel Jospin a reçu les délégués de la Conférence épiscopale (avec le nonce !), pour parler d’ailleurs des applications de la loi de 1905, qu’ont été réinstaurées des relations semi-officielles régulières, courtoises et même amicales, entre l’État français et l’Église catholique5. Dès les années 1980 cependant, l’Église avait commencé à développer une vision plus « positive » de la laïcité6. Ce changement d’orientation s’est traduit par l’ultime lettre écrite par Jean-Paul II aux évêques français, le 11 février 2005, pour le centième anniversaire de « 1905 » :

Le principe de laïcité, auquel votre pays est très attaché, s’il est bien compris, appartient aussi à la Doctrine sociale de l’Église. Il rappelle la nécessité d’une juste séparation des pouvoirs […], qui fait écho à l’invitation du Christ à ses disciples : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Luc 20, 25). Pour sa part, la non-confessionnalité de l’État, qui est une non-immixtion du pouvoir civil dans la vie de l’Église et des différentes religions, comme dans la sphère du spirituel, permet que toutes les composantes de la société travaillent ensemble au service de tous et de la communauté nationale.

Si on lit bien tout le texte, on peut y voir malgré tout une discrète mais ferme invitation à pratiquer une laïcité « positive » de collaboration, ou de coopération, entre l’Église et l’État.

Mais bien avant Jean-Paul II, cette laïcité « positive », appelée aussi « ouverte », « plurielle », « de reconnaissance », avait été évoquée comme souhaitable non seulement par des responsables religieux, et par divers observateurs et connaisseurs de la laïcité. Cependant, c’est le discours de Nicolas Sarkozy à Rome, au Latran, en 2007, émaillé comme d’habitude de quelques formules inutilement provocatrices, qui a éveillé la polémique sur le caractère « positif » de la laïcité. Dans les milieux laïques, cette idée est vivement combattue. Il n’y a qu’une laïcité, dit-on : la laïcité sans épithète, la laïcité tout court, et ses principes de séparation comme sa réalisation pratique sont « en soi » positifs. Ils n’ont pas besoin de commentaires, il suffit de les appliquer. Tout le monde ne reconnaît-il pas aujourd’hui, comme on l’a dit, que la loi de 1905 fut non seulement nécessaire, mais bénéfique7 ?

Mais pourquoi s’émouvoir à ce point de l’adjectif « positive » ? Les appréciations du texte de loi sont une chose, sa réception historique, dans un contexte très conflictuel puis dans une querelle souvent violente qui occupa trois quarts de siècle, en est une autre. Au lieu de se livrer à des dénis incantatoires, il serait plus indiqué de reconnaître que (à tort certainement, mais cela ne change rien) l’histoire plutôt animée du vote de cette loi et la suite ont fait qu’il en existe aussi, indéniablement, une image et une perception négatives, davantage encore à l’étranger − ce qui explique d’ailleurs que le mot « laïcité » (mais non la réalité) ait été si longtemps absent des langues de nos voisins européens au profit du méchant « laïcisme ».

Comment expliquer ce paradoxe d’une vision si durablement négative de la laïcité française, alors même que la loi de 1905 a été à plusieurs reprises aménagée en faveur des religions durant le xxe siècle et qu’elle est, à bon droit, unanimement approuvée maintenant8 ? On devrait comprendre ceci : avec son strict principe de neutralité, son abstention d’aide directe9 aux « cultes », son incapacité ou son refus de faire la part du culturel (ou de l’historique) et celle du religieux « pur », sa non-reconnaissance proclamée des religions et sa prétention implicite de n’avoir nul besoin de leur coopération pour assurer et conforter la citoyenneté individuelle et collective dans la République, la neutralité de la laïcité française apparaît sous une face plutôt négative, restrictive, anticléricale, vaguement hostile aux religions, ou au moins méfiante à leur égard. Domine toujours l’impression qu’en bonne laïcité, il faut avant tout les contenir. Dans le reste de l’Europe, il y a aussi des critiques de la religion, évidemment, mais politiquement, son rôle apparaît globalement « positif » : en tout cas, dans vingt-six pays sur vingt-sept, les religions bénéficient d’aides directes ou indirectes qui ne sont guère discutables, d’après des procédures de reconnaissance diverse. Et d’une certaine manière, l’image de la laïcité française ne s’arrange pas avec l’islam: la loi du 15 mars 2004 « sur les signes religieux ostensibles » (loi défendue par Luc Ferry après les travaux de la commission Stasi) a été parfois perçue à l’étranger, et pas seulement dans les pays musulmans, comme une loi liberticide. À tort, évidemment, mais il faut au moins avoir conscience que la laïcité de séparation à la française n’a pas bonne presse. Il en va de même pour la loi toute récente sur la burqa, où certains, en France même, voient une atteinte aux libertés publiques voire à la liberté de conscience10.

