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Dans le même numéro

La béatification de Pie XII et la sainteté des papes contemporains

mai 2010

#Divers

La volonté actuelle de faire aboutir le procès de béatification de Pie XII renvoie au fonctionnement de l’Église catholique et soulève trois questions précises. La première concerne ce qui est le plus visible, l’opportunité d’une telle décision. On sait en effet que tout procès de béatification obéit à deux logiques, l’une technique, le lent cheminement des étapes du procès en fonction de règles spécifiques, et l’autre politique, la volonté de le faire aboutir plus ou moins rapidement soit en accélérant la procédure soit en pesant sur la décision des juges. Pour ne prendre qu’un exemple connu, il est indubitable que les canonisations de Jeanne d’Arc en 1920 et de Thérèse de Lisieux en 1925 s’inscrivent dans un processus de rapprochement entre Rome et la France au lendemain de la crise née de la Séparation (1905).

C’est évidemment la position de Pie XII sur la question juive pendant la guerre qui a conduit à s’interroger sur l’opportunité d’accélérer ou non la procédure de sa béatification. Pour essayer de comprendre les raisons d’un choix qui paraît obscur même aux personnes proches du dossier, on peut mettre en avant deux décisions antérieures. La première concerne le choix de Benoît XVI lui-même, qui, à peine élu, a décidé de suspendre la béatification de Léon Dehon, un prêtre fondateur de congrégation de la seconde moitié du xixe siècle, alors que celle-ci était déjà programmée, à cause des propos antisémites tenus par cet abbé par ailleurs démocrate, ce qui montrait que le nouveau pape était alors sensible à ce dossier. Il semblerait que Benoît XVI ait changé de position. Mais il est vrai que l’on a changé de registre. Benoît XVI avait suivi l’opinion dans la censure des écrits d’un obscur prêtre du siècle passé, mais pour Pie XII, il ne s’agit somme toute que d’un silence, plus facile à interpréter ! On a donc préféré user d’un précédent peu glorieux qui avait conduit à béatifier Pie IX, un pape du xixe siècle au conservatisme avéré, en même temps que Jean XXIII, « le bon pape Jean ». C’est le plan de Benoît XVI qui envisage de faire passer Pie XII dans le sillage de Jean-Paul II. Comme une sorte de passager clandestin, de luxe il est vrai ! La question alors est de savoir les raisons réelles de ces choix.

Pour y répondre, il faut faire retour au procès même de béatification et à l’histoire récente de la papauté. Le premier met en jeu deux niveaux d’analyse : l’anthropologie de la canonisation et l’opacité des jugements dans les procès de canonisation. Pour qu’un catholique soit déclaré officiellement bienheureux puis saint, il faut en effet la conjonction initiale d’une trajectoire qui attire l’attention des fidèles et d’un demandeur efficace, le plus souvent membre d’une famille religieuse ou chef d’un diocèse. Mais l’aboutissement du processus demande aussi une autre conjoncture, plus incertaine, la convergence du jugement des hommes, par le procès, et de celui de Dieu, par l’accomplissement d’un miracle. On se trouve actuellement, pour Pie XII, au stade où des juges, uniquement ecclésiastiques, ont décidé au vu des pièces d’un dossier qui leur a été communiqué, de la possibilité de le béatifier et où le miracle est encore à venir. Or sur quelles bases repose un tel procès ?

Pour faire bref, sur la vérification de l’adéquation de la pratique de toute une vie à un modèle théorique appelé l’héroïcité des vertus. Les deux mots méritent explication : ce modèle a en effet deux fondements distincts. Une nomenclature des principales vertus à honorer et la vérification que ces vertus ont été pratiquées de manière héroïque. Certes, la pratique des trois vertus théologales, la foi, l’espérance et la charité – par quoi le candidat à la sainteté a montré son excellence comme croyant – pèse d’un grand poids dans la décision des juges. Mais aussi, celle des vertus dites cardinales. Il s’agit là d’un vieil héritage aristotélicien et stoïcien, recyclé définitivement dans le christianisme médiéval, les vertus de justice, de tempérance, de force et de prudence, par quoi la sainteté catholique doit en quelque sorte être fondée en humanité puisque ces vertus sont considérées comme naturelles, c’est-à-dire communes à tous les hommes, indépendamment de leurs croyances. Mais, c’est le second point, ces vertus doivent avoir été pratiquées de manière héroïque. Cette notion d’héroïcité des vertus paraît plutôt provenir de l’héritage baroque. Elle signifie moins l’héroïcité comme vertu ponctuelle dans un moment dramatique – perspective qui est prise en compte dans le cas du martyr – que la capacité à pratiquer habituellement ces vertus durant la vie avec constance et aisance… et visibilité, de manière, en effet, que l’entourage du saint puisse en témoigner. On voit combien cette procédure est complexe et donc requiert de subtilité à ceux – les juges autant que celui qui est jugé – qui s’y risquent.

