L’héritage de l’archéologie coloniale
Trois chercheuses impliquées dans des recherches en Afrique du Nord interrogent les rapports entre savoir scientifique et pouvoir politique, de la colonisation à aujourd'hui, en passant par les indépendances et la coopération.
Comment se pratique, aujourd’hui, une collaboration « à parts égales » entre chercheurs de métropole et chercheurs des anciennes colonies ?
Clémentine Gutron – Envisager la manière dont se pratique une collaboration « à parts égales », c’est déjà postuler qu’elle existe. Or, si son existence est manifeste dans les discours officiels tant politiques qu’académiques, dans les faits, la répartition égalitaire peine cruellement à exister. Cette question mériterait la prise en compte de la singularité de chaque cas et de son histoire, tant les données sont variables. Dans cette nébuleuse, des cas de collaboration équilibrée existent assurément : par exemple, entre des équipes tunisiennes et françaises spécialisées en histoire contemporaine, dont l’action de recherche commune était soutenue par les partenariats Hubert Curien. Mais ce serait manquer de lucidité de dire que ce type de régime partenarial, qui est certes la règle sur le papier, s’exerce dans la pratique de manière systématique.
Tant il est obligé, le recours à l’expression « à parts égales » pour qualifier une collaboration Nord-Sud le rend d’ailleurs suspect : cette insistance dans la spécification de la nature des rapports en jeu – dont on ne s’encombre pas dès lors qu’il s’agit d’un partenariat entre deux pays du Nord – suffit à montrer combien ladite configuration ne va pas de soi. Le différentiel de moyens tant financiers qu’humains entre une ancienne colonie et son ancienne métropole est parfois tel qu’il met à mal l’idée angélique d’une égalité devant la recherche scientifique.
Il y a quelques semaines, j’ai pris part à une mission en Mauritanie, dont l’objectif était d’examiner les possibilités de développer un programme de recherche bilatéral en archéologie ; sauf que dans ce pays, où se trouvent pourtant des sites majeurs, les archéologues font tout simplement défaut – et par voie de conséquence les financements d’un État qui soutiendrait leur activité et leur formation (relevons l’absence totale de filière universitaire dans le domaine). Cela n’obère en rien l’établissement d’une collaboration, car la Mauritanie compte d’excellents historiens, médiévistes notamment, mais il me semble qu’analyser froidement les atouts et les carences respectifs en présence, faire preuve d’inventivité en cherchant la complémentarité des compétences plutôt que leur caractère cumulatif, mettre en sourdine une litanie hypocrite qui nie l’asymétrie criante de nos ressources face à l’exercice du métier de chercheur, participer à la formation quand cela répond à une demande, accepter d’être formé à des savoirs et savoir-faire relevant d’une altérité savante dont on ne soupçonnait pas même l’existence, accepter de bousculer la hiérarchisation des modes de connaissance et contribuer inégalement au financement de la recherche, c’est un moyen de pratiquer un commerce scientifique équitable – à défaut de pouvoir être autrement.
J’appartiens à une génération qui n’a pas connu le contexte colonial ; on célébrait même le cinquantenaire des indépendances des pays du Maghreb quand j’y ai commencé mes enquêtes. Je pensais naïvement que la question coloniale était de l’histoire ancienne. Pourtant, toutes mes expériences de recherche sur les savoirs archéologiques en Tunisie, au Maroc et en Algérie m’ont convaincue, chaque fois un peu plus, de ce que le spectre colonial continuait de hanter et de gouverner nos relations comme nos productions. Au fond, on se demande comment il pourrait en être autrement. L’archéologie a été, durant la période coloniale, une affaire quasi exclusivement française sur des terres maghrébines. En outre, la violence avec laquelle se sont pratiquées, après les indépendances et l’affirmation d’archéologies nationales, les premières collaborations entre chercheurs maghrébins et français laisse des traces qu’il faudrait, plutôt qu’effacer, traquer pour les révéler et composer avec les stigmates infligés.
Revanche et repentance ou déni font partie des non-dits de la recherche archéologique franco-maghrébine postcoloniale.
