Petit abécédaire d’un collège de banlieue


Absences

Avant de sortir du collège, j’ai parlé des absences avec Jean-Michel, le Cpe1. Il m’a dit que Mélanie, qui n’a pas reparu depuis les vacances de Noël, était au chevet de quelqu’un de sa proche famille qui était très gravement malade. À moi, les élèves ont dit qu’elle ne reviendrait plus au collège, qu’ils la voyaient souvent dehors et qu’elle traînait.

À propos de la petite Élodée, nous partageons la même suspicion: sa mère est vraisemblablement la complice, voire l’instigatrice de ses absences, qu’elle justifie systématiquement par de vagues motifs médicaux jamais assortis du moindre certificat. C’est une femme seule, dépressive: elle vit en fusion avec sa fille, elle fait ce qu’il faut pour que le collège ne la lui enlève pas.

Il m’a aussi parlé de Christelle, qui est en foyer et qui vient en classe en moyenne un jour sur cinq depuis le début de l’année. Récemment, elle m’a engueulée parce qu’elle n’avait pas lu l’annonce que j’avais affichée sur le tableau des absences de profs, pour prévenir que le cours de soutien était déplacé, conformément à la demande des élèves, afin de leur éviter d’avoir deux heures de permanence avant. Avec une ponctualité inaccoutumée, elle s’était pointée à quinze heures trente pile dans ma classe, furieuse de « ne pas avoir été prévenue et d’être venue pour rien ». Je l’avais prise à la rigolade et je l’avais félicitée de sa ponctualité et de sa volonté de « venir pour quelque chose » que j’interprétais comme un vif désir de travailler enfin. Elle n’a pas eu l’air de goûter la plaisanterie mais, avant qu’elle n’explose, je lui ai proposé très sérieusement de lui donner, là maintenant tout de suite, un cours de rattrapage pour tous ceux qu’elle avait manqués. Ça a désamorcé sa colère, j’ai même eu un instant l’impression qu’elle était tentée de dire oui. Mais elle a une réputation à soutenir, elle aurait eu l’air d’une fayotte! Alors elle a marmonné que c’était pas possible parce que sa copine l’attendait en bas et elle a filé. Enfin cette fois-ci, elle a une bonne raison de manquer, puisqu’elle est à l’hôpital du Kremlin-Bicêtre pour ce qui serait une crise d’appendicite. Jean-Michel lui a téléphoné aujourd’hui et elle lui a dit qu’ils lui avaient enfoncé une aiguille d’un mètre de long dans le bras et qu’elle avait envie d’arracher cette saloperie. Il m’a appris qu’en plus, aujourd’hui c’était l’anniversaire de ses seize ans. Joyeux anniversaire, Christelle, et en piste pour une nouvelle année de chaos!

Les absences sont la hantise de l’administration scolaire, qui déploie des moyens herculéens pour les combattre. Par exemple, dans notre collège, l’appel doit être fait par les professeurs pendant le premier quart d’heure de la première heure de cours; il est transmis, avant huit heures et demie, par un élève – estafette qui dégringole les escaliers jusqu’au bureau du conseiller principal d’éducation (Cpe). Celui-ci, muni des numéros de téléphone maison et (le plus souvent) portables de toutes les familles du bahut, passe la plus grande partie de la matinée à sortir du lit ceux qui y sont restés: « Allô, c’est toi Karim, qu’est-ce que tu fous, tu sais quelle heure il est? Rapplique immédiatement! » ou « Allô, madame Diarra, qu’est-ce qui se passe avec Ladji? » Entre-temps, il accueille avec d’énergiques remontrances les cohortes de retardataires qui se pointent avec, sur leur carnet de correspondance, un « motif du retard » piteusement libellé « Réveil »: « T’appelles ça une justification? Bon ben mon grand, puisque t’es pas là le matin, tu resteras le soir! Deux heures de retenue demain de trois à cinq! Faut bien rattraper le temps perdu! » À côté du Cpe, pour tous ceux qui passent à travers les mailles de son filet (enfant ou parfois parent, on se garde de décrocher parce qu’on sait que c’est lui qui appelle, à cette heure-là), un surveillant passe les premières heures de la matinée à renseigner la base de données « absence-retards » – et à préparer les courriers de demande de justification adressés quotidiennement aux parents. Cette « gestion réactive des absences » représente un des plus gros postes de dépenses du budget de fonctionnement, en frais de téléphone et de timbres.

Nous, les profs, il faut bien reconnaître que nous considérons ces efforts avec une ambivalence très inavouable: certes, l’absentéisme est un fléau, certes, il fait le lit de l’échec scolaire, certes, il prélude à la sortie sans diplôme dont le rectorat brandit les statistiques comme un épouvantail. Mais aussi, mettez-vous à notre place, quel soulagement, quand vous êtes, juste pour une petite heure, allégé de celui ou de celle qui vous empoisonne la vie depuis le début de l’année!

Bienvenue à Paris

Par une belle matinée de juin, un groupe de vingt-cinq élèves de troisième A et C triés sur le volet et cornaqués par leur professeur de latin et leur professeur de français, moi-même, a rendez-vous devant l’église Saint-Eustache avec une conférencière qui doit les guider pour un « parcours Molière » des Halles à la Comédie-Française. Ils sont tous volontaires, ont payé la somme non négligeable de quatre euros, plus l’aller et retour en métro, et la fin de l’année les met de bonne humeur.

Le rendez-vous est fixé à 9h30; il n’est pas loin de 9h40 quand nous voyons se diriger vers nous une petite dame qui se fait reconnaître comme notre conférencière; on sonne le rappel des élèves, dispersés autour de l’amphithéâtre au centre duquel est posée, sur une main monumentale, une tête monumentale (sculpture opportunément intitulée « Écoute », comme je l’ai appris plus tard). La dame grimpe sur le parapet de ciment: elle veut surmonter le groupe qu’elle invite à se rassembler autour d’elle; elle pose son sac à ses pieds, se penche pour demander quelque chose à ceux qui sont les plus proches d’elle et se redresse pour embrasser le cercle du regard.