Il est frappant aussi finalement de voir comment le combat des « deux France », la laïque et la catholique, a laissé une sorte de trace culturelle indélébile, un imaginaire, des modèles de sensibilité et de réaction face à la question religieuse et… à la question laïque − qui ne changent pas dans les contextes nouveaux où elles se manifestent. En particulier, alors que la loi de 1905, dès son article 1er, « garantit le libre exercice des cultes », l’idée de la religion comme affaire exclusivement privée est restée très présente dans les mentalités. Aujourd’hui, tandis que l’État entretient des relations cordiales avec les représentants des grandes religions, on s’irrite, en cette période de crispation sur la visibilité, de tout signe un peu voyant, même dans l’espace public civil de la rue, des places, des supermarchés, des trains et des bus11… Dans les espaces de l’administration publique (hôpitaux, postes, écoles) à laquelle s’adressent les citoyens, d’aucuns souhaiteraient que même les usagers au sens large se présentent en laissant leurs convictions en berne et leurs signes au vestiaire, donc qu’ils gardent la même neutralité ou le même silence sur leurs convictions que les agents du service public derrière leur guichet. On en est à réclamer l’interdiction des signes non seulement dans les bâtiments administrés par l’État, mais dans leurs extensions : pour les sorties scolaires, on demande que les mères qui accompagnent les élèves enlèvent voiles et foulards, et donc qu’elles se conforment à ce qui a été décidé dans la loi du 15 mars 2004 sur les « signes ostensibles » à l’école, qui ne concernait que les lycéennes et lycéens en tant qu’usagers12.

Le nouveau combat : islam et laïcité

Les récents développements de l’affrontement entre laïcité et islam n’ont pas été orchestrés seulement par le président de la République lui-même et le parti majoritaire, même si le lapsus de ce dernier, qui transforma en quelques jours un débat prévu sur l’islam en débat sur la laïcité, en dit long sur la confusion actuelle. Pour l’instant, chacun voit que Marine Le Pen semble ramasser la mise des écarts de langage présidentiels et des polémiques qui les suivent à tout coup, et recueillir aussi les dividendes d’un débat calamiteux sur l’identité, tandis que se poursuit la polémique, sans fin prévisible, sur les manifestations voyantes de l’islam dans l’espace public. Une polémique qui a « officiellement » débuté en 1989, avec l’affaire des foulards dans un collège de Creil. Cette affaire inaugura une sorte de troisième ou de quatrième période de l’histoire de la laïcité en France après 1905, celle de la visibilité religieuse. L’interdiction de porter le voile (ou le tchador, ou le foulard), faite à deux collégiennes par le principal d’un collège de Creil, fut ensuite très médiatisée, mais il cristallisait le malaise déjà présent d’enseignants et d’élus devant le nombre accru de femmes musulmanes voilées dans l’espace public en général. Après consultation du Conseil d’État, Lionel Jospin, ministre de l’Éducation nationale, refusa l’idée d’une « interdiction générale et absolue du foulard ou de tout autre signe religieux » et prôna, en cas de conflit, le « dialogue » avec les jeunes et les parents (circulaire du 12 décembre 1989). Cette décision fut mal acceptée, pour des raisons de principe et aussi parce que sur le terrain elle était devenue, selon beaucoup d’enseignants et de responsables de lycées et collèges, impraticable. C’est la loi de mars 2004 sur les « signes ostensibles » qui régla finalement le problème des signes visibles… pour les établissements scolaires, mais non pour l’espace public plus large.

Il faudrait toujours rappeler ici un point essentiel de la loi de 1905, mais aussi, finalement, de toutes les séparations entre les religions et l’État : ce dernier a besoin de représentants qualifiés et légitimes des cultes. Même s’il n’en « reconnaît » aucun − c’est le cas de la France −, il les « connaît » tous et il peut avoir besoin de leur parler. Mais il ne peut parler qu’à des représentants légitimes. Or, pour des raisons particulières (l’origine diverse des musulmans de France et la pesée des pays d’origine) et fondamentales (l’absence, en islam, de représentants religieux reconnus), l’État ne dispose pas d’interlocuteurs musulmans : il se peut que le Conseil français du culte musulman (Cfcm), accouché au forceps par… Nicolas Sakozy en 2004, tienne un jour ce rôle, mais il ne peut y prétendre aujourd’hui. Le résultat concret en est que les lois nouvelles sanctionnent directement des conduites particulières, aberrantes, de particuliers musulmans (surtout de musulmanes), ou de groupes archi-minoritaires, mais que le groupe musulman semble stigmatisé dans son ensemble, sans possibilité de médiation par des représentants qui pourraient parler avec l’État d’une part, la communauté d’autre part.

Un autre aspect mériterait plus de considération : l’Église catholique est une entité supranationale dont le chef se trouve à Rome et, en 1905, si le législateur a pu s’offusquer à juste titre de l’implication (négative) de Pie X dans le débat sur la séparation, du moins le pape était-il bien repérable, et même au plus fort du conflit, on discutait avec les porte-parole désignés par lui. Non seulement il n’existe pas de porte-parole légitimes des musulmans français, mais a fortiori aucune instance internationale de l’islam ne peut prétendre jouer un rôle de médiation et encore moins d’autorité universelle : personne n’a barre sur la situation troublée et les évolutions identitaires de l’islam dans le monde, qui ne peuvent laisser indifférents les musulmans émigrés loin des terres d’islam13.