Pour prendre un exemple précis, une formule telle que « Vous ne devez pas oublier, Messieurs, que nous vous apportons la matière grise », prononcée par un membre d’une délégation française à destination de ses homologues tunisiens lors d’une commission de coopération au début des années 1970 ne peut et ne doit pas s’oublier. En l’occurrence, elle participe à expliquer l’état actuel de ces relations entachées de rancœurs diverses : l’ancrage dans une filiation scientifique où les affinités électives entre collègues se voient souvent rattrapées par des considérations politiques dès lors que la collaboration prend un tour institutionnel. L’héritage colonial est de part et d’autre compliqué à assumer et l’on a tôt fait de distribuer les étiquettes pour taxer l’un de « néocolonialiste » et, symétriquement, l’autre « d’ultranationaliste primaire » – dans la méconnaissance, signalons-le au passage, de la forme endogène que peut prendre un impérialisme savant ou de ce que l’ancienne puissance coloniale elle-même a toujours été, et continue d’être, très jalouse de ses antiquités nationales. Revanche et repentance ou déni font partie des non-dits de la recherche archéologique franco-maghrébine postcoloniale.
Emmanuelle Sibeud – Je suis tentée de répondre par une autre question : les affinités électives entre chercheurs des anciennes métropoles et chercheurs des anciennes colonies existent-elles encore ? Il me semble en effet que ces liens, formés dans la période postérieure aux indépendances beaucoup plus que pendant la période coloniale, se sont desserrés dans les vingt dernières années.
Les réseaux de recherche se sont nettement internationalisés. Dans le domaine des études africaines, l’European Conference on African Studies, réunie tous les deux ans depuis 2005, est devenue la manifestation scientifique la plus importante, associant des chercheurs européens et des chercheurs africains. Paris, qui a accueilli la cinquième édition en 2015, est un centre parmi les autres. Autre exemple, l’internationalisation réussie des congrès annuels des sociétés nord-américaines, comme la French Colonial Historical Society, qui rassemblent des chercheurs nord-américains, dont une proportion notable de chercheurs d’origine africaine en poste aux États-Unis ou au Canada, des chercheurs français, plus rarement des chercheurs venant des anciennes colonies.
Ces deux exemples soulignent l’ambivalence de cette évolution dans laquelle la montée en puissance des universités nord-américaines et de leur modèle compétitif a joué un rôle moteur. La francophonie est devenue simultanément un capital commun et un handicap relatif. L’accès aux circulations internationales est loin d’être inclusif. Il repose au contraire sur une hiérarchisation renforcée des universités, des réseaux de recherches et des chercheurs à l’intérieur des unes et des autres. Il suscite ainsi de redoutables effets de concurrence qui alimentent en France de violentes dénonciations de tel ou tel courant théorique.
L’impératif du partenariat paritaire entre chercheurs étrangers et chercheurs nationaux mis en avant par la plupart des agences de financement de la recherche sur projets accentue cette hiérarchisation des chercheurs. Très fragilisée dans des universités africaines que la croissance soutenue des effectifs étudiants place sous tension constante, la recherche trouve un point d’appui dans ces partenariats, mais au prix d’une atomisation qui condamne les chercheurs au rôle de consultants et d’enquêteurs à distance pour les plus jeunes d’entre eux. Autrement dit, le partenariat peut, lui aussi, produire de l’asymétrie.
Il faut donc se garder d’une vision trop linéaire, avec une évolution régulièrement ascendante vers la collaboration « à parts égales » et bien identifier les singularités des trajectoires nationales. Le recrutement de collègues africains par les universités nord-américaines invite ainsi à interroger le choix implicite de la longue période néocoloniale en France des années 1970 aux années 1990 : une formation sans recrutement, et à se demander ce qu’elle a produit en termes de division du travail scientifique et de positions des savoirs produits dans le champ national.
Karima Dirèche – La collaboration « à parts égales » n’existe officiellement que dans le cadre de partenariats bilatéraux ou multilatéraux et mis en œuvre par les institutions d’État (qui représentent également des outils de politique diplomatique). Par exemple, les partenariats Hubert Curien encouragent les coopérations multilatérales en finançant conjointement des projets régionaux impliquant les trois pays du Maghreb et la France.
