Gebrane Tuéni, prince et guerrier


Gebrane Tuéni, prince et guerrier

L’équipe d’Esprit tient à saluer ici la mémoire de Gebrane Tuéni et à témoigner son affection à Monsieur et Madame Ghassan Tuéni.

L’homme dont on ne retrouvera que des lambeaux déchiquetés par une explosion le 12 décembre dernier n’avait pas encore 50 ans mais plusieurs vies derrière lui.

Journaliste et patron de presse héritier, polémiste et bretteur, militant aux engagements répétés et incessants, séduisant et séducteur, politicien naissant et prometteur, Gebrane Tuéni est d’abord le fils de Ghassan Tuéni et de Nadia Hamadé. Un legs à la fois riche et lourd, qui le plaçait d’emblée à la croisée d’un écheveau familial, sociocommunautaire et politique dense et très emblématique de la chimie compliquée et délicate du Liban d’aujourd’hui. Le père : figure écrasante d’un intellectuel de haut vol, philosophe issu de Harvard ; patron mythique du quotidien arabophone An-Nahar, journal peut-être le plus moderne du monde arabe, fondé par Gebrane l’ancêtre au tournant du siècle passé, quand on pouvait encore parler de « lumières » dans cette région du monde ; Grec orthodoxe faiseur de présidents maronites dans une République communautaire, député, ministre, ambassadeur à l’Onu. La mère : fille du mariage d’un diplomate druze et d’une Française, grande poétesse d’un Liban francophone mais enraciné, sœur de Marwan Hamadé, Mazarin de Walid Joumblatt, ministre permanent, député, et rescapé lui-même, en octobre 2004, du premier attentat de la série meurtrière qui continue de décapiter l’élite politique libanaise. Une famille, enfin, accablée par le destin et familière de la mort. Nadia est emportée par un cancer, sa fille aussi, à l’âge de l’enfance ; le frère cadet meurt dans un accident de voiture ; Gebrane, dernier héritier de la dynastie politico-journalistique ne recule pourtant pas non plus devant les risques ; sa mort laisse donc aujourd’hui le vieux patriarche seul face à la tragédie.

Gebrane Tuéni aurait pu se suffire de son statut de fils chéri de la grande bourgeoisie beyrouthine, et attendre, sagement dans l’ombre du père, de reprendre le métier pour que la vie lui délivre ses promesses. Mais cet homme qui portait beau, à l’apparence parfois excessivement soignée en toute circonstance, était aussi un enfant de la guerre. Elle le happe très tôt ; dès ses premiers choix pointe un air d’opposition, voire de rébellion, par rapport à l’héritage social. Dans un Liban de plus en plus polarisé, dépecé par les ambitions rivales de ses enfants mais surtout par celles de ses voisins, Gebrane choisit sans nuance le camp parfois indéfinissable du « souverainisme » version chrétienne. Compagnon de route de Bachir Gemayel, puis de tous les chefs des Forces libanaises après l’assassinat de ce dernier, il est en rupture avec la culture centriste de son milieu. Seulement, à la fin de la guerre, c’est la rivalité interchrétienne qui prend le pas ; Gebrane abandonne la milice et Samir Geagea pour rejoindre le combat improbable de Michel Aoun, général d’armée lancé dans une aventure de libération aux relents populistes.

L’effondrement de cette dernière digue de résistance à la tutelle syrienne en 1990 l’envoie alors en exil à Paris, dont il ne revient qu’au milieu des années 1990, en promettant aux uns et aux autres, mais d’abord à sa famille, de ne s’occuper que du groupe de presse dont il sait qu’il devra un jour prendre la charge. Mais très vite, la politique rattrape et rejoint son métier d’informer. Pour accompagner la mobilisation croissante qui travaille les milieux de la jeunesse estudiantine, il crée un supplément, Nahar al-Chabab (le « Nahar des jeunes »), et en fait, en plus du lieu d’expression des groupes militants de l’opposition antisyrienne, un réseau parapolitique de plus en plus organisé, implantant des relais dans les campus sur tout le territoire libanais. Gebrane le journaliste et Gebrane le politique se confondent dès lors de plus en plus auprès d’une génération libanaise en quête de figures identificatoires, et c’est tout naturellement qu’il dérive de nouveau vers l’engagement sans équivoque. Il est ainsi l’un des fondateurs et des animateurs du groupe de Qornet Chehwane1, et le quotidien qu’il dirige aux côtés de son père épouse toutes les causes du moment, contre la mainmise croissante des services de sécurité sur la vie politique libanaise, contre la prorogation du mandat Lahoud, et va jusqu’à ouvrir ses colonnes aux figures de l’opposition syrienne.

Après l’assassinat de Rafik Hariri, et aux côtés de ses collaborateurs du Nahar, dont l’éditorialiste vedette du quotidien, Samir Kassir2, lui aussi tué dans un attentat dont on dira qu’il était un message à Gebrane, il est l’un des inspirateurs et des organisateurs du « Camp de la liberté » qui occupe le centre-ville de Beyrouth des semaines durant. Pour Gebrane Tuéni dont tous les combats avaient pour point commun de débarrasser le Liban d’une tutelle syrienne pesante et archaïque, les élections législatives de mai 2005 étaient alors le couronnement ; il est élu député de Beyrouth sur la liste d’un autre héritier, Saad Hariri.

Le 14 mars 2005, dans sa harangue, il faisait, la main levée, répéter à près d’un million de personnes descendues dans la rue, place des Martyrs, pour dire leur soif de liberté et de changement, un serment qui deviendra le cri du « Printemps de Beyrouth » :

Nous jurons par Dieu tout-puissant de rester unifiés, chrétiens et musulmans, en défense du Liban magnifique.

C’est au son mille fois répété de sa voix prononçant ces mots qu’il a été mis en terre dans sa ville de Beyrouth, le 14 décembre de cette même année.

