Moyen-Orient : les sociétés dans l’étau de la guerre
Le conflit israélo-palestinien s’inscrit dans un contexte régional plus large, à l’échelle de multiples fronts imbriqués, au-delà même de la seule confrontation entre l’Iran, ses proxies et Israël. Chaque situation comporte ses singularités et ses dynamiques propres, mais c’est bien à une reconfiguration de toute la région du Moyen-Orient que nous assistons aujourd’hui.
L’Iran va être affecté durement sur le long terme par les bombardements en cours. Israël affiche sa volonté de devenir le centre de gravité de la région d’ici 2030. Le nouveau pouvoir syrien dépend des parrains étrangers, notamment du Golfe, pour réhabiliter ses infrastructures. Faut-il craindre une accentuation des asymétries de puissance dans la région, voire l’émergence d’une zone où des États ruinés par les guerres voisineront avec des États riches et puissants : Israël, Turquie, pays du Golfe ?
Farhad Khosrokhavar – Le problème essentiel réside dans le fait que nous venons d’une situation qui avait permis un rapprochement avec l’État iranien, sur le dossier nucléaire stricto sensu. Ces négociations ont été interrompues unilatéralement par l’administration américaine. Trump et Israël ont attaqué l’Iran sans prévenir. On se retrouve pris en étau entre deux horreurs. Celle de l’État iranien, régime de « fascisme impuissant » responsable du plus haut taux d’exécutions par habitant au monde, mais incapable de s’imposer dans les esprits et d’annexer la subjectivité des citoyens ; et celle d’une guerre américano-israélienne imposée sans égard pour la population civile. Trump avait incité les manifestants iraniens à bousculer le régime islamique, puis n’a rien fait sur le moment1. S’il avait tué les dirigeants du régime à ce moment-là, peut-être que le mouvement aurait pris de l’essor. Seulement, maintenant que le mouvement a été réprimé dans le sang, Trump intervient. Mais cette guerre ne sert en rien la société iranienne. Elle détruit encore l’infrastructure industrielle et civile du pays où l’inflation et la pauvreté ont déjà fait disparaître les classes moyennes.
Cette intervention des États-Unis et d’Israël a un caractère néocolonial, néo-impérialiste. L’objectif affiché est la dénucléarisation de l’Iran, même si la négociation aurait pu y parvenir. Hormis les missiles, l’Iran n’a aujourd’hui plus de moyens de défense, car la force aérienne du régime date encore du temps du Shah. La manière dont Trump a bouleversé le jeu interétatique rend les négociations extrêmement difficiles. S’ajoute la question du Hezbollah, au Liban, considéré comme un simple agent iranien, mais dont l’enracinement dans la société libanaise et en particulier chez les chiites serait difficile à nier.
En Iran comme aux États-Unis et en Israël, on fait face à ce que j’appelle des États « exo-fascistes ». La démocratie américaine est en crise et la politique extérieure de Trump, menée au mépris des lois internationales, relève déjà du totalitarisme dans la mesure où le plus fort réprime les plus faibles. De la même manière, l’Iran et la Russie, par leurs interventions au Liban, en Irak ou en Ukraine, se permettent de poursuivre leurs intérêts nationaux, au mépris des lois qui régissent l’ordre international. Au Moyen-Orient, ce phénomène a des relents de sous-impérialisme israélien en symbiose avec l’impérialisme américain. Et là, on n’a pas peur du génocide. L’État iranien tue ses propres citoyens, les États-Unis et Israël tuent la population civile qui est elle-même victime de cet État à Gaza, ou au Liban.
Cette situation d’étau que vous décrivez existait-elle déjà d’une certaine manière en Syrie, où la société civile se trouvait coincée entre la dictature de Bachar al-Assad d’un côté, et Daesh de l’autre ?