Au-delà, il est possible de mettre en place des projets de recherche en commun. Ainsi, le programme « Histoire et archéologie du Maghreb ancien » a pour objectif de « faire se côtoyer, au sein des mêmes modules de formation assurés par des enseignants des deux rives de la Méditerranée, des étudiants maghrébins et français […] et de promouvoir, aux côtés des partenaires algériens, libyens, marocains et tunisiens, toutes formes de valorisation du patrimoine du Maghreb ancien[1] ».
Ces deux exemples de collaboration sont l’expression d’une page tournée de la coopération postcoloniale des années 1960 à 1980. Cependant, à l’échelle des individus, la collaboration « à parts égales » est très contrastée en fonction des pays. La Tunisie offre, sans aucun doute, une plus grande facilité et une plus grande réceptivité de la part des collègues tunisiens ; la révolution de 2011 a largement participé au déverrouillage des sciences humaines et sociales et a produit une plus grande liberté d’action. Le contrôle tatillon des institutions universitaires et la surveillance systématique dans les projets de recherche appartiennent à un passé révolu et les possibilités de travail en commun sont très souples et fructueuses.
L’Algérie offre une tout autre configuration. Si la marginalisation des sciences humaines et sociales est une des conséquences de la politique technologique des années 1970 et 1980, elle est également le fruit d’une mise à l’écart suspicieuse du pouvoir d’État, autoritaire et méfiant à l’égard d’une recherche académique autonome et critique. Portant le stigmate des « sciences coloniales » et de l’appartenance au hizb França (parti de la France), elles font l’objet, dès le milieu des années 1970, d’une politique d’arabisation idéologique qui instaure, au sein de l’université, une fracture dramatique entre arabophones et francophones. Il est à souligner que les écoles d’ingénierie, les instituts technologiques et les universités de médecine n’ont jamais été concernés par la politique d’arabisation. Dans une géométrie variable, le français est considéré soit comme la langue stigmate du colonialisme pour les sciences humaines et sociales, soit comme langue d’enseignement et de formation (notamment à l’international) pour les sciences dites « dures ». L’ambivalence de la question linguistique est toujours d’actualité et perpétue ce que Christiane Souriau soulignait déjà en 1975 comme le « dualisme qui postule arbitrairement que l’arabe soit cantonné dans les humanités et que le français soit l’instrument des sciences et de la modernité car l’arabisation a été plutôt conçue comme une défrancisation[2] ». L’algérianisation de l’université s’est donc assez tôt confondue avec une défrancisation revancharde mais sélective, au détriment du bilinguisme et de la langue arabe comme langue de recherche et de savoirs.
Comment le travail archéologique s’organisait-il pendant la colonisation ? Et au nom de quels principes les chercheurs s’enrôlaient-ils dans un travail archéologique en terres coloniales ?
E. Sibeud – L’archéologie fait partie de ces pratiques savantes qui sont valorisantes parce qu’elles viennent renforcer une grille de lecture générale, celle selon laquelle les colonisateurs feraient l’histoire alors que les populations colonisées seraient hors du temps ou recluses dans un passé dont elles n’ont pas su sortir pour rejoindre le présent[3]. Elle fait partie aussi de la culture professionnelle dont ont grand besoin les agents les plus qualifiés de l’administration coloniale pour lutter contre leur image de roitelets fainéants sous les tropiques. L’archéologie a en outre l’avantage de produire des objets qui ont au moins la valeur de leur ancienneté. Même quand ils les achètent sur place, les agents coloniaux choisissent le plus souvent de les donner aux musées métropolitains. Dès lors, c’est leur nom qui est associé à ces objets. Cette gratuité est aussi une façon de les couper davantage des sociétés qui les ont produits. La collecte est cependant aussi une activité susceptible de troubler l’ordre que ces agents sont chargés de maintenir. Elle repose donc sur une part de négociation et cela rend d’autant plus intéressant le trafic des objets vers la métropole, même s’il est difficile de retracer les arbitrages qui ont présidé à leur sélection in situ.