Deux points, s’agissant de Pie XII, soulèvent évidemment des difficultés, aux yeux d’une opinion publique perplexe sinon déconcertée par ces manières de faire. Le premier concerne le pape non comme homme, mais comme responsable religieux. Comment Pie XII, comme chef de l’Église catholique, a-t-il fait montre de justice, de prudence, de force, et aussi de charité envers son prochain, notamment dans les moments dramatiques de son existence ? C’est assurément dans ce cadre que la question de son attitude vis-à-vis de l’extermination des juifs doit être envisagée. Le second concerne une ambiguïté foncière, concernant la notion même d’héroïcité des vertus. L’opinion, pendant la guerre, reconnaît que certains acteurs ont eu une conduite héroïque, d’une héroïcité qui est du même ordre que celle des martyrs, jusqu’à donner leur mort ou seulement mettre en jeu leur vie. Que serait à cette aune, une héroïcité qui se manifesterait par une prudence extrême qui pourrait alors voisiner avec une certaine lâcheté ? Il y a assurément un abîme entre deux conceptions de l’être vertueux, l’une commune pourrait-on dire, appréciée en fonction d’un contexte dramatique, et l’autre devenue incompréhensible notamment parce qu’elle prend en compte les actes d’une vie sans faire connaître et la signification des vertus jugées et les critères du jugement.

Qu’en conclure ? L’urgence, dans le contexte actuel, de rendre publiques les pièces du procès de Pie XII, notamment pour savoir si son attitude durant la guerre a été prise en compte et de quelle manière elle a été appréciée. Puisque les juges n’ont pas voulu être davantage informés, faisons connaître le jugement des juges, afin que l’on sache les raisons avancées. Non que l’attitude devant la Shoah doive être la mesure de toute chose. Non qu’il n’y ait pas quelque hypocrisie à accuser Pie XII, là où d’autres avaient des responsabilités plus grandes et pourraient être jugés plus sévèrement. Mais il ne s’agit pas, que l’on sache, de porter sur les autels ou Churchill ou Roosevelt ou encore Staline… seulement un homme à qui l’on peut souhaiter qu’il ait pratiqué les vertus que son Église prêchait à autrui. Que l’Église catholique ait donc le courage de dire selon quels critères elle a jugé les vertus de Pie XII et sur quelle base elle a déclaré qu’il avait héroïquement pratiqué ces vertus qui le hissent au rang des meilleurs.

Faute de quoi, l’on en viendrait à un légitime soupçon. Pour lequel il faut prendre en compte l’histoire des derniers siècles. Pourquoi, en effet, l’Église catholique a-t-elle décidé soudain que les papes du xixe et plus encore du xxe siècle sont tous en puissance canonisables ? La question a été récemment posée par Étienne Fouilloux et remarquablement mise en perspective par Roberto Ruscone1. Canonisé, Pie X; béatifiés, Pie IX et Jean XXIII ; en voie de béatification, Pie XII et Jean-Paul II ; procès commencés, Paul VI et Jean-Paul Ier. On en vient à se demander ce qu’ont pu faire de si grave les malheureux qui ne sont pas sur l’affiche, Benoît XV et Pie XI. En fait, à partir du moment où les canonisations ont reposé sur des procès et surtout depuis que Rome s’est assuré le monopole (xiie siècle) des canonisations, un pape seulement a été déclaré saint, Pie V2, l’homme de la réforme catholique et de la messe du même nom. Cette manière parcimonieuse de procéder peut certes tenir à une vision prudentielle de l’histoire : bien des papes en effet pouvaient paraître trop humains et leurs défauts être plus visibles que leurs vertus. Mais elle repose aussi sur une justification théologique : pour le faire comprendre, en utilisant un autre adage, appliqué habituellement aux clercs dispensateurs des sacrements, les décisions des papes valaient davantage au regard de leurs fonctions pour lesquelles ils avaient l’assistance divine [ex opere operato] que de leurs qualités propres [ex opere operantis]. Sage prudence qui explique que les papes aient évité ainsi jusqu’à une date récente d’être juges et parties, canonisateurs et canonisables.

Que se passe-t-il au xxe siècle – avec l’ouverture du procès de Pie X en 1923 et l’accélération donnée par Pie XII – pour que les choses changent ? On ne peut qu’avancer des hypothèses. Voici celle qui me paraît la plus plausible. Il est nécessaire, pour le comprendre, de revenir aux ruptures qui résultent de la Révolution française et de l’émergence des États-nations, dont l’avènement signe la mort des États pontificaux. Les papes, qui estiment ne plus disposer d’un État comme base d’un pouvoir indépendant pour l’accomplissement de leurs fonctions, cherchent d’autres fondements à leur capacité diminuée d’intervention, qui était le plus souvent des choix politiques d’alliance et de délégation d’intervention (par exemple en partageant l’évangélisation du Nouveau Monde entre Portugais et Espagnols), en se réservant une capacité propre d’arbitrage et de condamnation doctrinale. La papauté, devant ce changement brutal, va réagir en s’octroyant immédiatement un pouvoir nouveau : celui de dire infailliblement le vrai. En deux temps différents : la légitimation théorique avec la proclamation du dogme de l’infaillibilité pontificale (Vatican I, 1870) a ponctué une procédure nouvelle (définition de l’Immaculée conception en 1854 et proclamation du Syllabus en 1864). Dans un second temps, avec Léon XIII, les papes ont déroulé un long processus qui se déploie sur plusieurs registres, notamment par la production d’encycliques, pour décliner leur capacité de dire le vrai sur les secteurs les plus divers de l’être religieux et de l’agir humain.

