Syrie, Liban, un tournant historique ?

Introduction

La guerre d’anéantissement menée à Gaza par Benyamin Netanyahou a aussi transformé l’ensemble du Proche-Orient. En affaiblissant « l’axe de résistance » soutenu par l’Iran, elle a offert une ouverture inédite pour le Liban, même si cet avenir reste très incertain. En Syrie, enfin débarrassée de la tyrannie des Assad, les minorités doivent encore apprendre à vivre ensemble. Ce dossier, coordonné par Joseph Bahout et Hamit Bozarslan, se demande si la page ouverte en 1975 avec la guerre civile libanaise se tourne enfin. 


Engagé, depuis les attaques sanglantes du Hamas contre ses citoyens le 7 octobre 2023, dans une guerre d’anéantissement dans la bande de Gaza, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou ne cesse de répéter que son gouvernement a changé les réalités du Moyen-Orient. Il n’a pas tort : la guerre, avec pour ambition affichée d’occuper durablement la bande, si ce n’est de la vider de ses habitants, est devenue sa seule réalité, sa seule politique – interne, comme externe – non seulement dans l’espace restreint du conflit israélo-palestinien, mais aussi dans le « grand Moyen-Orient » de Beyrouth jusqu’à Téhéran. Le court mais intense épisode libanais de ce conflit (30 septembre-27 novembre 2024) a d’ailleurs mis à terre le Hezbollah et a profondément changé l’équation stratégique à la frontière libano-israélienne, suivant une ambition dont la réalisation a été sans cesse repoussée par les gouvernements israéliens successifs depuis la fin de la guerre de juillet 2006. Plus important encore, le régime de Bachar al-Assad, qui avait été littéralement sauvé par la milice libanaise durant l’été 2013, puis par l’intervention de la Russie qui, dans les termes du responsable des opérations humanitaires des Nations unies Stephen O’Brien, transforma Alep en un « gigantesque cimetière » en 2015-2016, ne survit pas à l’affaiblissement de ses deux protecteurs. Ses menaces d’« écraser les terroristes » de l’Organisation de libération du Levant (Hayat Tahrir al-Cham, HTC) s’avérèrent creuses. Après avoir pris la ville d’Alep avec à peine quatre cents combattants, ce mouvement islamiste issu d’Al-Qaïda parvint, à la surprise de tous, à mettre un terme à la dynastie des Assad, installée en 1970, en à peine dix jours (27 novembre-8 décembre 2024). Plus tard, c’est vers le Yémen que Netanyahou se tourne aussi, en vue de réduire, à travers le mouvement houthiste, une autre des tentacules de l’Iran dans la région – objectif articulé à une volonté américaine de libérer le golfe Persique et les détroits de la menace que fait peser ce mouvement sur la navigation maritime dans la zone.

Les défis du Liban

Gaza devint donc effectivement le catalyseur des changements qui rendirent la question palestinienne plus que jamais invisible, mais métamorphosèrent le Proche-Orient dans son ensemble – même si la totalité du tableau, et sa finalité surtout, restent en filigrane pour le moment. Le conflit démontra en tout cas amplement la faiblesse, pour ne pas dire l’isolement de l’« axe de résistance » que formaient le Hezbollah, les Hachd al-Chaabi (« Unités de mobilisation populaire ») irakiennes et les houthistes yéménites sous le patronage iranien. Événement traumatique s’il en fut pour nombre de chiites libanais, l’assassinat de Hassan Nasrallah, dirigeant du Hezbollah, le 27 septembre 2024, fut publiquement célébré à Idlib, zone autonome échappant au contrôle de Bachar al-Assad encore au pouvoir et soumise à l’autorité du HTC d’Abou Mohammed al-Joulani (alias Ahmed al-Charaa, actuel président du pays). Nul doute que de nombreux Libanais, qui ressentaient une sourde colère contre le Hezbollah, saluèrent également son affaiblissement. Dirigée désormais par Naïm Qassem, figure sans charisme pour ne pas dire terne, l’organisation n’est plus en mesure de bloquer le jeu institutionnel du pays : signé le 26 novembre 2024, l’accord de cessez-le-feu entre Israël et le Liban fut en effet suivi de l’élection d’un nouveau président, Joseph Aoun, et de la formation par Nawaf Salam, ancien président de la Cour internationale de justice, d’un nouveau gouvernement, mettant ainsi fin à plus de deux années de vide institutionnel. Certes, ce qui se présente aujourd’hui sous le jour d’une ouverture inespérée et sans précédent pour le Liban, peut-être enfin capable de revenir à une gouvernance normalisée – sinon d’accéder à une ère nouvelle, comme l’espèrent certaines lectures trop optimistes –, reste à nuancer tant les défis sont grands et les obstacles multiples, au premier plan desquels la grande volatilité régionale justement.