C. Gutron – L’activité archéologique précède, de beaucoup, le phénomène de la conquête coloniale. Les monuments et documents anciens d’Afrique du Nord font déjà l’objet de descriptions dans les relations de voyage des géographes gréco-romains puis arabes avant d’intégrer, aux côtés des végétaux ou de types ethnographiques, le vaste corpus des curiosités chères aux explorateurs européens de l’époque des Lumières. Dès le xviiie siècle, des sites sont identifiés, des inscriptions relevées, des monnaies et autres vestiges sont catalogués et forment des collections : le travail archéologique est alors déjà en marche.
Les choses prennent néanmoins une tournure autre, d’une ampleur significativement accrue et avec une ambition inédite de systématicité au xixe siècle : l’expansion coloniale facilitant, de fait, la reconnaissance archéologique – notons que ce domaine d’étude se hisse au rang de discipline à cette période. L’activité archéologique se voit alors dotée de structures solides au Maghreb : un appareil législatif et un réseau institutionnel, fait de sociétés locales et des organismes centraux qu’ont été les Services des antiquités d’Algérie, de Tunisie et du Maroc, encadrent progressivement le travail d’amateurs très nombreux et de professionnels advenus.
On entrait en archéologie pour des raisons variées et non exclusives les unes des autres : par la force des choses, dans le cas des militaires chargés d’inventorier et de relever les vestiges présents dans leur zone de compétence ; par hasard, dans le cas des inventeurs de trouvailles fortuites ; par goût, dans le cas des amateurs touchés par un effet de mode opiniâtre ; par appât du gain et/ou de renommée, dans le cas des collectionneurs et des trafiquants de pièces destinées au marché de l’art ou aux musées ; par intérêt scientifique ; par carriérisme académique – dans bien des cas, le terrain maghrébin a été l’antichambre de maisons des plus prestigieuses comme l’Académie des inscriptions et belles-lettres ; ou encore au nom d’idéaux. À cet égard, l’œuvre archéologique des Pères blancs visant à la résurrection de l’Église d’Afrique est un exemple bien connu. Bien connu est également le mythe colonial de la latinité, faisant des Français les héritiers légitimes de leurs ancêtres romains sur les terres du Maghreb, la découverte de chaque ruine de cité venant justifier l’entreprise d’occupation moderne. On connaît moins, en revanche, les initiatives décalées, voire à contre-courant de ces orientations colonialistes : la démarche d’un Charles Saumagne, par exemple, qui a puisé dans l’épigraphie romaine les sources de mesures administratives favorables aux paysans colonisés de Tunisie.
Les usages politiques de l’archéologie ne sont pas le propre d’une France coloniale.
Par ailleurs, les usages politiques de l’archéologie ne sont pas le propre d’une France coloniale : dans une logique équivalente, les nouveaux États-nations se lancent, à leur tour et en réaction, dans la construction de généalogies toujours plus illustres – le mythe du carthaginisme fait qu’aujourd’hui en Tunisie, d’aucuns versent tout bonnement dans le négationnisme historique en affirmant que la bataille de Zama et la défaite d’Hannibal n’ont jamais eu lieu – et toujours plus lointaines – les revendications du mouvement identitaire amazigh en Algérie et au Maroc accompagnent allègrement le développement des études sur le patrimoine maure.
Que se passe-t-il au lendemain des déclarations d’indépendance pour les chercheurs coloniaux, pour les chercheurs locaux et pour leurs institutions ?
K. Dirèche – Les indépendances ouvrent le temps de la coopération universitaire. De 1956 aux années 1980 (massification des universités maghrébines et politique d’arabisation de l’université), 35 000 coopérants français ont rejoint les pays du Maghreb pour y occuper en très grand nombre le dispositif universitaire local, mais également l’administration et le système éducatif. L’idée étant d’accompagner les États devenus souverains dans l’accomplissement de leur indépendance et de leur développement. Il ne s’agissait pas à proprement parler de collaboration entre la France et le Maghreb devenu indépendant, mais plutôt de livrer l’héritage des savoirs français, des savoir-faire et des outils de travail et de méthode afin de limiter progressivement la présence française (dans la distribution des savoirs et des formations) et de défranciser totalement les dispositifs d’enseignement. Les coopérants participaient paradoxalement à leur propre disparition.
