Quelle jeunesse, quel avenir pour l’Église ?
En août 2011 ont eu lieu à Madrid les 26es Journées mondiales de la jeunesse (Jmj), l’invention la plus réussie de Jean-Paul II. Comme les précédentes, elles ont fait le plein : 500000 jeunes des cinq continents étaient attendus (dont 50000 Français), mais plus d’un million aurait fait le voyage. On n’imagine plus l’Église catholique sans cet événement qui a lieu tous les deux ou trois ans depuis 1984. Une partie notable des croyants actifs qui sont aujourd’hui dans la trentaine et la quarantaine témoigne qu’elle lui doit sa foi. Une fraction des prêtres du même âge dit la même chose pour sa vocation. Mais qui étaient-ils, ces jeunes « cathos » mobilisés autour d’un vieux pape ? Que disent-ils du devenir de l’Église catholique en France ?
Portrait du Jmjiste
Une enquête, publiée dans La Vie du 4 août 2011, révélait que la plupart des participants français (à peu près 50000 donc) étaient (à 88 %) des pratiquants plus ou moins réguliers, investis dans l’Église. Donc des jeunes ni aux marges ni hors de l’Église, mais présents dans les paroisses, participant aux activités régulières et aux rassemblements exceptionnels, d’autant plus qu’ils adhèrent en majorité, sans broncher, à l’enseignement et aux prises de position de l’Église sur à peu près tout : le social, la bioéthique, la morale sexuelle. Mais cela veut dire aussi que les Jmj représentent, sous des apparences de modernité festive, exubérante, un catholicisme assez traditionnel et très identifié. Une image encore accentuée par les dévotions proposées durant ces journées (messes, chemin de croix, adoration du saint sacrement, veillées de prière, chapelets) qui ont été intensément suivies, et par le succès d’une pratique sacramentelle devenue très défaillante en général : la confession individuelle à un prêtre, fortement conseillée et rendue possible grâce aux multiples confessionnaux installés dans les lieux de rassemblement. Le message de paix, de fraternité et de justice, très martelé par ailleurs, passe par ces signes de la tradition. Aux Jmj coexistent ainsi un modernisme de l’organisation et un traditionalisme des formes pour annoncer le message. La « recatholicisation » des Journées, symbolisée par la remise d’un « catéchisme des jeunes » (Youcat) et non d’une Bible, va aussi bon train. Mais cela n’exclut-il pas d’autres jeunes, à vrai dire l’immense majorité, pour lesquels les messages de la société réelle où ils vivent sont aux antipodes de ceux de l’Église ?
Une donnée, jusque-là soupçonnée mais non vérifiée, ressort de l’enquête : la « génération cathoplus », comme l’appelle La Vie, fait partie des milieux aisés, voire très aisés. Pour reprendre les mots du directeur de La Vie, Jean-Pierre Denis, « les cathoplus sont aussi, par leurs études et leur appartenance sociale, très “France d’en haut” ou “Csp+”. […] Constat ici sans appel : le catholicisme populaire s’étiole. L’Église s’embourgeoise à grande vitesse. Comment inventer d’autres lieux, d’autres gestes, d’autres propositions qui atteignent la cible plus large des chercheurs de sens et ce dans tous les milieux sociaux ? ». Ce déplacement ou cette recomposition sociale dans le catholicisme rejoint une observation faite il y a quelques années déjà, lors d’une autre enquête, et dont on pouvait à première vue sourire : la seule région où le catholicisme grossissait un peu ses chiffres de pratique était… l’Ouest parisien, connu pour le niveau de vie et de culture élevé de ses habitants. Or, on pourrait en induire une conclusion assez amère pour l’Église : les jeunes catholiques des classes moyennes et a fortiori peu aisées, ouvrière et autres – il en reste – ne sont pas motivés pour aller aux Jmj, ou ne sont pas touchés par l’invitation à s’y rendre. Il se pourrait même que l’Église en général ne les séduise pas du tout. Pourquoi ? Retard culturel « de classe » ou impossibilité de s’identifier à l’Église catholique dans son visage actuel, c’est-à-dire écart culturel ? Curieux parallèle avec ce qui s’est passé récemment aux primaires : les Jmj semblent réservées à une frange de jeunes d’origine aisée, citadins habitant (chez leurs parents) dans les quartiers et les banlieues chics. Mais ils ne sont pas le problème. Le problème, pour l’Église, c’est la désertification chrétienne du reste, des territoires où elle n’a plus prise.
Un autre résultat de l’enquête n’est pas sans lien avec ce qui précède. Il s’agit des options politiques des Jmjistes. On apprend en effet que, si les jeunes participant aux Jmj votent en petit nombre pour le Front national (6 %), ils effectuent « un impressionnant virage politique » à droite. Ils ne s’identifient « ni à la social-démocratie, ni à la mouvance écologiste, ni même au centre démocrate-chrétien. 41 % des sondés déclarent une préférence partisane de droite », même s’ils sont malgré tout plus sensibles aux thèmes sociaux, comme la défense des pauvres et des immigrés, qu’à la « défense conservatrice de la vie ».