Gaza devint le catalyseur des changements qui métamorphosèrent le Proche-Orient dans son ensemble.

Le premier de ces défis est d’ailleurs la consolidation du cessez-le-feu de novembre, la démilitarisation du sud du pays (désarmement et démantèlement des infrastructures militaires du Hezbollah, en contrepartie du retrait total des forces israéliennes, qui occupent encore cinq points stratégiques du côté libanais de la frontière, du retour des Libanais faits prisonniers durant l’épisode guerrier et, enfin, la conclusion du tracé frontalier terrestre entre les deux pays), puis la démobilisation de l’aile militaire du Hezbollah et la transformation de ce dernier en parti politique « normalisé ». Défi qui s’articule sur un autre, de plus en plus urgent, celui de la reconstruction des zones habitées par la société du Hezbollah, au sud, à Beyrouth et dans sa banlieue, ainsi que dans la plaine de la Bekaa ; sans quoi la rancœur aujourd’hui lancinante dans cette société se verra grandir pour nourrir des projets de vie en marge, voire contre cet État libanais qui cherche les voies de sa reconstruction. D’où un troisième défi, celui du redressement économique et financier d’un pays en ruine, dont la crise, aux racines anciennes mais révélée avec l’effondrement de 2019, peine à trouver, auprès d’une classe politique encore agrippée à sa culture kleptocratique, des pistes de sortie. En liant ces trois dossiers de façon quasi organique et séquentielle, la communauté internationale et les « amis du Liban » construisent une logique de conditionnalité compréhensible – et sans doute nécessaire, au vu de la procrastination des élites libanaises –, mais font peser sur le pays, et sur sa société surtout, une pression qui pourrait à terme mener à de nouveaux dérapages et à de malheureux retours en arrière. Le nouveau pouvoir libanais est lui-même fragile, soumis tant aux aléas de la vie politique libanaise qu’à ceux de la région, à commencer par celui que vit le voisin syrien et l’avenir des négociations américano-iraniennes…

Il est donc encore tôt pour conclure que la page qui s’ouvrit en 1975 au Proche-Orient avec la guerre civile libanaise soit sur le point de se refermer. Ce conflit, rappelons-le, avait commencé plusieurs années avant la révolution islamique de 1979 en Iran et fut suivi de la guerre Iran-Irak (1980-1988) et de l’occupation israélienne du Liban (1982-1985). Mais les transformations de l’an 2024 auront sans doute des conséquences considérables sur l’ensemble de la région, et plus particulièrement sur l’Iran – sinon sur son régime même, du moins sur ses capacités de projection régionales de puissance et ses ambitions globales. Les contestations qui secouent ce pays depuis 2009 attestent clairement que la révolution islamique a perdu toute force de conviction en interne ; devenu une kleptocratie paramilitaire, le régime des mollahs et des pasdarans s’efforçait cependant encore il y a peu de se légitimer par le « front externe », à savoir la cause palestinienne et la résistance des milices chiites du monde arabe contre Israël. En septembre 2013, alors que le régime de Bachar al-Assad était fragilisé, l’ancien commandant Basij Mahdi Zaeb expliquait ainsi la vision géopolitique de son pays : « La Syrie est (notre) 35e province, la province stratégiquement la plus importante. Si l’ennemi attaque et tente de conquérir à la fois la Syrie et le Khuzestan, notre priorité serait la Syrie. Car si nous tenions en Syrie, nous pourrions ensuite reconquérir le Khuzestan, mais si nous perdions la Syrie, nous ne serions même pas en mesure de garder Téhéran. » Aujourd’hui, avec la chute d’Assad et l’affaiblissement du Hezbollah, c’est aussi ce front externe – cette « profondeur stratégique » théorisée par les stratèges de la mollahcratie – qui s’effondre, mettant à nu un régime à bout de souffle, dont l’effondrement économique ne s’explique pas uniquement par les sanctions américaines.