Brigitte Curmi – Il y a dans toute cette région un paradoxe, avec d’une part des États quasi faillis, mais où les régimes sont forts ou affirment qu’ils sont forts. En dessous, les sociétés bouillonnent sur un plan intérieur, parce qu’on ne leur propose pas grand-chose en matière de citoyenneté, tandis que s’opèrent des violations quotidiennes du droit international de la part de plusieurs acteurs régionaux, en particulier Israël. Paradoxalement, dans ce mouvement tectonique, la Syrie ne semble pas, à ce stade, au cœur des plus grands bouleversements. Dans ce pays, il y a encore des choses qui relèvent du domaine du possible, pour autant que la société syrienne se saisisse de l’espace d’action qu’il lui reste, tant que les choses ne sont pas figées. Il faut aussi reconnaître que toutes nos prévisions se sont révélées fausses. Malgré nos déclarations concernant le fait que la solution ne pouvait être que politique, le régime Assad est tombé après une offensive militaire éclair partie de Syrie, et non d’une intervention étrangère. Et si la majorité des opposants syriens n’envisageaient pas la mise en place du pouvoir actuel et ne se reconnaissent pas dans son projet, ils lui savent gré d’avoir fait chuter un des pires régimes de la région.
Face à cette situation, trois attitudes coexistent en Syrie : les inconditionnels du nouveau pouvoir, ceux qui sont déçus par le nouveau régime et ceux qui utilisent la plasticité du régime, attentif à son image internationale et en besoin de compétences, pour faire bouger les lignes à l’intérieur. C’est un vrai laboratoire du possible, bien que le pouvoir montre qu’il est peu disposé à laisser participer qui que ce soit en dehors de son cercle très rapproché et de ceux qui ont combattu à ses côtés. Pour autant, la société civile syrienne a acquis une véritable capacité politique tout au long des quatorze années de conflit. Elle est donc aujourd’hui un acteur politique à part entière. Bien sûr, la situation de la Syrie n’est pas idéale, loin de là. D’un côté, elle doit faire face aux ambitions turques, de l’autre, Israël empêche singulièrement la Syrie d’avancer, par la prédation des territoires, l’imposition d’une supériorité militaire ou la volonté qu’il n’y ait pas un État fort et centralisé dans le pays. Et ce sera sans doute encore plus le cas quand l’armée en aura « terminé avec le Liban », car les prochains candidats à la vindicte israélienne pourraient être les Turcs. De plus, Israël déploie une politique de « protection de minorités » délétère, notamment envers la composante druze, en exploitant le drame des massacres de juillet 2025 et en jouant sur la défiance absolue du fief de Soueida envers le pouvoir à Damas qui en a résulté.
Sur la question palestinienne, il n’y a pas de position unifiée et simple en Syrie. Le pouvoir du clan Assad a toujours utilisé à son profit l’étendard de la cause palestinienne, sans tirer une seule balle depuis 1973 et en réprimant toute velléité palestinienne qui ne leur faisait pas allégeance. Le soutien du Hezbollah aux Assad, tout en continuant de brandir l’étendard de la cause palestinienne, rend l’équation particulièrement complexe dans la mesure où de nombreux Syriens sont tombés sous les balles du Hezbollah. Pourtant, face à l’escalade des violences israéliennes à Gaza et en Cisjordanie, une critique plus vive des exactions israéliennes émerge en Syrie. Israël et les États-Unis ont tenté de pousser Damas à s’engager contre le Hezbollah, exploitant le ressentiment accumulé pendant la guerre civile. Mais Ahmed al-Charaa résiste à ce stade, conscient qu’un nouveau conflit menacerait l’équilibre déjà précaire d’un pays exsangue et tiraillé par des forces centrifuges.
Joseph Bahout – La question de l’État au Liban, de sa faiblesse et parfois de son absence, se pose depuis la naissance même du Liban contemporain. La constitution de 1926, le Pacte national libanais de 1943, puis l’accord de Taëf de 1989 ont tous buté sur la problématique du communautarisme politique comme base de la démocratie consociative à la libanaise. À défaut d’une nation, l’impératif était de construire un État impartial, inclusif et performant. Cette question se pose plus encore aujourd’hui, avec les ravages d’un déficit de souveraineté devenu quasi mortel et les plaies d’un effondrement économique et sociétal devenu quasi morbide.