Joseph Bahout

Silence radio sur la Syrie

Connaisseur reconnu du Proche-Orient, militant propalestinien généralement ouvert au dialogue, rédacteur en chef du Monde diplomatique, Alain Gresh publie dans la livraison de décembre du Diplo un article clairement intitulé « Offensive concertée contre le régime syrien ». Ce texte vise les diverses formes de pression exercées par les États-Unis contre ce pays, longtemps gouverné par Hafez-El-Assad, mais pour mieux éviter de critiquer le régime syrien lui-même. Après les assassinats à répétition de l’homme politique libanais Rafic Hariri, du journaliste du Nahar Samir Kassir (auquel l’historien Dominique Chevallier a consacré un bel hommage dans le dernier numéro de Commentaire où il rappelle la volonté de Kassir et du groupe des chrétiens de Qornet Chehwane de créer un front républicain intercommunautaire) et du journaliste et politique Gebrane Tuéni (autant de personnes qui savaient distinguer entre le peuple syrien et le régime syrien), il n’est guère heureux de céder à une rhétorique antiaméricaine qui revient à sous-estimer le type de fonctionnement du régime syrien. L’article consiste à rappeler d’entrée de jeu le rôle historique de la Cia (citation d’un document de 1957 récemment déterré sur l’action de la Cia contre la Syrie), à souligner à juste titre les contradictions de la politique américaine des droits de l’homme (un combat qui passe par Guantanamo, la prison bunker du Kosovo, les lieux de jugement extra-territorialisés et le rejet de la Cour pénale internationale), les conséquences négatives de l’intervention en Irak qui a contribué à exacerber les réflexes communautaires, les limites du rapport Mehlis (salué à l’excès, nous dit-on !) sur l’assassinat de Rafic Hariri en raison d’une absence de preuves et de témoignages contestables (à ce propos, la démonstration d’Alain Gresh n’est guère poussée), autant d’éléments qui devraient conduire à respecter la présomption d’innocence et à ne pas en rajouter sur le caractère militaire et criminel du pouvoir syrien. Toute l’argumentation de cet article repose sur l’idée que la pression effectivement exercée par les États-Unis sur la Syrie intervient dans une stricte continuité avec le déclenchement de la guerre en Irak, et que cette stratégie ne peut que déstabiliser un peu plus ce pays et mettre en cause sa souveraineté (référence à la résolution 1636 adoptée le 31 octobre 2005). Pour ce faire, l’auteur reste très discret sur les assassinats en Syrie, sur les bras de fer sanglants entre militaires, sur l’affaiblissement de Bachar El-Assad dans les premiers cercles du pouvoir, sur l’agitation aux frontières qui alimentent la terreur quotidienne en Irak… C’est oublier, que cela fasse plaisir ou non au militant antiaméricain, que la Syrie contribue depuis des lustres à déstabiliser la région, que ce pouvoir survit en déstabilisant son environnement grâce à une pratique de la terreur policière à l’intérieur et à l’extérieur, que l’opposition un temps renaissante (illusion entretenue au moment de l’arrivée au pouvoir de Bachar El-Assad après la mort de son père !) est inexistante, et que les Frères musulmans ont été rayés de la carte dès 1982 (massacre au bulldozer d’un quartier de Hama). Ce silence entretenu sur un pouvoir syrien3, qui (selon Alain Gresh) est exclusivement mis à mal par la perversion stratégique du pouvoir américain (ce dernier aurait seul des secrets et des services secrets, la transparence devant être la règle en Syrie dont les moukhabarats ne sont, eux, que des fantasmes !), est d’autant plus contestable que des lignes de fracture portent au Liban sur le rôle et la nature du Hezbollah considéré (ou non) comme un mouvement terroriste. Affirmer par ailleurs que la résolution 1559 du Conseil de sécurité fait du président Chirac un allié « inattendu » de Bush revient à mettre entre parenthèses les différends franco-américains sur la nature du Hezbollah. Alors que la résolution 1559 a mis un terme à une présence militaire imposée en 1989 par les accords de Taëf mettant un terme à la guerre qui avait débuté en 1975, la Syrie aurait-elle renoncé à intervenir, via services libanais interposés et pressions sur le président Lahoud si nécessaire, au Liban ? Qu’est-ce qui oblige Alain Gresh, qui n’est ni un enfant de chœur, ni un inféodé au régime baassiste, à protéger le régime syrien ! Son antiaméricanisme spontané le conduit à une défense naïve de la Syrie, à laisser croire qu’il y a une « offensive concertée contre la Syrie » qui exclut a priori toute « offensive concertée contre le Liban » ! Alors qu’on n’ose plus trop célébrer un régime baassiste socialiste, arabe et laïc, la dénonciation de l’action américaine vaut son pesant d’hypocrisie. Certes, on a vu les suites de la guerre en Irak… mais les mensonges américains sur les armes de destruction massive ne doivent pas empêcher de penser une action stratégique sur la Syrie, pays qui fait d’autant plus pression qu’il est sous pression. Le Monde diplomatique n’aide guère la compréhension de la région en mettant entre parenthèses toute critique sur la Syrie parce que de telles critiques feraient le jeu de l’Amérique et, au-delà, d’Israël. Sans compter qu’il oublie que la Syrie n’a jamais épargné les Palestiniens ! Mémoire donc aux corps assassinés dont on ne retrouvera peut-être jamais les assassins… même si Alain Gresh déplore que le rapport Mehlis ne nous apporte pas encore les preuves suffisantes ! Le Monde diplomatique et Alain Gresh disposent-ils toujours des preuves suffisantes et du sceau de l’action de la justice quand ils entreprennent de dénoncer… la Cia, par exemple !

Olivier Mongin

La présidence britannique de l’Union européenne : une non-présidence ?

La présidence britannique avait commencé en fanfare : un discours très remarqué à Strasbourg avait laissé prévoir de grandes choses. Un deuxième discours au Parlement à Bruxelles ne démentait pas la vision. Il faudrait une nouvelle Europe, annonçait Tony Blair, qui saurait faire face aux défis du xxie siècle et de la mondialisation, une Europe qui saurait investir dans l’avenir, dans la recherche et l’éducation, une Europe ouverte et généreuse, et qui saurait tourner le dos aux archaïsmes – au premier rang desquels la Politique agricole commune. Dans son discours de Strasbourg, le Premier ministre britannique affirmait que l’Europe devait évoluer selon quatre lignes directrices : modernisation du « modèle social » européen (investissements dans la recherche, dans l’enseignement supérieur, dans la modernisation urbaine, etc.), modernisation du budget (c’est-à-dire, en particulier, réforme de la Pac), application de l’agenda de Lisbonne, modernisation du cadre macroéconomique pour qu’il devienne à la fois flexible et rigoureux. En ajoutant à ces défis une attention particulière aux politiques en matière de criminalité, d’immigration, de sécurité et de défense, alors l’Europe pouvait être, selon Tony Blair, ouverte, confiante, moderne. La présidence britannique se donnait comme mission de mettre en œuvre ces grands principes, qui n’étaient pas encore un programme.

Mais le programme ne vint jamais. À la mi-parcours, des commentateurs tiraient la sonnette d’alarme : cette présidence se résumerait-elle à deux discours ? Les (rares) détracteurs de Tony Blair, au début de la présidence, auraient-ils eu raison ? La présidence se targuait pourtant d’un succès : l’ouverture des négociations avec la Turquie. Mais elle était par ailleurs étonnement silencieuse, au point que même la presse anglaise a pu, à l’occasion, s’en émouvoir.

Car la question du budget est rapidement apparue comme un colossal obstacle. Le bras de fer entre la France et le Royaume-Uni (je ne renonce à mon rabais que si tu renonces à ta Pac) n’a pas permis de réelles propositions de modernisation, ou d’avancée sur les perspectives budgétaires. Les pressions domestiques sur Tony Blair pour ne pas renoncer au rabais, y compris au sein du gouvernement, se sont ajoutées à quelques hésitations au plan international : les nouveaux États membres en particulier, alliés supposés de la Grande-Bretagne, ont vu d’un très mauvais œil les propositions d’amputation des fonds structurels. Les dernières négociations ont montré que la marge de manœuvre de Blair était en fait très faible : ayant annoncé à grands renforts de tambours et trompettes que le rabais britannique n’était négociable que contre une ouverture des négociations sur la politique agricole, toute offre de Tony Blair ne pouvait apparaître sur la scène intérieure que comme une reculade. Les réactions des dirigeants conservateurs à la suite du sommet de Bruxelles ont souligné sans ambiguïté cette contradiction, et condamné sans appel la négociation du Premier ministre. Gordon Brown lui-même, selon le Sunday Times du 17 décembre, était furieux de la réduction du rabais (en particulier parce que ce sera, espère-t-il, à son tour d’être Premier ministre lorsque le nouveau budget entrera en vigueur).

L’isolement de la présidence sur le budget ne pouvait alors que rejaillir sur les autres questions que Tony Blair avait identifiées à l’été 2005. C’est en particulier la difficulté de l’Allemagne à mettre son nouveau chancelier sur orbite qui est apparue comme un handicap pour la présidence. Tony Blair avait misé depuis longtemps sur Angela Merkel pour faire avancer ses idées, et créer une alliance au sein de l’Europe qui mettrait fin à l’axe franco-allemand incarné par le couple Chirac-Schröder. Le résultat initialement ambigu des élections allemandes, les lentes négociations pour la formation d’une coalition, la position d’Angela Merkel n’auront pas fait de l’Allemagne cet allié attendu, mais simplement, comme on l’a vu à Bruxelles, un médiateur et un arbitre. Si le Premier ministre est d’autre part, comme il l’affirme régulièrement, un Européen convaincu, il n’est probablement pas loin d’être le seul dans son gouvernement : ni son chancelier de l’Échiquier, ni son ministre des Affaires étrangères ne passent pour des europhiles acharnés. Et peut-être enfin faut-il se demander si, au-delà des grandes paroles devant le Parlement, la présidence britannique avait défini un véritable programme et s’il y avait là davantage que des mots. On pencherait plutôt pour l’analyse du discours de Strasbourg donnée par Daniel Cohn-Bendit, vide de toute substance selon lui.

