La France et l’Allemagne en panique budgétaire
La France et l’Allemagne traversent des turbulences politiques qui ont à voir avec la question de la dette et la difficulté à s’accorder sur un budget. De part et d’autre du Rhin, un même réflexe idéologique conduit les gouvernements centristes à refuser de dialoguer sérieusement avec les forces de gauche.
Depuis la dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024 et la chute de la coalition d’Olaf Scholz cinq mois plus tard, Paris et Berlin connaissent des crises gouvernementales prolongées. Si, sur les grands dossiers internationaux, le « tandem franco-allemand » semble témoigner d’un regain de dynamisme – qu’il s’agisse du soutien à l’Ukraine, des relations transatlantiques ou de l’autonomie stratégique européenne –, la situation intérieure raconte une tout autre histoire. L’érosion des services publics et des infrastructures, la montée de l’extrême droite et l’incapacité des autorités en place à renouveler équitablement le contrat social ont provoqué, au cours des dix-huit derniers mois, la désagrégation des deux gouvernements.
Certes, la France et l’Allemagne se distinguent par leur système et leur culture politiques. Mais derrière ces différences se profile une même crise structurelle. Le projet centriste, fondé sur un consensus néolibéral et technocratique, se trouve désormais privé de légitimité populaire. Pris en étau entre la défiance croissante de l’opinion et leur refus d’engager de véritables réformes sociales et fiscales, les partis du centre peinent à constituer et maintenir des majorités stables. En évitant toute collaboration sérieuse avec la gauche, ils en sont venus à reprendre à leur compte des thèmes et des rhétoriques autrefois cantonnés à l’extrême droite. Ce choix peut leur offrir un répit temporaire, mais il approfondit encore l’érosion de la légitimité démocratique. Ce qui se joue, à Paris comme à Berlin, n’est plus seulement la survie de gouvernements fragilisés, mais bien la crédibilité des institutions démocratiques elles-mêmes.
Augmenter la dette ou la réduire
Dans les deux pays, la dégradation politique trouve son origine immédiate dans la question budgétaire. Pour rappel, c’est le débat sur la réforme de la Schuldenbremse, le frein à l’endettement allemand, adoptée en 2009, qui s’est révélé fatal à la coalition de l’ex-chancelier Scholz. L’insistance du ministre des Finances Christian Lindner, du parti libéral-démocrate, en faveur d’une austérité radicale, de baisses d’impôts pour les hauts revenus et d’une suspension des objectifs climatiques a paralysé l’exécutif. Lorsque la coalition a fini par éclater, en novembre 2024, le soutien populaire ne dépassait plus 14 %1. Or l’arrivée de Friedrich Merz à la chancellerie n’a apporté aucun répit réel. S’il est vrai qu’il a mis en place un « fonds spécial » de 500 milliards d’euros et une levée partielle du frein à l’endettement, la majeure partie de ces dépenses est destinée au réarmement et aux infrastructures. Les investissements, pourtant aussi urgents, dans les services publics, les systèmes de santé et de retraites et la transition écologique demeurent entravés par l’orthodoxie budgétaire allemande.
L’ironie est frappante. Tandis qu’à Berlin, le désaccord sur la manière d’augmenter la dette publique a provoqué la chute du gouvernement, à Paris, les gouvernements s’effondrent à répétition en essayant de la réduire. Cette situation en miroir de part et d’autre du Rhin n’est cependant pas le fruit du hasard. Le modèle économique allemand axé sur les exportations et la forte demande mondiale a permis au pays de maintenir l’équilibre de ses comptes publics sous le régime de la Schuldenbremse. La pénurie relative de dette allemande qui en a résulté a incité les investisseurs à se tourner vers les obligations françaises, devenues un substitut attractif dans la zone euro. Cette demande soutenue a permis à la France de bénéficier de coûts d’emprunt durablement bas pour étayer la politique de l’offre engagée sous Hollande puis intensifiée sous Macron2. Or les crises géopolitique, démographique et écologique révèlent aujourd’hui les limites de ces deux modèles.
