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 Lydia Tchoukovskaïa | DR
Lydia Tchoukovskaïa | DR

Protestations d'écrivains russes

De nombreux intellectuels soviétiques ont réagi au procès d’André Siniavski et de Youli Daniel, et à son verdict. Parmi eux, la femme de lettres Lidia Tchoukovskaïa. Dans un texte adressé à Mikhail Cholokhov, alors Vice-président de l’Union des écrivains soviétiques, qui avait regretté publiquement que le verdict n’ait pas été plus dur, elle exprime ce que devrait être le rôle de l’écrivain, et le sens de la littérature russe.

 

A la direction de la Section de Rostov de l’Union des écrivains,

A la direction de l’Union des écrivains de R.S.F.S.R.,

A la direction de l’Union des écrivains d’U.R.S.S.,

A la rédaction de la Pravda,

A la rédaction des Izvestia,

A la rédaction du Journal littéraire,

A la rédaction du journal Russie littéraire,

A la rédaction du journal Le Marteau,

A Mikhail Cholokhov, auteur du Don paisible.

 

En montant à la tribune du XXIIIe Congrès du Parti, Mikhail Alexandrovitch, vous n’avez pas pris la parole en votre nom personnel, mais en tant que « représentant de la littérature soviétique ».

Ainsi vous avez donné à tout écrivain, y compris à moi-même, le droit de dire ce qu’il pense des réflexions que vous avez exprimées soi-disant en notre nom. Votre discours au Congrès mérite en vérité d’être qualifié d’historique. En effet, en parcourant la longue histoire, plusieurs fois séculaire, de la littérature russe, je ne puis me souvenir d’un autre écrivain qui eût regretté, comme vous le fîtes, que la sentence des juges ait été, non trop rigoureuse, mais trop douce.

Mais il n’y a pas que le verdict qui vous ait chagriné. Vous n’avez pas apprécié non plus la procédure qui fut appliquée aux écrivains Daniel et Siniavski. Vous l’avez trouvée trop pédante, trop scrupuleusement fidèle à la loi. Vous auriez aimé qu’un tribunal jugeât des citoyens soviétiques sans s’embarrasser du code, qu’il se laissât guider non par la loi, mais par le « sens naturel de la justice ». Cet appel m’a stupéfiée, et j’ai de bonnes raisons pour penser que je ne suis pas la seule à réagir ainsi. C’est par millions de victimes innocentes que le peuple a, sous Staline, payé la violation de la loi. Les tentatives obstinées pour retourner à la légalité, à la stricte observation de l’esprit et de la lettre de la législation soviétique, voilà la plus précieuse conquête de notre pays durant les dix dernières années. Et c’est justement cette conquête que vous voulez enlever au peuple! Certes, dans votre discours, vous n’avez pas donné en exemple aux juges l’époque relativement récente où les violations de la loi soviétique se produisaient d’une façon massive, mais celle plus éloignée, où la loi même, le code même n’étaient pas nés : « les mémorables années vingt ». Le premier code soviétique entra en vigueur en 1922. Les années 1917-1922 sont pour nous des années d’héroïsme et de grandeur, mais elles ne se distinguaient pas spécialement par le respect de la légalité. Et il ne pouvait alors en être autrement : l’ancien régime avait été détruit et le nouveau n’était pas encore fermement établi. La coutume adoptée alors de juger selon « le sens naturel de la justice » était naturelle et appropriée à l’époque de la guerre civile, au lendemain d’une révolution ; mais rien ne saurait la justifier à la veille du cinquantième anniversaire du pouvoir soviétique. À quoi bon revenir au « sens naturel de la justice », c’est-à-dire, au fond, à l’instinct, quand on a élaboré des lois ? A qui cela est-il nécessaire ? Et qui, en premier lieu, rêvez-vous de faire condamner par ce tribunal particulièrement sévère, qui ne s’appuierait pas sur des articles précis du code, comme au temps des « mémorables années vingt » ? Qui ? Les écrivains.