Que reste-t-il alors de cette présidence, qui puisse frapper l’imagination ? L’ouverture des négociations d’adhésion de la Turquie, sans aucun doute. Et puis, parce qu’un échec sur cette question aurait été un désastre pour la présidence britannique, un accord sur le budget, mais il est difficile de considérer qu’il s’agit là d’une avancée fondamentale de l’Europe sous l’impulsion de la Grande-Bretagne…

Le nouveau visage de l’opposition de Sa Majesté

Loin de l’Europe, l’événement qui bouleverse le jeu politique de la Grande-Bretagne aura été l’élection du nouveau leader du parti conservateur, David Cameron. À la suite du congrès annuel de l’automne, il aura pris le parti et le pays par surprise, et là où l’on attendait initialement plutôt David Davis, c’est un trentenaire, ancien élève d’Eton et d’Oxford, qui succède à l’ancien ministre Michael Howard. Cette élection amène un premier bouleversement au sein du parti conservateur, puisque, loin des figures habituelles, c’est un homme jeune, brillant, professionnel de la communication qui prend les rênes de ce parti. Tout le monde a noté à quel point Cameron s’inspirait des leçons du New Labour et de Tony Blair lui-même : l’attention extrême apportée à son image, les discours généreux et généraux rappellent le leader des travaillistes. Les conseillers de Cameron ont étudié de très près les recettes du succès de Blair. Dès l’élection, les conservateurs devenaient “Cameron’s Conservatives”, slogan qui s’affiche en bannière sur le site Internet du parti. Cameron a su se présenter non pas avec un programme mais avec un potentiel, non pas avec des idées précises mais avec un style, non pas avec une philosophie mais avec une stratégie. Il entend occuper à nouveau le centre de la vie politique, délaissé par les conservateurs depuis quelques années au profit de positions très à droite. Sur des choix de société comme l’importance des femmes en politique, ou sur l’environnement, Cameron a expliqué qu’il n’entendait pas laisser beaucoup de place au New Labour. Sur la réforme des écoles, sujet qui oppose le gouvernement à une partie des troupes travaillistes, Cameron a dit vouloir soutenir Tony Blair : c’est là non pas affaire de contenu, mais plutôt de tactique parlementaire. Cameron lui-même se présente comme un pragmatiste, et non pas comme un idéologue – ce qui ne l’empêche pas, par exemple, d’être un eurosceptique convaincu : il propose ainsi que les députés conservateurs quittent le groupe de centre-droit au Parlement européen. Son cabinet fantôme introduit de fait peu de nouveaux visages, et fort peu de femmes : comme si le discours affiché pouvait remplacer la réalité des principes ou des faits.

Le nouveau leader entend aussi attirer les électeurs libéraux-démocrates : affaire de stratégie et non d’idéologie là encore, puisque sur des sujets importants comme l’Europe ou l’Irak, Cameron et les conservateurs sont loin des positions des lib-dems. Mais ce sont précisément les libéraux-démocrates qui sont paradoxalement les premières victimes de la petite transformation de la vie politique britannique amenée par l’élection de Cameron. Ils sont inaudibles depuis leur succès relatif aux élections législatives, et leur leader, Charles Kennedy, qui a pourtant mené sa formation à son meilleur score à ces élections, apparaît tout d’un coup comme décalé par rapport aux professionnels de la communication que sont Blair et Cameron. Cameron a maintenant quatre ans pour définir un programme, avant d’affronter les travaillistes aux élections. Les travaillistes eux-mêmes vont devoir s’inquiéter de cette nouvelle présence aux Communes : les derniers sondages ne donnent-ils pas une avance de neuf points aux conservateurs ?

Alexis Tadié

À Podgorica, avec des intellectuels des Balkans

Le thème choisi par le « Groupe 99 » pour sa réunion, fin novembre 2005, à Podgorica, est révélateur d’une vision plutôt pessimiste de l’avenir des Balkans et de l’impuissance de la société civile devant les événements : « Encore combien de crises dans les Balkans ? Responsabilité des écrivains4 ? »

Étaient naturellement visés : la Bosnie, 10 ans après Dayton ; la Serbie, 5 années après la chute de Slobodan Milosevic ; le Monténégro et le prochain référendum de sécession ; et le Kosovo dont le statut sera discuté en 2006.

Étaient aussi en cause le « désenchantement » éprouvé en Slovénie, seul pays des Balkans occidentaux membre de l’Union européenne (hausse des prix, pauvreté cachée, remise en cause des protections sociales et dérive droitière du Premier ministre Janez Jansha) ainsi que l’« eurodéception » des pays candidats qui se perçoivent comme des « hôtes indésirés » d’une Europe qui se méfie d’eux et qui multipliera les obstacles pour retarder leur entrée : « Pourtant, constate l’un des participants, nos petits pays ne pourront préserver leur indépendance et leur souveraineté qu’au sein de l’Europe. »

« Milosevic est bien à La Haye, mais ses hommes sont toujours à Belgrade »

Pour beaucoup, la cause principale de cette inquiétude est la forte fixation nationaliste de la Serbie d’après Milosevic. Dans son pays, Milosevic est encore « un héros qui a défendu les intérêts des Serbes ». Majoritairement nationaliste, la classe politique refuse de reconnaître ouvertement les responsabilités serbes dans les guerres (le président Tadic à Bratunac n’a pas demandé pardon, lors du 10e anniversaire de Srebrenica, ni le Premier ministre, Vojislav Kostunica, en visite officielle à Zagreb5). Bien que se disant européennes et atlantiques, les autorités serbes ne font rien pour clarifier les choses : elles protègent mollement, contre menaces et attaques physiques, ceux qui demandent une nette rupture avec la politique antérieure ainsi qu’une révision critique des années de guerre. L’action des Ong spécialisées dans les droits de l’homme est entravée. À cela s’ajoutent des poussées d’antisémitisme et une constante critique des valeurs recherchées par l’Occident.

Cette inquiétude est aggravée par l’attitude déconcertante de l’Europe. Elle ne semble pas s’alarmer outre mesure du nationalisme politico-religieux des leaders politiques serbes ni de leur populisme. Pour le Groupe 99, l’Union européenne donne l’impression de vouloir ménager la Serbie parce qu’elle doit faire de grands efforts pour se transformer (« Pas de stabilité dans les Balkans sans une Serbie stabilisée6 »). Cette prudence serait une erreur car elle retarderait la transition en Serbie même et surtout entretiendrait l’incertitude et l’instabilité, dans une région qui a besoin de repères visibles et suivis de tous. On pense que l’obstination avec laquelle Javier Solana, responsable de la politique de l’Union européenne dans les Balkans, cherche à maintenir la très fragile union Serbie-Monténégro, serait, en fait, une manœuvre psycho-politique pour atténuer le traumatisme que provoqueraient dans la population serbe la perte du Kosovo et la banalisation de la Republika Srpska dans une Bosnie centralisée7.

Pourtant, si la Serbie était la grande nation qu’elle croit être et que certaines capitales occidentales jugent qu’elle est encore, elle rebondirait, ferait face et se déchargerait des fardeaux – Monténégro, Kosovo et Republika Srpska – qui pèsent sur son avenir et l’épuisent financièrement. Pour dissiper les illusions de la génération actuelle et surtout pour donner espoir aux jeunes qui veulent partir, la Serbie devrait s’ouvrir largement sur le monde occidental8. Ainsi, elle étendrait à la sphère politique ce qu’elle commence à réaliser dans certains secteurs économiques9.

Les intellectuels se sentent impuissants devant le cours des événements. Les précédents n’incitent guère à l’engagement. Ceux d’entre eux qui avaient lancé des cris d’alarme au début de la décennie de guerres, n’ont pas été écoutés. Depuis, on a oublié leur courage et leur lucidité. Pire, en Serbie les opposants-phares, Latinka Pérovic, Natasa Kandic et Flora Brovina sont qualifiées de « traîtres ». Les conditions de vie difficiles enferment les créateurs sur eux-mêmes ou les vouent à des tâches alimentaires. Les nouvelles frontières politiques et plus encore les frontières psychologiques tracées par les guerres ne facilitent pas les échanges entre les multiples cercles de pensées.

De plus, le passé récent est lourd à porter. Un écrivain expliquait que l’évocation de Srebrenica avait sur lui un effet inhibant. La monstruosité de ce drame et la passivité de la communauté internationale déclenchaient en lui des réactions d’indignation et des désirs de revanche si violents « qu’il se sentait en état de guerre ». Mieux valait, pour lui, se taire.

Pour d’autres, « notre lectorat et notre public sont trop réduits pour que nous acquérions, dans nos pays, une autorité morale susceptible de peser sur les décideurs locaux ». Toutefois, pour que l’autorité des intellectuels s’affermisse, il faudrait qu’ils soient reconnus à l’étranger ; reconnaissance qui se heurte aux obstacles de la distance et de la langue.

La récente décision de l’Union européenne d’ouvrir des négociations avec la Bosnie-Herzégovine et la Serbie-Monténégro, en vue d’« accords de stabilité et d’association » – préalable incontournable du processus d’adhésion – a été accueillie avec une certaine indifférence. Ces négociations sont lointaines et complexes, lentes et aléatoires. La coopération régionale, qui est exigée par Bruxelles, fait peur. On craint un retricotage de la Fédération yougoslave. Ces préventions se dissipent dès lors qu’on explique que la coopération recherchée est « apolitique, fonctionnelle et technique », qu’il s’agit de mettre en commun des ressources nationales et des crédits européens pour financer des projets (énergie, santé, éducation, infrastructures, etc.) d’une indispensable modernisation qu’aucun pays ne pourrait conduire seul.

