Nicolas Maduro escorté par des agents de la Drug Enforcement Administration (DEA) à New York, lors de son arrivée aux États-Unis le 3 janvier 2026 à la suite de sa capture lors d’une opération américaine. via wikimedia
Nicolas Maduro escorté par des agents de la Drug Enforcement Administration (DEA) à New York, lors de son arrivée aux États-Unis le 3 janvier 2026 à la suite de sa capture lors d’une opération américaine. via wikimedia

Le prétexte des drogues dans l’impérialisme étatsunien

En janvier 2026, Nicolás Maduro est capturé lors d’une opération militaire américaine, justifiée par sa désignation comme «  narco‑terroriste  ». Cet enlèvement illustre comment la rhétorique antidrogue peut légitimer l’ingérence politique, masquer des intérêts impérialistes et servir de levier pour des opérations de pouvoir extracontinentales.


Le 3 janvier 2026, une opération militaire étatsunienne menée à Caracas aboutit à la capture et à l’exfiltration du président vénézuélien Nicolás Maduro, au prix d’environ une centaine de morts. Pour justifier cette intervention extraterritoriale, le président des États-Unis, Donald Trump, ne présente plus Maduro comme un chef d’État souverain, mais comme un « indicted drug trafficker » et le dirigeant d’une « vicious terrorist organization ». L’acte d’accusation l’incrimine notamment pour la vente de faux passeports à des narcotrafiquants utilisant leur couverture diplomatique pour exfiltrer des cargaisons d’argent depuis le Mexique, ainsi que pour avoir, avec son épouse, ordonné l’assassinat d’un chef de cartel à Caracas. Par ce cadrage, le régime vénézuélien est symboliquement assimilé à une entreprise criminelle transnationale, brouillant délibérément les frontières entre pouvoir étatique, criminalité organisée et menace sécuritaire globale.

Les drogues jouent ici un rôle central. Sans l’accusation de narcotrafic, une intervention militaire aurait pu être politiquement revendiquée, mais elle n’aurait ni permis l’incarcération durable du dirigeant vénézuélien sur le sol étatsunien, ni offert une base juridique suffisamment souple pour contourner les protections liées à son statut. La qualification de « narco-terrorism » permet ainsi de requalifier une opération militaro-judiciaire hautement contestable au regard du droit international en une action de maintien de l’ordre mondial, moralement légitimée par la lutte contre le narcotrafic et le terrorisme. La criminalisation par les drogues devient alors un instrument juridique et politique permettant à la fois de neutraliser les protections du droit international et de contourner les contraintes du droit constitutionnel étatsunien.

Loin de constituer une rupture, cet épisode s’inscrit dans une longue histoire de l’usage stratégique des drogues par les États-Unis dans leurs relations avec l’Amérique latine et au-delà. Depuis leur criminalisation internationale au début du xxe siècle, les drogues servent à la fois de mécanisme d’externalisation de problèmes sociaux internes, de prétexte impérial et d’outil de prosélytisme politique. Cet article revient sur ces trois dimensions pour montrer que les drogues constituent l’un des instruments les plus efficaces de légitimation de politiques violant le droit, précisément parce qu’elles permettent d’articuler sécurité, moralité et exception juridique dans un même registre.

La guerre aux drogues comme déplacement d’un échec intérieur

La rhétorique antidrogue mobilisée par l’administration Trump repose sur sa capacité à externaliser un problème profondément interne aux États-Unis. En désignant les cartels de la drogue et les gangs comme Foreign Terrorist Organizations, le gouvernement étatsunien opère un double déplacement. D’une part, il transforme des réseaux criminels transnationaux en ennemis militaires relevant du registre de la guerre et de la sécurité nationale. D’autre part, il transfère hors des frontières nationales la responsabilité politique, sociale et sanitaire d’un phénomène pourtant largement enraciné dans la société américaine. Cette stratégie d’externalisation n’est ni nouvelle ni efficace : historiquement, elle s’est soldée par un échec en matière de réduction de l’offre et de la violence, tout en bénéficiant politiquement aux acteurs les plus conservateurs.

