Écrire sur le motif
Passant d’un genre à l’autre, d’un style d’écriture à l’autre, d’une époque à l’autre, Laurence Cossé ne cesse de surprendre son lecteur. C’est pourtant aussi, au-delà de cet éclectisme apparent, la cohérence d’une œuvre qui apparaît au fil des parutions. Cet entretien revient sur son écriture, la musique de la phrase et les choix de la fiction, marqués par les enjeux de pouvoir, notamment sur les femmes.
Certains auteurs écrivent toujours le même livre : vous, à l’inverse, vous changez de genre, d’époque, de style, d’un livre à l’autre… Est-ce une volonté d’explorer l’ensemble des possibilités de la littérature ?
On me le dit, mais je vois plutôt la permanence d’interrogations de fond. Mon premier livre, Les Chambres du Sud (Gallimard, 1981), traite de tous les thèmes qui sous-tendent les autres : la splendeur et la cruauté du monde, indissociables, le mal à l’œuvre sans trêve, l’énigme qu’est le réel, le questionnement de cette opacité par l’art. Mais, techniquement, je fais mes gammes, et je les ferai jusqu’au bout. La littérature offre tant de possibles. Sans que ce soit vraiment délibéré, abordant un sujet nouveau, j’aime à m’essayer à une manière, une forme nouvelles. C’est peut-être une intolérance à l’ennui. Les choses s’enchaînent d’un projet à l’autre par action-réaction. Après deux livres très écrits (Les Chambres du Sud et Le Premier Pas d’amante [Gallimard, 1983]) j’ai eu envie, avec 18 h 35 : Grand Bonheur (Seuil, 1991), de tordre le cou à l’élégance puis, avec Un frère (Seuil, 1994), d’un roman mené par une intrigue. Mon intérêt pour l’architecte de la Grande Arche de la Défense m’a permis d’écrire quelque chose que je souhaitais faire depuis longtemps, un roman assis sur une enquête.
À vrai dire, j’ai toujours eu l’impression de n’avoir pas le choix, ni du sujet, ni de sa forme, ni du moment où m’y consacrer. Un sujet s’impose à moi, et c’est lui qui commande la forme. L’histoire de La Grande Arche (Gallimard, 2016) avait quelque chose de foisonnant : c’est un arbre, avec un tronc, les dernières années de Johan Otto von Spreckelsen, et de grandes branches rappelant les principales composantes du contexte, le projet ancien du quartier de la Défense, l’arrivée au pouvoir des socialistes en 1981, les profondes différences culturelles entre le Danemark de Spreckelsen et la France… Mon dernier livre, Le Secret de Sybil (Gallimard, 2023), est ma première incursion dans le récit intime, sur un ton qui a quelque chose de la confidence. Il y est question d’une jeune femme dévastée par une maladie mentale tenue absolument secrète et, si j’ai beaucoup travaillé la forme, ça a été dans le sens de la retenue : impossible de « chercher l’effet » sur un sujet aussi dur.
Dans La Femme du premier ministre (Gallimard, 1998), vous vous êtes laissée inspirer par le style d’écriture du xviiie siècle.
Il s’agit là d’un roman à trois voix. Au commencement, j’ai rencontré la personne bien réelle qu’a été Mme de Choiseul, l’épouse du célèbre ministre de Louis XV. Cela faisait longtemps que je rêvais d’écrire sur le « pur amour », et elle est la figure même de l’amour qui ne demande rien en retour – ce qui ne va pas sans déchirement. Dans un gros tiers du livre, elle parle. Elle parle de cet époux qu’elle a dans la peau et à qui elle ne suffit pas, du pouvoir, des grands. J’ai une passion pour la langue du xviiie siècle et j’ai fait parler ce personnage comme on parlait à l’époque, sans faire de recherches particulières. Rien là de difficile ni de tiré par les cheveux : le parler du xviiie siècle est très proche du nôtre, il est suprêmement élégant et cependant très simple. La seconde voix est celle du duc de Choiseul, un grand serviteur de l’État et homme d’esprit. La manière la plus simple de le faire parler était de citer ses Mémoires, qui sont un autoportrait très vivant, avec ce côté rapide, expéditif parfois, mais génial, galopant. Il fallait aussi rappeler le contexte, la période qui précède la Révolution, où tous les problèmes sont clairement identifiés, toutes les solutions pensées et le blocage complet – ce que j’ai fait avec ma propre voix. J’ai semé ici et là quelques anachronismes délibérés pour montrer que je m’intéresse au passé en tant que métaphore du présent. D’où le titre, qui indique une situation intemporelle, de même que le bandeau de couverture : « Une femme aimait un homme qui aimait le pouvoir ».