Les coopérants participaient paradoxalement à leur propre disparition.
Cependant, le Maghreb indépendant a représenté pour un certain nombre de jeunes diplômés français l’espace privilégié de l’expérience politique et de l’enseignement académique, et un tremplin pour des carrières prometteuses par la suite en France. De très grands noms du droit, de la philosophie, de l’histoire, de la géographie et de la sociologie ont fait les passages « obligés » de la coopération. L’université d’Alger, créée en 1891, était considérée jusqu’en 1962 comme la deuxième université de France après celle de la Sorbonne. L’asymétrie entre chercheurs français et chercheurs locaux (ne serait-ce qu’en termes démographiques) ne permet pas une comparaison pertinente. Ainsi, on dénombrait 500 étudiants en Algérie à la veille de l’indépendance et en 1971, plus de 22 000 étudiants étaient inscrits dans les trois universités d’Algérie et écoles diverses, dont 40 % diplômés en sciences et en technologie.
E. Sibeud – Il faut renoncer à deux mythes complémentaires : celui d’une recherche coloniale campée sur une longue expérience, mais contrainte de se rapatrier et réduite par là même à la portion congrue en métropole, et celui du transfert de connaissance redoublant le transfert de pouvoir. Employée par tous les acteurs politiques des indépendances, cette rhétorique du transfert est venue conforter les théories de la modernisation comme espoir, comme contrat moral à l’échelle nationale et comme nouveau marqueur entre des États tous juridiquement égaux.
Il faut partir de 1945 plutôt que du moment des indépendances. Les institutions de recherche professionnelle installées dans les territoires colonisés, ou qui s’y consacrent, prennent alors un essor inégalé. Les métropoles doivent en effet présenter des données sur les populations colonisées aux nouvelles institutions internationales et elles ont encore plus besoin d’expertises fiables pour élaborer des politiques tentant de répondre aux revendications de ces populations. Des « techniciens de la colonisation » sont recrutés en nombre et l’indigence de l’offre scolaire dans la plupart des territoires colonisés impose une division du travail entre cadres métropolitains et auxiliaires locaux qui est structurellement incompatible avec l’impératif politique d’africanisation. Cette contradiction a participé à l’exacerbation des tensions raciales qui a accompagné la fin de la colonisation. Partir de 1945 permet ainsi de mesurer ce que les indépendances sont et ne sont pas en mesure de changer. De même, la dimension internationale est déterminante parce qu’elle est un enjeu pour tous les acteurs en présence : pour le « reclassement » des chercheurs métropolitains comme pour la promotion des nouveaux chercheurs nationaux.
L’histoire interne des études africaines a substitué à l’invocation de la rupture de 1960 une périodisation un peu plus crédible qui présente les années 1960 et 1970 comme une sorte de prolongement par défaut de la période coloniale, heureusement corrigé par la relève générationnelle en métropole au cours des années 1970.
La substitution des études africaines à l’africanisme entamée dès les années 1950 a été une vraie révolution épistémologique[4]. La symétrie entre les chercheurs est activement recherchée, comme le montre avec humour Jean Rouch dans son film Petit à petit (1971) où deux Nigériens viennent enquêter à Paris sur les coutumes françaises tandis que deux Françaises font de même au Niger. Les bulletins publiés dans les universités africaines francophones par des enseignants locaux et par des coopérants montrent également une juxtaposition de recherches sur tous les sujets. On peut certes y voir un reste d’orthodoxie coloniale, mais le contraste est flagrant avec la dissymétrie du régime actuel de publication, où les travaux sur l’Afrique ne peuvent plus se permettre ou n’osent plus sortir de leur champ explicite.