La guerre internationale contre les drogues s’est en effet construite sur une logique de criminalisation de la production, sans prise en charge sérieuse des dynamiques de consommation ni des causes sociales, économiques et sanitaires de l’addiction. Comme le montre François-Xavier Dudouet, le « grand deal » du régime international des drogues impulsé par l’ONU a consisté à criminaliser la production de substances dans les pays du Sud global, tout en légitimant, dans les pays du Nord, la production et la commercialisation de substances similaires par les industries pharmaceutiques, dès lors qu’elles étaient encadrées par un usage médical et scientifique présenté comme seul légitime1. Cette dissociation a permis aux puissances occidentales d’exporter les coûts sociaux et sécuritaires de la prohibition tout en conservant les bénéfices économiques et politiques d’une production licite.

La conséquence directe de cette architecture normative a été l’institutionnalisation d’une « guerre contre la drogue » dans laquelle les puissances mondiales – au premier rang desquelles les États-Unis – ont militarisé des problèmes de sécurité publique dans les pays du Sud. En Amérique latine, cette guerre débute dès 1969 au Mexique, ciblant la production d’opium et de cannabis, avant de s’intensifier dans les années 1980 avec l’essor du trafic de cocaïne depuis la Colombie. Plus de cinquante ans plus tard, le constat est largement partagé : la production n’a pas diminué, les flux se sont reconfigurés, et les organisations criminelles sont devenues plus violentes, plus fragmentées et plus puissantes.

La guerre à la drogue permet de déplacer la responsabilité hors du territoire national tout en consolidant des récits sécuritaires électoralement rentables.

À l’inverse, la question des drogues est longtemps restée marginalement traitée sur le plan interne aux États-Unis. La crise des opioïdes, qui débute dans les années 2010, en constitue l’illustration la plus frappante. Entre 1999 et 2023, elle a causé plus de 806 000 décès et contribué à une baisse de l’espérance de vie de 0, 67 an en 2022. Cette crise s’explique classiquement par trois phases : l’augmentation des décès liés aux opioïdes prescrits à partir de 1996, après la commercialisation de l’OxyContin par Purdue Pharma ; la hausse des overdoses à l’héroïne à partir de 2010, lorsque les prescriptions ont été restreintes ; puis, à partir de 2013, l’explosion des décès liée à l’arrivée du fentanyl de synthèse sur le marché illégal2. Il est désormais établi que cette crise trouve une part décisive de son origine dans la promotion agressive, mais légale, de substances addictives par l’industrie pharmaceutique.

Face à cette situation, l’administration Trump n’a pas engagé de réponse structurelle. Sa rhétorique privilégie des stratégies répressives – perturbation des flux internationaux de fentanyl, renforcement des contrôles frontaliers, pressions commerciales sur le Mexique, le Canada et la Chine – tout en reléguant au second plan les politiques de santé publique et de réduction des risques. Alors que plus de 50 millions d’Américains souffrent d’addictions, seul un sur cinq bénéficie d’un traitement. Cette asymétrie éclaire la fonction politique de l’externalisation : la guerre à la drogue permet de déplacer la responsabilité hors du territoire national tout en consolidant des récits sécuritaires électoralement rentables3.

Les drogues comme instrument de légitimation de l’impérialisme

L’usage de la rhétorique antidrogue dans les pratiques de domination des États-Unis ne peut être compris indépendamment des logiques impériales qui structurent leur politique étrangère. Sous l’administration Trump, cette articulation apparaît de manière particulièrement explicite, dans un registre décomplexé où sécurité, intérêts économiques et domination régionale sont ouvertement revendiqués. La lutte contre les drogues n’y constitue pas une fin en soi, mais un langage politique permettant de légitimer la projection de puissance, la coercition diplomatique et, le cas échéant, l’intervention militaire. Pendant des mois, la pression exercée sur le Venezuela a ainsi été présentée comme une guerre contre le narcotrafic. À la suite de l’enlèvement de Nicolás Maduro, une autre priorité s’est toutefois imposée plus clairement : l’accès aux plus vastes réserves pétrolières du monde.

Cette orientation était à peine dissimulée. La stratégie de sécurité nationale publiée par l’administration Trump en novembre 2025 illustre une volonté explicite de reconfiguration impériale des relations avec l’Amérique latine. Loin de promouvoir la démocratie ou la stabilité institutionnelle, le document réaffirme une vision hémisphérique fondée sur la prééminence étatsunienne. Il annonce la volonté de « réaffirmer et faire respecter la doctrine Monroe afin de restaurer la domination américaine dans l’hémisphère occidental », tout en assignant aux diplomates la mission d’identifier des « opportunités économiques majeures », notamment par l’attribution de contrats publics sans appel d’offres à des entreprises américaines.