C’est dans ce contexte que le Liban fait face à une guerre qui n’en finit plus depuis le 7-Octobre. Second théâtre, mais loin d’être secondaire, de la guerre de Gaza puis de la guerre d’Iran, c’est sur et depuis le Liban que la « doctrine Netanyahou » se déploie. Si le premier tour de la guerre (octobre 2023-novembre 2024) préfigure la tactique employée contre l’Iran – frappes visant la décapitation du leadership du Hezbollah, censées entraîner l’effondrement de l’adversaire –, le second, encore en cours, ressemble davantage à ce qu’on a vu à Gaza avec des bombardements massifs, des incursions terrestres et des destructions quasi irréversibles, et le déplacement forcé des populations de l’autre côté de la « ligne jaune », désertifiée par des destructions post-occupation, et tenue, pour longtemps probablement, sous des modes de surveillance divers.
Le paradoxe est qu’entre ces deux étapes, à l’ombre d’un cessez-le-feu fragile, une tentative de réanimation de l’État moribond a eu lieu. Un nouveau Président de la République mettant fin à des années de vacance du pouvoir et un nouveau gouvernement – de composition largement différente des modes de production politique jusque-là en usage au Liban – avaient été établis. À cette structure de pouvoir incombaient deux promesses : d’une part, la réappropriation de la souveraineté à travers le désarmement du Hezbollah et le retour de l’autorité publique sur l’ensemble du territoire ; d’autre part, le renversement de l’effondrement social du pays, à travers la réforme structurelle de son système financier et la réparation de ses mécanismes économiques. Deux promesses qui semblent aujourd’hui avortées par le retour de la guerre et ce qui semble promettre son installation durable, de nouveau létale pour le Liban dans son existence même.
La région semblerait presque confrontée à un vaste et unique conflit, mais dont chaque bataille se déroule dans son propre contexte et sa propre temporalité ?
Brigitte Curmi – Depuis la fin de l’Empire ottoman, aucun État de la région n’a trouvé la formule pour faire vivre ensemble les différentes composantes ethniques et religieuses dans la région, c’est-à-dire gérer la diversité tout en garantissant les mêmes droits pour tous. Je préfère utiliser le terme de composante, plutôt que communauté, ou minorité, pour trois raisons principales. La première est que nous avons une dette de notre propre histoire. Pendant le mandat français, nous avons tenté de créer des États confessionnels pour les Alaouites, les Druzes, etc., couplés à une politique coloniale de protection des minorités, et cette manière de faire a laissé des traces assez indélébiles. La deuxième raison est que le pouvoir des Assad a tellement joué de cette question, en se posant en protecteur des minorités pour enfermer des communautés dans un mariage forcé, que je pense que ce n’est pas politiquement avisé d’utiliser ces termes. Et finalement, ce que les différentes composantes en Syrie demandent, c’est l’accès aux mêmes droits pour tout le monde, pour tous les Syriens. Bien sûr, la situation a changé après les événements sur la côte alaouite, à Soueïda et chez les Kurdes. Mais défendre l’égalité des droits est une position qu’il faut tenir. Tout autre scénario ne peut qu’entraîner revanches successives ou cycles de suprématie confessionnelle continue.
Défendre l’égalité des droits est une position qu’il faut tenir.
Hier tenue par la minorité alaouite, la Syrie est aujourd’hui dominée par la majorité sunnite, mais là aussi, tout n’est pas uniforme. Tout l’enjeu consiste aujourd’hui en l’intégration dans une formule nationale des autres composantes syriennes. Ce n’est pas vraiment une réussite pour l’instant. Cela tient aussi à une question de partage du pouvoir, dont le nouveau régime ne veut pas vraiment à ce stade. Certes, al-Charaa a réinséré la Syrie dans le jeu international et se tient intelligemment à l’écart du conflit en cours. En revanche, les massacres des Alaouites, suivis de ceux des Druzes à Soueïda, et la réduction des ambitions kurdes au nord-est montrent la difficulté pour la Syrie à faire nation.
Au Liban, la pauvreté et les années de conflits engendrent-elles une fatigue de la guerre et de nouvelles formes de solidarité ? Ou bien nourrissent-elles au contraire la radicalisation et les divisions ?