Pour d’autres raisons encore, la laïcité française est fragilisée par rapport à l’islam. On ne doit pas s’étonner que les commentateurs et les éditorialistes politiques aient été pris au dépourvu quand Marine Le Pen a repris à son compte directement la « laïcité républicaine » (un vieil adjectif accolé à la laïcité, contre lequel on n’a jamais protesté ni à gauche ni à droite) pour la mettre au service d’une politique nationaliste, sans concessions pour les immigrés passés et à venir : il a fallu des semaines pour tenter de rectifier le discours du Front national, rétablir le sens des mots, faire rimer laïcité avec générosité, sans pouvoir dissimuler le talon d’Achille de cette rime : l’absence de politique d’immigration claire à droite comme à gauche… Beaucoup n’ont toujours pas vu que l’idéologisation, fût-elle « républicaine », de la laïcité la rendait fragile en la livrant au vent de l’histoire14. Là où il faudrait un travail de réflexion solide, on n’a que l’incantation, ou des lois qui ne donnent pas aux musulmans une image très… positive de la laïcité !

Enfin, si le Concordat comportait beaucoup d’inconvénients et s’il n’y a pas à y revenir, il n’était pas sans quelque avantage en des circonstances difficiles pour l’État. Comme on l’a dit plus haut, avec la séparation française, les législateurs de 1905 ont aussi renoncé à une capacité de coercition des religions, et ils ont bien fait. Mais ils se sont aussi privés de quelques moyens d’action. On pense en particulier à la formation des « cadres religieux », voire de l’enseignement de l’islam au collège et au lycée. En Allemagne, où l’enseignement religieux fait partie des programmes officiels, des projets d’enseignement obligatoire de l’islam dans le cadre scolaire ont été lancés, et l’islam est devenu matière d’enseignement universitaire dans plusieurs facultés. En France, une formation des imams a été créée… à l’Institut catholique de Paris – après le refus de plusieurs universités parisiennes au nom de la laïcité15. Ceci n’est pas un plaidoyer pour le Concordat, mais il faut le dire : avec un peu d’intelligence et de bonne volonté, la loi de 1905 pourrait très bien être pragmatiquement aménagée pour créer une formation « officielle » de cadres musulmans dans divers emplois : pour former, par exemple, les aumôniers de prisons, d’hôpitaux, peut-être des collèges et des lycées, placés sous la tutelle de leurs ministres respectifs. Propos aberrants ? On entend les hauts cris de tous ceux à qui la seule mention de « Dieu » donne des boutons, mais peut-être faut-il se persuader de ceci : pour des raisons déjà invoquées et pour d’autres encore, les musulmans et leur intégration demandent plus d’efforts de la part de la République laïque.

Mais qu’est-ce que « l’islam » finalement ? Une appellation commode pour désigner l’immense diversité des musulmans, dont le devenir dans le monde et en France est plus qu’opaque, même pour les spécialistes ? La religion inquiétante des « Arabes » ? Un euphémisme pour stigmatiser et dénoncer des pratiques intégristes insupportables, qui gagnent du terrain sur les « territoires de la République » ? On peut énumérer à cet égard les sujets qui irritent : voiles et foulards, burqa et niqab portés à cause de la pression masculine sur des femmes soumises16, prières en pleine rue devant des mosquées pleines, jeunes forcés de faire le ramadan dans certains établissements scolaires, enseignements intolérants (et intolérables) dans des écoles coraniques, prières dans l’entreprise et ailleurs, femmes refusant de se faire examiner par un médecin homme à l’hôpital, etc. Font aussi nombre avec ces phénomènes les minarets suisses, la polygamie… Tel serait aujourd’hui « l’islam ». Sauf que personne, certainement, n’a rencontré cet « islam » globalement tyrannique, où les petits récits rassemblés et mis bout à bout forment, avec un « effet de réel » indéniable qui à son tour se traduit dans les urnes, le grand récit de « l’islam » qui fait peur17.