Un réflexe idéologique
La « panique budgétaire » qui saisit aujourd’hui Paris comme Berlin tient moins à une contrainte fiscale réelle qu’à un réflexe idéologique. Beaucoup d’analystes s’accordent pour dire que l’économie allemande pourrait absorber la dette supplémentaire sans difficulté, tandis que les obligations françaises continueront d’attirer une demande soutenue sur les marchés. La cause de la crise est donc moins un manque de liquidité qu’une incapacité à repenser collectivement les instruments de la justice fiscale. À mesure que s’épuisent les horizons de l’austérité et celui de la dette, il devient patent qu’aucun rééquilibrage juste et durable des finances publiques ne sera possible sans une contribution adéquate des hauts revenus et patrimoines. Si, en France, la proposition de la « taxe Zucman » a remis l’ampleur des inégalités fiscales dans le débat public, le constat n’est pas moins grave en Allemagne, où l’imposition des grandes fortunes et de l’héritage est encore plus faible3.
Ce rejet partagé d’un renforcement de l’État social scelle une transaction politique inquiétante.
Malgré ces constats, les gouvernements centristes, qu’ils soient dirigés par Macron ou Merz, continuent d’utiliser la crise des finances publiques comme prétexte pour masquer leur incapacité à élaborer un programme social et écologique durable. Ce récit, en France comme en Allemagne, ignore délibérément les revendications d’une part croissante de la société. Comme l’ont montré les mobilisations récentes en France et la multiplication des prises de position en Allemagne, la réduction des privilèges fiscaux et la lutte contre l’accumulation des patrimoines sont devenues des thèmes centraux du débat budgétaire. Si Merz et Macron se mettent en scène comme des réformateurs audacieux à l’international, ils incarnent, sur le plan intérieur, le renforcement d’une stagnation socio-économique.
Le paradoxe de cette préservation du statu quo est qu’elle profite simultanément à deux blocs en apparence opposés. D’un côté, la population vieillissante, les détenteurs de capitaux et la main-d’œuvre mondialisée bénéficient de l’orthodoxie financière et de la libéralisation des marchés défendues par les gouvernements centristes et conservateurs. De l’autre, les partis d’extrême droite, tels que l’AfD et le Rassemblement national, tirent profit du sentiment de stagnation et de déclassement professionnel parmi ceux que ces réformes ont laissés pour compte4. Or ce rejet partagé d’un renforcement de l’État social scelle une transaction politique inquiétante : tandis que l’extrême droite attire les électeurs du centre, le centre absorbe les positions de l’extrême droite. Cette convergence croissante sur la restriction migratoire, le désengagement des services publics ou la réticence climatique pousse les gouvernements centristes en France et en Allemagne à un consensus opportuniste avec l’extrême droite au lieu d’ouvrir plus sérieusement un dialogue avec les forces de gauche.
- 1. Voir l’étude „ARD-DeutschlandTREND extra ‘Ampel-Aus’: Repräsentative Studie im Auftrag der ARD“ [en ligne], novembre 2024.
- 2. Le rapport de l’OFCE « Quelles trajectoires pour les finances publiques de la France ? », publié en juillet 2025, montre que, parallèlement aux réponses apportées aux crises, environ la moitié du déficit budgétaire accumulé résulte de la baisse non financée des prélèvements obligatoires ainsi que des subventions à la rentabilité des entreprises.
- 3. À cela s’ajoute une fracture territoriale marquée. En effet, la richesse médiane en Allemagne de l’Ouest est trois fois supérieure à celle de l’Est, selon un rapport de la Banque fédérale d’Allemagne de 2023.
- 4. Fondé sur la comparaison des données électorales 2025 d’Infratest Dimap en Allemagne et de la sociologie de l’électorat 2024 de l’Insee en France.