Le pouvoir est aussi un thème présent dans l’ensemble de vos livres.
C’est une énigme pour moi-même. Je me suis toujours défiée, à titre personnel, de toute situation de pouvoir. J’ai refusé plusieurs offres, en politique, dans le journalisme, parce que je voulais garder ma liberté pour écrire. Et, cependant, la plupart de mes romans sont des variations autour du pouvoir et de ses diverses modalités. Lorsque Jacques Delors, que j’avais rencontré au club Échanges et projets, m’a proposé, en 1977, de travailler avec Jack Lang, que François Mitterrand avait chargé d’animer la campagne pour les élections européennes de 1978, j’ai pensé intéressant de voir de l’intérieur ce que c’était que le parti politique qui portait à l’époque l’espérance de bien des Français. J’ai gardé une grande admiration pour Jacques Delors, qui a montré un sens peu commun de la réalité et du possible, et j’ai regretté qu’il renonce à se présenter à l’élection présidentielle. Jack Lang incarne le contraire. C’est un politique pur, doué d’une énergie inouïe ; il aurait accepté n’importe quelle fonction pourvu qu’elle ait une haute teneur en pouvoir. Il a été le premier en France à comprendre que l’action sur la réalité compte beaucoup moins pour un homme politique que son image médiatique et à entreprendre directement les journalistes. Dans ce bain politique, j’ai beaucoup appris sur les gens de pouvoir, sur les terribles phénomènes de cour, sur le cynisme des puissants, mais aussi sur leur vulnérabilité, l’anxiété avec laquelle ils suivent l’actualité dès la première heure pour savoir ce qui est dit d’eux. J’ai vu le désarroi, la misère de l’homme de pouvoir privé de pouvoir. Toutes ces notations se retrouvent dans ceux de mes romans qui se passent au sommet du pouvoir politique, La Femme du premier ministre, Le Coin du voile (Gallimard, 1996) et La Grande Arche.
L’érotisme associé au pouvoir est fascinant par sa brutalité, son côté primaire. Je me souviens d’une scène entrevue dans la cour du ministère de l’Équipement : le petit ballet du ministre entrant à pied dans son ministère, au milieu de sa cour de jeunes conseillers, une danse de séduction homosexuelle. Je n’oublierai jamais le regard de François Mitterrand sur moi, quand je lui ai été présentée, et le ton qu’il a eu pour dire : « Ainsi, vous êtes une amie de Jacques Delors… » Toutes les jeunes femmes étaient jaugées de cette façon. Il y a évidemment des exceptions. Rencontrer Michel Rocard n’avait rien à voir. Entre hommes de pouvoir et femmes fascinées par le pouvoir, le jeu de dupes est d’ailleurs total. L’érotomanie des hommes de pouvoir relève certes du besoin de plaire, de la vanité, mais par-dessus tout du besoin de consolation, d’un sein maternel. « Quel est, de tous, le meilleur amant ? », demandait Sacha Guitry, qui répondait : « C’est celui qui a le plus de temps. » Or l’homme de pouvoir est, de tous, celui qui a le moins de temps.
Vous ne versez cependant pas dans la satire, si commune aujourd’hui à propos des politiques.