Les dissymétries actuelles ne sont donc pas simplement des continuités têtues, ou des résurgences incontrôlées des structures coloniales. Pour les comprendre, il est indispensable de faire une histoire intellectuelle de la rencontre, à la fois constitutive et lourdement contraignante, entre les études africaines et la politique française néocoloniale de formation des élites africaines francophones, et ainsi de retracer la transformation complexe des cadres de production et de hiérarchisation des savoirs dans le processus long et traversé de contradictions de la décolonisation épistémologique.
C. Gutron – Dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, avec la montée en puissance des mouvements nationalistes, le régime archéologique commence à évoluer. Pour conserver leurs positions en cas d’accession à l’indépendance des pays maghrébins, qui semble alors envisageable, les Français anticipent le basculement en créant de nouvelles institutions : ainsi les Missions archéologiques françaises, basées en Tunisie et au Maroc, dès la fin des années 1940. En Algérie, la formule est un peu différente : un centre du Cnrs est mis en place tout début 1962, soit quelques mois avant la signature des accords d’Évian.
Faute d’archéologues nationaux dûment formés à la recherche comme à son administration, les indépendances ont pris un certain temps à devenir effectives. On a eu recours à l’assistance technique ou à la coopération pour couvrir une phase de transition longue d’une dizaine d’années – ce que les plus nostalgiques de l’ordre colonial ont vécu comme un affront, l’un d’eux déplorant par exemple : « Voilà comment renaît l’esclavage roumi [terme qui désigne, au Maghreb, indistinctement les Romains, les chrétiens, les Français] ! »
Concrètement, certains Français sont partis quand ils estimaient avoir accompli leur mission en ayant assuré la relève ; d’autres sont restés dans les nouveaux États-nations en acceptant de travailler comme des cadres locaux ; d’autres enfin, nettement moins ouverts à la coopération, ont été tout bonnement mis dehors et se sont repliés, bien souvent, dans une base arrière créée à leur intention sur le sol de leur patrie à Aix-en-Provence. Dans le même temps, au Maghreb, il a fallu gérer dans l’urgence les questions archéologiques, former la première génération de spécialistes (bien souvent par les pairs de l’ancienne puissance coloniale d’ailleurs) chargée de s’approprier à la fois un patrimoine devenu national et un héritage scientifique colonial.
Quel bilan peut-on tirer des activités françaises archéologiques en colonies ?
K. Dirèche – Le champ des études berbères a été considéré comme le champ par excellence des études coloniales. La suppression des chaires de berbère de Rabat et d’Alger au lendemain des indépendances s’inscrivait dans le droit fil de cette orientation. Il est vrai que les études berbères ont, en effet, longtemps été un quasi-monopole français. Jusqu’à la décolonisation, elles avaient pour pôles principaux : Paris, Alger et Rabat. Il n’y a qu’en France qu’il a existé pendant un bon siècle une véritable tradition berbérisante, associant recherche, enseignement et édition. La faculté des lettres d’Alger et l’Institut des hautes études marocaines de Rabat ont joué un rôle déterminant dans toute la production berbérisante de la période coloniale.
Mais il faut préciser également que l’université française avait d’une certaine façon largement préparé le terrain en ne formant pas (ou pratiquement pas) de berbérisants autochtones, en ne préparant aucune relève locale. Les berbérisants français ont maintenu jusqu’à la fin de la domination coloniale leur chasse gardée. Considérées longtemps comme une « province » de l’orientalisme français, les études berbères ont été marginalisées aux indépendances (sinon interdites) dans les paysages académiques maghrébins. L’internationalisation de ce champ a fait tomber le monopole français et la maghrébinisation (dans les années 1980), liée également à la lutte militante berbériste, a accordé ainsi aux berbérisants autochtones une large majorité dans leur champ de spécialité.