Depuis longtemps déjà, Mikhail Alexandrovitch, vous avez pris l’habitude, dans vos articles et vos discours publics, de parler avec mépris des écrivains, de les railler grossièrement. Mais cette fois, vous vous êtes surpassé. La condamnation de deux intellectuels, de deux écrivains qui ne se signalent pas par une santé particulièrement robuste, à des peines de cinq et sept ans de réclusion, dans un camp à régime sévère, où il serons soumis à un travail au-dessus de leurs forces, c’est-à-dire, en fait, à une condamnation à la maladie, et peut-être même à la mort, ne vous semble pas assez sévère. Un tribunal qui les aurait jugés, non d’après les articles du code pénal, mais d’après une procédure beaucoup plus simple et expéditive, aurait inventé, croyez-vous, un châtiment encore plus rigoureux, et vous vous en seriez réjoui.

Voici vos propres paroles : « Si ces deux galapiats à la conscience noire s’étaient fait pincer dans les mémorables années vingt, quand on jugeait sans s’appuyer sur des articles définis du code pénal, mais en se laissant guider par “le sens révolutionnaire de la justice”, oh, oh, ils ne s’en seraient pas tirés à si bon compte. Et, pourtant, voyez-vous ça, on se permet de critiquer la “sévérité” du verdict ! »

Eh bien oui, Mikhail Alexandrovitch, me joignant au nombreux communistes d’Italie, de France, d’Angleterre, de Norvège, de Suède, du Danemark (on ne sait pourquoi, vous les appelez « les défenseurs bourgeois » des condamnés), me joignant aux organisations sociales de gauche de l’Occident, moi, femme de lettres soviétique, je critique, j’ai l’audace de critiquer la sévérité incongrue et absolument injustifiable du verdict. Dans votre discours, vous avez déclaré avoir honte pour ceux qui avaient sollicité la grâce des condamnés, en proposant de les prendre sous caution. À vrai dire, moi aussi, j’ai honte, mais je n’ai honte ni pour eux ni pour moi, mais pour vous. Par leur requête, ils suivent une glorieuse tradition de la littérature russe, soviétique et présoviétique, tandis que vous, par votre discours, vous avez renié cette tradition. C’est précisément pendant les « mémorables années vingt », c’est-à-dire entre 1917 et 1922, quand la guerre civile faisait rage et que l’on jugeait « selon le sens naturel de la justice », qu’Alexis Maximovitch Gorki usait de toute la force de son autorité, non seulement pour sauver les écrivains de la faim et du froid mais aussi pour les faire sortir de prison ou revenir d’exil. Il écrivait des dizaines de lettres en intercédant pour eux, et face à lui, de nombreux hommes de lettres purent retourner à leur table de travail. Cette tradition ne date pas d’hier en Russie, et nos intellectuels ont le droit d’en être fiers. Le plus illustre de nos poètes, Alexandre Pouchkine, se glorifiait de demander la grâce des victimes. Tchekhov, dans une lette à Souvorine qui s’était permis de calomnier Zola, parce qu’il défendait alors Dreyfus, expliquait : « Même si Dreyfus est coupable, qu’importe ! Zola a quand même raison, car le devoir de l’écrivain n’est pas d’accuser ni de poursuivre les coupables, mais d’intercéder en leur faveur dès l’instant qu’ils sont condamnés et qu’ils subissent un châtiment … Des accusateurs publics, des procureurs, il y en a déjà bien assez sans eux ».

Le devoir de l’écrivain n’est pas de poursuivre les coupables, mais d’intercéder pour eux… Voilà ce que nous enseigne la littérature russe en la personne de ses plus éminents représentants. Voilà quelle tradition vous avez violée en regrattant bruyamment que le verdict n’ait pas été sévère.