Joseph Bahout – Le Liban est traversé par des sentiments contradictoires et potentiellement explosifs. Fatigue d’abord, de vivre en état de guerre permanente sans prise sur le cours des choses, dans ce qui commence à ressembler à une perte de sens. Colère ensuite, due à la dépossession de toute décision et à l’insouciance avec laquelle le Hezbollah a engagé le pays tout entier dans une aventure dont plus personne ne voit le bout, mais dont tout le monde paie le prix exorbitant. Angoisse, enfin, devant un tunnel sans fin, au bout duquel beaucoup perçoivent une fin tragique, voire définitive, de leur groupe et du pays.
Derrière le Hezbollah, une partie de la communauté chiite voit des décennies de mobilité sociale s’effondrer dans le déplacement et la ruine, et en vient à emprunter des termes comme Nakba – en écho au malheur palestinien de 1948 – ou des imaginaires comme celui de Karbala – en reprise de la mythologie fondatrice du chiisme – pour décrire son destin. Dans l’espace multiple de « l’anti-Hezbollahisme » se développe un discours d’accusation de sacrifice du pays sur l’autel des intérêts de l’Iran, un registre qui glisse parfois vers l’indiscrimination de la haine où se mêlent réflexes communautaires et stigmatisations de classe, jusqu’à la dénégation d’appartenance au Liban d’une communauté que certains fantasment même de voir déportée en… Irak. C’est sur cette ligne de crête que, si la guerre devenait insupportable ou si la « paix » se faisait sur le mode de la reddition, comme l’entend le projet Netanyahou, le Liban pourrait, une fois encore, replonger dans la division et l’affrontement, sans espoir, cette fois, d’en ressortir intact.
Et du côté de l’Iran, se pose-t-on la question de la société aussi, de ses divisions, de là où elle peut aller avec le maintien du régime, ou si jamais il venait à tomber ?
Farhad Khosrokhavar – Les Kurdes en Iran semblent avoir renoncé à un Kurdistan indépendant. Depuis au moins 2009, ils ont été présents dans les manifestations contre le régime avec un nombre de morts très élevé, sans réclamer l’indépendance, mais plutôt l’autonomie culturelle et quelquefois un système fédéral. Ensuite, il y a aussi la minorité des Béloutches, partagée entre le Pakistan, l’Iran et l’Afghanistan. Dans ce sud-est désertique, le réchauffement climatique fait des ravages et l’agriculture devient quasi impossible. Donc, l’une des seules ressources disponibles dans cette région est de faire transiter le pétrole iranien au Pakistan. Ce commerce est assuré pour l’essentiel par l’armée des gardiens de la révolution, qui empoche des gains substantiels en vendant illégalement ce pétrole iranien plusieurs fois son prix au Pakistan ; une petite partie de ces transactions est faite par la population locale que cette armée réprime férocement pour qu’elle ne lui fasse pas concurrence.
Finalement, du côté des Turcs d’Iran, qui constituent entre 20 et 35 % de la population, les choses sont plus ambivalentes, même si les Turcs sont beaucoup plus intégrés dans l’économie iranienne. Mais jusqu’à présent, il n’y a pas de voix dissonante massive pour demander l’indépendance pour un Azerbaïdjan iranien. Le rôle de ces composantes ethniques dans les mouvements sociaux est capital. On constate une sorte d’unanimité parmi les Béloutches, les Kurdes, les Turcs et les autres. Ils s’accordent pour essayer d’exiger un État démocratique, en réaménageant les relations ethniques sans remettre en cause l’unité nationale.
Que peut-on dire des attitudes à l’égard des Palestiniens, dispersés dans l’ensemble de la région, sans se constituer non plus en « minorité » au sein des différents pays où ils ont été forcés de se réfugier ?