Bon, eh bien bonjour, commence-t-elle, d’une voix rien moins que chaleureuse, avec un petit sourire forcé. Bienvenue à Paris. Tout d’abord, nous allons rester un moment ici pour que je vous parle des premières années de la vie de… de… de qui?

–Ben, de Molière, non? lance quelqu’un.

–Oui c’est ça, la vie de Molière, qui s’appelait… qui s’appelait… je vous en prie, répondez-moi, n’hésitez pas à prendre la parole, je veux que nous échangions, n’est-ce pas? [Le discours se veut encourageant, mais la voix se coince dans des aigus qui trahissent la tension et l’urgence.] Et dites-moi votre nom quand vous répondez, pour que nous fassions connaissance, et que nous ayons un dialogue sympathique. Alors, comment t’appelles-tu, toi, là-bas qui as si bien répondu tout à l’heure? Oui, toi, jeune homme, là? [Elle donne des coups de menton en direction d’un garçon qui garde obstinément les yeux baissés.] Mais enfin, ce n’est pas difficile de dire ton nom?

Sofiane et Ahmed commencent à ricaner devant les efforts qu’elle déploie pour établir le contact, et qui semblent lui coûter beaucoup. Elle leur lance un regard indigné, pousse un grand soupir et reprend.

Bon, alors, la vie de Molière… Euh, excusez-moi, je vous prie.

La voilà qui s’accroupit presque pour fourrager dans son sac, en extrait une bouteille d’un litre et demi d’eau minérale, dévisse le bouchon de plastique et en boit une grande goulée, après quoi elle repose la bouteille à ses pieds et reprend:

Donc Molière, il s’appelait comment? Hein? Jean… Jean-Baptiste…

–Poquelin!

–Oui! Poquelin! C’est ça! C’est très bien! Qui l’a dit? Alors? C’est vous mademoiselle? Comment vous vous appelez? Comment?

–Djéné… souffle l’intéressée.

–Je n’ai pas bien compris, mais parlez plus fort!

–Elle s’appelle Djéné!

proclame une copine serviable. La conférencière adresse à la jeune fille un sourire crispé. Voit le visage sombre aux traits réguliers. Le crâne quadrillé de locks. Sa méfiance est palpable. Elle ne devine pas que Djéné est l’une des meilleures élèves du collège, un modèle de sérieux et une brillante intelligence.

–Eh bien oui, Djéné, c’est bien ça, Jean-Baptiste Po-que-lin…,

ânonne-t-elle avec une lourde condescendance.

Un jardinier armé d’un grand sac et d’une pique à ramasser les ordures est passé sur la pelouse juste derrière la conférencière perchée et a prestement transpercé un papier gras presque dans les pieds de la dame, nus dans des spartiates à hauts talons, la faisant sursauter. La bouteille est tombée du parapet.

Des éclats de rire s’élèvent du groupe d’Ahmed, Sofiane et Mohamed. Ils sont hilares. Je les foudroie du regard, mais c’est trop tard, le mal est fait.

Bon, eh bien, si vous continuez comme cela… je vois qu’il y a des élèves dissipés… impolis… alors je vous préviens… tout à l’heure, ils n’entreront pas à la Comédie-Française. On n’y accepte que les élèves corrects et bien élevés, pas les… pas ceux qui ne se tiennent pas bien! Ils resteront dehors, je préfère vous le dire tout de suite!

Je me rapproche des perturbateurs et les menace des pires sanctions après le retour au collège. Ils baissent le nez, mortifiés, et la conférence peut reprendre.

Alors ici, au pied de l’église Saint-Eustache, c’était le quartier des Halles. On y faisait quoi, dans le quartier des Halles, les enfants?

Perplexité dans les rangs, on ne voit pas très bien ce qu’elle demande, tout le monde sait très bien ce qu’on fait dans des halles, ne serait-ce que parce qu’il y a des « Halles aux chaussures » dans tous les centres commerciaux.

Enfin, il y a bien qui savent ce qu’on fait dans les halles! s’impatiente-t-elle.

–Ouais, lance une voix, du commerce, on vend, quoi, on vend des trucs!

–C’est cela, c’est cela! s’exclame la conférencière très soulagée, qui a dit ça?

–C’est moi, maame, grommelle Démy.

–Bien, jeune homme, mais tu ne m’as pas dit ton nom! Comment tu t’appelles?

–Mourfff…

–Ton prénom, tu ne l’a pas oublié, quand même, non?

–Ben, Démy… fait l’intéressé de très mauvaise grâce.

–Bon, eh bien, comme votre camarade Bindémi vient de le dire très justement…

Un déchaînement de rire interrompt la malheureuse, tous les élèves, même les plus sérieux, sont secoués par l’hilarité, et nous-mêmes les professeurs avons beaucoup de mal à garder notre sérieux. La dame est complètement déstabilisée, et furieuse. Elle avertit qu’elle ne va pas pouvoir poursuivre dans de telles conditions, face à des élèves qui ne sont pas du tout respectueux, ni intéressés, qu’elle se demande pourquoi elle est là…

Excusez-les, madame, ils se conduisent parfois comme des gamins, mais ils sont intéressés, justement, poursuivez, je vous en prie… [Mais parlez-nous enfin de Molière au lieu de nous enliser dans cette interactivité à la noix! ai-je très envie d’ajouter.]

La conférencière poursuit, en s’entêtant à terminer une phrase sur deux par un point d’interrogation pour faire accoucher les jeunes esprits de connaissances qu’ils n’ont pas et qu’elle est payée pour leur délivrer. Et elle se met à prendre des mines de martyr quand les réponses n’arrivent pas.

Voilà près d’une demi-heure qu’on est planté devant Saint-Eustache, le parcours n’a toujours pas commencé, il y en a qui essaient de se faufiler discrètement hors du groupe pour aller se dégourdir les jambes. La situation se tend. La dame ne lâche plus sa bouteille de flotte et en avale une rasade toutes les trois phrases.

Alors bien entendu nous allons parler du théâtre. Vous connaissez le théâtre, vous y êtes déjà allés… Qui de vous est déjà allé au théâtre?

La plupart des doigts se lèvent.

Et à la Comédie-Française, est-ce que vous y êtes déjà allés?

Une bonne demi-douzaine de doigts se lève.