L’intervention au Venezuela, bien que légitimée par la rhétorique antidrogue, s’inscrit ainsi dans une logique d’appropriation des ressources pétrolières du pays. La reconnaissance de la vice-présidente Delcy Rodríguez comme interlocutrice légitime ne peut être comprise indépendamment de son rôle central dans le secteur énergétique. Ministre du Pétrole au moment de l’enlèvement de Maduro, Rodríguez bénéficie de la confiance de grandes entreprises internationales, qu’elle a su rassurer en maintenant l’activité du secteur malgré les sanctions et les dysfonctionnements internes. Cette configuration éclaire la logique réelle de l’intervention : il ne s’agit pas tant d’un changement de régime au nom de la lutte contre un pouvoir « criminel » – puisque Rodríguez faisait pleinement partie de ce régime – que de l’instauration d’une forme de gouvernement temporaire des ressources, au profit des intérêts étatsuniens, sans contrepartie pour la population vénézuélienne souffrant du régime.

Cette instrumentalisation des drogues comme levier impérial apparaît avec une netteté particulière si l’on compare le cas vénézuélien à celui du Mexique. Le prétexte des drogues – et en particulier celui du fentanyl et de son trafic transfrontalier – a structuré les relations entre Donald Trump et la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum. En 2025, Trump a justifié à répétition l’imposition de droits de douane sur les exportations mexicaines au nom de la lutte contre le trafic de drogue et l’immigration dite illégale. Plus récemment, la question des drogues a servi à remettre en cause le T-MEC4, dans une logique protectionniste visant à rapatrier sur le territoire étatsunien des capacités productives d’entreprises américaines installées au Mexique, pourtant premier partenaire commercial du pays.

Dans ces différents cas, les drogues fonctionnent comme un écran discursif masquant des intérêts économiques et géopolitiques classiques derrière une rhétorique morale de guerre contre le crime. En qualifiant certains États latino-américains de « narco-États », en criminalisant leurs dirigeants ou en assimilant des régimes politiques entiers à des organisations criminelles, les États-Unis produisent un récit dans lequel l’intervention apparaît non seulement légitime, mais nécessaire. Le narcotrafic devient ainsi une menace totalisante, permettant de gouverner par la peur et de naturaliser des rapports de domination. La lutte antidrogue se transforme alors en un dispositif d’impérialisme économique et moral, autorisant ce que le droit international tendrait, en d’autres circonstances, à proscrire.

Un prosélytisme politique : les drogues au service d’un agenda réactionnaire

Enfin, les drogues constituent une ressource centrale de prosélytisme politique pour l’administration Trump. La rhétorique antidrogue ne sert pas uniquement à légitimer l’intervention extérieure ou l’impérialisme économique ; elle permet aussi de promouvoir un agenda réactionnaire fondé sur un ordre moral étatsunien, projeté en Amérique latine comme en Europe. Dans ce registre, les drogues deviennent un opérateur idéologique permettant de tracer une frontière entre un « monde civilisé » à protéger et des sociétés présentées comme moralement corrompues ou dangereuses. Ce discours se caractérise toutefois par une application profondément sélective – et, à ce titre, intrinsèquement contradictoire.

Cette ambivalence apparaît avec netteté dans le contraste entre le Venezuela et le Honduras. Alors que les accusations de narcotrafic servent de justification centrale à l’enlèvement de Nicolás Maduro, elles semblent perdre toute pertinence dans le cas hondurien. Juan Orlando Hernández, président du Honduras entre 2014 et 2022, a en effet bénéficié d’une grâce présidentielle accordée par Donald Trump le 1er décembre 2025, malgré sa condamnation en 2024 à quarante-cinq ans de prison aux États-Unis pour avoir protégé des narcotrafiquants et facilité l’exportation de centaines de tonnes de cocaïne vers le territoire étatsunien – des accusations comparables à celles formulées contre Maduro. Et cette décision est intervenue alors même que l’administration Trump menait, simultanément, des frappes extrajudiciaires contre des embarcations en mer des Caraïbes et dans l’océan Pacifique au nom de la lutte antidrogue.