Farhad Khosrokhavar – Quand je discute avec des intellectuels palestiniens, ils me disent que, vu le type de « bantoustan2 » qu’a créé Israël pour les Palestiniens, la possibilité même d’un État palestinien devient de plus en plus improbable, sinon impossible. Par conséquent, la seule solution serait un État où les Israéliens et les Palestiniens coexistent dans le respect mutuel. Évidemment, c’est une question qui est douloureuse parce que, d’une part, l’arrogance israélienne fait qu’on ne veut absolument pas entendre parler d’égalité. Et du côté palestinien, les rancœurs depuis un demi-siècle de répression rendent très difficile d’envisager une coexistence au sein d’un seul État. Mais au vu du nombre d’implantations israéliennes dans les territoires palestiniens, cela ferait d’un État palestinien une entité sans aucune sorte de souveraineté sur son territoire, et dont la continuité ne saurait être assurée.
C’est là que se pose la question de minorité à dignité égale, au sein d’un État qui reconnaîtrait leurs spécificités respectives. En même temps, j’ai l’impression que des deux côtés, il y a un refus absolu. D’un côté parce que l’on est réprimé et de l’autre côté parce que l’on est précisément oppresseur. La possibilité de l’entente, vu les traumatismes du côté palestinien comme du côté israélien depuis un demi-siècle, est impossible, même si la violence palestinienne, celle des dominés, n’en a pas moins existé en disproportion flagrante par rapport à la violence israélienne. Les Israéliens d’origine palestinienne n’ont aucune marge de manœuvre, parce qu’autrement on les réprimerait, on les tuerait. Et puis maintenant, avec la peine de mort que l’on vient d’imposer à ceux qui sont d’origine palestinienne, on voit bien comment cet État devient un État ethnique, au sens le plus négatif du terme. Néanmoins, je ne vois pas d’autre solution. Peut-être que la réalité nous imposera la sienne.
Brigitte Curmi – Je ne parlerai pas de minorité pour les Palestiniens. Pour l’instant, les deux populations ont une égalité démographique de sept millions pour sept millions, à peu près sur l’ensemble du territoire correspondant à l’actuel Israël et à la Palestine historique. Et cela va aller en grandissant, parce que la croissance démographique palestinienne est plus importante. En même temps, les Palestiniens ont toujours voulu préserver leur droit au retour et n’ont donc pas été comptabilisés dans les populations des pays dans lesquels ils se sont réfugiés, même si certains ont acquis la nationalité. Mais ils n’ont rien à voir avec la question minoritaire dans les pays de la région et malgré la diversité palestinienne, qui compte une importante composante chrétienne, la question ne s’est jamais posée en ces termes.
L’utopie d’un État où Palestiniens et Israéliens pourraient vivre ensemble a bien existé. J’étais en poste dans les territoires palestiniens entre 1995 et 1999 quand Sari Nusseibeh défendait l’idée d’un État unique et binational. Yasser Arafat en son temps avait proposé un seul État non confessionnel pour tous, c’est-à-dire juifs, musulmans et chrétiens. Mais, en l’état des choses aujourd’hui, c’est impossible. Les plaies sont vives, surtout après le 7 octobre 2023, le territoire palestinien est grignoté par une annexion de facto et les Israéliens ne sont pas du tout prêts à intégrer la composante palestinienne dans leur vision nationale.
Le conflit israélo-palestinien a des répercussions sur l’ensemble de la région et pourtant chaque pays de la zone reste pour l’essentiel focalisé sur sa propre situation. Est-ce là une partie du problème ?
Brigitte Curmi – La région s’en occupe, par la force des choses. Les Saoudiens, qui étaient prêts à signer les accords d’Abraham à la veille du 7-Octobre, posent des conditions absolument différentes aujourd’hui parce qu’ils ont une population révoltée par ce qui s’est passé à Gaza. La monarchie sait qu’une normalisation avec Israël, si elle se fait sans concrétisation d’un État palestinien, sera un risque énorme pour la stabilité de son propre pouvoir.