Réfléchissez au sens de la littérature russe. Les chefs d’oeuvre de nos grands auteurs ont toujours appris aux hommes et continuent à leur apprendre à pénétrer, non de façon schématique, mais avec profondeur et finesse, en recourant à l’arsenal de l’analyse psychologique et sociale, les mobiles complexes des erreurs, des délits, des crimes et des fautes des humains. C’est surtout dans cette faculté de pénétration que réside le sens humanisant de la littérature russe. Rappelez-vous le livre de F. Dostoïevski sur le bagne, Souvenirs de la maison des morts, et celui de Tolstoï sur la prison, Résurrection. Les deux écrivains ont scruté avec passion, examiné en profondeur l’âme humaine, la destinée humaine et les conditions sociales. Ce n’est pas pour prononcer une condamnation supplémentaire des condamnés que Tchekov accomplit son héroïque voyage à l’ile de Sakhaline ; et son livre fut d’une grande profondeur1. Rappelez-vous enfin Le don paisible. Quelle circonspection, quelle profonde compréhension des gigantesques mutations sociales qui transformaient le pays, et des plus infimes mouvements de l’âme humaine ébranlée l’auteur manifeste à l’égard des fautes, des délits et même des crimes contre la révolution commis par ses héros ! De la bouche de l’auteur du Don paisible, il a été étonnant d’entendre cette question brutale et simple qui réduit une situation complexe à une autre beaucoup plus simple et élémentaire, cette question que vous avez adressée aux délègues de l’Armée soviétique : « Comment auriez-vous agi si des traîtres avaient été démasqués dans l’une de vos unités ? » C’est un appel direct au Conseil de guerre en temps de paix. À quoi bon, en effet, se demander quel article précis du code pénal ont enfreint Siniavski et Daniel, à quoi bon essayer de comprendre quels aspects de notre passé si proche ont été l’objet de leur satire, quels événements les ont incités à perdre la plume, quelles particularités de notre société les ont empêchés d’imprimer leurs livres chez nous ? Que viennent faire ici les analyses psychologiques et sociales ? Au poteau d’exécution ! Et qu’on les fusille dans les vingt-quatre heures !

À vous étendre, on aurait pu imaginer que les condamnés avaient répandu des tracts ou des proclamations antisoviétiques, qu’ils n’avaient pas transmis à l’étranger des essais littéraires mais au moins le plan d’une forteresse ou d’une usine… En substituant des concepts simples à des concepts complexes, en jouant de cette façon indigne avec le mot « trahison », vous avez enfreint une fois de plus Mikhail Alexandrovitch, le devoir de l’écrivain, qui est toujours et partout d’expliquer inlassablement, de faire comprendre à chacun la complexité et les contradictions des processus historiques et littéraires, et non de jouer sur les mots, de tout simplifier méchamment et de propos délibéré, de présenter sous une forme simpliste une réalité complexe.

En apparence, le procès de Siniavski et de Daniel s’est déroulé selon les règles ; toutes les formalités requises par la loi semblent avoir été respectées. De votre point de vue, c’est là le défaut du procès ; du mien, c’est son mérite. Et cependant, je m’élève contre le verdict prononcé par le tribunal.

Pourquoi ?

Parce que c’est le fait même d’avoir traduit Siniavki et Daniel devant un tribunal criminel, qui était illégal.

Parce qu’un livre, un essai littéraire, une nouvelle, un roman ou un récit, bref une oeuvre littéraire, faible ou puissante, nulle ou écrite avec talent, mensongère ou véridique, n’est du ressort d’aucun tribunal, criminel, militaire ou autre. Une oeuvre littéraire ne peut être jugée que par un tribunal littéraire et social. Un écrivain, comme tout citoyen soviétique, peut et doit être jugé par un tribunal criminel pour quelque délit que ce soit, mais non pour ses livres. Le littérature n’est pas de la compétence d’un tribunal criminel. Aux idées il convient d’opposer des idées et non des camps et des prisons.

Voilà ce que vous auriez dû déclarer à vos auditeurs si vous aviez réellement pris la parole en tant que représentant de la littérature soviétique.

Vous avez parlé comme un renégat de la littérature soviétique.

Votre discours infâme ne sera pas oublié par l’histoire.

Mais la littérature se vengera, comme elle se venge de tous ceux qui renient les devoirs qu’elle impose. Elle vous a déjà condamné à la stérilité littéraire. Et rien, ni les honneurs, ni l’argent, ni les prix nationaux ou internationaux, rien n’écartera cet opprobre de votre tête.

 

  • 1. Allusion au récit de Tchekhov, L’Île de Sakhaline (1891).