Il n’y a pas de raison, il est même contreproductif de nier ces faits en bloc. Mais un peu plus de science de l’islam théorique, une information précise sur la vie quotidienne concrète des musulmans, la non-confusion entre l’islam des quartiers et l’islam tout court, un effort considérable pour socialiser les « banlieues de l’islam » serait plus utile que les efforts pour être à la hauteur de Marine Le Pen. C’était déjà vrai du temps de Le Pen père, qui n’a cessé de faire de la France envahie et de l’islam des quartiers difficiles le cheval de Troie de ses campagnes politiques à partir des années 198018. Pour une action politique juste, il importerait au contraire de toujours « refaire le travail » de connaissance19 : non pas en niant, mais en pondérant, avec ceux qui connaissent le terrain, les réalités difficiles, déplaisantes, créées par certaines attitudes de musulmans qui manquent de discernement, de mesure et de culture. Car les travaux sociologiques (mais, se demandera-t-on, comment faire un travail sociologique sérieux dans un pays « moderne » où, faute de statistiques, le nombre des musulmans est estimé dans une fourchette oscillant entre 4 et 6 millions de personnes ?) vont plutôt dans le sens de la progression d’un « islam tranquille », où la pratique de la prière est certes en hausse durant les dernières décennies, où le ramadan ? jeûne et fête, pilier le plus « culturel » donc le plus identitaire ? connaît une vogue réelle, mais où la pratique et la connaissance de la tradition islamique vont en diminuant. À bien des égards, l’islam français, européen et dans le monde subit les mêmes pressions que les autres religions du monde : à des phénomènes de sécularisation que la mondialisation commerciale et technologique accélère, correspondent des poussées identitaires puissantes, souvent brouillées et contradictoires, non interprétables à sens unique, avec cependant le risque que leur facette la plus visible, les signes extérieurs « criards » (qui peuvent témoigner aussi de l’incertitude intérieure réelle, d’une fragilité de l’identité) donnent l’illusion de la force et de la certitude20.

Pour des raisons profondes, il se pourrait que l’islam soit, dans sa masse centrale, plus attiré que le christianisme, le judaïsme et d’autres religions du monde dans le syndrome identitaire-fondamentaliste, avec ses aspects rigoristes de toutes sortes. Cette dérive est à l’inverse de celle de la laïcité française. Pendant longtemps, et bien que la législation de tous les pays démocratiques eût accordé quelques libertés personnelles (droit au divorce, par exemple, à la contraception, au concubinage…), la morale laïque ne différait pas fondamentalement de la morale catholique. Le décrochage s’est passé dans les années 1960-1970 : alors que s’accentuait le rigorisme catholique, les mœurs ont radicalement changé dans un sens libéral-libertaire, et les législateurs démocratiques n’ont cessé d’ouvrir de nouveaux droits et de nouvelles « permissions » aux individus ? le tout rangé sans réflexion dans la rubrique magique des « droits de l’homme », « droit à la vie réussie », « droit à la mort digne », « droit à tout »… Non seulement l’Église catholique, mais les autres religions (avec des nuances importantes entre elles) n’ont pas suivi jusqu’au bout ce programme de « libération ». À l’inverse, une partie importante des mouvements et des associations laïques semble s’être engouffrée, au nom des droits de l’homme et de son émancipation, et contre le vieil obscurantisme, dans le soutien sans réserve à tous les droits nouveaux (aujourd’hui, le mariage homosexuel et le droit à l’adoption des couples homosexuels, l’euthanasie active et, avec plus de nuances, aux mères porteuses), sans compter l’appui à toutes les luttes féministes (avec des querelles récurrentes cependant). L’écart culturel et éthique entre laïcité et religions (exprimé par l’opposition : « religions rétrogrades/laïcité = moderne ») s’est donc accentué, et il explique aussi des tensions actuelles. Et sans surprise, l’absence de médiations en islam fait que la laïcité émancipée se heurte frontalement à ce qui est perçu comme le scandale par excellence : la non-émancipation des femmes musulmanes, uniformément opprimées, pense-t-on, par les hommes dans les pays d’islam et même en Europe, surtout dans les quartiers islamisés des banlieues. Des affaires diverses ? mais toujours singulières ? ont confirmé parfois les critiques laïques, mais force est de reconnaître que des femmes musulmanes éduquées contestent vivement cette vision des choses.

Une laïcité éclatée

C’est une banalité que d’évoquer la contamination par les idées et les obsessions de l’adversaire. Mais se vérifie finalement cette idée remarquable, avancée naguère par un grand militant de la laïcité, bon observateur de ses qualités et de ses limites21 : nous avons eu et avons toujours en France une « laïcité très catholique », forgée dans la lutte anticatholique de longue durée (depuis la philosophie française des Lumières finalement) et lors de la Révolution, ensuite à travers la « défense républicaine » durant les années qui ont précédé la loi de 1905, puis le combat pour la loi contre une Église catholique perçue comme dangereuse pour les libertés − et elle l’était, il suffit de relire ce qui a pu se dire dans les milieux d’Église sous l’affaire Dreyfus et à d’autres moments. Une « laïcité (de type) catholique » risque d’être une laïcité aussi travaillée que l’Église catholique par l’obsession de l’Un et de l’uniforme, par la volonté de l’institution de contrôler les signes, par des réflexes autoritaires22.

Tant que l’adversaire catholique est resté puissant − durant les trois premiers quarts du xxe siècle −, cette laïcité a été cultivée comme un combat nécessaire et suffisant, qui n’avait pas besoin de justifications ni de réflexions supplémentaires. Mais depuis que le socle catholique a craqué et s’est affaibli dans le dernier quart du xxe siècle, quand les catholiques eux-mêmes se sont ralliés à la laïcité, quand la diversité religieuse s’est imposée avec tous les droits récents, « multiculturalistes », à l’égalité de traitement, quand d’autres religions, qui n’ont pas été impliquées dans les tensions franco-françaises, sont venues s’établir sur le sol national, quand, en l’occurrence, une des grandes religions du monde − l’islam −, en difficulté avec son passé et son présent, est devenue la deuxième religion de France, et enfin quand l’ignorance de la laïcité et de ses frontières est devenue aussi grande que celle des religions, c’est comme une sorte d’« heure de vérité » qui a sonné pour la laïcité française et pour le modèle de séparation qu’elle représente.

