Positions : Une subvention supprimée à Fréquence protestante : la laïcité est sauvée !
On a appris récemment que le conseil régional d’Île-de-France avait supprimé la subvention accordée à la radio Fréquence protestante : une coalition du Parti radical de gauche, du Front de gauche de Jean-Luc Mélenchon et de … l’Ump a eu raison en juin de l’aide accordée par le conseil régional à une radio étiquetée confessionnelle, dans le cadre plus large du soutien aux radios associatives. Les Verts se sont abstenus, les socialistes et les communistes ont voté contre. Et le président socialiste de la région, Jean-Paul Huchon, s’active, paraît-il, pour faire annuler la délibération.
La suppression de cette subvention pose en effet question. Cette radio confessionnelle n’est pas n’importe quelle association : c’est l’organe radiophonique de la Fédération protestante de France, qui représente officiellement les protestants français. Elle partage sa fréquence avec Radio Notre-Dame, radio catholique elle aussi « officielle » des diocèses d’Île-de-France1. Sur Fréquence protestante, on discute très ouvertement de toutes sortes de sujets de société et de culture. Comme en tout lieu protestant qui se respecte, on y fait lecture et commentaire, à certains moments de la journée, de textes bibliques, on y parle de théologie et de foi avec des pasteurs, et il peut certes arriver qu’on entende des propos « fondamentalistes » … de croyants parfaitement pacifiques. Et alors ? Prêcher sur une radio confessionnelle des convictions bibliques et évangéliques, est-ce donc plus intolérable que les inepties et toutes sortes de choses très incorrectes débitées sur des radios associatives ?
Depuis quelque temps, le Parti radical de gauche, en quête de capital politique, tente de se refaire une santé en surveillant l’interprétation stricte de l’article 2 de la loi de 1905 (« La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte »). Avec la vénérable Libre Pensée, association ressuscitée par les soubresauts religieux dans l’espace public, il intervient volontiers en justice (et dans les assemblées où il existe) pour faire respecter la laïcité stricte telle qu’il l’entend. Le Front de gauche et son tonitruant leader, J.-L. Mélenchon, font chorus. Pourquoi pas ? Toute ironie mise à part sur ce qui ressemble à un « intégrisme laïque », il est bon, après tout, que cette version de la laïcité à l’ancienne soit représentée dans le débat démocratique. Dans les traditions de la France laïque, ce sont pourtant plutôt le Parti socialiste, et à un moindre degré le Parti communiste, qui jouaient la partition dure. Mais le fait que de nombreuses villes et régions soient gouvernées par la gauche a quelque peu changé la donne : bien des élus socialistes et communistes reconnaissent l’apport social, culturel, tout simplement « civique », des religions et des militants religieux dans la vitalité pacifiée de la société civile.
Par un renversement miraculeux, c’est donc l’Ump qui a obtenu ici l’annulation de cette subvention de la région. Oui, la droite, en parangon de la laïcité ! Si c’était vraiment au nom du « respect du principe de laïcité », comme ce parti le prétend, ce serait « respectable ». Mais d’abord, on pourrait ironiser sur des gens qui interprètent si infidèlement la célèbre « laïcité positive » proclamée par le président de la République, dans un discours célèbre de 2007 à Rome. D’autre part et surtout, gageons plutôt que c’est encore l’obsession ou l’affolement maladif devant l’islam qui a conduit des élus de droite à se présenter comme des combattants de première ligne sur le front de la laïcité2, et ici à confondre une association culturelle (loi de 1901), à laquelle il arrive certes de lire la Bible et même de prier à l’antenne – quelle horreur ! –, avec une association cultuelle (loi de 1905), auxquelles l’article 2 de la loi de séparation refuse en théorie toute subvention. Où l’on voit que l’intolérance vulgaire envers l’islam fondamentaliste et ses manifestations vaut bien tous les discours de Rome, et qu’elle favorise la bêtise à propos de toutes les religions, y compris des religions historiques les plus libérales et les plus liées à l’histoire de la laïcité. Faut-il le rappeler ? Pour des raisons intrinsèques, des protestants réformés ont joué un rôle éminent dans l’avènement de la laïcité et continuent d’être ses meilleurs piliers.
En réalité, sur la question des « subventions » aux associations 1901, les pouvoirs publics ont, de longue date, eu une interprétation libérale de la loi de 1905. Encore tout récemment, on l’a vu avec des décisions du Conseil d’État confronté à la contestation, par des associations laïques, de subventions accordées aux « cultes » par des collectivités territoriales. Dans chaque cas (un orgue restauré, un ascenseur pour handicapés dans un lieu de pèlerinage touristique, un bail emphytéotique pour une mosquée, une salle polyvalente municipale utilisée comme mosquée, l’aménagement d’un abattoir pour l’abattage rituel), le Conseil d’État a estimé qu’il y avait un « intérêt public » et que la neutralité laïque était sauvegardée, qu’en somme c’était bien une aide à la « culture » et non aux « cultes », ou encore à la bonne intégration républicaine des communautés religieuses.
La laïcité comme séparation de l’État et de l’Église (qui ne recouvre pas, comme tant de gens le pensent, celle du public et du privé) doit être défendue, mais tous les terrains de ce combat ne sont pas bons. À l’heure de la révision des subventions publiques au monde associatif pour raison de rigueur budgétaire – ce qui peut se comprendre sinon se justifier –, la « mise à plat » prévue des subventions publiques aux associations à caractère religieux a quelque chose de discriminatoire alors que d’innombrables associations, aux objectifs les plus divers, parfois totalement excentriques ou même grotesques, bénéficient desdites subventions. En réalité, si quelque chose méritait d’être toiletté, c’est l’article 2 de la loi de 1905 sur les subventions aux cultes : les mots « reconnaître », « salarier », « subventionner » ne se recouvrent en effet pas, et ne présentent plus de continuité logique.
De plus, alors qu’il n’a plus aucune prétention politique (il en aurait plutôt trop peu), le « religieux » est aujourd’hui dans bien des cas un mélange inextricable de cultuel et de culturel, de public et de privé. Le souci de la laïcité de distinguer et de séparer est louable, encore faut-il éviter d’y aller avec de gros sabots. Le religieux est plus compliqué aujourd’hui qu’en 1905, nous l’avons dit à de nombreuses reprises ici même. Mais d’une manière générale, les collectivités publiques qui ont du mal à voir clair, et cela se comprend, dans la pluralité et la nouveauté religieuses devraient se rappeler qu’il vaut mieux avoir affaire à des religions « connues » (on n’a pas dit : « reconnues »), y compris par le truchement de subventions qui donnent des moyens de contrôle. Cependant une laïcité de contrôle et de surveillance des religions est un concept bien étriqué. Les laïcs de 2011 ont oublié que la loi de 1905 découlait aussi d’un souci d’intégration, d’entrée ou de retour (à l’époque des catholiques) dans la culture démocratique et le civisme républicain.
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Voir le blog de Stéphanie Le Bars, Le Monde du jeudi 15 septembre 2011.
- 1.
À propos de ces radios, voir leur présentation sur Google, avec des informations sur certaines tensions nées de leur fréquence partagée. Les sources de financement des deux radios sont totalement différentes, et nous ne savons pas si Radio Notre-Dame aussi reçoit une subvention de la région Île-de-France.
- 2.
L’Ump a adopté en juin 2011 une résolution sur la laïcité qui mêle questions de principe et points pratiques et dont les raisons politiques sont évidentes. Voir les motivations officielles de l’Ump sur son site internet, à la rubrique « laïcité ».