E. Sibeud – Les territoires ne sont pas tous investis de la même manière par l’archéologie. Pour faire des recherches archéologiques, il faut avoir une idée de ce qu’on va trouver. Or la connaissance de l’histoire des sociétés colonisées, et même celle des espaces qu’elles occupent, est le plus souvent extrêmement limitée. Ce sont en fait l’existence d’un patrimoine constitué et la vivacité des historiographies locales qui guident les appropriations archéologiques coloniales. Le général Gallieni doit ainsi transformer en musée les tombeaux royaux mérina à Madagascar pour les disputer au mouvement menalamba qui a soulevé une grande partie de l’île à la fin des années 1890. Les recherches des années 1910 sur la décoration en bas-relief des bâtiments royaux d’Abomey au Bénin actuel s’inscrivent dans la même logique. Le pouvoir colonial procède largement à l’aveuglette et, pour cette raison, rétrécit les perspectives – dans ce cas, la diversité du patrimoine – bien plus qu’il ne les ouvre.
C. Gutron – C’est d’abord à l’archéologie française que la colonisation du Maghreb a apporté de prodigieux « bienfaits ». Avec les lois Carcopino de 1941 et 1942 par exemple, la métropole se dote d’une administration performante qui avait été testée, bien en amont et à tâtons, en Algérie, en Tunisie et au Maroc – territoires qui ont joué le rôle de véritables terrains d’expérimentation en termes de législation encadrant l’activité archéologique et de structuration institutionnelle et opérationnelle. De plus, bon nombre d’archéologues reconnus internationalement ont bâti leur œuvre à partir de données issues de sites maghrébins. On dira, à juste titre, que le progrès de la connaissance ou le renouvellement historiographique est une cause universelle, un bien commun : il nous appartient de faire en sorte que le profit ne soit pas unilatéral.
Que le terrain maghrébin ait profité à l’archéologie française ne veut pas dire que la réciproque n’est pas vraie, tout au contraire : c’est durant la période coloniale qu’a été institué tout un dispositif visant au classement, à la protection, à la conservation et à la valorisation des sites et monuments historiques. C’est encore du fait des colonisateurs que des pans entiers de l’histoire de ces contrées ont été mis au jour grâce au développement des recherches archéologiques. Il y a là assurément un legs précieux qui constitue une forme d’héritage patrimonial et savant à la fois : reste que ces acquis ont dû être conquis par les néo-nationaux. Et que cette conquête est loin d’être achevée : il y a quantité d’une documentation relative aux fouilles pratiquées au Maghreb pendant la période coloniale qui a été emportée en France dans des conditions parfois douteuses. Le concept légitime de propriété intellectuelle ne doit cependant pas s’exercer en privant les héritiers et successeurs d’un accès au patrimoine scientifique constitué pendant près d’un siècle.
Le concept de propriété intellectuelle ne doit pas s’exercer en privant les successeurs d’un accès au patrimoine scientifique constitué.
Quant aux formes d’archéologies locales, elles sont, pour l’heure, un angle mort de la recherche en sciences humaines. Pour les appréhender, il convient de prendre quelque distance par rapport à des convenances historiographiques bien établies : cela implique en effet de passer de l’étude de l’archéologie comme discipline aux savoirs archéologiques, incluant ainsi des formes non académiques de connaissance, mais aussi d’accepter un élargissement du cadre chronologique traditionnellement retenu. C’est selon ces orientations que je m’intéresse à l’étude des fouilles non archéologiques au Maghreb, aux pratiques des chercheurs de trésors notamment, qui y sont codifiées dès le xvie siècle.
Propos recueillis par Anne Lafont
[1] - Présentation du programme « Histoire et archéologie du Maghreb ancien » sur le site de la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme.
[2] - Christiane Souriau, « L’arabisation en Algérie », dans Centre de recherches et d’études sur les sociétés méditerranéennes (sous la dir. de), Introduction à l’Afrique du Nord contemporaine, Paris, Cnrs Éditions, 1975.
[3] - Voir Johannes Fabian, Le Temps et les Autres. Comment l’anthropologie construit son objet [1983], trad. par Estelle Henry-Bossoney et Bernard Müller, avant-propos d’Alban Bensa, Toulouse, Anacharsis, 2006.
[4] - Voir Georges Balandier, « La situation coloniale : approche théorique », Cahiers internationaux de sociologie, no 11, 1951.