Mais il se passe ceci : alors qu’il existe une sorte de consensus général sur la nécessité de la laïcité, son sens pratique est devenu vacillant et incertain. Il n’y a pas ou il n’y a plus de consensus sur ses orientations et ses applications. Les subjectivités et l’ignorance se donnant la main, individus et groupes divers prétendent bien tracer les lignes de séparation selon leurs convictions propres. Dès qu’une affaire éclate, les opinions les plus diverses et parfois les plus opposées se donnent libre cours. De même qu’il y a maintenant un christianisme et des religions éclatées, il y a une laïcité éclatée, émiettée… et les dirigeants et militants laïques réagissent à cette situation avec les mêmes dénonciations et déplorations que les autorités religieuses face aux citoyens individualistes, mangés par l’« égoïsme », ignorants, qui se soucient comme d’une guigne de l’intérêt général. Sur la défensive ou le qui-vive, incertaine sur ses principes et sa pratique, la laïcité − elle n’est pas la seule − oscille finalement entre deux attitudes : ou bien, dans une certaine continuité avec sa ligne sévère, elle se raidit et étend son domaine d’application dans l’espace public − mais la proclamation selon laquelle laïcité rime avec liberté risque de devenir inaudible, et sa démarche « libérale » d’être encore moins perceptible. Ou bien elle autorise tout − et elle semblera en phase avec l’esprit de tolérance et de compréhension universelle de nos sociétés, mais avec le risque de se diluer et de perdre toute signification. Entre ces deux extrêmes, c’est aujourd’hui la cacophonie des positions. Il suffit d’aller sur l’internet : toutes sortes d’opinions de journalistes, d’éditorialistes, de blogueurs, de quidams définissent autant de laïcités subjectives (où le texte de 1905 est en général ignoré, malgré vingt ans d’études ininterrompues sur le sujet). Une sorte de multilaïcité, en somme, en écho à la multiculturalité.

Représentée par des associations et des groupes divers, commentée par des intellectuels, la tradition laïque est alors tentée par la plainte devant la misère des temps obscurantistes, et aussi par la construction ou l’invocation d’une sorte de laïcité idéale où s’entassent toutes les valeurs démocratiques, républicaines, nationales, de 1789 à nos jours. Une autre voie consiste à passer par des lois et des tribunaux : on court au tribunal administratif pour faire sanctionner les infractions de toutes sortes, réelles ou imaginaires à la loi de 1905, sans se préoccuper de l’image sectaire de la laïcité qui est ainsi propagée. Au lieu d’être une culture partagée et transmise, la laïcité devient avant tout injonction − aux maudites religions qui lui gâchent de nouveau la vie après qu’elles aient paru en recul pendant trois quarts de siècle.

On répondra que le respect des principes passe avant l’image. Soit, mais il faut discuter alors de la pertinence du rappel de la loi et tenter d’évaluer ses résultats. Pour autant qu’on les connaisse, ce n’est pas gagné à tout coup. Si l’on considère la loi de mars 2004 sur les signes ostensibles, on a eu certes l’impression qu’elle a mis fin concrètement, et comme par enchantement, à la difficulté scolaire de l’époque : en rappelant des principes aux usagers de l’école, des limites nécessaires ont été de nouveau posées, et les autorités scolaires ont retrouvé une légitimité pour sanctionner les écarts. Néanmoins, il faut le reconnaître, on ne sait presque rien de ce que sont devenues les jeunes exclues ni de celles qui se sont abstenues de collège et de lycée pour ne pas entrer en conflit avec l’école publique. Le prix à payer pour la paix scolaire aujourd’hui ? Par rapport à une visibilité plus affirmée ou plus étendue dans l’espace hors école, la loi de 2004 non seulement n’a rien freiné, mais nous sommes en pleine confusion à leur sujet.

Dans ce contexte, le débat démocratique n’était pas inutile, ni à propos de l’identité ni à propos de la laïcité. Certes, pour qu’il y ait débat, il ne faut pas le délégitimer avant même qu’il soit lancé ; il faut éviter les calculs intéressés et cesser de tout instrumentaliser grossièrement, comme l’a fait trop souvent le président de la République depuis qu’il est élu. Et tous les sujets de débat ne sont pas acceptables : quand il est question de citoyens, qui sont aussi des individus avec des convictions − c’est le cas des Français musulmans −, il ne faut pas débattre « sur » eux, mais parler « avec » eux directement, ou au moins tenter de le faire23. On retombe alors, il est vrai, sur la question de la représentation − si essentielle pour la laïcité à la française. Quant aux débats sur l’identité et la laïcité, disqualifiés par le contexte politique avant même d’avoir commencé, on peut penser qu’une « dialectique négative », ou une « dialectique du refus », ont malgré tout été efficaces : tout compte fait, on a beaucoup appris sur l’identité, et d’abord cette idée qu’elle ne pouvait en aucun cas répondre à la question « quoi ? qu’est-ce que c’est ? », que posait implicitement le président de la République (et qu’il présupposait déjà en créant un ministère de « l’identité nationale »).