–On est allés voir Le Cid avec madame Mignon, annoncent en chœur Chloé et Nacéra.

–Ah, mais c’est très bien, ça! Et les autres, c’est à Ivry que vous y êtes allés? [Assentiment du groupe.] Vous avez peut-être vu des pièces de Bernard-Marie Koltès, il y en a eu plusieurs qui ont été jouées à Ivry, il me semble…

–Oui, oui, m’dame, on en a vu une! annonce fièrement Démy, L’île du Docteur Mario!

La conférencière reste saisie, tandis que tout le monde rigole autour d’elle et que Démy pique du nez, très vexé…

–Mais… mais ce n’est pas une pièce de Koltès, ça! proteste-t-elle, complètement désorientée. Excusez-moi [une petite rasade de la bouteille]. Bon, bon, reprenons, s’il vous plaît. Alors, à l’époque où Molière était enfant, il n’y avait qu’une seule troupe de théâtre à Paris. Et cette troupe s’appelait la troupe… La troupe de l’Hôtel… de l’Hôtel…

Silence pesant dans les rangs: personne n’a la moindre idée du nom de cette troupe, pas plus que d’aucune autre des troupes de théâtre qu’a pu compter Paris depuis l’enfance de Molière jusqu’à nos jours.

Mais la troupe de l’Hôtel de Bourgogne, bien sûr! soupire la malheureuse en levant les yeux au ciel, sans plus essayer de dissimuler son exaspération et son accablement. C’est vraiment… c’est vraiment… ennuyeux… que vous soyez aussi… aussi peu préparés… enfin, vous ne savez rien! Je ne sais pas comment je vais pouvoir… poursuivre… dans ce cas…

–Écoutez, madame, interviens-je, est-ce que nous ne pourrions pas poursuivre, justement, commencer la promenade pour laquelle nous sommes venus, car l’heure tourne…

–Eh bien, oui, oui, allons-y, nous avons mis beaucoup de temps parce qu’ils sont agités, qu’ils ne répondent pas à mes questions… bon, mais allons-y, allons-y…

C’est une pesante corvée qu’elle doit accomplir, et elle nous le fait bien savoir. Serait-elle partie pour son dernier trajet vers la potence ou l’échafaud qu’elle aurait eu la même mine.

Vous n’avez pas reçu le livret pédagogique? me siffle-t-elle du coin de la bouche.

–Heu, pardon, quel livret?

–Je croyais que la Comédie-Française envoyait un livret aux enseignants pour qu’ils préparent leurs élèves à l’avance, il me semble qu’il est indispensable qu’ils aient un minimum de connaissances…

–Ah bon? Et pourquoi nécessairement? Ils ont étudié des pièces de Molière, mais ils ne connaissent pas sa biographie; pour nous, ce parcours était une façon de la leur présenter de manière vivante! réponds-je un peu sèchement. Bon, allez, on y va les élèves, ne vous mettez pas en troupeau et laissez les gens passer!

La conférencière se dirige vers la Seine, suivie par le groupe, et par le professeur de latin qui la rattrape et lui déclare avec une ferme dignité:

Écoutez, madame, nous ne pouvons pas poursuivre de cette façon; je crois que vous vous trompez sur les jeunes gens que vous avez devant vous. Ce sont des jeunes gens polis et respectueux, de bons élèves en majorité, et il y a même parmi eux d’excellents élèves, des sujets brillants, et très sérieux et intéressés. Qu’ils ne sachent pas ce que vous leur demandez ne signifie pas du tout qu’ils soient nuls ou ignorants, comme vous avez l’air de le penser. C’est à vous de le leur apprendre, et ils vous écouteront si vous faites ce pour quoi nous sommes venus, c’est-à-dire nous en parler en nous amenant sur les lieux où il a vécu. Voilà ce que nous attendons de vous, et je peux vous affirmer que nous serons tous très soulagés et contents que vous le fassiez.

Pendant que Mathieu tient ce discours emprunt d’une éloquence simple et efficace, les élèves aussi en ont gros sur le cœur et me le font savoir:

Madame, franchement on s’ennuie avec cette conférencière, elle est lourde, on n’en peut plus d’attendre qu’elle dise ses trucs! Et en plus, vous avez entendu ce qu’elle nous a dit? Au début? Vous avez entendu?

–?

–Elle nous a dit « Bienvenue à Paris! » J’y crois pas!

–Comment elle nous a pris pour des blédards, madame, mais alors grave!

–Ah ouais ça elle croit, mais qu’on vient du fin fond des cités, y suffit de voir comment elle nous parle!

–C’est dingue, en plus t’imagines, elle croit qu’on vient de Vitry, alors!

–Ouais, elle a demandé à Djéné d’où on était, et elle a pas compris, elle a répété, « Ah, de Vitry! »

–On lui fait peur, madame, voilà, c’est clair! z’avez vu comment elle est, comme ça toute raide à nous demander comment tu t’appelles et tout ça comme si elle voulait qu’on soit potes, ouais, tu parles!

–Avec sa bouteille! On lui donne soif! Ou alors elle est malade peut-être? Elle va pas bien, c’est sûr, toutes les deux minutes à boire de l’eau comme ça!

–Ça l’emmerde, j’vous l’dis madame, de faire ce boulot, elle f’rait mieux d’arrêter tout de suite, là!

Quand nous arrivons au coin de la rue Sauval et la rue Saint-Honoré, devant la maison où une plaque nous apprend que Molière a vécu dans ces trois étages exigus avec son tapissier du roi de père et sa nombreuse famille, chacun a dit ce qu’il avait à dire, l’amertume s’est dissipée, tout le monde se sent le cœur plus léger. Le parcours s’est poursuivi dans la bonne humeur. Les élèves ont fait preuve d’une bonne volonté louable, et ils ont vaincu la méfiance et les préjugés de notre conférencière qui à la sortie de la Comédie-Française les a remerciés de leur gentillesse, avec un attendrissement sincère. Désormais, elle pourra raconter qu’elle a rencontré des élèves de la Zep de Vitry et que certes, ils étaient ignorants, ils ne savaient rien de rien, mais figurez-vous qu’ils étaient très gentils!