La question syrienne

Après l’euphorie qui suivit la fin de la « maison des Assad », qui s’était transformée en un empire de centres souterrains de torture et de laboratoires de Captagon, la question syrienne se pose cependant toujours avec gravité. L’embuscade tenue aux forces sécuritaires dans la région côtière par les partisans de l’ancien régime, puis le massacre, en représailles, de près de 1 700 Alaouites qui lui sont assimilés, que le nouveau pouvoir n’a pas voulu ou n’a pas été capable de prévenir (en mars 2025), et enfin les affrontements avec les combattants druzes (en avril) montrent les difficultés de vivre-ensemble dans ce « pays brûlé1 ».

La Syrie est effectivement exsangue : au cours des treize dernières années de la tyrannie assadienne, 500 000 de ses 22 millions d’habitants trouvèrent la mort, près de 7 millions se réfugièrent dans d’autres pays et 5 à 6 millions furent déplacés en interne. Le nouveau régime, qui n’a pas de base sociale et ne tient en place que par la simple demande de stabilité des Syriens, parviendra-t-il à se couper définitivement de ses racines djihadistes et de son projet de construire un émirat islamique, à mettre fin à la coalition de dix-huit milices (parmi lesquelles l’Armée nationale syrienne, mercenaire d’Ankara) qui l’ont institué pour ouvrir la voie à la construction d’un État légal et rationnel, sortir de son ancrage confessionnel sunnite pour permettre la mise en place d’un système pluraliste et refuser la logique d’une « justice vindicatoire » dont la mise en place entraînerait une violence de masse ? Saura-t-il intégrer sa communauté kurde, disposant d’une armée forte de 60 000 combattants et combattantes, et des institutions propres dans le Kurdistan syrien connu sous le nom de Rojava ? Sera-t-il capable de résister aux pressions d’Ankara qui veut anéantir cette région et exercer une tutelle musclée sur le pouvoir à Damas ? Il faut également rappeler ici le facteur israélien : dès la chute de Bachar al-Assad, l’État hébreu détruisit toutes les installations aériennes et maritimes qui restaient de l’armée syrienne et occupa la partie du Golan encore sous le contrôle de Damas. Il entretient des relations officielles avec les Kurdes, se présente comme protecteur des Druzes, effectivement menacés dans leur existence par les miliciens islamistes et potentiellement aussi des Alaouites, orphelins de l’ancien régime. Par une série de bombardements sur des sites stratégiques convoités par Ankara, il signala également qu’il n’accepterait pas une présence militaire turque conséquente dans le pays. Après avoir constitué le cœur de la « résistance » contre lui, la Syrie de demain risque en effet de se transformer en une chasse gardée de Tel-Aviv, pour qui les visées de normalisation régionales (dans la foulée des accords d’Abraham de 2020) devraient assez rapidement englober la Syrie et le Liban.


Il faut enfin souligner que, devenu un vaste terrain d’interventions iraniennes, turques et israéliennes, le monde arabe ne dispose plus aujourd’hui d’un acteur hégémonique en son sein : l’Irak et la Syrie, dont les pouvoirs baasistes ont longtemps brutalisé la région par leur puissance de nuisance, ne sont plus que des acteurs mineurs. L’Arabie saoudite de Mohammed ben Salman s’est épuisée dans sa longue guerre au Yémen, qui s’est terminée par le maintien au pouvoir des houthistes, qu’elle s’était promis d’éradiquer, dans le nord du pays. De plus, l’essentiel des efforts du jeune monarque en devenir se concentre aujourd’hui sur les projets économiques pharaoniques et sur les ambitions de transformation de la société saoudienne, à partir du segment de sa jeunesse. Économiquement et politiquement fragile, l’Égypte, avec ses 105 millions d’habitants, s’est résolue à rester un nain régional. Cette fragmentation permettra-t-elle la naissance d’un nouveau monde arabe de l’Est (le Machrek ou le Levant, que les dynamiques de développement éloignent de plus en plus d’un golfe Arabique de plus en plus techno-mondialisé…), avec des composantes qui respectent et surmontent ses différends par des mécanismes de négociation et d’arbitrage interne ?

La fermeture de la page de stasis ouverte avec la guerre civile libanaise dépendra en effet aussi de la prise de conscience de la nécessité, pour l’ensemble des sociétés de la région, de sortir enfin de la logique de Thanatos et d’admettre avec Goethe que « le but de la vie est la vie même2 ».

  • 1. Catherine Coquio, Joël Hubrecht, Naïla Mansour et Farouk Mardam-Bey (sous la dir. de), Syrie, le pays brûlé. Le livre noir des Assad (1970-2021), Paris, Seuil, 2022.
  • 2. Johann Wolfgang von Goethe, lettre à Johann Heinrich Meyer du 8 février 1796.