Quant au débat sur la laïcité, qui a remplacé comme par enchantemement celui sur l’islam, il est peut-être dommage qu’il ait été expédié à la va-vite. Peut-être serait-on arrivé à quelques conclusions, modestes mais décisives, comme celles-ci, qui concernent la loi de 1905 :

Les lois qu’on peut appeler laïques forment un ensemble assez cohérent, caractérisé […] par le pragmatisme [souligné par nous] avec lequel les législateurs, les gouvernements, l’administration et les tribunaux ont tenu compte de l’évolution historique et de la pluriculturalité qui s’impose comme un fait à tous les observateurs de la société française24.

  • *.

    Voir ses précédents articles sur ce sujet : « Nicolas Sarkozy, la laïcité et les religions », Esprit, février 2008 ; « La question religieuse : relier la politique et l’espérance ? », Esprit, novembre 2007 ; « L’introuvable libéralisme religieux », Esprit, mars-avril 2007 et « Les questions de 1905 », Esprit, juin 2005.

  • 1.

    Avec toutes les nuances nécessaires, Jean Baubérot et Micheline Milot le montrent dans Laïcités sans frontières, Paris, Le Seuil, 2010. Le titre au pluriel est significatif : l’idée laïque s’étend mais elle se pluralise en même temps.

  • 2.

    Il s’agit des inventaires des biens de l’Église dans les premiers mois de 1906 : localement, ces inventaires se passèrent parfois mal, la police et les gendarmes devant assurer la sécurité de fonctionnaires malmenés ou empêchés par des catholiques que motivait le refus de la loi par le pape Pie X. Ces violences, qui restèrent locales, furent évidemment du plus mauvais effet sur l’image de la loi et de ses auteurs, et d’ailleurs on arrêta rapidement les inventaires.

  • 3.

    Le titre de la loi porte le mot « Églises » (« Loi de séparation des Églises et de l’État »), mais dès l’article 1 et par la suite, il est question de « cultes ». Ce mot, qui mériterait commentaires, a au moins l’avantage de ne pas induire l’existence d’une « Église juive ».

  • 4.

    En 1984, François Mitterrand décide personnellement, après la grande manifestation catholique de juin, de renoncer à réaliser le « grand service public unifié et laïque de l’Éducation nationale ».

  • 5.

    L’habitude de la présence annuelle du président de la République et/ou du Premier ministre au dîner du Crif (Conseil représentatif des institutions juives de France), puis de rencontres avec des représentants de l’islam (lors de la rupture du jeûne de Ramadan par exemple), a fini par s’étendre aux catholiques et aux protestants. Ce qui donne à penser que s’il n’y a pas de religions reconnues en France (article 2 de la loi de 1905), certaines − par leur histoire et leur nombre sur le sol français ? sont plus reconnues que d’autres. Sur la visite de l’épiscopat à Lionel Jospin, voir le témoignage, tout récent (et réservé), de Jean-Arnold de Clermont, Une voix protestante. Entretiens, avec Bernadette Sauvaget, Paris, Desclée de Brouwer, 2011, p. 104-106.

  • 6.

    Mais déjà avant le concile Vatican II (1965), de nombreux catholiques (de gauche) manifestèrent publiquement leur attachement à la laïcité française, sans adhérer à l’anticléricalisme vif et aux principes tranchés des mouvances laïques les plus radicales. Il faut noter d’ailleurs, et on le constate jusqu’à nos jours, que pour ces dernières l’adversaire décisif reste souvent l’Église catholique.

  • 7.

    Même si elle ne comprend pas les derniers développements législatifs, une des meilleures présentations reste celle de Jean Boussinesq, la Laïcité française, Paris, Le Seuil, coll. « Points Essais », 1994. Sur le discours de N. Sarkozy à Rome, voir le pamphlet de Jean Baubérot, La laïcité expliquée à M. Sarkozy… et à ceux qui écrivent ses discours, Paris, Albin Michel, 2008 ; voir aussi mes réflexions dans Esprit, février 2008 : « Nicolas Sarkozy, la laïcité et les religions ».

  • 8.

    Ce qui donne parfois aux militants laïques le sentiment qu’ils ont perdu la bataille contre l’Église et les religions.

  • 9.