Vers l’indépendance du Monténégro ?

C’est le pilotage de cette coopération par la Commission qui rassure. Les intellectuels souhaitent que la coopération régionale porte aussi sur la culture et qu’elle contribue à la diffusion (traductions et rencontres) à l’Ouest de leurs réalisations littéraires et artistiques. La question qui préoccupe les Monténégrins est celle du référendum sur l’avenir de la « Charte constitutionnelle étatique de Serbie-Monténégro », structure commune qui a été imposée en mars 2002 par l’Union européenne pour arrêter la dislocation de la Fédération. La Charte prévoit la possibilité d’y mettre fin par référendum au bout de trois années. C’est ce que demandent Milo Djukanovic, trois partis monténégrins et la plupart des groupes minoritaires10. La coalition majoritaire demande aussi que la consultation se déroule en avril 2006, mais redoute que l’Union ne multiplie les exigences pour que l’éventuel divorce n’ait pas lieu en 2006 à cause du Kosovo. Javier Solana demande aussi que les résultats soient convaincants et que les adversaires fixent en commun les règles du référendum. Les partisans du statu quo, qui connaissent les réticences de l’Union européenne, se mettent déjà en posture de contester les résultats de la consultation – les sondages donneraient une courte majorité aux indépendantistes ; ils refusent une organisation bipartisane du référendum et prônent déjà l’abstention.

Pour ceux qui veulent la sécession, le référendum est un engagement international solennel et ses règles de validité ne doivent pas être plus rigoureuses que dans les pays européens qui y ont recours11. La sécession n’est pas une démarche antiserbe, mais une solution de bon sens pour faire vivre côte à côte deux communautés aussi disproportionnées par le nombre : 670 000 Monténégrins (13 800 km2) et 7 millions de Serbes (56 000 km2). Pas de rupture totale non plus ! En février 2005, Podgorica a soumis à Belgrade un schéma d’union d’États. Et, pour sa part, Djukanovic multiplie les actes de bonne volonté pour dédramatiser la séparation. Les intellectuels relèvent que la sécession est soutenue par les personnalités monténégrines qui étaient opposées à la guerre ainsi que par les minorités et, qu’en revanche, dans l’autre camp se trouvent l’extrême droite, les adeptes de la Grande Serbie, l’Église orthodoxe, les adversaires de l’Occident, de l’Europe, du libéralisme.

C’est avec une grande satisfaction et aussi de l’étonnement, car les Français sont réputés proserbes, que le Groupe 99 a appris que des parlementaires français, de retour d’une récente mission en Serbie-Monténégro, avaient pris quelque distance avec les positions de Javier Solana. En effet, dans leur compte rendu, ceux-ci considèrent que « le référendum d’autodétermination est, de fait, presque nécessaire pour clarifier la situation… » et que s’il devait aboutir à une scission12, celle-ci devrait être analysée comme « une application du principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes13 ».

Une question n’a pas été vraiment débattue, par les personnes présentes, bien qu’elle ait été soulevée. Quel sens donner à la probable indépendance du Monténégro ? Sera-t-elle acquise pour un homme, Milo Djukanovic, ou pour tous les citoyens de l’État ressuscité ?

Georges-Marie Chenu

Religions sans carte postale à Esteli (Amérique centrale)

Ville de passage que traverse la panaméricaine (seule route du pays correcte et « navigable » pour une voiture) du sud au nord, du Costa-Rica au Honduras, Esteli est l’une des principales villes du Nicaragua après la capitale Managua, une ville de montagne investie il y a bien longtemps par des guérilleros proches des sandinistes. Esteli n’a pas perdu la foi avec les sandinistes : au contraire, ceux-ci ont encouragé les Églises évangéliques pour affaiblir localement l’Église catholique. Il suffit de se promener un dimanche matin entre ce qui tient lieu de centre-ville et la périphérie immédiate puis de se rendre dans des communautés catholiques de la montagne pour comprendre que les religiosités se conjuguent ici au pluriel.

Dans la ville, ce dimanche de novembre, alors que les Églises catholiques repliées dans leurs paroisses se font discrètes, on entend des concerts en tous genres qui laissent croire que des boîtes de nuit (au demeurant inexistantes dans cette ville de grande pauvreté) sont encore ouvertes. Portes ouvertes à tous vents, les Églises évangéliques font entendre leurs actes de foi dans les haut-parleurs et mettent en musique des danses destinées à faire bouger les corps et à animer les esprits. Le bruit est d’autant plus impressionnant que ces Églises (autonomes à la différence des paroisses de l’Église catholique) sont nombreuses et qu’elles ne sont contrôlées que par le chef de l’Église… le chef des mots, des harangues, de la danse et de l’orchestre tout à la fois. En cela réside le succès des Églises évangéliques auprès de populations condamnées à croire en quelque chose, en autre chose que leur vie quotidienne : elles offrent aux démunis un espace d’accueil pour le corps et l’esprit. Mais, ce faisant, elles répondent en même temps à la double exigence économique du marché (ces Églises privatisées ont un rôle caritatif et agissent sur le mode entrepreneurial), et elles exercent un type d’autorité qui s’inscrit dans la double tradition du caudillisme et du clientélisme qui s’impose toujours dans ces régions d’Amérique centrale.

Un catholicisme débordé

Dans un tout autre style, un prêtre catholique se rend tous les trois mois dans l’une des 18 communautés de montagne dont il a la charge. Au bout de pistes non carrossables et interminables, vivent là, la plupart du temps sans eau et sans électricité, des individus que le dénuement et la détresse font ressembler à des morts vivants. Contenue, fervente et émouvante, la cérémonie est suivie d’un frugal repas qui permet aux responsables laïcs montés de la ville avec le padre de s’enquérir de l’avancée des projets de construction (en bois et en briques) destinés à améliorer les conditions de ces survivants. Ici, on n’aurait même pas la force de danser ou de chanter avec un micro. Voilà un autre style religieux, une autre ambiance qui fait sûrement passer l’esprit d’une théologie de la libération devenue une théologie de la parole. Voilà une religiosité rugueuse, sévère, à la marge, qui ne peut se laisser entraîner par le festif.

Retour à Esteli. Juste à la lisière de la ville où les constructions n’ont jamais d’étage, une grande bâtisse en bord de route avec des travaux destinés à édifier un étage. C’est le palais épiscopal gardé par des agents de sécurité. Sans trop savoir qui est cet évêque, on apprend vite qu’il n’apprécie guère que des prêtres se rendent dans les communautés rurales (car cela ne se fait pas de célébrer dans des maisons ouvertes : on officie dans des églises fermées) et que sa théologie actuelle se focalise sur l’existence des cinq sexes de la modernité conquérante (masculin, féminin, homosexuel masculin, homosexuel féminin, transsexuel) pour bien distinguer ce qui est bien et ce qui est mal ! Pas besoin de faire un dessin… Ici, domine la règle de l’Église espagnole d’hier, une règle morale qui se rapproche étrangement de la vision, tout aussi moraliste mais festive, du monde des évangéliques. C’est en effet sur le terrain des mœurs qu’il est le plus aisé de discriminer le bien du mal.

Curieuse situation pour l’Église catholique. Elle répond sur le terrain des mœurs avec les mêmes arguments que les évangéliques tout en les rigidifiant dans un code hiérarchique et ecclésial. Elle se préoccupe peut-être du social, des pauvres et ne fait pas croire, comme les évangéliques, aux bienfaits du marché, mais elle en donne la tâche à des padres marginaux qui, toujours considérés comme des marxistes potentiels pour trop se rapprocher du peuple de base, sont juste tolérés. Doublement débordée, l’Église catholique n’est guère lucide sur elle-même. Le nouveau pape va-t-il contribuer à l’édification d’un troisième étage en faveur de l’évêque d’Esteli qui manque de place dans son palais ? Ou bien va-t-il redescendre au premier, là où la boue s’écoule dans des bidonvilles encore marqués par la saison des pluies ? Le nouveau pape sera-t-il un réformateur ? Vu d’Amérique centrale, on voit mieux qu’ailleurs qu’il ne gagnera pas grand-chose à se battre sur le terrain des mœurs et à laisser le social à des prêtres marginaux. Les évangéliques sont là et bien là. Comme on entend encore leur musique tonitruante le dimanche après-midi, on sourit en pensant que les sandinistes, ces ennemis exécrés par les États-Unis, ont tant aimé les évangéliques. Drôle de rencontre des religiosités et des Églises à Esteli.