Black Panthers

Quand il était en cinquième, Tobias arrivait souvent le matin avec plein de petites plumes blanches prises dans la masse de ses cheveux noirs. Il vivait seul avec sa sœur, lycéenne mais majeure, ce qui avait permis d’éviter de les placer à la Ddas, en attendant le retour de ses parents dont personne ne savait exactement où ils étaient. En tout cas, il n’y avait pas de taie à son oreiller.

Si on lui posait des questions, Tobias affirmait que tout allait bien, pas de problème. Il ne voulait surtout pas qu’on s’apitoie sur lui, ni qu’on vienne y voir de trop près. Il avait déjà une longue pratique des services sociaux.

Mais sa souffrance éclatait parfois avec violence. Un jour il s’était tapé la tête contre le mur dans le bureau du Cpe, une autre fois il avait fallu le ceinturer et le maintenir de force pour l’empêcher d’aller casser la figure à un ou deux imbéciles qui s’étaient une fois de plus moqués de sa « touffe ». En cette ère de crânes tondus par collective identification avec Zidane, Barthez et Thierry Henri, Tobias avait le cran d’arborer une masse provocante de cheveux crêpus. « C’est une afro! Comme les Black Panthers », m’avait-il fièrement déclaré en jetant à la ronde un regard de défi.

Deux ans plus tard, Diénéba a justement choisi le Black Panther Party comme sujet de son exposé en trois points. Premier point: la création du Black Panther Party, deuxième point: la fin du Black Panther Party, troisième point: que sont devenus les membres du Black Panther Party? Le tout fortement identificatoire, hagiographique et surtout nébuleux, se résumant à la lutte nécessairement armée du héros Malcom X contre les méchants oppresseurs blancs qui l’ont finalement décimé, lui et ses valeureux camarades. En l’écoutant, je griffonne seulement sur ma feuille de notes: « Que font-ils? », et il est entendu qu’après les dix minutes d’exposé il y aura cinq minutes de débat avec la classe. Fin de l’exposé. Diénéba va se rasseoir sous des applaudissements largement immérités: la solidarité fonctionne à plein.

Y a-t-il des questions? demandé-je. – Non, non, pas de questions, c’est trop bien ce qu’elle a fait, rien à dire, respect.

Tobias lève seul le doigt, imperturbable. Je me doute que ça va chauffer.

Y a un problème dans ton exposé, déclare-t-il, c’est que tu n’as pas dit ce qu’ils faisaient, les Black Panthers, or c’est quand même ça l’essentiel, de parler du travail qu’ils faisaient dans les ghettos noirs, ils ont créé des écoles, des dispensaires où les gens pouvaient se soigner, ils luttaient contre la drogue et…

Tollé, les cris de la classe interrompent son intervention. Aurore, gentille fille plutôt calme d’habitude, hurle que « ça s’fait pas, de casser les gens comme ça ». Tobias est seul, l’union sacrée s’est nouée contre lui, on crie haro sur le gêneur, l’empêcheur d’être médiocre en rond, le remueur d’idées qui sait que respect n’égale pas complaisance et que la connaissance commande d’être critique…

Alors Tobias dort en classe.

Bunker de la dernière chance

Le plus déshérité de tous les collèges que j’ai connus n’était pas classé Zep: la municipalité n’avait pas voulu le demander, c’était mauvais pour l’image de la commune et ça aurait fait chuter les prix de l’immobilier. On préférait faire jouer à plein les stratégies d’évitement: carte scolaire, mon cul, comme aurait dit Zazie. Les enfants des pavillons et des nouvelles résidences standing allaient tous se faire scolariser ailleurs, laissant ceux des cités de Hlm décrépites se bouffer entre eux dans ce bâtiment sinistre qui aurait pu porter au frontispice: « Toi qui entres ici, abandonne tout espoir. » Je l’avais surnommé « le bunker de la dernière chance » et, pendant les deux mois que j’y ai passés, remplaçant une collègue frappée de dépression, n’y ai jamais pénétré sans un pincement au cœur.

C’était, à cette époque, une zone de non-droit, désertée par son administration. Le Cpe était en congé longue durée, la principale adjointe, fantomatique, se planquait dans son bureau et n’en sortait jamais, quant à la principale, elle n’apparaissait qu’à la cantine, où elle trônait à sa table qu’elle tenait ouverte pour son fils et les copains de celui-ci… L’autorité n’était plus représentée que par un surveillant qui faisait office de Cpe, un jeune beur admirable de courage et d’énergie. Comme le héros de western qui s’intronise shérif à la place du shérif quand celui-ci est trop lâche pour affronter les brigands, il arpentait le bahut du matin au soir pour y maintenir un semblant d’ordre et éviter le pire. Quant au corps professoral, il était constitué de débutants tout juste sortis de leur Iufm et expédiés, faute de points, dans ce purgatoire, et de quelques durs à cuire fixés par l’habitude ou par l’esprit de sacrifice.

J’avais la charge d’une classe de cinquième dont le shérif m’avait prévenu qu’elle était particulièrement difficile. Dès la première heure, j’ai compris que c’était pire encore: non pas une classe, mais une clique, une bande, une sorte de gang aux ordres d’un jeune caïd d’une quinzaine d’années. Arborant une luxueuse doudoune en cuir noir et l’attirail bling-bling du gangsta rap, il avait des lieutenants dévoués et s’était évidemment attribué la plus belle femelle de la horde. Une ravissante métisse qui ne voyait pas d’empêchement à rouler avec lui sous les pupitres, et dont on disait qu’elle gagnait déjà sa vie dans les ruelles du quartier. Néanmoins, j’ai d’abord essayé de faire cours, ce qui impliquait, pour commencer, de me battre pour obtenir que tous les gamins posent leur sac, baissent leur capuche, enlèvent leur veste et leur écharpe, qu’ils s’asseyent chacun à son pupitre, puis qu’ils restent assis, et qu’ils sortent de leur sac de quoi écrire. Au bout d’une semaine d’efforts épuisants autant que vains, une fillette jusque-là silencieuse, qui se trouvait sur la gauche de la classe, m’a interpellée:

Madame, m’a-t-elle avertie, c’est pas la peine de vous fatiguer comme ça, vous n’y arriverez jamais, la prof d’avant elle a jamais pu faire cours à toute la classe! Ce qu’il faut que vous fassiez, c’est les [elle désignait le côté droit de la classe] laisser, plus vous occuper d’eux, comme ça vous pourrez travailler avec nous, parce que nous, on veut bien apprendre un peu, si c’est possible.