    Rappelons cependant que les subventions interdites ne visent que les cultes, et non les associations caritatives, culturelles, sportives… De là viennent des débats autour de la transformation d’associations cultuelles en associations (pseudo)culturelles pour financer, par exemple les constructions d’édifices nouveaux (mosquées notamment). Dans le contexte de crispation récent, des militants laïques se sont remis à surveiller de près la destination des subventions, et éventuellement à porter plainte devant les tribunaux administratifs pour des subventions selon eux illégales. On a alors vu la renaissance de questions d’un autre temps : un camp scout où la Bible est lue après les réunions, un rassemblement catholique sur des thèmes économiques et sociaux, mais terminé par une messe, est-ce du « cultuel » ou du « culturel » ? On peut rappeler aussi que la mise à disposition des cultes, au départ, d’édifices appartenant à l’État, aux départements et aux communes (depuis les « nationalisations » de la Révolution), ainsi que, plus tard, l’entretien des bâtiments par les propriétaires représentent de fait une subvention indirecte considérable.

  • 10.

    L’argument qui pourrait l’emporter en faveur de l’interdiction de la burqa relève de l’éthique politique implicite de la démocratie : chaque citoyen doit montrer son visage dans l’espace public au sens le plus large.

  • 11.

    Le ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, vient de faire écho à ces irritations en déclarant que comme les agents des services publics, les usagers du service public ne doivent pas « manifester une quelconque préférence religieuse ». Comme l’écrit un blogueur, il faudrait donc interdire aux vieilles dames des maisons de retraite dépendant du ministère de la Santé de conserver leur croix au cou, qu’elles affichent volontiers « ostensiblement »… De son côté, le conseil régional d’Île-de-France a exclu les subventions pour les « crèches confessionnelles ». Étaient visées, semble-t-il, les crèches « loubavitch », un groupe juif ultra-orthodoxe souvent traité de sectaire. Il est significatif qu’une fois encore l’exclusion soit motivée en premier lieu par la présence de « signes religieux ostentatoires ». Il n’est pas sûr du tout que le législateur de 1905 serait allé dans ce sens, l’esprit de 1905, qui était aussi celui de Jules Ferry en 1881-1882, étant plutôt l’inclusion et la pédagogie. En 2011, on devrait peut-être envisager des subventions accordées de façon « contractuelle », demandant le respect d’un cahier de charges. Mais une certaine laïcité 2011 est exercée dans un esprit d’exclusion ? une exclusion saluée comme une « grande victoire » par le Parti radical de gauche qui l’a proposée !

  • 12.

    Luc Chatel, ministre de l’Éducation nationale, a réagi favorablement à la lettre d’une directrice d’école de banlieue parisienne qui dénonçait ces accompagnatrices voilées, et, dans les 26 propositions de l’Ump après son débat avorté sur la laïcité, une irait dans ce sens, mais ferait encore l’objet de discussions. Des directrices d’école ont à leur tour réagi : une interdiction du foulard ou du voile les priverait purement et simplement d’accompagnement pour les sorties, et les rendrait par conséquent impossibles. Dans un autre établissement, des enseignants ont dénoncé des jeunes filles qui enlèvent le voile devant l’école, mais gardent leur longue robe noire, qui apparaît alors comme un signe ostensible par substitution (et un défi ironique à la loi de mars 2004).

  • 13.

    D’où, d’ailleurs, ces appels inutiles aux musulmans à protester contre le terrorisme et les violences islamistes dans le monde, ou à refuser les évolutions identitaires, les manifestations excessives de visibilité, les prétentions inacceptables. Ces appels ne touchent que les musulmans déjà concernés par la critique des « excès » de l’islam. En sens inverse, les protestations des musulmans dans le monde, dans certains pays en tout cas, contre les humiliations infligées aux musulmans dans les pays occidentaux ont été plus d’une fois instrumentalisées par des États où la démocratie est ? ou était ? le dernier des soucis.

  • 14.

    Des éditorialistes médiatiques ne sont pas en reste. Tout en dénonçant les apéritifs saucisson-pinard destinés à provoquer les musulmans dans la rue, Caroline Fourest, qui enseigne tous les samedis la vraie religion aux lecteurs du Monde, écrit que « la Mosquée de Paris s’est dite prête à accueillir les fidèles de la rue Myrha. Mais, allez savoir pourquoi, ses fidèles préfèrent prier en plein air à la Goutte-d’Or… bien qu’ils ne soient pas tous du quartier. Qui pourra les obliger à prier dans la salle construite par la République ? Que fera la mairie lorsque des prêches douteux résonneront dans ces murs ? ». C. Fourest oublie que la liberté de culte implique la liberté du lieu de culte, mais surtout elle devrait expliquer le manque de succès de la mosquée de Paris auprès des musulmans franciliens. Apparemment, elle ignore tout de la « religion à la carte » qui sévit dans tous les « cultes » aujourd’hui. Certains laïques sont exactement comme les croyants qui pensent que leur foi est la meilleure chose du monde qui puisse arriver à tout humain, et ils s’étonnent que la laïcité, parée de toutes les vertus républicaines et autres (liberté, égalité, fraternité…), ne soit pas rejointe par tous les esprits modernes et éclairés. La crise de la laïcité, c’est aussi l’incompréhension de la logique des autres… et l’incapacité d’expliquer sa faible réception chez celles et ceux qu’elle est censée libérer.

  • 15.

    Voir les explications d’Olivier Bobineau, Former des imams pour la République, Paris, Éd. du Cnrs, 2010.

  • 16.