Un catholicisme d’élite
Ces liens entre origine sociale, niveau d’instruction, situation professionnelle (et familiale), choix politiques et… foi en Dieu ne sont pas nouveaux1, encore moins aujourd’hui où le catholicisme populaire des paroisses et le catholicisme d’Action catholique, qui drainaient toutes les classes sociales, sont en voie de disparition2. Ceci explique peut-être cela : leur situation en haut de l’échelle sociale et l’implantation géographique limitée des Jmjistes réduisent leur visibilité et leur efficacité dans l’ensemble de l’Église… sauf s’ils deviennent prêtres. En extrapolant, on peut en effet confirmer un constat qui se murmure depuis une ou deux décennies : le jeune clergé (pour faire court : les prêtres de moins de 40 ans) est lui aussi à la fois majoritairement d’origine bourgeoise et très identifié à l’Église de Benoît XVI. Et comme les jeunes prêtres deviendront les futurs évêques…
En soulignant ce rétrécissement sociologique des jeunes qui sont allés aux Jmj, il ne s’agit nullement de disqualifier leur démarche ni la fête elle-même, d’autant moins que les convictions se payent, quand elles sont sincères, d’engagements et de renoncements méritoires quand on vient de milieux qui « ont tout ». Mais il faut malgré tout s’interroger : que signifie une telle évolution ? En France surtout où, pendant des décennies, l’Action catholique a tant investi pour (re)conquérir tous les « milieux » sociaux, du haut en bas de l’échelle sociale, comment expliquer un tel résultat ? Pourquoi une Église tout compte fait plus sociale, plus proche des délaissés, des fragiles, des pauvres, des immigrés, attire-t-elle plus les « riches » ? Pourquoi le catholicisme des décennies à venir sera-t-il nettement « bourgeois » ? L’Église catholique, le christianisme, la religion en général viennent-ils combler ce qui manque à la classe bourgeoise, lui donner un « supplément d’âme », comme aiment à le souligner tant de responsables bien intentionnés ? L’orientation à la fois rigoriste et plus ou moins traditionaliste (« intégraliste » selon les sociologues) imprimée par le pape actuel et déjà par son prédécesseur joue-t-elle un rôle dans cette évolution ? L’opposition aux mots d’ordre et aux conformismes moraux, la sévérité éthique, l’appel au renoncement dans une société de la dépense et de la consommation sont-ils un luxe réservé aux riches ?
On pourrait avancer quelques arguments qui vont dans ce sens, et d’abord l’échec historique du rigorisme quand l’Église veut l’imposer à tous. Presque toujours, cette politique s’est traduite d’un côté par le détachement d’une frange importante des catholiques, de l’autre par le triomphe du jansénisme chez ceux qui acceptaient cette doctrine officielle3. La traduction ou la sanction concrètes, pour aujourd’hui, d’une doctrine sexuelle et conjugale rigoriste pourraient s’écrire ainsi : les familles de quatre ou cinq enfants (et plus), souvent un peu ou très traditionnelles dans leurs valeurs, peuvent-elles se trouver ailleurs que dans les quartiers cossus des villes et des banlieues aisées ? Comment l’insistance unilatérale de l’Église sur le modèle « familialiste » le plus traditionnel – un père, une mère et tous les enfants que Dieu leur donnera – pourrait-elle faire une place à ceux qui n’ont pas les moyens matériels – salaires, logements, conditions de vie – pour l’assurer ? Ou à ceux qui ne sont pas capables de cet idéal, à ceux qui échouent à le vivre ? On a créé un christianisme d’élite, qui exclut plutôt qu’il ne rassemble.
Deux mots symptomatiques s’imposent aujourd’hui chez les catholiques : évangélisation et désertification. Le premier est devenu le nouveau mot d’ordre, sans que ce qu’il signifie soit bien clair. C’est plus une incantation qu’une réalité. Le second renvoie à un constat : des territoires entiers, dans les campagnes plus que dans les villes, ne gardent de la mémoire chrétienne que le patrimoine religieux des églises, des chapelles, des prieurés, des calvaires… Mais les hommes et les femmes pour l’animer (curés et paroissiens) ont disparu, ou sont en voie de disparition.
Crise avant un renouveau, ou phase de transition inéluctable, qui ramènera le christianisme dans des villes et même dans des banlieues, donc là où a commencé son expansion il y a près de vingt siècles ?
- 1.
Gérard Defois, l’Europe et ses valeurs. Une question pour l’Église, Paris, Le Centurion, 1983, p. 26.
- 2.
Voir « Le déclin du catholicisme européen », Esprit, février 2010.
- 3.
Voir Roger Chartier, les Origines culturelles de la Révolution française, Paris, Le Seuil, 1990, p. 121-126 ; et pour une réflexion fondamentale sur cette question, voir Paul Valadier, Éloge de la conscience, Paris, Le Seuil, 1994 (en particulier, le chapitre ii : « La conscience niée »). Où l’on voit aussi les limites du raisonnement à partir de la « nature », revenu en force dans l’Église. Il a pour lui l’avantage apparent de la solidité inexpugnable comme source de la rectitude morale, mais s’il s’avère invivable, on prend une lourde responsabilité à en faire l’unique critère de vérité dans une société fortement basée sur l’« artifice », avec toutes ses limites certes. Dans une société très sécularisée, dans des démocraties aux engagements affaiblis, quel sens y a-t-il à durcir implicitement l’adhésion ? Les réactions contre la société de consommation, de communication vide et de libertarisme moral sont parfaitement légitimes et peuvent même rencontrer le succès, mais quand, au nom de la « vérité » qu’elle affirme seule, une institution comme l’Église prend la tête de la réaction, à tous les sens du mot, ce combat a toutes sortes d’effets « pervers » : manque de crédibilité, adhésion des catholiques les plus « traditionistes » et distance prise par ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas suivre ce programme.