Farhad Khosrokhavar – Le problème en Iran, c’est que dans son écrasante majorité, l’opinion publique est indifférente au sort des Gazaouis, parce qu’elle identifie les Gazaouis au Hamas, et le Hamas au régime islamique qui les réprime. Par conséquent, le fait que le Hamas soit affaibli est perçu comme une bonne chose, parce que l’argent iranien ne va plus là-bas, alors qu’en Iran les gens sont très pauvres et ont besoin de ce que le régime distribue au Hezbollah libanais et au Hamas. Et puis il y a une sorte d’insensibilité, parce que le public est très mal informé. Les Iraniens sont tellement plongés dans leurs problèmes au sein de cet État hyper-répressif qu’ils n’arrivent pas à avoir une distance critique. Comment faire ? À qui expliquer que le Hamas n’est pas la même chose que les habitants de Gaza et que condamner le Hamas ne signifie pas se désintéresser des souffrances des Palestiniens ? Cette dissociation ne se produit pas naturellement. Des sociétés en crise comme celle de l’Iran deviennent injustes vis-à-vis de la souffrance des autres. Face à cette répression extrêmement forte en Iran, une grande partie de la population a tendance à simplifier caricaturalement les problèmes en les unifiant sous une forme purement fantasmatique.
Brigitte Curmi – On constate la même chose en Syrie avec le Hezbollah, qui a participé à la répression d’une manière atroce. Les Syriens se sont pour un temps réjouis que le Hezbollah soit frappé durement au Liban, mais encore une fois, c’est différent quand toutes les lignes rouges sont franchies et que les populations subissent des bombardements israéliens disproportionnés.
Farhad Khosrokhavar – Quelques voix, minoritaires, en Iran s’indignent du fait que les Libanais soient bombardés. Mais c’est à partir du bombardement de l’Iran que les Iraniens s’identifient à ce qui se passe au Liban.
Ainsi, l’avenir des proxies de l’Iran semble aussi remis en question par les développements récents du conflit. Peut-on évoquer le rôle de la communauté internationale ? Que dire du plan Trump, qui devait obtenir le désarmement du Hamas, et de la mise en place de son Conseil de la paix ?
Brigitte Curmi – Plusieurs pays arabes ont assisté, plus ou moins de bon gré, à l’événement d’inauguration du « Conseil de la paix », comme l’Égypte, la Jordanie ou l’Arabie saoudite, mais les seuls à avoir versé leur contribution sont le Maroc, Israël et les Émirats (soit les signataires des accords d’Abraham). D’autres encore, comme l’Indonésie, sont en train de se rétracter.
Farhad Khosrokhavar – Ces événements, qu’ils se passent à Gaza, en Iran ou au Liban, remettent en question ce que nous pourrions appeler le « privilège occidental » consistant à donner des leçons sur les droits de l’homme. Il y a un discrédit total, vu la passivité ou même la complicité européenne vis-à-vis du génocide à Gaza. Les Espagnols ont été peut-être les plus courageux. On a le sentiment que le respect des droits de l’homme n’est imposé qu’à des pays du tiers-monde ou à des pays politiquement et militairement faibles qui n’ont pas de capacité d’action.
Joël Hubrecht – La situation en matière de justice internationale me semble plus ambivalente. D’un côté, ceux qui défendent le droit international du côté occidental sont en effet plus discrédités qu’auparavant, mais on voit également, en matière de justice transitionnelle en Syrie par exemple, que beaucoup d’acteurs locaux se sont engagés eux-mêmes pour collecter des documents, déposer des dossiers et mettre en place des procès devant des juridictions européennes. De même, au niveau de l’engagement des autorités palestiniennes par rapport à la Cour internationale, on voit des pays dits du Sud qui investissent dans le maintien d’institutions de justice. Et on le voit aussi en Ukraine, où ce sont plus les pays d’Europe de l’Est qui s’investissent davantage dans l’application du droit international, que Paris ou Berlin.
Joseph Bahout – À l’égard des négociations, le Liban est aujourd’hui dans un piège dont il lui sera difficile de sortir à bon prix. L’accord de « cessation des hostilités » de novembre 2024 prévoyait le retrait israélien, le démantèlement de l’infrastructure militaire du Hezbollah au sud du Litani, ainsi que la remise de ses armes à l’État dans le nord de la zone. Une fois cela terminé, la négociation d’arrangements sécuritaires entre les deux pays et la délimitation définitive de leurs frontières devait suivre. Mais Israël n’a jamais, pas un seul jour, arrêté ses opérations sur le territoire libanais, tandis que le Hezbollah n’a pas non plus donné les signaux qu’il comptait se démobiliser. Confronté à des frappes israéliennes qui commençaient à menacer à nouveau Beyrouth et à la décision du Hezbollah d’ouvrir le front libanais après le début de la guerre en Iran, le Liban a annoncé la mise hors la loi des activités militaires du Hezbollah et sa disposition à engager des négociations directes avec Israël. Une décision superbement ignorée par le gouvernement israélien, jusqu’à ce que, le soir même de l’annonce des pourparlers irano-américains d’Islamabad, Netanyahou saisisse l’appel libanais à se rendre à des négociations, sous égide américaine.