Au contraire, j’ai de la sympathie pour eux : ils font un boulot de chien que seuls peuvent exercer ceux qui ont un immense désir de pouvoir, tant il demande d’aptitude à endurer les coups et de consentement à la frustration – le plus dur est le peu de pouvoir, en vérité, des hommes parvenus au pouvoir. Mais je suis consternée par la ressemblance entre ce monde et une cour de récréation, lieu de grande violence, comme on sait. J’ai failli titrer mon récit de la genèse de l’Arche de la Défense : Enfantillages. Un des personnages clés de cette épopée m’avait confié : « Il y a eu tellement d’enfantillages. » Ce sont des mécanismes élémentaires qui dominent la vie politique : la force, la rivalité, la jalousie, la rancœur.
Et puis, au printemps 2011, mon paradoxal intérêt pour le pouvoir s’est éclairé d’un coup. L’affaire Strauss-Kahn m’a profondément troublée. Mille humiliations et mises à l’écart machistes me sont revenues à l’esprit, et j’ai compris que ce n’est pas le pouvoir que j’observe depuis toujours en essayant de le tenir à distance, mais le machisme. Pour ma génération, les deux mots sont synonymes. Quand j’étais enfant, les façons de faire des garçons me stupéfiaient. Dès qu’ils s’ennuyaient, ils se battaient, pour le plaisir. À l’adolescence, ils recherchaient le danger. (On sait que si l’on pouvait entraver tous les jeunes gens de vingt à trente ans, il n’y aurait plus de guerre.) Je suis toujours la fille consternée de voir la force et la compétition commander la plupart des relations sociales, le pouvoir que les hommes en tirent – notamment le pouvoir sur les femmes – et le gâchis qui s’ensuit.
Vous prenez le temps de la description, néanmoins. Dans La Grande Arche, par exemple, vous ne vous arrêtez pas aux phénomènes de cour ; vous montrez les enjeux, les rouages administratifs, les processus de décision, et même des aspects techniques de l’architecture… Est-ce une certaine familiarité avec les mécanismes institutionnels de la prise de décision administrative dans le contexte français ?
C’est drôle, quand est paru Le Coin du voile, qui se déroule pour une grande part dans une congrégation religieuse influente et au sommet de la hiérarchie de l’Église, un jésuite m’a dit : « Vous avez vécu dans une de nos maisons » ; et un prêtre : « Vous connaissez de l’intérieur notre hiérarchie ». L’administration française, je ne la connais qu’indirectement. J’y ai des proches, des amis. J’écoute, je fais parler, je demande qu’on me fasse entrer dans les endroits que je décris. Pour écrire La Grande Arche, ce qui m’a pris quatre ans, j’ai commencé par deux années d’enquête. Après un gros travail documentaire, j’ai rencontré les protagonistes encore vivants. Je suis allée au Danemark. Il faut dire que j’ignorais tout du sujet en l’abordant. Je n’avais pas suivi la construction de l’Arche dans les années 1980 – mais je la trouvais très belle. De son architecte, dont j’ignorais jusqu’au nom, je ne savais que deux choses : qu’il avait gagné le concours international d’architecture de 1983 contre toute attente, émergeant d’un anonymat complet, et qu’il était mort avant la fin du chantier, sans avoir vu son arche achevée. Mais ces deux données étaient en puissante tension – la gloire et la mort – et, à un moment, elles se sont mises à tourner dans mon esprit comme un moteur. La thématique centrale de mon roman était à l’œuvre. Un homme seul et parfaitement inconnu (le seul candidat sur quatre cent vingt-quatre à concourir seul, sans collaborateur, sans agence d’architecture, ni bureau d’études) connaît la gloire en remportant un concours et meurt peu après, mystérieusement.