Olivier Mongin

Villepin-Sarkozy : la situation, les mots, les caractères

Depuis six mois, la confrontation entre Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy structure la précampagne présidentielle, l’action gouvernementale et jusqu’aux représentations de tout ce qui peut faire débat politique. Il faut remonter à 1994, c’est-à-dire à la précampagne Balladur-Chirac, pour retrouver une telle saturation par les protagonistes du parti majoritaire d’un champ politique d’où gauche et centre semblent avoir disparu. Mais même alors l’emprise du duel était moins complète, dans la mesure où Chirac contestait de l’extérieur, à distance, un gouvernement conduit sans concurrence par « l’ami de trente ans » devenu son rival. Cette nuance n’est pas la seule, une autre différence est plus frappante mais aussi plus incertaine : Chirac, chef du parti majoritaire, attaquait Balladur à partir d’une position, assez singulière, de centrisme révolutionnaire, résumé par la formule de fracture sociale. Sarkozy, leader du parti dominant, campe une droite plus résolue contre le chiraquisme des dernières décennies. Mais les choses se renversent si l’on considère que c’est la situation dominante de Sarkozy, qui se trouve attaquée par le centrisme certes réformiste, mais hyperactiviste de Villepin.

Cette première ambiguïté permet de mesurer les chemins parcourus et les dynamiques. Les pas de géant réalisés par Sarkozy entre 2002 et 2005 sont bien connus. L’installation dans une posture de rupture, en principe avantageuse dans toute élection présidentielle, suivie de la conquête de l’outil nécessaire du parti, mais en l’espèce triplement paradoxale, puisqu’il s’agit du parti majoritaire mis au service d’une stratégie de rupture, que ce parti majoritaire est celui d’un chef de l’État gaulliste, qu’enfin l’Ump a été refondée en 2002 pour lever, au profit des gaullistes, la longue hypothèque de la division de la droite, et qu’elle est passée sous l’attraction d’un chef libéral.

Au regard de ce triple accomplissement, l’avancée de Villepin est assez impressionnante. Il s’est imposé en quelques mois comme le seul concurrent possible de Sarkozy en faisant un blessé grave et un mort politiques. Le blessé grave est François Bayrou, privé, du jour où Villepin est entré à Matignon, de l’espace centriste que sa stratégie d’autonomie antichiraquienne devait lui assurer. Le mort politique est Jacques Chirac lui-même, continûment affaibli par Bayrou et Sarkozy, que Villepin a irrémédiablement démodé et dont il recueille la dépouille avec élégance.

La méthode personnelle de Villepin consiste à laisser Chirac s’enfermer dans un face-à-face et une guerre des mots avec Sarkozy, et à paraître dans l’action, toujours décalée de celle proposée par le leader de l’Ump, mais sans excès de distance. Le double bénéfice recherché est ici de retirer à Sarkozy l’image du pragmatisme pour le faire apparaître comme un doctrinaire, et d’assécher son réservoir d’idées. Tactique de l’aïkido plutôt que du sumo, assez efficace en tout cas pour priver Sarkozy de la situation confortable qu’il s’était acquise en prenant la présidence de l’Ump, où il aurait été jugé sur son seul projet et les autres sur leur bilan.

La scène primitive de la crise des banlieues

La crise des banlieues aurait pu accentuer cet avantage. L’espérance a été forte, et guère discrète pendant les premiers jours, de voir le mythe Sarkozy s’écrouler sur le terrain même de son émergence, la sécurité, et la tentation vive de le laisser seul face à des émeutiers qu’il avait lui-même provoqués. Les choses ont pris un autre tour : l’Ump a contraint le gouvernement à la solidarité… gouvernementale, Sarkozy a imposé sa ligne de « fermeté puis justice » et réussi à faire que ce qui avait commencé par une illusion de bavure se termine sans aucune bavure réelle, les sondages ont fait le reste, qui ont montré que le ministre de l’Intérieur gagnait des points à l’extrême droite et plus encore à gauche. Mais si Sarkozy a reconquis de la stature, Villepin n’a rien perdu à partir du moment où il a fait voter l’état d’urgence. Une étude chronologique fine des enquêtes montrerait sans doute que Sarkozy a marqué des points tant que la crise durait et Villepin une fois la situation apaisée. Les bénéfices finaux de l’un et de l’autre dépendent donc de l’intensité avec laquelle cette crise des banlieues fonctionnera comme scène primitive de l’élection présidentielle.

Les idées serviront-elles davantage à les départager ? Rien n’est moins sûr. Villepin, on l’a vu, s’est fait une spécialité de reprendre celles de Sarkozy en y introduisant une dilution infiniment graduée selon les cas : de l’immigration choisie reprise presque telle quelle au dépôt de bilan des Zep devenu sauvetage du quart des Zep en passant par la discrimination positive dont on rejette le mot en cherchant toutes les formes d’incarnation de la chose… Mais Sarkozy lui-même, dans l’échauffement ou la stratégie de récupération de l’extrême droite, paraît oublier son refus de la double peine et même sa discrimination positive en rejetant les Zep. Au risque pour l’un d’apparaître comme un plagiaire opportuniste, pour l’autre comme un agitateur amnésique.

L’oncle démocrate-chrétien et le frère libéral

Les caractères ont aussi leurs forces et leurs faiblesses. Pour parler de celles-ci on a vu Sarkozy confondre colère privée et autorité publique lorsque sa vie est devenue l’objet d’une mise en scène qui lui échappait. On l’a entendu ensuite s’obstiner dans un dérapage verbal qu’il aurait pu rattraper en mettant « racailles » au pluriel ou en verlan. On connaît un peu moins Villepin. On peut le créditer à la fois d’un discours noble qui témoigne d’une ambition pour le pays et d’une capacité à la sobriété quand les circonstances l’imposent. Mais on peut s’inquiéter, comme l’a fait Pierre Nora dans une tribune libre, que l’auteur d’un livre inspiré sur les Cent Jours se soit dérobé à la célébration d’Austerlitz. Et se poser des questions sur un ex-ministre de l’Intérieur sous le mandat duquel a éclaté l’affaire Ambiel qui a affaibli Raffarin et sont sorties les fuites concernant Cécilia Sarkozy. Ce qui tranchera sur ce plan sera sans doute, au-delà des images de la rupture ou de l’adaptation, l’image présidentielle dont les Français auront besoin pour le prochain quinquennat : celle d’un frère bagarreur qui les défend au risque de les secouer et de les diviser, ou d’un oncle apaisant qui reprend la famille et, comme le guépard de Lampedusa, fait que tout ait l’air de changer pour que rien ne change.

Mais des éléments extérieurs peuvent aussi infléchir le cours des choses. Le degré d’affaiblissement du leader du FN, s’il se confirme, favorise bien sûr le ministre de l’Intérieur. La gauche, cantonnée jusqu’ici au rôle d’arbitre, a contribué à diaboliser Sarkozy mais l’approche de l’élection produira d’autres effets. Une critique du principal objet de fierté du gouvernement, la baisse du chômage, se met en place avec Martine Aubry qui a identifié la part importante des départs à la retraite dans cette décrue. En sens inverse la désignation, annoncée, du candidat socialiste en novembre, pourrait accroître l’espace d’un candidat de droite de second tour. C’est en tout cas l’objectif visé par les villepinistes quand ils ont obtenu un report en janvier 2007 de la désignation du candidat de l’Ump. 2006 sera aussi l’année des prises de position à droite. Balladur et Giscard ont déjà choisi leur camp, les chiraquiens l’autre, où les ont rejoints Borloo et de Robien. Mais on attend encore Juppé, dont les préférences sont devenues énigmatiques et Raffarin dont s’est rapproché Thierry Breton. Le paradoxe du second mandat de Chirac pourrait être qu’il finisse par une scission de la droite entre démocrates-chrétiens et libéraux, que la dualité des caractères personnels accouche d’une clarification des caractères politiques.

Michel Marian

Syndrome postcolonial

La situation qui prévaut dans les banlieues relève non seulement des conséquences ponctuelles du mal-loger et du mal-vivre de certaines catégories de la population. Elle s’arrime sur un contentieux de longue date, celui de la colonisation, de l’immigration et de ses effets. L’Antillais noir Frantz Fanon, auteur des Damnés de la terre, analyse, dans un article paru en 1952 dans la revue Esprit, la situation des premières générations d’immigrées, celles des lendemains de la Seconde Guerre mondiale14. En tant que médecin mais également psychologue, il s’est attaché à révéler les souffrances physiologiques et psychiques des travailleurs nord-africains, ceux qui deviendront ultérieurement des autres lui-même. Ceux-ci viennent le consulter à l’hôpital. Il observe et donne à lire les séquelles qu’induit le statut de colonisé, questions qui taraudent ce Français de la Martinique. Dans son premier ouvrage Peau noire, masques blancs, il met en forme ses observations et en dresse, entre identité spoliée et représentation de l’autre, les attendus d’un lien social improbable15.