Le Liban s’est retrouvé dès lors dans une position singulière. D’un côté, entrer dans un processus que les Israéliens et l’administration Trump veulent rapide, simple voire simpliste, sans cessez-le-feu satisfaisant ni arrêt de la destruction israélienne des quelque cinquante villages du sud occupé. De l’autre, être incapable de tenir l’engagement du désarmement du Hezbollah, pour des raisons évidentes d’incapacité politique et devant le risque d’une implosion de la situation libanaise en interne. D’où l’étau dans lequel le Liban a été pris : ne pas satisfaire le duo Trump-Netanyahou et faire face à une reprise désinhibée de la guerre totale, ou alors signer un engagement qui signifierait l’affrontement entre le Hezbollah et un État encore en train de se (re)construire.
Il aurait été souhaitable qu’un processus bien préparé, protégé par des médiateurs impartiaux et honnêtes, contribue lui-même à la (re)construction de l’État libanais en lui restituant ses attributs de souveraineté, tels que son intégrité territoriale, le monopole de la force armée sur ce dernier, ainsi que sa libre et autonome décision quant à la guerre et à la paix. Dans les conditions qui s’imposent, non seulement il y a lieu de douter qu’une telle négociation déséquilibrée serve de potion à un État chancelant, mais il est même à craindre qu’elle lui porte un nouveau coup d’estocade.
L’anéantissement de Gaza se poursuit, mais la communauté internationale a adopté un projet de reconstruction coloniale par les États-Unis. Israël a détruit des infrastructures civiles et militaires en Syrie, puis étendu l’occupation du plateau du Golan. Les attaques contre le Liban vont vraisemblablement conduire à une présence permanente dans le sud du pays. Le gouvernement israélien a entraîné les États-Unis dans une guerre en Iran qui affaiblit considérablement leur adversaire régional. Dans ces conditions, quel intérêt le régime israélien pourrait-il avoir à faire des concessions diplomatiques ?
Brigitte Curmi – La première corde de rappel se trouve du côté de la sécurité, car Israël vit sous le coup de menaces régulières, même si elles n’ont rien de comparable avec ce qui se passe dans les pays alentour. Les habitants du nord ne sont pas retournés chez eux, Tel Aviv était jusqu’à récemment régulièrement touchée… Donc on ne peut pas dire que ce soit la sécurité dont les Israéliens rêvent. Seuls la recherche d’une solution politique pour les Palestiniens et le retour à la négociation, en réalité, pourraient réellement apporter une sécurité durable.
Ensuite, les fractures internes dans la société israélienne s’aggravent. Pour l’instant, la société se regroupe autour du combat contre l’Iran. Mais on voit des gens quitter le pays par exemple, surtout parmi la classe moyenne, et un début de fuite des cerveaux. Il faut également souligner l’isolement international d’Israël aujourd’hui. Restent des soutiens inconditionnels aux États-Unis, bien sûr, mais à vrai dire, même là, je n’ai jamais vu une telle remise en question du soutien à Israël qu’aujourd’hui. La dernière corde de rappel, enfin, se trouve du côté de l’armée israélienne elle-même : il devient difficile de continuer de se targuer d’être l’armée la plus morale du monde quand tant de crimes de guerre ont été commis. Pour toutes ces raisons, il y a quelque chose à gagner, pour Israël, d’un retour aux négociations diplomatiques.