Mais, de ce qui s’était passé entre le jour où Spreckelsen a gagné le concours et le moment où il est mort, je ne savais rien. J’ai commencé mes recherches en allant à la Cité de l’architecture. Et j’ai découvert qu’il n’existait que trois livres, non pas sur Johan Otto von Spreckelsen, mais sur la construction de l’Arche. Un bon livre, technique, de François Chaslin et Virginie Picon-Lefebvre (La Grande Arche de la Défense, Electa Moniteur, 1989), qui présente les pièces essentielles. Un dossier d’architecte, plans et photos, d’Hubert Tonka et Paul Andreu, l’architecte qui a bâti l’Arche après le départ et la mort de Spreckelsen. Et un mauvais petit livre de l’ingénieur danois Reitzel. Il y avait bien sûr beaucoup d’articles épars dans la presse. En un sens, c’était stimulant. Je voulais depuis longtemps asseoir un récit sur une enquête de première main. Je suis allée voir plusieurs fois les grands acteurs de ce drame : Robert Lion, Paul Andreu, Yves Dauge, Jean-Louis Subileau… Cette époque de leur vie avait été un moment extraordinaire pour eux. Ils se sont battus pour ce projet, ils avaient beaucoup à en dire. Je les ai vus plusieurs fois, l’un éclairait les silences d’un autre, ils me suggéraient des interlocuteurs supplémentaires.
Les quittant, toutes les fois, je me disais : « Tant d’inconséquences, de reniements, ce n’est pas possible ! » Mais c’était vrai. C’est la vie de Spreckelsen qui m’intéressait, j’aurais voulu intituler ce livre Mort d’un architecte. Je n’ai pas lâché ce fil conducteur du rêve du créateur fracassé par le choc avec le réel. Mais Spreckelsen était plus complexe qu’il ne semblait, et le sujet bien plus ample que son seul destin. Relater l’aménagement architectural de la Tête Défense exigeait de rappeler le contexte politique, économique, urbanistique… L’arrivée de la gauche au pouvoir, le quartier de la Défense, la mairie de Paris sous Jacques Chirac, la haute administration parisienne : tout cela était si français, si particulier. Peu à peu, j’ai compris que j’écrivais une monographie de l’exercice du pouvoir en France. Je croyais que la France était un pays de raison, de mesure, et j’ai découvert la profonde désinvolture qui sous-tend l’action publique, bien que l’élite politico-administrative soit chez nous, dans l’ensemble, brillante et intègre. Il n’y a que les Français qui ignorent cette désinvolture. Nos voisins au nord et à l’est aiment venir passer des vacances en France, mais redoutent de travailler avec les Français. Une autre de leurs incompréhensions concerne le syndrome monarchique français : le pouvoir du prince s’étend à tout en France, ça a été flagrant dans le cas de la Grande Arche, et terriblement contre-productif. Le concours d’architecture de 1983, anonyme et très bien administré, prévoyait quand même une exception aux règles internationales : quatre lauréats devaient être choisis par le jury, parmi lesquels le président de la République désignerait le vainqueur. Les jurés étrangers s’en sont étranglés. Une fois choisi, chaque fois que Spreckelsen était contrarié, il allait voir le président de la République. C’est François Mitterrand qui a décidé de ne pas traiter le marbre dont étaient revêtues les façades du monument, contre l’avis des experts – et vingt ans après, le marbre a dû être entièrement déposé. De même, c’est lui qui a choisi le verre de la pyramide du Louvre et le bois des sièges de l’opéra Bastille. Et ses successeurs font de même. C’est toujours à l’Élysée que remontent le choix du directeur de la Villa Médicis ou celui de l’administrateur général de la Comédie Française, par exemple. Il n’y a que les Français pour ne pas s’en offusquer.
Le tragique est que Spreckelsen a été piégé par son succès surprise. C’était un grand artiste, mais la technique ne l’intéressait pas. Or avoir gagné le concours faisait de lui le maître d’œuvre du chantier, ce qu’il ne pouvait pas être, du moins en France. Il a été pris, comme dans un étau psychique, entre la conscience de son inaptitude à la fonction et la terreur d’en être dépossédé et de voir son projet dénaturé par ces Français si peu sûrs – dénaturation qui a eu lieu, du reste. Il a vécu un chemin de croix à l’envers, d’abord la gloire, puis une succession de déceptions, puis la mort.