    Cette non-liberté ou cette soumission attribuée indistinctement aux femmes musulmanes, malgré leurs protestations, est peu crédible ; elle est même assez grossière. C’était l’un des arguments favoris de M. Gérin, député-maire communiste de Vénissieux, initiateur de la loi sur la burqa. Le même a invoqué les entreprises du Cac 40 se plaignant de l’emprise islamiste !

  • 17.

    Je me souviens d’une médiocre émission de télévision totalement construite sur des faits divers arrivés à Lille, à Lyon, dans la banlieue parisienne : impossible de se faire une idée non de la réalité, mais de la quantité des faits montrés. Le tout faisait cependant grossièrement croire au spectateur que l’islam de France, c’était « ça ». Le lendemain, un éditorialiste du Figaro connu pour son obsession des horreurs de l’immigration (et de l’horreur « des » Français pour l’immigration) y voyait l’une des meilleures émissions réalisées sur le sujet. Cqfd. Comme on sait, l’obsession de cet islam est aussi le fonds de commerce du mouvement « Riposte laïque », passé, par haine obsidionale de l’islam, à l’extrême droite ; par provocation mimétique, il tente de faire des « apéritifs saucisson-pinard » dans la rue.

  • 18.

    La généralisation de traits particuliers est, c’est bien connu, la matrice de tout racisme.

  • 19.

    On me trouvera peut-être pédant de rappeler ces exigences. Mais que dire quand le Parti socialiste tient une rencontre sur la laïcité à l’Assemblée nationale le 12 décembre 2010 et invite à titre de conférencière principale Caroline Fourest, intellectuelle médiatique, mais inconnue comme spécialiste de l’immigration et de l’islam? Elle est venue dire aux participants ce qu’ils voulaient entendre, et non ce qu’il leur aurait été utile de savoir. Mais qu’attendre d’autre du PS ? Le responsable pour les questions de laïcité est Jean Glavany, défenseur des acquis laïques pour contrer les « communautarismes » ? un alibi très commode finalement pour (s’)éviter toute réflexion sur la nouveauté religieuse et laïque en France.

  • 20.

    Il est étonnant de voir comment les débats sur le sujet « immigration-intégration » sont interdits par l’intellectuellement correct de tout bord : que le Déni des cultures, d’Hugues Lagrange, qui apportait à partir d’enquêtes précises sa pierre originale à la compréhension de l’intégration et de ses difficultés, soit discuté, rien de plus normal, mais il a été étonnant de le voir critiqué a priori par des idéologues politiquement corrects (de gauche), qui connaissaient tout sauf le terrain.

  • 21.

    Guy Gauthier, dirigeant de la Ligue de l’enseignement, décédé en 2010. À partir des années 1980, avec Michel Morineau, il a tenté de pousser dans le sens de ce qu’on pourrait appeler un aggiornamento de la laïcité française ? ce qui leur a valu des adversaires virulents au sein du « camp laïque » et de leur propre organisation. Je ne sais s’il a exprimé publiquement cette idée, ironique et profonde, d’une « laïcité très catholique ». Il voulait signifier une laïcité contaminée pour ainsi dire par l’esprit intransigeant et autoritaire d’un certain catholicisme. Est-il besoin de dire que le dialogue de G. Gauthier et M. Morineau avec des catholiques n’a jamais entamé leurs convictions ni diminué leurs engagements laïques ?

  • 22.

    C’est une des images que renvoie le catholicisme intransigeant et romain ? l’image de ce qu’il était en 1905 et jusqu’au concile Vatican II, à laquelle je ne l’identifie évidemment pas, car le catholicisme est aussi « un monde » (Émile Poulat).

  • 23.

    Comme N. Sarkozy l’a fait exemplairement au Bourget en 2003, lors du rassemblement annuel des musulmans de France, début novembre. Il avait déclaré à cette occasion que sur la photo de la carte d’identité, voiles, foulards et autres couvre-chefs étaient interdits. Il s’était fait siffler, mais peu importe : il l’a dit en face à une assemblée partiellement représentative de l’islam français (elle est dominée par l’Union des organisations islamiques de France (Uoif), représentative d’un islam plus ou moins identitaire). D’une manière générale, on ne sait plus aujourd’hui, ni en politique ni ailleurs, créer ces frictions directes, où seule la parole est « violente » et qui font avancer les choses.

  • 24.

    J. Boussinesq, la Laïcité française, op. cit., p. 179.

Jean-Louis Schlegel

Philosophe, éditeur, sociologue des religions et traducteur, Jean-Louis Schlegel est particulièrement intéressé par les recompositions du religieux, et singulièrement de l'Eglise catholique, dans la société contemporaine. Cet intérêt concerne tous les niveaux d’intelligibilité : évolution des pratiques, de la culture, des institutions, des pouvoirs et des « puissances », du rôle et de la place du…

Dans le même numéro

Entre révolutions et catastrophes : vague arabe, tsunami japonais

La dynamique révolutionnaire dans les sociétés arabes

Risque naturel et crise morale au Japon

La catastrophe est-elle une politique ?