Cette contradiction apparente s’éclaire à la lumière des enjeux électoraux honduriens. Donald Trump s’est ouvertement ingéré dans la campagne présidentielle de 2025 en promettant que, si le candidat de droite Nasry « Tito » Asfura remportait l’élection, il soutiendrait économiquement le pays et accorderait une grâce « totale et complète » à l’ancien président Hernández, tous deux membres du Parti national. À l’inverse, la candidate de gauche, l’avocate Rixi Moncada, a été systématiquement associée par Trump à un prétendu danger « communiste ». Cette ingérence a contribué à la victoire d’Asfura dans un contexte de résultats serrés et de décompte chaotique, illustrant l’usage des drogues comme levier de mobilisation idéologique et électorale.

Cette instrumentalisation sélective des drogues n’a rien de nouveau. Dès Outsiders (1963), Howard S. Becker montre que la déviance n’est pas une propriété intrinsèque des comportements, mais le produit d’un processus de construction sociale, structuré par des rapports de pouvoir. Les lois sur les drogues sont historiquement contingentes, portées par des entrepreneurs de morale et appliquées de manière différenciée, ciblant prioritairement des groupes déjà marginalisés. L’usage politique contemporain de la rhétorique antidrogue s’inscrit pleinement dans cette logique : les drogues produisent une déviance sélective, qui ne s’applique ni à tous, ni de la même manière, ni en toutes circonstances. Les dirigeants de gauche latino-américains sont disqualifiés non pour leurs orientations politiques ou économiques, mais par leur association à la criminalité, tandis que des régimes autoritaires alliés échappent à cette stigmatisation.

La question des drogues devient ainsi un instrument privilégié d’imposition d’un agenda conservateur, destiné à mobiliser un électorat de droite et à normaliser des politiques de coercition. Dans un contexte régional marqué par un tournant sécuritaire – au Salvador en 2019, en Argentine en 2023 ou encore au Chili en 2026 – la rhétorique antidrogue sert de justification durable à des politiques de mano dura (« main forte »). En Colombie, à l’approche de l’élection présidentielle de 2026, le président Gustavo Petro, pourtant critique de Trump, a ainsi accepté le retour de la fumigation des cultures de coca au glyphosate par drones, malgré l’interdiction de l’aspersion aérienne par la Cour constitutionnelle en raison de ses risques graves pour la santé. Ce renoncement illustre la force du prosélytisme antidrogue : au-delà de la coercition, il produit des alignements normatifs et politiques durables, y compris chez ceux qui prétendent s’y opposer.


L’analyse de l’usage stratégique des drogues dans les relations entre les États-Unis et l’Amérique latine révèle moins une exception trumpienne qu’un symptôme plus large : celui d’une concurrence entre régimes de vérité, dans laquelle ne priment plus la cohérence juridique ni la véracité empirique, mais la capacité à produire de la domination politique et morale. La question des drogues s’impose ainsi comme un langage politique particulièrement efficace, capable de condenser des peurs sociales, de naturaliser la violence d’État et de rendre acceptables des pratiques qui, dans d’autres registres, apparaîtraient illégitimes.

Si l’administration Trump pousse cette logique à un degré de brutalité rarement atteint, elle n’en détient pas le monopole. En France, les gouvernements successifs d’Emmanuel Macron ont eux aussi mobilisé le registre des drogues pour légitimer un durcissement sécuritaire, de la pénalisation des usages à l’association croissante entre stupéfiants, immigration et délinquance urbaine. Dans ces contextes, la référence aux drogues fonctionne comme un instrument de gouvernement des conduites, au service d’agendas sécuritaires, impériaux ou réactionnaires. En ce sens, Donald Trump n’apparaît pas comme une anomalie, mais comme un révélateur : celui d’un monde politique où l’on renonce régulièrement à des approches plus humaines, plus efficaces et plus véridiques des drogues.

  • 1. Voir François-Xavier Dudouet, Le Grand Deal de l’opium. Histoire du marché légal des drogues, Paris, Éditions Syllepse, coll. « Histoire : enjeux et débats », 2009.
  • 2. Voir Suhanee Mitragotri et David T. Zhu, “Trump and the overdose crisis: The need for evidence-based policy”, The Lancet Regional Health – Americas, vol. 44, avril 2025.
  • 3. Carolina Arteaga et Victoria Barone, “Republican support and economic hardship: The enduring effects of the opioid epidemic”, The Quarterly Journal of Economics, vol. 141, no 1, 2026, p. 499-558.
  • 4. Le T-MEC (en espagnol) est un accord de libre-échange qui a été signé entre les États-Unis, le Mexique et le Canada, et est entré en vigueur le 1er juillet 2020.