Mais on passe à côté d’un roman en ne parlant que de son sujet. Valéry disait : « On devrait toujours s’excuser de parler de musique. » Ce qui caractérise le roman, à mon sens, n’est pas son degré de fiction – notion très relative : que pouvons-nous prétendre inventer, à vrai dire ? –, c’est que le souci de la forme y est premier, le travail de la phrase, la musique, la recherche de la structure globale, propre à chaque sujet de même que le ton – le style étant sans doute, lui, propre à l’auteur. Dans La Grande Arche, sachant que le travail de la forme est ce qui me fait écrire, la grande difficulté était pour moi de traiter sur un mode littéraire les points très techniques de l’affaire. Il me fallait d’abord les comprendre, puis en quelque sorte les traduire sans les gauchir, pour que le lecteur ait plaisir à lire et que les spécialistes, quant à eux, ne se disent pas : on voit qu’elle n’y connaît rien. J’ai ajouté au récit des incises fantaisistes, pour laisser un peu jouer ma phrase, ici et là.
Je croyais avoir écrit une histoire singulière, mais j’ai compris à travers les réactions des architectes et autres constructeurs que tous les grands chantiers publics connaissaient en France des tensions terribles et de plus en plus dures au fil du temps. On m’a plusieurs fois proposé d’écrire des romans comparables à La Grande Arche sur la construction de la Philharmonie de Paris, de l’École normale supérieure de Lyon, du tunnel Lyon-Turin…
À la fin de 18 h 35 : Grand Bonheur, un personnage qui entre dans le métro prend en note rapidement le portrait d’un clochard qu’il vient de croiser. En peinture, on dit qu’on crayonne « sur le motif ».
Oui, j’écris « sur le motif ». Tout ce que j’ai écrit m’a été inspiré par une rencontre, une expérience personnelle, une interrogation-douleur intime, en un mot par la vie, l’époque, le réel. 18 h 35 : Grand Bonheur est issu d’une invitation qui m’est arrivée un jour de novembre, à une soirée réservée quinze jours avant Noël à des happy few. Je suis allée à cette soirée, qui s’est avérée, comme je le pensais, un révélateur parfait de la société de consommation et de la duperie consistant à nous faire croire que le manque dans nos vies et le vide de signification de notre société peuvent être comblés par des achats. Dans Les Amandes amères (Gallimard, 2011), où tout est pris sur le vif, une femme qui me ressemble essaie pendant des mois d’apprendre à lire à une Marocaine âgée : j’ai noté toutes les étapes de cet apprentissage infructueux, et mot à mot toutes les phrases que me disait cette dame analphabète dans une version du français, délectable, qui n’appartenait qu’à elle. Je fais de minutieux repérages. Pour Le Mobilier national (Gallimard, 2001), par exemple, qui au contraire est une fiction, je suis allée voir toutes les cathédrales que je décris – et cela m’a inspiré bien des choses que je ne pouvais pas imaginer. Mon second roman, Le Premier Pas d’amante, utilise largement le journal de voyage que j’ai tenu lors d’un séjour de trois mois en Inde à l’âge de 22 ans.
À deux reprises, le sujet d’un livre m’a été apporté par autrui, dans une conversation. Un frère est né de ma première rencontre avec une jeune femme venue me dire pour quelles raisons elle souhaitait s’engager dans l’association Solidarités nouvelles contre le chômage. Elle avait un frère à la dérive depuis des années, un joueur au sens absolu du mot, c’est-à-dire tragique. Doutant de pouvoir le ramener à la vie « au jour », elle voulait appuyer quelqu’un d’autre dans sa réinsertion, sûre que, dans un échange mystique, son frère en bénéficierait. J’ai immédiatement su que j’écrirais sur ce sujet – le jeu, les joueurs, le monde de la nuit, réalités qui me touchent profondément –, mais je l’ai fait sans rien chercher à apprendre de l’histoire vraie, en imaginant une histoire un peu du même genre, où j’ai mis beaucoup de moi-même. Il se trouve que j’habitais à l’époque la rue de Ponthieu dans le 8e arrondissement de Paris, une rue assez moche, mais passionnante car elle était le lieu d’une délinquance à l’ancienne avec des bars glauques, des clubs de divers genres, des cercles de jeu clandestins, des courses et des cris au petit matin… Ma fiction se déroule pendant six jours et six nuits dans cette rue que, par conséquent, j’ai visitée de fond en comble, le jour et surtout la nuit.
