Le Prix du Roman d'Écologie : rêves, alertes et engagements autour de la littérature
À l'occasion de la 8e édition du PRÉ, Lucile Schmid, co-présidente du jury, revient sur les enjeux de cette exploration au long cours des liens entre littérature et écologie, où s'affirme une prise de conscience de notre appartenance au vivant. Le PRÉ a été remis cette année à Corinne Royer, pour son roman Ceux du lac (Seuil, 2024)
Cette année, le Prix du roman d’écologie (PRÉ), dont la revue Esprit est partenaire depuis l’origine en 2018, a été remis à Strasbourg. La métropole alsacienne était en effet, pour une année (avril 2024-avril 2025) capitale mondiale du livre, une distinction de l’Unesco pour les villes dont les programmes promeuvent particulièrement les livres et la lecture. Strasbourg, qui est aussi une municipalité dirigée par une équipe verte, a été la première ville française à en bénéficier, après Accra (Ghana) et Guadalajara (Mexique), et avant Rio de Janeiro (Brésil). Tout au long de cette année, l’accent a été mis sur les liens entre littérature et écologie, et organiser une démarche commune au PRÉ, et au projet porté par Strasbourg semblait tout naturel. L’ensemble du processus du prix a donc été modifié pour associer des Strasbourgeois à l’équipe fondatrice1.
Du comité de sélection à la composition du jury, en passant par les réunions de délibération, il a fallu se réinventer. Les huit étudiants (qui se sont trouvées être huit étudiantes, seules des jeunes femmes ayant fait acte de candidature- membres du jury étaient toutes issues de cursus strasbourgeois – métiers de l’édition, études littéraires, architecture, et des personnalités alsaciennes appartenant à différentes institutions – musée zoologique, bibliothèques et médiathèques, élus- ont également intégré le jury. Six romans ont été finalistes :Sister-ship d’Elisabeth Filhol, Mélusine reloaded de Laure Gauthier, Dors ton sommeil de brute de Carole Martinez, Cabane d’Abel Quentin, Ceux du lac de Corinne Royer, Malville d’Emmanuel Ruben. Le nombre de romans traitant de questions écologiques et de qualité littéraire était très élevé (plus d’une vingtaine d’ouvrages avaient été pré-sélectionnés), comme si l’inspiration littéraire et l’écologie se rencontraient de plus en plus fréquemment et spontanément.
L’inspiration littéraire et l’écologie se rencontrent de plus en plus fréquemment et spontanément.
Quelle diversité et quelle force aussi dans les histoires racontées ! Interrogations autour d’une exploration spatiale qui devient conquête dans Sister-ship, et résonne avec les frasques d’Elon Musk, récit d’une adolescence sur les berges d’un Rhône sauvage et emprisonné par le nucléaire dans Malville, transposition du mythe de Mélusine, reloaded au XXIe siècle pour nous inciter à retrouver la liberté d’une vie en marge, tandis que Dors ton sommeil de brute nous plongeait dans une Camargue sauvage mais hospitalière, et dans les rêves des enfants du monde dont le cri partagé donne corps à l’angoisse écologique, fiction autour de la vie des auteurs du fameux rapport Meadows, The limits to growth paru en 1972, dans Cabane. Après des heures de discussion, d’argumentation, de lectures croisées, c’est finalement le roman de Corinne Royer, Ceux du lac qui l’a emporté. Autour d’un fait divers réel, la romancière raconte aux portes de Bucarest, l’expulsion d’une famille tsigane du delta de Vacaresti, qui doit être transformé en réserve naturelle. Vivre de peu, préserver la beauté des relations, échapper à la laideur et au conformisme d’une existence programmée, tous ces thèmes chers à Corinne Royer sont présents dans ce texte qui montre les limites d’une vision qui séparerait la nature de ceux qui la connaissent, au nom de sa protection. Corinne Royer convoque aussi un imaginaire carpatique, entrecoupant son récit de poèmes en prose où la quête des bisons disparus dessine un horizon et un autre projet de vie.
Depuis 2018, près d’une cinquantaine de romans ont été sélectionnés au cours des différentes éditions du Prix du roman d’Écologie. Le sort des animaux, l’écoféminisme, les récits dystopiques, la découverte de la nature et les transformations de la vie, la disparition du monde qui est le nôtre, la relation aux savoirs scientifiques et aux technologies, les rapports entre générations et la transmission, les ravages de la pollution et la difficulté à transformer le monde agricole…tous ces thèmes ont fourni la matière des romans. Avec le recul de quelques années, c’est surtout la manière dont l’ensemble de notre quotidien est déjà profondément modifié par ce qu’il advient autour de l’écologie, qui apparaît marquant. À côté du scepticisme et du déni autour de ces sujets qui a saisi une partie des élus, la littérature illustre à l’inverse une conscience qui grandit. Cette année, plusieurs membres du jury ont évoqué la manière dont les œuvres romanesques leur apportaient aussi une forme de réconfort, et dont ils y cherchaient même des solutions. Ne faut-il pas y avoir la nécessité toujours plus forte, de sortir d’un déni sur l’écologie qui interdit de dessiner l’avenir ?
- 1. Parmi les membres fondateurs les écrivains Alexis Jenni, Laure Limongi, Dalibor Frioux, et Alice Ferney, le professeur de littérature Pierre Schoentjes.