J’ai alors réalisé que deux groupes se partageaient l’espace: à droite de mon bureau, du côté des fenêtres, la bande du gansta-caïd occupait deux rangées de pupitres. À gauche, sur la troisième, s’était regroupée une petite dizaine d’élèves auxquels je n’avais prêté aucune attention jusque-là, monopolisée que j’étais par les autres. De même que dans la ménagerie, le dompteur ne peut pas quitter des yeux les fauves les plus féroces. Du coup, ces gamins gentils, qui subissaient déjà quotidiennement la loi du plus fort, j’avais été incapable de les distinguer. Il avait fallu qu’ils m’expliquent ce que je devais faire pour eux – et pour moi aussi. Et j’ai appliqué leur leçon. Pendant deux mois, clopin-clopan, nous avons fait du français, pendant que les autres végétaient faute d’adversaire. Je n’intervenais que pour les empêcher de se battre ou de se prendre. Et aux vacances de Noël, quand j’ai appris le retour de la titulaire, l’énorme soulagement que j’ai ressenti était voilé d’un peu de tristesse. Pour les petits du côté gauche. Parce qu’eux, ils y restaient, dans le bunker de la dernière chance.

Connivence

Tobias ne travaille pas, ou très peu. J’ai renoncé à me préoccuper de ce qui lui sert de cahier de français, et qui est visiblement (quand je jette de loin un œil dessus) très loin de ce qu’on attend d’un bon élève: c’est la même liasse de feuilles cornées qui lui sert pour différentes matières (pour toutes peut-être? à moins que des collègues plus scrupuleux que moi ne parviennent grâce à des efforts acharnés à obtenir un vrai cahier…). Quelquefois, pendant la classe, Tobias fait son tri: son bureau se recouvre de feuillets manuscrits, dont il transforme une bonne partie en boules de papier. Mais, ce faisant – et c’est là ce qui justifie mon laxisme à son égard! – il écoute le cours. Jamais il ne se laisse aller à des bavardages ni à des ricanements, et de temps à autre, quand il lève tranquillement le doigt, c’est pour donner une réponse juste. Souvent, un nom éveille son étonnante culture mythologique. Labyrinthe, par exemple: une connivence s’est établie entre nous, je lance la question: « Pourquoi labyrinthe et dédale sont-ils synonymes? Connaissez-vous l’histoire de ces mots? » Tobias, magnanime, laisse d’abord fuser quelques bribes de réponses plus ou moins fantaisistes, puis il lève le doigt et je lui donne la parole pour ce qui sera, je le sais, le fin mot de l’histoire. Il raconte alors, lentement, avec la solennité qui sied au récit des grands mythes, l’histoire du Minotaure, de Dédale et d’Icare à la classe médusée et jalouse.

Démotivé(e)s

Quand je relis l’histoire de Gus, je réalise que le collège a changé en quelques années et que je n’ai pratiquement plus d’élèves comme lui. Les « élèves en grande difficulté », comme on les appelle pudiquement, se sont marginalisés, il y en a toujours quelques-uns par classe mais ils ne sont plus de véritables interlocuteurs, ils n’ont plus de statut: ils sont absentéistes, apraxiques, méfiants, se tiennent à l’écart non seulement du prof mais aussi des élèves, et les relations avec eux sont pauvres – ce sont des zombies qu’on se contente de mettre à la porte quand ils deviennent agressifs.

Les problèmes quotidiens ne proviennent plus de fortes personnalités mais du marais des élèves dits « démotivés » – des filles en large proportion. Dans mon esprit, une expression les résume: « De mauvaise grâce. » Elles rentrent en classe sans vous jeter un regard, avec un air de mortel ennui encore accentué par la mastication d’un éternel chewing-gum; sans dissimuler qu’elles n’ont pas d’autre intention que de papoter avec leur copine, d’échanger leurs agendas pleins de photos d’elles, de leur amie de cœur, du bébé de leur grande sœur et de leur footballeur préféré, avec des légendes écrites au feutre fluo mauve ou rose et décorées de cœurs: « Voilà ma Jessica, ma Superjessy, c’est une vraie bombe, elle est trop belle et trop sexy, je l’adore pour la vie. » Elles ont du savoir-faire pour manger des bonbons sans se faire voir, on retrouve les emballages sous leur bureau. Mais l’activité la plus captivante consiste à faire circuler entre leur groupe et certains garçons des mots écrits dans un idiome difficilement déchiffrable par quiconque a une compréhension étroitement canonique de la langue française:

Il a dit parle pas avec lui pfff canard il a la haine il sacroche trop lese coulé la tu fais chier je la kife ses la seul du je suis timide je peux pas me passé d’elle! – c gai! – marvin dit: a la récré ta pas 1 téré a me mettre dans t combines a 2 ball car sa va pas le faire. – Faut ke je te parle! (c série).

Chez les garçons, en dehors de leur contribution à ces échanges épistolaires, c’est l’inaction qui est confondante; ils sont capables de passer des heures de cours à étirer leurs jambes devant eux, en travers de l’allée, le regard dans le vague, contemplant leur paire de Nikes. Et quand nous les interpellons, ne serait-ce que pour prévenir un effondrement imminent (il arrive qu’ils tombent de leur chaise), ils sursautent et leur réflexe défensif s’exprime soit par le rituel « Comme par hasard! » proféré sur un ton de profonde amertume, qui déclenche en retour l’immanquable « Il n’y a aucun hasard dans le fait que je te demande de/te tenir correctement/ouvrir ton classeur/te mettre au travail… », soit par l’instinctif « J’ai rien fait! » auquel nous ne pouvons répliquer qu’en constatant sans aucune ironie, mais avec désolation, que c’est bien ça le problème.