Le Mobilier national est né, quant à lui, des propos iconoclastes que j’ai entendus un soir à un dîner de la bouche d’un grand professionnel du patrimoine, selon lequel l’État n’allait pas pouvoir longtemps entretenir la totalité des cathédrales françaises. Aussitôt, j’ai su que je reprendrais ce sujet. J’ai noté la conversation juste après le dîner et écrit le roman sans plus en parler à mon inspirateur que je n’en avais parlé à la jeune femme qui avait renoncé à agir directement pour son frère.
Se nourrir ainsi des êtres et des vies, de la ville et de la rue, de choses observées, de phrases attrapées au vol, de comportements pris sur le vif devient vite une deuxième nature, une façon d’être en quelque sorte toujours aux aguets. Cela induit un mode de vie qui me comble quotidiennement, tant la réalité est inépuisable, tragique et grotesque, mais aussi belle et drôle, infiniment incongrue et puissamment poétique.
Une des fonctions du roman me paraît être de réfléchir son temps, dans les deux sens du mot, optique et intellectuel. Je n’oppose jamais la fiction et le réel, la littérature et la réalité, le roman et la vie. L’écriture est un accès au réel. La réalité est opaque : l’ambiguïté règne, les situations, les personnes, les mots, tout est ambigu, il y a des doubles-fonds partout, le bien est tissé de mal, l’amour même est miné par le mal. Rien n’est simple ni stable. Le malentendu tisse nos relations. La littérature est une tentative de déchiffrer le réel. Elle part du réel (d’où pourrait-elle partir, d’ailleurs, si ce n’est du réel ?). Mais surtout, elle a le pouvoir, quand elle est juste – ce qui n’est pas courant – de faire parler le réel, de lui faire dire des vérités enfouies. La littérature fait jouer la réalité, comme on dit en mécanique que deux pièces jouent l’une avec l’autre. Pierre Reverdy l’a merveilleusement dit : « Le poète doit voir les choses telles qu’elles sont et les montrer ensuite aux autres telles que, sans lui, ils ne les verraient pas1. » J’ai plusieurs fois écrit des fables, exercice qui consiste à écarter les limites du réel pour essayer d’y voir des choses cachées. On aura compris que c’est le réel qui m’intéresse et que la littérature est pour moi (en tant que lecteur et en tant qu’auteur) un accès à lui, indirect, peut-être, mais aiguisé.
Écrire est pour moi d’ordre liturgique. La liturgie, c’est le Te Deum des jours de victoire et le Dies irae des jours de deuil, c’est l’appel au secours des Psaumes et le désarroi sans fond de Job, le Cantique des cantiques, le chant de gratitude de Marie, « Le Seigneur fit pour moi des merveilles », l’adoration du nouveau-né par les bergers crasseux mis en mouvement dans la nuit. C’est célébrer – mais il y a mille occasions et mille manières de célébrer, en riant, en pleurant, seul, ensemble… Tout ce que je consigne obéit à ce mouvement liturgique. J’ai croisé un jour dans la rue une femme si singulière et élégante, le bas de sa redingote gris anthracite dansant autour de jambes gainées de bas fumés, que, sitôt rentrée chez moi, j’ai noté cette vision. C’est la reconnaissance qui m’animait, dans les deux sens du mot – attestation que j’avais bien croisé cet être ravissant, et gratitude, puisque cela m’avait enchantée.
Écrire est pour moi d’ordre liturgique.
