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Brzezinski, un idéaliste tempéré

juil./août 2017

#Divers

Zbigniew Brzezinski, né en Pologne en 1928, s’est éteint le 26 mai 2017 près de Washington. Grand stratège américain soufflant à l’oreille des politiques, conseiller de sécurité nationale du président Jimmy Carter (1977-1981), et auteur de nombreux livres de géopolitique, il a marqué la politique étrangère américaine durant six décennies.

Sa mort intervient à un moment de bouleversement du système international, qu’il a lui-même décrit ces dernières années, caractérisé par un recul de l’Amérique, davantage de multipolarité et de chaos. Les pays occidentaux sont placés sur la défensive par Pékin et Moscou notamment, et il est de bon ton de stigmatiser l’impudence triomphaliste des « droits-de-l’hommistes » des années 1990 et 2000, lorsque les vents étaient favorables aux valeurs libérales des démocraties occidentales. Bref, il faudrait en rabattre : la mode est au cynisme, à l’admiration pour Poutine et à l’alliance avec Bachar el-Assad.

Un libéral de guerre froide

L’exemple de Brzezinski, idéaliste tempéré, apporte un éclairage intéressant à cet égard. Parfois présenté comme un second Kissinger, un realpolitiker froid et, pour les plus complotistes, auteur de crimes de guerre (soutien indirect au Cambodge de Pol Pot via son rapprochement avec la Chine ; soutien aux moudjahidines d’Afghanistan qui donneront naissance aux mouvements talibans et terroristes, etc.), son parcours démontre au contraire la persistance d’aspirations morales venues de loin qu’il a essayé, tout au long de sa vie, de combiner à ses visées stratégiques.

Brzezinski est d’abord l’enfant de son siècle, celui des totalitarismes. Son père, diplomate polonais, sert comme consul dans l’Allemagne de Hitler – à qui sa mère refuse de serrer la main lors d’une réception, tandis que son père délivre des visas polonais à des juifs pour leur permettre de fuir – puis dans l’Urss des purges staliniennes, avant d’arriver au Canada avec sa famille. C’est là que le jeune Zbigniew suit avec horreur la double invasion de son pays en 1939, le massacre de Katyn et l’asservissement à Moscou au sortir de la guerre. Il devient, tout naturellement, un « libéral de guerre froide », anticommuniste et enthousiaste de l’Amérique libératrice dont il attend qu’elle abatte l’Urss et libère sa terre natale. En 1958, après huit années à Harvard où il est devenu un universitaire apprécié, il acquiert la nationalité américaine et se fera toujours une haute idée morale de son pays d’adoption.

D’où le choc qu’il ressent au moment de la lutte pour les droits civiques des Noirs américains : « Je n’avais tout simplement pas conscience de la situation qui prévalait dans le Sud – une violation de tout ce qui constituait la grandeur de l’Amérique. » Ce choc le pousse à vouloir contribuer à la déségrégation à sa mesure. Non seulement il adhère à la Naacp (National Association for the Advancement of Colored People), mais il prend aussi l’initiative touchante et un peu naïve de proposer à des « Negro Colleges » du Sud, comme on les appelait encore en 1964, de donner une série de cours avec ses collègues professeurs de la prestigieuse Columbia University.

Au cours des années 1960, les droits civiques contribuent à imposer le thème des droits de l’homme dans les relations internationales. Brzezinski adhère à Amnesty International dès la création de sa branche américaine en 1966 (le nom « Brzezinski, Zbigniew » figure entre « Baez, Joan » et « Buckley, William » au sein du groupe de Riverside) et siège au conseil de Freedom House, l’organisation de défense des droits de l’homme et de la démocratie. En 1967, il recommande de décerner le prix annuel de Freedom House au musicien Pablo Casals, car ce dernier s’est opposé à la dictature franquiste… et qu’il soutient la guerre du Vietnam.

Des priorités stratégiques

Cette anecdote montre bien l’ambiguïté de ce Brzezinski idéaliste : un attachement sincère aux droits de l’homme et à la démocratie, mais subordonné à une hiérarchisation claire des priorités. Il s’agit d’abord de combattre l’Urss, qui est d’ailleurs la source des violations les plus massives des droits de l’homme. Non pas que Brzezinski soit aveugle aux crimes et aux méfaits des États-Unis en Amérique latine, au Vietnam ou ailleurs, mais il les considère comme secondaires. De même, il s’émeut beaucoup moins des violations de droits de l’homme par le régime de Pékin que par celui de Moscou, car celui-là aide à combattre celui-ci, et Brzezinski joue un rôle personnel dans la normalisation des relations diplomatiques avec la Chine.