Mornes, sans gaieté, perdus, ces élèves nous ignorent, nous fuient; ils sont à des années-lumière de nous, ils vivent dans un autre monde, un monde confus, régi par les « embrouilles », sans perspective; et quand nous tentons de les ramener à nous, quand nous essayons, encore une fois, avant d’abandonner de guerre lasse, d’en faire des élèves pour justifier notre présence en face d’eux, ils nous regardent, sans agressivité, avec un air de vague commisération et surtout d’incompréhension. On devine ce qu’ils pensent:

Mais qu’est-ce qu’elle me veut encore, celle-là? La voilà qui remet ça, avec ses histoires de comparaison et de métaphore, de ruban volé, et d’orientation après la troisième! Comme si on en avait quelque chose à battre, de ces trucs de profs! Y a bien qu’elle que ça amuse! Elle est lourde! Si elle insiste, j’ dis que j’ai mal au ventre [pour les filles] ou à la tête [pour les garçons] et j’demande à aller à l’infirmerie!

Face à ces élèves-là, notre échec est complet: nous n’arrivons même pas à les trouver intéressants.

Description

Ndiouga est un petit élève de cinquième très agité, il a beaucoup de mal à se concentrer et à rédiger. Mais il a fait de son mieux, au cours de notre séquence consacrée à la description, pour faire son exercice. La consigne en était: « Décrivez un jardin en complétant les débuts de phrases. » Description de Ndiouga:

Il pénétra dans le jardin. Les arbres étaient beaux comme si on venait de les acheter au supermarché.

C’était un jardin très simple: à sa gauche il y avait un petit poulailler, à sa droite des carottes, des melons, du maïs, et en face un petit poulailler.

Dans ce poulailler il y avait dix poules et cinq coqs. Il ne savait pas comment faisaient les coqs pour avoir des enfants avec les poules bref. Point final.

Désenvoûtement

Jean-Célestin est passé en conseil de discipline au mois de juin pour « comportement inacceptable, refus de travail et faits de violence ». Il n’a pas été exclu, le conseil de discipline a décidé de lui donner une nouvelle chance à la rentrée prochaine, moyennant de fermes engagements à changer de comportement.

Pendant les grandes vacances, ses parents lui ont acheté un billet d’avion pour le Sénégal, ça leur a coûté très cher. Là-bas, Jean-Célestin a été pris en charge par la famille qui l’a amené chez un féticheur, pour le faire désenvoûter… pour faire sortir le mauvais esprit qui était en lui et qui l’empêchait de bien travailler à l’école. C’est ce que m’a confié sa mère peu après la rentrée. Elle voulait que je le sache, en ma qualité de professeur principal. Je suis certaine que le garçon, lui, n’en a jamais dit mot à quiconque.

Exclusion

Cahier d’absence rempli d’heure en heure par les profs, semaine du lundi 25/03 au vendredi 29/03:

Mardi 13 h 20 (maths): Hamdam exclu; motif: retard + aucun travail, bruyant! même jour à 14h30 (espagnol): Hamdam exclu; motif: hurlements divers, prétend par ailleurs avoir rendez-vous avec la conseillère d’orientation (jamais au collège le mardi).

Mercredi: Hamdam exclu à 10h30 (français); motif: cris, gesticulations, agressivité quand on le rappelle à l’ordre.

Jeudi 14 h 25 (espagnol): Hamdam en retard non accepté; motif: plus de dix minutes de décalage entre l’heure indiquée sur le billet et l’heure à laquelle il s’est présenté.

Vendredi 10 h 20: Hamdam exclu (anglais); motif: il serait bon qu’il vienne en cours sans sa balle et qu’il évite de dire « Vas-y » lorsqu’il s’adresse à moi.

Semaine suivante, lundi de 15 heures à 16 heures (maths): exclusion de Hamdam. Motif: absence de matériel (ni livre, ni classeur, ni stylo).

Mercredi 10 heures à 11 heures (français): Hamdam s’auto-exclut; motif: arrive en retard; furieux de devoir retourner à la vie scolaire, décide qu’il ne reviendra pas en classe.

Vendredi 8 h 15 (espagnol): Hamdam exclu. Motif: l’espagnol ne l’intéresse pas. Il a faim.

Foulard

Bribe de conversation féminine saisie un lundi matin.

Hier, j’ai vu Naïma, vous savez qu’elle porte le foulard maintenant! Comment ça lui va bien! Elle est trop belle avec, j’vous jure!

Le foulard, Naïma n’est pas la seule à le porter, elles sont quelques-unes dans le collège, en général des filles discrètes, sérieuses. Un jour, dans une allée de Carrefour ou d’Italie 2, on croise un groupe de femmes voilées, et un regard s’accroche au vôtre: on reconnaît une telle, qu’on a vue la veille avec son jean et sa parka noire. Souvent, c’est elle qui vous salue la première, on lui répond par son prénom et on échange un sourire. On n’en reparle pas en classe.

Hasard

« Comme par hasard! » est, avec « J’ai fait quoi? », l’une des répliques rituelles de l’élève pris en faute. Prononcée sur un ton de sombre amertume, elle dénonce sur le mode ironique l’injustice qui lui est faite et la persécution dont il se sent la victime. Mais son usage est devenu tellement mécanique que cette antiphrase subtile en est venue, par un retournement vertigineux, à être formulée par les élèves contre eux-mêmes; c’est ainsi que j’ai pu lire dans la relation d’un incident rédigée lors d’une séance de « vie de classe »: « Le prof m’a demandé de lui donner mon carnet. Comme par hasard, je ne l’avais pas. »

Laïcité

Débat animé dans la salle des profs: peut-on, sans contrevenir à la laïcité, dire à un élève comme l’a fait telle collègue (non musulmane): « Tu continues à faire l’imbécile, alors que c’est le ramadan? »

Il est de bon ton d’accuser l’institution scolaire d’être le bastion de tous les immobilismes, et les professeurs d’être restés des « laïcards » à collier de barbe, duffle-coat et gros cartable, crispés sur la défense d’un universalisme rigide et dépassé. Pourtant, dans mon collège, on fait en sorte de ne pas organiser de brevets blancs pendant le ramadan, à cause de la fatigue des élèves de plus en plus nombreux qui « le font », ni de prévoir des contrôles importants à cause des absences pendant les journées de l’Aïd; c’est une pratique admise et qui ne fait plus débat. Pas plus que l’idée ne viendrait à quiconque de protester, à la cantine, contre la disparition définitive du saucisson, jambon, rôti ou de toute autre forme de viande de porc.