S’agissant des Nord-Africains, les vagues migratrices sont venues, dans les années 1950, dans le cadre, en particulier, de l’Office national d’immigration. Elles participent à la remise en route des processus d’industrialisation et à la production devenant rapidement massive de biens de consommation. Ces populations sont accueillies dans un bâti qui a souffert pendant les années 1940, a été peu entretenu sinon détruit. La forte natalité des lendemains de l’occupation fait imploser ce cadre immobilier dorénavant trop étroit. Cependant, les pouvoirs publics ne réagissent qu’avec lenteur à cette situation. Ils ont d’autres priorités dont la reconstruction et la modernisation du parc industriel.

L’augmentation des capacités de production tout comme une pénurie croissante de main-d’œuvre due en particulier aux classes creuses suscitent le recours à ces populations d’origine étrangère. Elles vont subir frontalement cette dégradation du bâti. Leurs conditions de logement sont plus que précaires. Des bidonvilles s’étendent rapidement dans des terrains vagues autour des grandes villes à des distances plus ou moins importantes des centres industriels. Des foyers de travailleurs occupent des locaux inoccupés sinon réquisitionnés. Des associations, dans ces années 1950, dénoncent les conditions faites à ces hommes, que les entreprises métropolitaines ont été chercher là-bas. Ce sont d’abord des célibataires puis peu à peu des familles, d’autant que le regroupement familial, à partir de 1976, devient possible et est encouragé. Ils sont originaires principalement d’Afrique du Nord et spécialement d’Algérie.

Le déclenchement de l’insurrection algérienne accentue la pression qui s’exerce sur ces populations immigrées. Le médecin antillais Fanon occupe un poste à l’hôpital de Blida. Il ne peut rester indifférent. Les dégâts que suscite ce conflit touchent tant des colons que des Algériens engagés ou non dans des actions de résistance active, autant de patients qu’il soigne. Frantz Fanon se sent proche de ceux qui combattent pour l’obtention des droits légitimes de liberté et d’indépendance nationale. Ayant choisi de les rejoindre, il démissionne. Il va dorénavant exercer à Tunis en tant que médecin, journaliste et bientôt représentant du gouvernement provisoire de la république algérienne. Sa connaissance de l’Algérie et des conséquences du mouvement de libération nationale lui permet d’en dresser un tableau sociologique. L’an V de la révolution algérienne, sociologie d’une révolution s’attache aux effets qu’induit le processus de décolonisation. La culture populaire, le rôle des femmes, l’influence des médias, autant de variables profondément modifiées.

À la même époque, en France, les immigrés, malgré et par-delà les tensions, se présentent comme des travailleurs, des ouvriers spécialisés rétribués en tant que tels. Ils sont indispensables au bon fonctionnement des appareils de production et du lien économique sinon social.

Relire Fanon, au-delà de la décolonisation

Les trente glorieuses voient la résorption des zones les moins hospitalières au profit de la construction de logement en immeuble. Le lien social se modifie fortement avec cette incitation au regroupement familial dans ce nouveau bâti. Précédemment les solidarités induites par la vie en foyer, en hôtel meublé ou dans des locaux insalubres sont une nécessité d’autant que souvent les personnes concernées proviennent d’une même culture et langue. Ceci s’estompe un tant soit peu. Elles commencent à résider dans des habitations à loyers modérés de construction récente. Là se côtoient, outre des Français « de souche », des immigrés de plusieurs origines, des subsahariens ayant rejoint la métropole. Le lien social perd de ses caractères endogènes sinon communautaristes. Les enfants des populations allogènes fréquentent l’école et s’inscrivent peu ou prou dans les valeurs de leur environnement, celui qu’ils connaissent dorénavant depuis leur enfance. Dans les conflits sociaux la solidarité est effective entre salariés de diverses origines malgré les différences culturelles.

Cette situation va se dégrader avec les effets dus à la fin des trente glorieuses, années de prospérité et d’attentes positives. Concurrence internationale, automatisation des productions, réduction des effectifs, sous-emploi et chômage induisent, en aval, une remise en question de la vie dans les banlieues hier occupées par des salariés et leurs familles. Ceci d’autant plus qu’il s’agit de travailleurs sans qualification et d’origine étrangère. Une lente dégradation des liens sociaux se met en place. Elle s’accompagne d’une scission croissante entre habitants « de souche » et vagues ininterrompues de nouveaux venus. Une ségrégation s’opère de plus en plus entre les populations les plus précaires et les premiers occupants partant vers de meilleurs logements. Ne restent dans un bâti dégradé que les moins favorisés, travailleurs immigrés proches de la retraite ou retraités, jeunes couples français de la seconde génération en contrat à durée déterminée sinon au chômage, adolescents des générations ultérieures sans avenir assuré.

Des rétractions du lien social s’opèrent. L’assimilation et l’intégration ne semblent plus être au rendez-vous. Cette situation s’aggrave au fil des années. Le libéralisme dominant s’accompagne d’un repli du lien social que traditionnellement les institutions publiques pourvoyaient. Ces adolescents désœuvrés sont plus ou moins pris en charge par des éducateurs, des animateurs et des travailleurs sociaux. Des activités culturelles et sportives tentent de pallier la déshérence croissante. Peu convaincus, ces jeunes préfèrent le lien social que suscitent, pour le meilleur et pour le pire, la bande, l’échange entre-soi et l’opposition aux autres, ces adultes auxquels ils imputent les raisons de leurs difficultés. Les regroupements se font en regard des domiciliations géographiques sinon culturelles.

La réduction des crédits attribués aux associations de proximité et parfois la stigmatisation enveniment cette situation. Des accidents mortels déclenchent des réactions violentes où sont visées en particulier ces institutions et ces administrations qui les auraient oubliés ou qui ne leur assureraient plus le contrat républicain : école, bureau de poste, transports, etc., autant de cibles disant la déliaison qui parcourt les banlieues. Elle suscite des attitudes qui ne sont pas sans rappeler les constatations de Fanon. L’impossibilité ressentie de ne pouvoir interférer dans la marche de la société conduit ces jeunes français, enfants ou petits-enfants d’immigrés, à s’opposer violemment entre exclus à l’image des heurts, hier, paroxystiques, entre colonisés, entre « damnés de la terre ».

Retisser du lien social apparaît à court terme sinon une gageure du moins un défi auquel l’ensemble des acteurs est convié et ce afin de « réintroduire l’homme dans le monde, l’homme total16 » quelle que soit son origine.

Pierre Bouvier*

« Je ne suis pas esclave de l’esclavage »

« Seront désaliénés Nègres et Blancs qui auront refusé de se laisser enfermer dans la Tour substantialisée du Passé. […] Je suis un homme et c’est tout le passé du monde que j’ai à reprendre. Je ne suis pas seulement responsable de la révolte de Saint-Domingue. […] En aucune façon, je ne dois tirer du passé des peuples de couleur ma vocation originelle. En aucune façon je ne dois m’attacher à faire revivre une civilisation nègre injustement méconnue. Je ne me fais l’homme d’aucun passé. Je ne veux pas chanter le passé aux dépens de mon présent et de mon avenir. […] N’ai-je donc pas sur cette terre autre chose à faire qu’à venger les Noirs du xviie siècle ? […] Je n’ai pas le droit, moi homme de couleur, de souhaiter la cristallisation chez le Blanc d’une culpabilité envers le passé de ma race. Je n’ai pas le droit, moi homme de couleur, de me préoccuper des moyens qui me permettraient de piétiner la fierté de l’ancien maître. Je n’ai ni le droit ni le devoir d’exiger réparation pour mes ancêtres domestiqués. […] Vais-je demander à l’homme blanc d’aujourd’hui d’être responsable des négriers du xviie siècle ? […] Je ne suis pas esclave de l’Esclavage qui déshumanisa mes pères17. »

Frantz Fanon

Yannick Bellon ou le temps retrouvé

Enfin ! Enfin un coffret de huit Dvd18 nous permet de retrouver – ou, pour les plus jeunes, de découvrir – les films d’une réalisatrice qui compte parmi les grands auteurs du cinéma français. Que son nom soit moins connu du grand public que ceux de Rohmer, Truffaut ou Varda n’est pas à l’honneur des programmateurs des salles de cinéma et des chaînes de télévision.

