La France et l’islam, ou le degré zéro des Écritures
Le discours sur l’islam en France est désormais privé de toute objectivité. Les procès récents sur les attentats ont bien permis de réintroduire un langage dépassionné, mais ce dernier ne nous renseigne pas davantage sur le sens du langage religieux.
En publiant en 1953 son essai fondateur, Le Degré zéro de l’écriture, Roland Barthes réinterprétait l’histoire de la littérature au prisme d’un échec, d’une forme d’aliénation progressive de tout auteur à sa société et à ses signes. Les premières pages de son texte s’en prennent à la fois à l’écriture marxiste et à celle de la bourgeoisie, qui lui semblent révélatrices d’un enfermement de la littérature dans des signes à caractère idéologique ou social : la technicité marxiste et le conformisme bourgeois. Le langage se peuple de valeurs qui sont des réquisitoires : ainsi, dans l’univers stalinien, « il n’y a plus de sursis entre la dénomination et le jugement, et la clôture du langage est parfaite1 ». Cherchant peut-être d’autres chemins à cette fin de l’innocence, il fut séduit par l’écriture « neutre », désaffectée, inspirée de la notion linguistique de « degré zéro », lorsqu’un troisième terme vient neutraliser deux termes en polarité, ainsi l’indicatif au sein des modes du subjonctif et de l’impératif.
Étonnante actualité de la voie/voix du sémiologue dans notre pays, où il est devenu impossible de parler d’islam et d’espérer, si ce n’est une écriture objective, du moins dépassionnée, désinfatuée des injonctions. Le mot « islam » est devenu un synonyme d’« islamisme », lui-même toujours indéfini, mais passé dans le registre criminel, sans que le droit l’ait pourtant consacré. La tautologie s’est imposée. Le voile est une radicalité, la prière un « signal faible » de radicalisation et la conversion religieuse déjà un séparatisme. « Chaque régime possède son écriture », écrivait Barthes, et le nôtre, servi par un appareil médiatique parcouru par la peur, nie les « saintes Écritures ». Le Coran a été criminalisé par une équivalence antihistorique avec la charia. À celui qui apporterait de la nuance ou une contradiction, le couperet tomberait aussitôt avec une litanie de termes privés de lexique : « frères musulmans », « taqiya », « talibans », « Daech », etc.
La démocratie fragilisée appelle une « écriture policière » des faits sociaux et spirituels. Comme le décrit Barthes dans le contexte gaulliste du « séparatisme » communiste, de nouveaux intellectuels surgissent, ni vraiment militants, ni vraiment écrivains ; ou, quand ils le sont, leur écriture se veut affranchie du style, à la croisée des chemins entre le tweet, l’interview et le roman houellebecquien. Ils exprimeraient la vraie voix du peuple. Peuplant les plateaux télé, ils peuvent dire n’importe quoi sur l’islam, parce qu’ils ont la sincérité du citoyen et l’aura de l’intellectuel. Leur parole n’est pas politique, car ils assument le désengagement tout en défendant les tautologies admises ; leur écriture n’étant pas universitaire, elle n’est pas enfermée dans les apories du chercheur. Ils sont les complices d’un univers policier qui peut se retourner à tout moment contre une nouvelle cible : les grévistes, les enseignants, les migrants, les non-vaccinés ou n’importe quel autre indigène qui n’entend pas les signes qu’on lui assène.
La démocratie fragilisée appelle une « écriture policière » des faits sociaux et spirituels.
La difficulté à tenir une ligne dépassionnée sur l’islam tient aussi de l’écrasement du débat politique. En absorbant le socialisme et la droite républicaine, le centre macroniste a vidé de sa substance l’ancien clivage, en ne laissant que la Nouvelle Union populaire, écologique et sociale et le Rassemblement national pour seules oppositions. Mais elles sont encore trop décrédibilisées pour que leurs doctrines deviennent lisibles : l’extrême gauche se refuse à dépasser les références marxistes et à adopter la décroissance – seule alternative crédible au libéralisme –, et l’extrême droite fait du ressenti culturel un ressentiment identitaire.
Pourtant, des sorties de crise se laissent deviner. Le retour au parlementarisme depuis les dernières élections nous permet de réapprendre le langage de la contradiction et des motions de censure. Où l’on redécouvre que le pouvoir, malgré la puissance de son écriture unique, ne peut pas tout. Or, si les polarités renaissent, avec des doctrines pensées, structurées, affirmées, il redevient possible de dégager des consensus éthiques et législatifs. Encore faut-il que les discours politiques se nourrissent de sens et de doctrines réinventées, et non de réactions épidermiques, justifiées par de simples impressions. Enfin, l’objectivité des faits qualifiables par le droit apparaît comme une manière non anxiogène de traiter des questions de religion, et notamment d’islam. Comme l’ont montré les différents procès sur les attentats de 2015-2016, le langage juridique s’applique à des actes individuels et non à des concepts comme le djihadisme ou l’islamisme. Il y a là une approche dépassionnée.
Mais la religion elle-même échappe à cette recherche d’une écriture du monde qui accepterait à la fois la polarité et l’intrusion d’un terme neutre. Il est temps de s’en rendre compte. En effet, la fonction première du phénomène religieux est de dévoiler des significations invisibles et de les mettre en rapport avec le réel. L’islam – tout comme le catholicisme – est donc engagé, impliqué dans le monde ; il ne parle pas d’une « voix blanche », comme dirait Barthes. Parce qu’il a la garde de symboles multiséculaires, il est inévitablement conservateur, sans pour autant basculer dans l’autoritarisme ou la contre-révolution. Le langage religieux n’est certes pas celui de la République. Entre les deux, il n’y a pas de concurrence. La République ne peut imposer la neutralisation du langage croyant, car il n’y a pas de degré zéro des Écritures.
- 1. Roland Barthes, Le Degré zéro de l’écriture [1953], Paris, Seuil, 1972, p. 20.