Métier

J’ai beaucoup appris de mes stagiaires sur le métier de professeur. À observer ces jeunes gens souvent brillants, frais émoulus de leurs concours de recrutement, dans leur première confrontation avec des classes traditionnellement méfiantes (le stagiaire, passager clandestin qui commence par se faufiler silencieusement au dernier rang de la classe, n’est a priori investi d’aucune autorité, il doit tout conquérir de haute lutte), j’ai réalisé que la difficulté de ce métier tenait à ce qu’il exigeait autant de dispositions naturelles que d’habileté technique.

J’ai vu Benoît, jeune agrégé bouillonnant et génial, terminer son cours épuisé comme un coureur à l’arrivée du cinq mille mètres haies, et presque sous les applaudissements. Après être parvenu à faire comprendre à une classe de cinquième survoltée comment la description n’était pas seulement un arrêt de l’action, mais pouvait au contraire contenir quelque chose qui faisait soudainement progresser le récit. Pour servir ce projet ambitieux, il avait choisi comme texte support la description et le dessin des mystérieuses portes de la Moria dans le Seigneur des Anneaux de Tolkien (choix qu’il m’avait annoncé la veille à onze heures et demie du soir). Pédagogiquement parlant, il avait accumulé les bourdes: contenu de séance trop lourd, texte trop long et difficile, photocopies rebutantes en tout petits caractères, récapitulations dictées à un train d’enfer. Et pourtant, il avait réussi à communiquer à la classe son énergie et son enthousiasme et les gamins étaient sortis de ce cours chahutés, un peu KO mais avec, dans un coin de leur tête, l’idée qu’il peut y avoir des descriptions qui sont comme des énigmes, drôlement intéressantes!

Clorinde, elle, procédait tout en douceur. Dès qu’elle s’adressait à la classe de sa jolie voix claire, avec une gentillesse et un sourire qui adoucissaient les angles de ses procédures rigoureuses, je voyais le charme opérer, les visages s’éclairer, les corps se détendre juste ce qu’il faut pour que l’attention s’installe et que les élèves suivent.

Céline, au contraire, finissait son cours toute seule: elle avait largué tout le monde en cours de route. Et pourtant, ce n’était pas faute d’avoir bossé! Elle était si anxieuse et peu sûre d’elle qu’elle rédigeait à l’avance chacun de ses cours, au mot près. Elle commençait sa leçon comme on se jette à l’eau, agrippée à la bouée du « descriptif de séance » prescrit par l’Iufm, sans oser regarder les élèves, et encore moins s’adresser à eux! Fatalement, avant la fin du premier quart d’heure, les quelques zozos habituels s’étaient mis à vibrionner; au bout d’une demi-heure, c’est la classe entière qui avait décroché et qui ricanait de ses objurgations. J’étais obligée d’intervenir pour rétablir l’ordre et permettre à la malheureuse de terminer.

Une fois, je lui ai dit que son cours m’avait rappelé une géniale séquence des Quatre cents coups, de François Truffaut, où on voit, filmé en contre-plongée, comme du haut d’un toit, le prof de gym sortant dans la rue suivi de toute la classe. Le prof est en tenue de sport, il trottine, bombant le torse, il fait des mouvements d’échauffement. Le rang de gamins en blouses d’écoliers s’allonge derrière lui. Au premier croisement, on en voit un prendre la tangente, puis un autre. Le prof, toujours trottinant, ne se retourne pas, et progressivement, derrière lui, les gamins se dispersent, un disparaissant à droite sous une porte cochère, deux traversant à gauche comme des flèches pour rentrer dans une boutique, puis deux autres s’engouffrant à droite dans une rue adjacente. À la fin, il ne reste plus aux basques du prof que deux gamins (je crois que ce sont Antoine Doinel et son copain René) qui courent encore un petit moment derrière lui, avant de filer à leur tour, le laissant seul dans la rue déserte. Ce prof de gym, ai-je dit à ma stagiaire, c’est toi!

Moyen Âge

Je ne manque jamais d’emmener mes classes de cinquième visiter le musée du Moyen Âge à l’hôtel de Cluny. Cette excursion au quartier Latin est toujours une fête, dont le clou est la rencontre avec la Dame à la Licorne. La classe est appelée à faire silence et à se faufiler dans un petit couloir obscur, et puis c’est l’éblouissement: dans la grande salle toute tendue et moquettée de noir, éclate un concert de couleurs vives et subtiles, les belles dames, les instruments de musique, les animaux, les mille fleurs sortent littéralement des murs, des scènes mystérieuses intriguent et font rêver.

Au début d’une de ces visites, la conférencière un peu sèche, qui avait la curieuse manie de s’adresser régulièrement à elle-même et à haute voix, l’injonction: « Calme et autorité! » avant de se tourner vers le groupe, nous a emmenés dans la petite salle des vitraux et a commencé à expliquer aux vingt-cinq gamins massés autour d’elle et entourés d’un petit cercle de touristes que les vitraux représentaient généralement des scènes religieuses tirées de la Bible. Elle désigne alors celui qui fait face à notre groupe et annonce qu’il s’agit ici de l’histoire de Joseph, que certains d’entre nous connaissons peut-être. Et voilà qu’une main se lève, index dressé, et qu’une voix demande très poliment mais avec fermeté: « Oui, moi je la connais, l’histoire. Je peux la raconter, madame? » La conférencière (« Calme et autorité! ») écarquille les yeux, les pose sur le petit bonhomme à la bouille sombre et à l’épaisse tignasse qui a parlé, et a le sang-froid d’accepter sa proposition. Alors Tobias, élève de cinquième dans un collège de Zep, originaire de Côte d’Ivoire, élevant bien sa grosse voix et prenant le ton monocorde et appliqué d’un maître qui veut être sûr de bien se faire comprendre, raconte in extenso et sans se tromper l’histoire de Joseph vendu par ses frères au pharaon d’Égypte, dans la salle des vitraux du musée de Cluny, devant les élèves attentifs et les touristes stupéfaits.