Huit Dvd, donc, pour voir ou revoir ses huit longs métrages, de Quelque part quelqu’un (1972) à L’affût (1992), en passant par La femme de Jean, Jamais plus toujours, L’amour violé, L’amour nu, La triche et Les enfants du désordre. Plus six courts et moyens métrages et de nombreux entretiens. Ce que l’on découvre alors, c’est l’actualité d’une œuvre qui n’a pas pris une ride, alors qu’elle a toujours été en prise directe avec son époque. C’est qu’avant d’être documentariste, féministe, militante, Yannick Bellon est poète.

Poète vient du verbe grec ποιειν : faire. Être poète, c’est donc très concret. Ça consiste à fabriquer du visible pour dire l’invisible. La poésie – la vraie – se joue des modes et se moque du temps. Or, justement, le grand sujet de Yannick Bellon, c’est le temps. Le temps qui passe et qui, sous sa caméra, doucement, finit par basculer dans l’éternité.

Donc, Yannick Bellon est poète et dès son premier long métrage, Quelque part quelqu’un, elle le prouve. Qu’y a-t-il derrière ces fenêtres closes, filmées en de longs panoramiques, caméra à l’épaule ? Des gens que la vie use peu à peu, comme elle a usé ces murs lézardés. Des gens seuls, des gens qui pleurent, qui attendent, qui aiment, qui rient. Des gens qui vivent côte à côte, mais isolés, chacun dans sa case. Et quand ces gens sortent de leurs cases, leurs chemins, qui se croisent et s’entrecroisent, dessinent la pire des solitudes : la solitude dans la foule.

Au cœur de cet opéra unanimiste, de temps en temps, un solo : un personnage ou un couple sur lequel la caméra s’attarde. Il y a Raphaèle (Loleh Bellon, la grande comédienne de théâtre que fut la sœur de Yannick Bellon), dont l’amour est impuissant à sauver Vincent (Roland Dubillard), qui noie son mal de vivre dans l’alcool. Il y a Germaine et Albert (Hélène Dieudonné et Paul Villé), vieux couple amoureux, expulsé de son logis vétuste.

Et puis la caméra reprend sa course et nous saisissons seulement, de-ci, delà, de petites phrases qui, dit Yannick Bellon, « symbolisent toute une vie ». De petites phrases sans joie : « Il a bien réussi dans la vie », « C’est une question d’habitude » ou « J’ai l’impression que c’était hier ». Film d’émotions, film de sensations, Quelque part quelqu’un fait surgir en nous ce regret, presque ce remords, que nous éprouvons parfois, dans la rue, devant tous ces visages inconnus que nous ne connaîtrons jamais et qui nous ressemblent tant.

Tout Yannick Bellon est déjà là : la caméra mouvante, l’attention à l’autre et, on l’a dit, le sens du temps. Mais, ici, elle n’en montre que la face noire : l’usure. Dans La femme de Jean, elle lui rend sa double fonction : il délite, mais aussi recrée. Le temps a érodé l’amour de Jean (Claude Rich) pour Nadine (France Lambiotte). Après dix-huit ans de mariage, il la quitte. Nadine, qui l’aime encore, sombre dans le désespoir. Elle était la femme de Jean, elle n’est plus rien.

« Ça m’étonne toujours qu’on m’invite, dit-elle à son fils. Avant, il y avait ton père. Mais, moi, je n’ai rien d’intéressant. – Ce que tu peux être maso ! », répond tranquillement Rémi (Hippolyte Girardot), avec son bon sens d’adolescent.

Cet étonnement de Nadine est le point de départ d’une prise de conscience qui lui permettra de renaître. Ou plutôt de naître : avant, on invitait la femme de Jean ; maintenant, on invite Nadine ; donc Nadine existe. À l’époque du Mlf, mais non dans son sillage, Yannick Bellon réussit un film toujours actuel. Combien existe-t-il encore, aujourd’hui, de « femmes de Jean » à travers le monde ?

Suivirent L’amour violé et L’amour nu, deuxième et troisième volets d’un triptyque destiné à rendre à la femme sa dignité. Aux yeux de l’homme, bien sûr, mais aussi, mais surtout, à ses propres yeux. Certains, avec un peu de mépris, les ont qualifiés de « films à thèse ». Or les films à thèse ne sont pas a priori méprisables. Et, qui plus est, seul L’amour violé développe une thèse. Ce qu’il démontre, finement, patiemment, clairement, c’est le mécanisme qui peut conduire au viol des hommes réputés bons maris et bons pères, et qui pousse ensuite la femme violée à se taire.

Ce mécanisme, dit Yannick Bellon, est la conséquence logique de l’éducation des enfants. On élève garçons et filles dans l’idée de la supériorité du mâle et on leur donne une image dévalorisée de la femme.

Qu’est-ce que le viol, sinon l’aboutissement extrême de cette double attitude ? À travers l’histoire d’une jeune infirmière (Nathalie Nell) qui, après plusieurs mois de désespoir et de honte, se décide à porter plainte, Yannick Bellon en fait la formidable démonstration. Après l’extrême violence de la séquence du viol (violence indispensable pour faire comprendre le traumatisme subi par la victime), Bellon déchire en douceur, mais inexorablement, le manteau de silence dont la société recouvre les drames qu’elle a elle-même engendrés. Encore un film qui – hélas ! – n’a pas vieilli.

Quant à L’amour nu, d’après un scénario de Françoise Prévost, il tente de persuader les femmes que l’intérêt qu’elles suscitent ne tient pas seulement à leur anatomie. La preuve : le ravissant avis de recherche lancé par un océanographe (joué par le dessinateur-poète Folon) à la femme qu’il aime (Marlène Jobert) et qui le fuit, parce qu’elle a dû subir l’ablation d’un sein :

C’est une sirène… Elle s’appelle Claire… elle est un peu amochée… il lui manque une nageoire, mais ça ne fait rien… je l’aime.

« Je l’aime », trois petits mots lumineux, mais qui ne sont pas facile à dire, ni même à s’avouer, quand on est flic et macho et qu’on se découvre amoureux d’un garçon. C’est ce qui arrive à Michel (Victor Lanoux) dans La triche. Yannick Bellon y filme, magnifiquement, la montée du désir, les quais de Bordeaux la nuit, la danse d’un ivrogne, un meurtre… En quelques plans, elle recrée le film noir, son angoisse existentielle, ses personnages insolites, parfois ignobles, toujours blessés.

Les personnages de L’affût aussi sont blessés – d’ailleurs dans quels films de Yannick Bellon ne le sont-ils pas ? Mais la lumière dorée de la Dombes remplace les éclairages nocturnes de La triche. C’est un film feutré, où chacun guette chacun. Une chronique au fil des saisons. À la fois manifeste écolo et film d’amour à la Grémillon. Dominique Blanc y a d’ailleurs de faux airs de Madeleine Renaud.

Entre ces deux derniers films, Yannick Bellon a renoué avec ses débuts de documentariste. Elle fait pour la télévision un reportage sur le Théâtre du Fil, une compagnie théâtrale chargée de la réinsertion de jeunes délinquants. Il est passionnant de voir coup sur coup ce reportage – Évasion – et le film qu’il lui a inspiré – Les enfants du désordre – où Emmanuelle Béart a trouvé l’un de ses plus beaux rôles.

On le voit, l’œuvre de Yannick Bellon oscille de l’air du temps au temps qui passe. Et voilà qu’à force de passer, ce temps, il nous entraîne de l’autre côté du miroir. Il y a dans Jamais plus toujours, dans ce poème doux-amer – mais plus doux qu’amer – tant de correspondances subtiles qu’il est bien difficile de le conter sans le trahir. La mort brutale d’Agathe (« C’était mon amie », dit Claire) a fait rentrer Claire en France après une absence de six années. Elle rachète à l’Hôtel Drouot quelques-uns des objets familiers d’Agathe : un lama fétiche, un album de photos… Agathe, apparemment si calme, si sereine, reprochait jadis à Claire « de demander trop, d’exiger toujours ». Et Claire disait à Agathe : « Toi, tu sais te protéger, tu as ta petite armure. » Mais Claire est là et Agathe – peut-être – s’est suicidée.