Pourquoi, présentement, la papauté estime-t-elle nécessaire de se proclamer sainte en portant sur les autels ses derniers représentants ? Pourquoi manifeste-t-elle une volonté de doubler sa capacité de gouverner et d’enseigner par une proclamation de la sainteté de ses membres ? Comment, en effet, pour prendre les catégories de Weber, une même personne peut-elle, tout à la fois, incarner l’institution qui commande et le savant qui légifère et être le saint dont le prophétisme ou la virtuosité s’incarnent habituellement dans des figures opposées à celui qui représente l’Institution ? Ne faudrait-il pas interpréter ce cumul de fonctions antithétiques comme une dangereuse fuite en avant et plus encore comme un aveu de faiblesse ? Devant la contestation de la capacité à dire le vrai, par elle seule, l’institution catholique prend le risque de légitimer a posteriori la papauté en la déclarant sainte, à travers ses principales figures contemporaines. Proclamer ainsi que les papes étaient saints devient une manière de vouloir leur donner une nouvelle sacralité tout en tentant de mettre un terme à la capacité des fidèles de les juger et donc de les critiquer. Au risque de confondre dangereusement les registres. Il existe en effet une sacralité romaine traditionnelle dans laquelle des papes nouveaux, comme Pie IX, Pie X, Jean XXIII et Jean-Paul II même, se sont insérés sans peine : chacun, par son charisme propre, a mis sa touche personnelle afin de rendre plus visible ses fonctions et de mieux justifier ses choix.

Était-il nécessaire à la papauté d’aller plus loin, en plaçant sur la tête de tous les papes de nos époques troublées d’inutiles et douteuses auréoles ? À moins que Rome, selon une perspective pessimiste toujours récurrente dans la catholicité, ait estimé que le monde allait à son terme et que l’on allait inéluctablement vers la fin des temps : il fallait seulement en discerner les manifestations, en changeant les signes qui étaient donnés comme traditionnellement annonciateurs de la Parousie, la conversion des juifs et le règne de la bête de l’Apocalypse. La soudaine sainteté des papes deviendrait un signal annonciateur. Mais de quoi ?

Post-scriptum du 25 mars 2010 : abus sexuels et sainteté des papes

Cet article à peine écrit, la question de la pédophilie envahit les journaux, visant Jean-Paul II, comme pape, et Benoît XVI quand il était encore Ratzinger, comme archevêque de Munich ou comme préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Paradoxalement, comme pour Pie XII et les juifs, mêmes accusations d’avoir gardé le silence en sachant, mais dans un tout autre contexte. On voit, par ce rapprochement, en quoi ces affaires peuvent nourrir la réflexion sur la canonisation des papes. D’abord en rappelant la nécessité d’une pratique prudentielle qui consiste à ne rien faire dans la précipitation. Un possible aveuglement de Jean-Paul II sur les pratiques sexuelles du fondateur des légionnaires du Christ risque de ternir sa pratique héroïque de la vertu de prudence. Le temps est doublement nécessaire et pour faire justice des accusations sans fondement et pour faire remonter les dossiers incontournables. Mais le plus important est ailleurs, dans le cumul des fonctions et dans le surcroît de centralisation.

Toute décision prise par Rome depuis un siècle est imputable au chef de l’Église. Et dans ce régime monarchique, il est continûment du ressort du souverain pontife de faire rapidement des choix difficiles. Hier c’était la Shoah, aujourd’hui la pédophilie. Et demain ? Le pape est devenu un responsable politique, et il doit prendre des décisions graves dans l’urgence, en espérant qu’il aura fait le moins mauvais choix. On peut, pour cela encore, souhaiter un autre mode de gouvernance, plus démocratique que le centralisme romain. En attendant, pour le passé, il pourrait être sage de laisser les papes hors canonisation. Et puis, pour tout dire, à qui servent-ils de modèles ? Aux futurs papes ?

  • *.

    Historien, directeur d’études émérite à l’Ephe, ancien président de la section des sciences religieuses. Voir son précédent article : « Sexe, modernité et catholicisme. Les origines oubliées », Esprit, février 2010.

  • 1.

    Roberto Ruscone, Santo padre. La santita del papa da San Pietro a Giovanni Paolo II, Viella, 2010.

  • 2.

    Si l’on excepte Célestin V, ermite égaré sur le trône de Pierre, démissionnaire six mois après son élection (1294).