J’admire ceux – très rares – qui se contentent de vivre. Pour moi, vivre consiste pour une grande part à regarder et à noter, ce qui bien sûr implique un certain recul, un pas de côté. C’est un penchant de boiteux, je le sais. Ainsi est ma nature. Je fais le lien avec mes étés d’enfant dans la splendeur provençale, avec son ciel radieux et son violent mistral, ses calcaires blancs, ses terres rouges, ses pins parasols, ses criques ravissantes, toutes choses qui suscitent l’élan liturgique. Mais cet éblouissement se doublait d’une espèce de terreur. Il y avait la beauté du monde, à se mettre à genoux, et il y avait sa cruauté, à pleurer. Le christianisme m’apparaissait comme un immense réservoir d’atrocités. À l’âge de 6 ans, chez les religieuses, je n’ai pas supporté la lecture en classe du récit de la Passion du Christ. L’institutrice lisait un épisode chaque jour, après la récréation de l’après-midi. Au bout de quelques jours, j’ai fondu en larmes. On m’a interrogée en faisant les demandes et les réponses : « Vous avez mal à la tête ? – Non. – Au cœur ? – Non. – Mal au ventre ? » Il fallait dire quelque chose, j’ai répondu : « Oui. » On m’a envoyée à l’infirmerie et j’ai coupé à l’horrible récit. Le lendemain, de moi-même, je me suis plainte du ventre. Infirmerie et délivrance à nouveau. Mes parents ont été prévenus. Un médecin a diagnostiqué une appendicite : souffrir du ventre après avoir couru est typique. La date de l’opération a été fixée. Je n’ai rien dit de mon mensonge. Un autre médecin a suggéré d’attendre pour opérer une crise caractérisée. On attend toujours. Et il y avait aussi la guerre en Indochine – où mon père s’était porté volontaire, ma mère pleurait, restée seule avec quatre enfants en bas âge –, la guerre en Algérie – où le frère de ma mère était officier dans la Légion –, l’affrontement des deux blocs de l’Est et de l’Ouest, la menace atomique, l’écho des persécutions religieuses… J’ai été insomniaque à partir de 4 ou 5 ans. Et je pense avec anxiété aux enfants d’aujourd’hui, bombardés d’images violentes bien plus que nous ne l’étions avant l’invasion des écrans.
L’enfance est présente dès Les Chambres du Sud, associée à une impression de grande liberté, à des étés sans contraintes, à des maisons de plein air.
Oui, le Sud, l’évidence de la poésie de la Création, l’école de l’émerveillement, la matrice de l’art. L’été, je vivais dix fois comme l’hiver. J’aimais les grosses chaleurs et le charme des vieilles maisons aux volets fermés, je me soûlais de la poésie ambiante. Mais le reste de l’année, s’il me fallait subir l’école et sa rudesse, j’avais les livres. Dans la lecture, on ne prend pas les coups que donne la réalité, on n’a pas mal, même si des pages sont dures et font parfois pleurer. Je lisais des heures tous les jours. Je bâclais mes devoirs pour lire ensuite, dans l’oubli du reste du monde, tout ce qui me tombait sous la main, des romans exclusivement, dont je ne notais ni le titre ni le nom de l’auteur. Sans le moindre contrôle adulte, en effet, ni l’été ni l’hiver. De là, insensiblement, on se met à écrire.
Votre rapport au christianisme est présent dans les intrigues, en particulier dans Le Mobilier national et Le Coin du voile, ce qui est assez rare dans la littérature française contemporaine.
J’ai été façonnée par le christianisme, avec des modèles opposés et complémentaires, qui se partagent aujourd’hui mon âme. Mon père était janséniste, pénétré du tragique du monde et de la misère de l’homme ; il n’avait jamais connu son propre père, mort en 1915 avant sa naissance ; il poussait la rectitude morale jusqu’à l’obsession. Tandis que, pour ma mère, la vie était grâce, pour ne pas dire plaisir, et la joie l’emportait de loin sur l’affliction. J’évoque longuement cette complémentarité dans mon dernier roman, Le Secret de Sybil. Je suis l’enfant de ces deux faces du christianisme : une face tourmentée qui se heurte sans cesse au mystère du mal et une face gourmande qui aura bu tous les jours de sa vie la poésie du monde à grandes goulées.
Propos recueillis par Marc-Olivier Padis
- 1. Pierre Reverdy, En vrac. Notes, suivi de Un morceau de pain noir, Paris, Flammarion, 1989, p. 96.