Sans cesse, Yannick Bellon entremêle le passé, le présent et même le futur. Claire a le visage blessé de Bulle Ogier. Agathe possède la limpidité mystérieuse de Loleh Bellon. Elle est comédienne. Et quand, devant le paravent fait de quatre glaces, elle répète la scène de la mort de Phèdre – quelle Phèdre admirable eût été Loleh Bellon ! –, nous ressentons d’évidence que les histoires des hommes se reproduisent, éternellement les mêmes, de génération en génération, comme dans un perpétuel jeu de miroirs.

En cherchant Agathe, Claire retrouve Mathieu (Jean-Marc Bory). Il n’était pas temps, voilà six ans, que naisse entre eux quelque chose de durable. Mais aujourd’hui, « ni trop tôt et ni trop tard », comme chantait Jeanne Moreau, peut-être bien qu’il est temps. Peut-être aussi que c’est grâce à Agathe ; et que le « jamais plus » d’Agathe a fait naître le « toujours » de Mathieu.

À moins qu’il ne faille jamais plus dire toujours. Car celui-ci ne peut naître que si l’on vit dans un éternel présent, sans s’accrocher, sans exiger… Qu’est-ce qu’un poème sinon une façon de jouer avec les mots, les combiner à l’infini pour les rendre neufs et riches de tant de sens ?

Non contente de jouer avec les trois mots du titre, Yannick Bellon joue avec les objets. Inlassablement sa caméra glisse des uns aux autres. Objets aimés, objets témoins, qui nous survivent et passent de main en main. Tel ce paravent de glaces qui, après avoir reflété la vie et la mort d’Agathe, sera le témoin de la naissance d’un jeune couple : Denis (Bernard Giraudeau) et Sylvie (Marianne Epin).

Si, parfois, le cœur se serre devant ces épaves d’une vie morte, d’un bonheur perdu, du temps qui fuit et, plus encore, devant ces maisons qu’on abat, ces meubles qui passent au concasseur, il se dégage peu à peu de ce film une étrange sérénité. C’est que nous apparaît alors la relativité du temps. « Allez, ma douce, tout ça n’est pas tragique », disait Agathe à Claire avec la voix modulée de Loleh si semblable à celle de Yannick.

Il y a une douceur à se laisser glisser dans ce film qui coule comme de l’eau, sans à-coup, lisse et fragile. Il ressemble au visage de Loleh Bellon.

Bien que ce ne soit que son troisième film, Jamais plus toujours est un peu, dans l’œuvre de Bellon, ce qu’est à Proust le Temps retrouvé. Un apaisement. Et comme un testament. Rien d’étonnant donc à ce que lui fasse écho, vingt-cinq ans plus tard, Le souvenir d’un avenir. Ce film de quarante-deux minutes, que Yannick Bellon a coréalisé avec Chris Marker en 2001, est un hommage à la grande photographe que fut Denise Bellon, sa mère. Ses photos couvrent une grande partie de l’histoire du xxe siècle : des années 1930 à l’après-guerre. En commentant les photos de sa mère, Yannick se penche sur le passé, mais elle nous montre – c’est le sens du titre – que ce passé contenait en germe l’avenir. Les surréalistes, dont Denise Bellon avait photographié toutes les expositions, étaient des visionnaires : leurs œuvres annonçaient l’apocalypse hitlérienne.

Ce film précieux, Yannick l’a dédié à sa sœur Loleh et à son beau-frère Claude Roy19. Sans doute avaient-ils tous trois l’esprit de famille, en tout cas ils appartenaient à la même famille d’esprit. Leurs œuvres respectives avaient un point commun : la place accordée au temps. Loleh, la comédienne, n’avait jamais oublié ce que lui avait dit son vieux maître Gregory Chmara : « La pause, c’est ton texte à toi. » Autrement dit, il faut savoir prendre son temps. Loleh, l’auteur dramatique, dans ses huit pièces, des Dames du jeudi à L’une et l’autre, la plupart créées par Suzanne Flon20, faisait entendre une petite musique que l’on disait tchekhovienne, précisément parce que le temps y tenait le rôle principal. Quant à Claude Roy, son dernier roman, sublime, la Traversée du pont des Arts21, est l’histoire d’un amour fou qui veut vaincre la mort. Pour cela, remonter le temps, l’inverser, le nier…

De ces quatre guerriers du temps – Denise, Yannick, Loleh et Claude – seule reste Yannick, veilleur vigilant.

Claude-Marie Trémois

  • 1.

    Voir le « Manifeste de Beyrouth », repris dans Esprit en août-septembre 2004.

  • 2.

    Voir Joël Roman, « Samir Kassir, une voix et une conscience », Esprit, juillet 2005.

  • 3.

    Depuis le numéro spécial de novembre-décembre 1984 portant sur le terrorisme, il y a donc plus de 20 ans, Esprit n’a cessé de revenir sur les diverses formes de terreur et de violence qui s’exercent au Proche-Orient. Voir aussi le livre de Michel Seurat, l’État de barbarie (Paris, Le Seuil, 1989), que la guerre en Irak a réactualisé dans la mesure où les deux pouvoirs baassistes (syrien et irakien) n’étaient pas sans point commun.

  • 4.

    Groupe informel et apolitique constitué d’intellectuels (écrivains, artistes, universitaires etc.) originaires de toutes les Républiques de l’ex-Yougoslavie, désireux de dialoguer librement en dépit des traumatismes de la guerre. Sont invités à ces rencontres des auteurs et des observateurs provenant de l’Europe de l’Ouest ; cette année : Irlande, Suède et France. Au total, plus de 20 participants.

  • 5.

    L’actuel Premier ministre, Milo Djukanovic, a reconnu les erreurs du Monténégro et présenté des excuses aux Croates pour les attaques sur Mostar et surtout Dubrovnik. Il a rompu avec Milosevic en 1997, autant par ambition personnelle que pour protester contre son arbitraire et sa politique « tout répression » au Kosovo.

  • 6.

    Et d’éviter aussi la surenchère nationaliste entre les hommes politiques serbes.

  • 7.

    Selon la doxa officielle française, « La Serbie est le pays pivot des Balkans ; un pays ami de la France et un pays qu’il ne faut pas humilier ».

  • 8.

    L’exemple de l’Allemagne après 1945 a souvent été évoqué. « Mais à quelle Allemagne faut-il faire référence ? À celle de 1919 ou à celle de 1945 ? » s’est interrogé un des participants.

  • 9.

    Pour encourager ces initiatives, la Banque mondiale vient d’accorder un premier crédit de 55 millions de dollars au secteur privé.

  • 10.

    La multiethnicité du Monténégro est importante : 40 % de Monténégrins, 30 % de Serbes, 15 % de Bosniaques, 7 % d’Albanais, 5 % de Roms et 1 % de Croates. Ces minoritaires sont des citoyens à part entière.

  • 11.

    Pour les experts de la Commission de Venise, consultés par le Conseil de l’Europe, il faut prendre en compte le nombre des électeurs inscrits pour établir la majorité. Ce qui est une norme exigeante !

  • 12.

    Une fracture apparaît déjà dans deux domaines internationaux importants : la Serbie et le Monténégro ont chacun une délégation séparée à l’Omc et à Bruxelles pour les négociations des Asa.

  • 13.

    Compte rendu du groupe interparlementaire France/Serbie et Monténégro au Kosovo, en Serbie et au Monténégro (page 21) : www.senat.fr/ga/ga61/ga61

  • 14.

    Frantz Fanon, « Le syndrome nord-africain », Esprit, février 1952.

  • 15.

    F. Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Le Seuil, 1952.

  • 16.

    F. Fanon, les Damnés de la terre, Paris, Maspéro, 1961, p. 79.

  • *.

    Professeur des universités, sociologue, Paris X-Nanterre, auteur de Lien social, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2005 et de Fanon, Paris, Éd. universitaires, 1971.

  • 17.

    Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Le Seuil, coll. « Points-Essais », 1971 (1re éd. 1952), p. 183-186, cité par Patrick Weil, dans Patrick Weil et Stéphane Dufoix (sous la dir. de), l’Esclavage, la colonisation et après… France, États-Unis, Grande-Bretagne, Paris, Puf, 2005.

  • 18.

    Doriane films (environ 80 €).

  • 19.

    Claude Roy est mort en 1997 et Loleh l’a rejoint un an et demi plus tard.

  • 20.

    Suzanne Flon, qui était l’amie de la tribu et sur qui Claude Roy a écrit un si joli poème dans Permis de séjour, vient aussi de nous quitter.

  • 21.

    Toutes ses œuvres sont éditées chez Gallimard et existent en poche.