Farhad Khosrokhavar – Tout à fait. Un certain nombre de phénomènes, comme le génocide de Gaza, remettent en cause cette forme d’innocence historique d’Israël. Parce que c’était aussi perçu comme étant une façon de se justifier dans une région violente à partir de sa propre violence, pour que la Shoah ne se reproduise pas. Or, maintenant, j’ai l’impression que cette façon de concevoir le rapport à l’histoire risque d’être en crise. On peut désormais parler d’un « génocide en majeur » (celui de la Seconde Guerre mondiale, la Shoah, et la mort de six millions de Juifs) et d’un « génocide en mineur » pour le génocide gazaoui, au sens d’un nombre plus limité de personnes innocentes mises à mort pour leur identité gazaouie, mais aussi parce que, malgré les déclarations des Nations unies et de certains spécialistes (dont des Israéliens), les États européens ont fait la sourde oreille (l’Allemagne a continué à envoyer des armements, de même que la France et quelques autres). C’est la cascade des crimes contre l’humanité : la destruction systématique des hôpitaux, la mise à mort systématique des journalistes, les bombardements systématiques des villes avec la destruction non moins systématique des infrastructures urbaines comme l’eau ou l’électricité…
À cela s’ajoute, à la télévision et dans les médias de masse occidentaux, ce que j’appelle « le déni de subjectivité » : les morts israéliens sont l’occasion de sonder la subjectivité des survivants, de la population, la description de leur souffrance, mais du côté palestinien et même iranien ou libanais, il ne s’agit souvent que de chiffres. Il manque cruellement le côté humain. Certes, ces populations n’ont pas la maîtrise de la culture mondialisée dominante des Occidentaux, dont une grande partie des Israéliens proviennent et qu’ils maîtrisent (l’armée israélienne est maîtresse du double jeu, du déni des évidences troublantes – ce qui existe tout aussi bien du côté du régime islamique, du Hamas et du Hezbollah, mais ces régimes sont reconnus comme non démocratiques et donc discrédités d’avance). Le déni de subjectivité se manifeste aussi par le temps consacré aux morts et aux blessés.
Joël Hubrecht – Il existe bien une instrumentalisation de la mémoire de la Shoah que l’on peut documenter, y compris grâce à des institutions de défense de la mémoire de la Shoah. Or, ce ne sont évidemment pas les victimes ou les enfants des victimes de la Shoah qui ont commis le génocide de Gaza. Cette connexion que l’on fait, cette inversion, il faut aussi la déconstruire !
Brigitte Curmi – En fait, il faudrait que les Israéliens puissent entendre que la meilleure garantie pour leur sécurité et dans la lutte contre l’antisémitisme, c’est de travailler à une solution politique. Mais c’est précisément là qu’on ne parvient pas à avancer. Sur ce point, l’Europe reste trop timide et en même temps elle n’est pas entendue. On cherche à ménager Israël pour le garder à bord et ça ne fonctionne pas du tout. Je pense que si nous avions pris des sanctions plus fermes contre Israël dès les crimes de guerre à Gaza, et remis en cause l’accord d’association avec l’Union européenne par exemple, nous n’en serions pas là aujourd’hui. Et de la même manière, nous voulons garder les États-Unis à bord, pour l’Ukraine et ça ne fonctionne pas non plus… La formule de Vincent Lemire, « bientôt on reconnaîtra un cimetière », est violente, mais elle est vraie : la reconnaissance de l’État de Palestine est importante, mais il ne faut pas en rester au stade déclaratoire. Il faut aller vers des décisions concrètes et un retour impératif à la table de véritables négociations.
Propos recueillis par Joël Hubrecht, Anne-Lorraine Bujon et Leonard Castritius
- 1. Les manifestations iraniennes de janvier 2026 ont éclaté après une très forte dégradation économique et sociale. La répression menée par les autorités iraniennes a été extrêmement violente et les organisations internationales évoquent plusieurs milliers, voire des dizaines de milliers de morts, ndlr.
- 2. Les bantoustans étaient les régions créées durant la période d’apartheid en Afrique du Sud et au Sud-Ouest africain, réservées aux populations noires. Aujourd’hui, le terme « bantoustan » désigne, par extension, toute enclave ethnique où des minorités autochtones discriminées dénoncent avoir été parquées après l’accaparement de leurs terres originelles, ndlr.