En outre, dès les années 1950, dans son livre Totalitarian Dictatorship and Autocracy (avec Carl Friedrich), il opère une distinction entre régimes politiques non démocratiques : pays autoritaires d’un côté, pays totalitaires de l’autre. Ces derniers ambitionnent de refaire l’homme et de remodeler la société en éliminant le pluralisme, ils sont particulièrement sanglants et ne sont pas susceptibles d’évoluer – alors que les régimes autoritaires, moins radicaux, laissent les structures sociales intactes et peuvent s’adoucir, voire se transformer en démocraties ; la plupart du temps, ils sont par surcroît inoffensifs sur le plan extérieur.

De façon ironique, c’est précisément ce raisonnement qui est utilisé par Jeane Kirkpatrick en 1979 pour tirer à boulets rouges contre la politique étrangère de Carter dans son célèbre article de Commentary, “Dictatorships and Double Standards”. Elle accuse Brzezinski et ses collègues d’avoir déstabilisé les dictatures alliées comme l’Iran ou le Nicaragua, qui risquent de devenir encore moins démocratiques mais farouchement antiaméricaines, tout en épargnant ses critiques aux pays communistes qui violent pourtant davantage les droits de l’homme et menacent les intérêts des États-Unis.

Pourtant, dans la politique de promotion des droits de l’homme impulsée par Carter et Brzezinski, ce dernier est celui qui a le plus poussé à alléger la pression sur les régimes dictatoriaux amis. C’est particulièrement frappant dans le cas de l’Iran : Brzezinski milite en faveur d’une reprise en main musclée de la situation par le chah (dont la terrible police politique, la Savak, se rendait coupable de nombreuses exactions), tandis que Carter et le secrétaire d’État Cyrus Vance envoient des signaux de modération. À terme, la prédiction de Brzezinski se vérifie : la révolution amène un régime farouchement antiaméricain.

À côté de ses échecs, la politique des droits de l’homme de Carter et de Brzezinski remporte également des succès. D’une part, après des années de mise en accusation de l’Amérique (Vietnam, coups tordus de la Cia, etc.), elle renverse la charge de la preuve, attirant l’attention sur les violations de liberté commises par le bloc de l’Est, notamment à travers le soutien public aux dissidents (en s’appuyant sur les accords d’Helsinki). Offrant un fort contraste avec la politique de détente de Nixon-Kissinger, qui consistait à entériner la présence communiste en Europe de l’Est, cette ingérence contribue à délégitimer et à déstabiliser Moscou. Progressivement plébiscitée par l’opinion publique, cette politique « morale » impose ce thème dans la fabrique de la politique étrangère américaine.

Une géopolitique inspirée

L’instrumentalisation parfois hypocrite de ce thème contre Moscou n’empêche nullement Brzezinski d’être lucide. Ainsi, dans l’affaire du Cambodge, il fait remarquer à Carter, dans un mémorandum privé, que l’invasion vietnamienne de 1979 a été soutenue par l’Urss, mais qu’il est difficile de s’en plaindre, le régime de Pol Pot étant « odieux » (« quite abhorrent »). On a donc bien une vision hiérarchique qui avance la cause des droits de l’homme là où c’est possible, tout en la subordonnant aux impératifs géopolitiques.

Cela se vérifie par la suite : là où le rapport de force le permet, notamment après la chute du mur de Berlin, Brzezinski insiste sur les droits de l’homme – y compris en Chine après les manifestations de Tienanmen – et les intègre dans sa vision géopolitique. Mais c’est surtout pour les Balkans tout au long des années 1990 qu’il se mobilise, tirant à boulets rouges sur la passivité de Bill Clinton face aux crimes perpétrés par Milosevic. Dans les années 2000, son opposition farouche à l’intervention en Irak de l’administration de George W. Bush est renforcée par sa perception du dommage qu’inflige le président américain à l’image de l’Amérique comme parangon de la démocratie et des droits de l’homme. En cela, il se distingue nettement des néoconservateurs qui placent une foi excessive dans la capacité de la démocratie à changer le monde et refusent de voir les erreurs de l’Amérique.

La préoccupation constante de Brzezinski pour les valeurs, et leur intégration dans ses analyses géopolitiques tout au long de sa vie, apparaît comme indissociable de son américanité : l’idée qu’il se faisait de sa patrie d’accueil incluait cette dimension, qui n’a jamais été uniquement instrumentale.

  • 1.

    Justin Vaïsse, historien, dirige le Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Il est l’auteur de Zbigniew Brzezinski. Stratège de l’empire, Paris, Odile Jacob, 2016.

Justin Vaïsse

Spécialiste d'histoire américaine, il a notamment travaillé sur le néoconservatisme (Histoire du néoconservatisme, Paris, Odile Jacob, 2008) et sur la politique internationale des Etats-Unis. Après avoir été chercheur à la Brookings Institution de Washington, il a ensuite pris la direction du Centre d'analyse, de prospective et de stratégie du Quai d'Orsay.…

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