Dents noires et sourire radieux d'Adelle Stripe

Plongé dans la classe ouvrière anglaise de la fin du XXe siècle, Dents noires et sourire radieux de l’autrice britannique Adelle Stripe illustre l’ascension inattendue d’Andrea dans le monde étroit du spectacle.


Ce premier roman, publié en anglais en 2017 et réédité en 2025, est une vibrante illustration de l’ancrage d’Adelle Stripe dans la région du Yorkshire où elle est née en 1976, de son engagement dans l’analyse de la culture ouvrière et de sa recherche de formes d’expression plurielles. Le texte ne correspond à aucun genre en particulier. Il ne s’agit pas d’une biographie, même si Adelle Stripe s’appuie sur diverses sources – interviews, récits, documentaires – pour retracer l’histoire de son héroïne, Andrea Dunbar, issue du milieu populaire du Yorkshire, autrice précoce de trois pièces de théâtre, dont deux jouées au Royal Court Theatre, et décédée en 1990 à l’âge de 29 ans. Il ne s’agit pas non plus d’une fiction, même si Adelle Stripe imagine ce qu’Andrea a pu connaître, penser ou éprouver et introduit ceux qui l’ont croisée, qui ont compté pour elle ou qui l’ont accompagnée dans son cheminement. La dextérité de l’autrice pour évoluer d’un style à l’autre, son talent pour retranscrire les conversations, pour esquisser à grands traits un portrait ou pour pointer un malentendu intensifient la complexité de la narration.

C’est le dialogue entre les passages en italique, qui donnent la parole à Andrea à la première personne du singulier, et les parties plus construites, qui retracent les étapes de son parcours, qui donne tout son sens au roman. Aux pensées prêtées à Andrea quant aux éléments de son vécu répond le récit froid de sa vie et de celle de ses proches. Andrea se raconte avec des mots simples. Elle évoque ses parents et sa fratrie, tous entassés dans une maison située au 26 Brafferton Arbor, au sein du quartier pauvre de Buttershaw. Elle précise comment elle se retrouve enceinte à 14 ans, a trois enfants de pères différents, chacun violent à sa manière envers elle. Elle rend compte de la part de hasard dans les rencontres qui lui permettent de montrer ses carnets intimes et d’écrire des pièces de théâtre à partir de sa vie personnelle, des échanges avec ses amies ou des conversations qu’elle entend autour d’elle (The Arbor en 1980, Rita, Sue and Bob Too en 1982 et Shirley en 1986). Elle se situe mal dans cette nouvelle posture, dont les règles lui sont étrangères. Elle est avant tout préoccupée par l’absence d’argent, par la nécessité de payer son loyer, de nourrir ses enfants. Elle reste détachée de ses séjours à Londres, de sa fréquentation des sphères du théâtre et du cinéma, ne se sentant chez elle que dans l’environnement du Yorkshire, auprès des siens. Elle finit par ne plus réussir à écrire.

Chaque intervention directe d’Andrea est suivie d’un commentaire neutre sur les événements rapportés, sur les sentiments exprimés, comme s’il s’agissait de les expliciter, de leur donner une portée autre, de prouver que même si Andrea parle en son nom propre, son histoire est emblématique d’une région, d’une époque, d’un milieu social et d’un moment culturel. À travers ces deux modes de narration, à la fois opposés et complémentaires, se dessinent un tableau du monde ouvrier sous l’ère Thatcher, un rappel de la scène théâtrale londonienne et une recherche des repères contrastés propres à tout milieu social.

Sans jamais émettre le moindre jugement, ce qui décuple la portée de ses observations sur le monde ouvrier, Adelle Stripe détaille les logements souvent délabrés abritant des familles nombreuses, les conditions de travail difficiles, avec de surcroît le spectre de l’accident, de la grève ou du licenciement. Tout relève d’un destin auquel il est impossible d’échapper. Les quartiers pauvres se ressemblent. Les hommes boivent au Beacon, comme leurs pères et leurs grands-pères l’ont fait avant eux. Les filles sont enceintes à un très jeune âge, comme leurs mères l’ont été, et se retrouvent aussi dans un foyer pour femmes battues. L’école s’arrête vite, et les perspectives d’emploi sont faibles en dehors de l’usine textile de Bradford : « Il n’y a pas de boulot d’écrivain à Bradford » est la réponse sarcastique d’un enseignant à Andrea qui lui confie son rêve. Au-delà de cette vision lugubre, une certaine éthique se dégage. La mère d’Andrea soutient sa fille en toute circonstance et, convoquée par le directeur de l’école en raison de la grossesse d’Andrea, passe avant chez le coiffeur et met ses habits du dimanche parce que « c’était important qu’il ne pense pas qu’ils étaient ce genre de famille ». Andrea ne veut pas avorter ni donner son enfant à adopter.

Panorama de la classe ouvrière à cette époque, le roman propose aussi une incursion sur la scène théâtrale londonienne et insiste sur le rôle du Royal Court Theatre et en particulier sur celui de Max Stafford-Clark, son directeur artistique de 1979 à 1993, dans la découverte de jeunes auteurs de toutes origines. Adelle Stripe met en avant le talent des artistes, l’intensité de leur travail et leur détermination à faire jouer sur scène les textes d’Andrea ou à les adapter pour le cinéma. Elle souligne aussi les enjeux commerciaux qui nécessitent parfois d’envisager des changements au texte ou à son interprétation. En miroir, elle montre la colère étonnée d’Andrea, qui, sourde à tout argument, ne voit pas pourquoi il lui faudrait renoncer à l’authenticité de ses dialogues et s’y refuse, mais souvent sans succès. En quelques séquences mordantes, disséminées au fil du texte, Adelle Stripe décrypte l’incapacité des membres établis du monde du spectacle à saisir le mode de création et les motivations d’une autrice venant d’un autre milieu. Les visites qu’ils rendent à Andrea et à ses proches à Buttershaw sont édifiantes, à la fois humoristiques et tragiques par l’incompréhension qu’elles révèlent.

Le titre du livre, Dents noires et sourire radieux, le résume à lui seul : qualifiée de cette image stéréotypée par une journaliste, Andrea Dunbar ne comprend pas l’ironie méprisante de l’allusion et, prenant la remarque au premier degré, s’en inquiète, car elle ne croit pas avoir des dents noires.

Éditions du Typhon, 2026
241 p. 22 €