Positions – Face au Front national, faire vivre les idées


Quelle interprétation donner des résultats des élections départementales des 22 et 29 mars 2015 ? Pas de surprises, à première vue. L’échec du parti socialiste était attendu, comme la victoire de l’Ump et de l’Udi et la progression marquée du score du Front national1. L’abstention a dépassé les 50 %. Le mode de scrutin a favorisé les sortants implantés sur leur territoire et les alliances de premier tour à droite, et les socialistes ont payé le tribut des élections de mi-mandat. Pas de surprises, mais des inquiétudes. Si le Front national est resté aux portes du pouvoir exécutif départemental, il est passé de un à soixante-deux élus et a réussi sa stratégie d’implantation locale à partir des municipalités remportées l’année dernière. Tout est en place pour une réussite électorale de ce parti aux élections régionales, avec un mode de scrutin qui lui sera plus favorable. C’est une perspective inacceptable, qui appelle à changer en profondeur et rapidement le climat de notre vie politique. Encore faut-il savoir comment.

Ces résultats doivent être replacés dans une logique moins étroitement électorale. Le succès du Front national, l’enracinement de l’abstention s’alimentent bien sûr du chômage et de la montée des inégalités. Mais il tient aussi de plus en plus, alors que Marine Le Pen a engagé la normalisation de son parti, à l’absence de confrontation des projets politiques dans la vie démocratique aujourd’hui et à une forme de « désarticulation » entre les valeurs proclamées et les politiques menées. Ainsi, il y a quelques mois, l’attentat contre Charlie Hebdo et les deux jours d’assassinats et de prise d’otages sanglante qui ont provoqué la mort de dix-sept personnes avaient conduit des millions de personnes à manifester pour la liberté d’expression. Si, depuis, le gouvernement a multiplié les preuves qu’il prenait la menace sur la sécurité des personnes au sérieux, les interrogations de fond demeurent. Il y a des décennies que les responsables, toutes familles politiques confondues, sont paralysés lorsqu’il s’agit de définir la place des religions dans l’espace public, de parler de l’ouverture de la société française au monde et à l’Europe ou de tenir un discours équilibré sur les questions migratoires. À quoi bon durcir l’arsenal législatif sécuritaire, s’adresser aux victimes ou invoquer la République si le projet commun n’existe plus ?

Dans ce contexte, la menace du Front national est trop souvent utilisée comme un argument qui n’invite qu’à rassembler les troupes. À deux semaines des élections départementales, le Premier ministre s’interrogeait ainsi sur le silence des intellectuels et se demandait où était la gauche par rapport à la montée de l’extrême droite. À quelques jours du premier tour, c’est la possibilité de rendre le vote obligatoire2 pour combattre l’abstention qui avait été largement relayée avec des pour et des contre à fronts renversés : à gauche pour, à droite contre. Faire porter sur les électeurs la responsabilité de la situation était-il la bonne solution ? La figure de Marine Le Pen continue de surplomber l’actualité. La fausse protection, le nid douillet de l’entre-Français offerts par le Front national sont renforcés.

C’est justement l’absence de projet argumenté opposé à celui de ce parti qui autorise sa progression. Marine Le Pen et ses proches ne se contentent pas de policer leur langage. Ils sont aussi à l’initiative et bousculent les lignes en lançant par exemple une pétition de défense des libertés contre la loi sur le renseignement en discussion à l’Assemblée nationale. Il y a quelques mois, la création d’un think tank du Front national autour du thème de l’écologie patriote a été rapidement oubliée. Or si le concept d’« écologie patriote » décrédibilise d’emblée l’approche (le nuage de Tchernobyl ne s’est pas arrêté aux frontières de la France…), peut-on vraiment être sûr que la plupart des Français fassent la différence avec la politique d’un gouvernement qui n’hésite pas à parler d’écologie punitive et renonce à l’écotaxe ? En s’appropriant pas à pas l’ensemble des thèmes du débat public, le Front national affiche qu’il n’a peur d’aucun sujet. Il est temps de le prendre au mot.

Que l’on nous comprenne bien. Le combat sur les valeurs garde toute son importance, particulièrement lorsqu’il s’agit d’assumer l’ouverture à l’Europe et au monde et de défendre la figure de l’étranger. Mais la confrontation programmatique doit avoir lieu sans exclusive. À ne pas l’assumer, on laisse le Front national donner le sentiment qu’il est non seulement un parti antisystème mais un parti qui porte un projet politique dans un désert programmatique. C’est la responsabilité de l’ensemble des familles politiques de droite, de gauche et de l’écologie de reprendre l’initiative des idées. Il est temps que les campagnes électorales donnent aux électeurs l’occasion de connaître réellement les propositions portées par les candidats qui se présentent aux suffrages et non leurs seules photographies retouchées et autres documents de propagande. Il est temps que les écologistes portent au débat public leurs propositions pour réaliser la transition énergétique au lieu d’afficher leurs dissensions, il est temps de porter enfin le vote des étrangers devant les assemblées.

Il s’agit de recréer un espace politique digne de ce nom, dont la fonction ne soit pas seulement de lutter pour le leadership électoral ou l’accès au pouvoir institutionnel. Que ce soit sur les questions d’emploi, de choix budgétaires, de santé, d’éducation, de fiscalité, le débat et l’argumentation sont une condition essentielle de la crédibilité politique. L’esprit de nos institutions est celui-là.

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    Vice-présidente du conseil de surveillance de la Fondation de l’écologie politique.

  • 1.

    Bien que les résultats de cette élection aient été particulièrement difficiles à interpréter pour des raisons tenant aux étiquettes politiques adoptées et à la présentation en binôme, on note que le ministère de l’Intérieur attribue un résultat de 22, 23 % aux binômes FN au second tour contre 16, 06 % au Parti socialiste ou 27, 61 % aux binômes Union de la droite.

  • 2.

    Le 15 avril 2015 le président de l’Assemblée nationale s’y est officiellement déclaré favorable dans un rapport sur l’« esprit du 11 Janvier ».