Comment connais-tu si bien la Bible? lui ai-je demandé sur le chemin du retour.

–Ma maman me la lisait, le soir, quand j’étais petit; et maintenant, j’aime bien la lire tout seul de temps en temps, c’est cool!

Parents

Il y a des parents que je retrouve avec plaisir lors des réunions trimestrielles, comme la maman de Rodrigue. Je la connais bien, car j’ai d’abord eu Clémentine, la grande sœur de Rodrigue, en troisième. C’était une excellente élève, et madame T. ne recevait de moi que des compliments qu’elle acceptait de très bonne grâce. Mais du coup, nos rencontres étaient brèves. L’année suivante, le petit Rodrigue est arrivé dans ma classe de cinquième, et, par le hasard un peu aidé des constitutions de classe, il est resté avec moi jusqu’en troisième. Trois rudes années, au cours desquelles Madame T. a toujours été là pour s’entendre dire que son fils – qui ne vivait que pour le foot et voulait devenir footballeur professionnel – ne travaillait pas. Vaillamment, elle faisait face, écoutait, s’expliquait, cherchait non pas des excuses mais des solutions. Est-ce qu’il fallait arrêter les entraînements de foot trois fois par semaine, plus les matches le dimanche? Il vivait pour ça, le gamin! Le papa était parti, et elle travaillait dans la croissanterie d’un aéroport: levée à quatre heures du matin, une heure de transport pour être au boulot à six. « Qu’est-ce que je peux faire? Vous comprenez, je ne suis plus à la maison quand Rodrigue part à l’école. S’il se lève pas, je peux pas le tirer du lit! » Je la rencontrais toujours l’après-midi, quand elle était rentrée de son boulot. C’était une petite dame antillaise, au visage doux, au corps tassé par le poids de la fatigue accumulée. Mais de temps en temps, elle riait avec une vraie gaieté, et je me disais qu’avec l’amour d’une mère comme elle, Rodrigue s’en sortirait.

Je me souviens aussi des éclats de rire de la maman de Sara. Elle ne ratait pas une réunion, faisait des heures de queue, pour se poser en face de moi, avenante sous son foulard, les mains et le front tatoués de henné. Elle venait toujours avec sa fille. « Labès, madam’ Mignon? » Elle ne parlait pas français. Sara lui donnait des leçons, et c’était devenu une plaisanterie entre nous:

Alors, madame F., ça avance les leçons de français?

Elle s’esclaffait, agitait les mains:

–Chouïa, chouïa!

–Dis donc, Sara, il faut que tu la fasses travailler un peu plus, ta maman! »

C’était des moments chaleureux.

Avec le très sévère papa de Samir, ce n’est pas du tout la même ambiance. Samir le regarde avec une telle crainte que je ne peux pas m’empêcher de forcer sur l’éloge:

Eh bien, monsieur A.-H., vous devez être content du bulletin de Samir! C’est excellent! En français, je suis vraiment très satisfaite de son travail!

Il me fait face sans sourire.

–Samir sait ce qu’il a à faire! Il faut pas qu’il croie que c’est arrivé, et qu’il peut aller s’amuser, parce que tous ses professeurs lui mettent des bonnes notes.

–Mais, monsieur A.-H., il les mérite! C’est un très bon élève!

–C’est normal, tous ses frères et sœurs ont été de très bons élèves.

Il m’intimide, et je sens qu’il me trouve complaisante.

Et puis il y a les parents pas tout à fait adultes qui, convoqués à cause des difficultés de leur enfant, ne vous parlent que d’eux-mêmes. Ce sont souvent des mères narcissiques et perdues, qui vous confient leurs démêlées sentimentales, leurs problèmes de boulot, leur manque de disponibilité. Elles quêtent votre assentiment.

Je craque, avec tous les ennuis que j’ai à cause de lui [ou d’elle]! C’est très dur, vous comprenez, et il faut quand même que je vive ma vie de femme!

C’est leur môme qu’on plaint.

Ceux qui se méfient de l’école sont rarement des parents « issus de l’immigration ». Plutôt des « petits blancs », qui ont vécu eux-mêmes l’échec scolaire. Comme ils ont gardé de mauvais souvenirs du collège, ils y viennent le moins souvent possible, et jamais seuls. Ils font le déplacement en famille, mari, femme, enfants, ils amènent même le petit dernier qui chouine de fatigue. Ils sont mal à l’aise, intimidés, et méfiants. Un des parents prend la parole, l’autre reste muet.

–Océane elle travaille pas, c’est que ça l’intéresse pas le français. Y a trop de devoirs, et Océane elle a pas le temps de faire tout c’que les profs demandent, qu’à la maison elle aide sa mère et elle s’occupe de ses petits frères.

On regarde la gamine, éteinte, on insiste sur l’importance de l’école, sur l’orientation à laquelle il va falloir réfléchir. On essaie de leur faire croire à l’égalité des chances.

Enfin, il y a les opposants, ceux qui n’y croient pas, ou plus. Mères complices qui vous accusent de vous acharner sur leur fils si sensible, que vous connaissez sous l’aspect d’une petite brute sournoise et n’hésitant pas à racketter les plus petits.

C’est vrai que j’lui ai pris son MP3 dans l’cartable. Et que j’lui ai pas rendu. D’toute façon, y marchait plus…

Il trouve ça très drôle, et sa mère aussi. Ils rient tous les deux, ils mastiquent du chewing-gum et ils se foutent des profs.

Père exaspéré par les convocations à répétition, qui laisse éclater son désarroi:

Et qu’est-ce que je peux faire? Dis-moi qu’est-ce que je peux faire? Je peux pas le frapper! Ici en France j’ai pas le droit, ici le juge y me met en prison si j’le frappe! Alors Mohamed y fait des conneries et moi j’peux rien faire. C’est plus la peine de me faire venir ici.

Père paranoïaque d’un gamin à vif, dangereux pour lui et pour les autres:

Toutes les fautes ici c’est Mamadou. Ça c’est faux ça! C’est du racisme. Y a combien d’élèves ici? C’est toujours Mamadou.

Le papa ne va pas chercher son courrier. Les lettres recommandées ne lui parviennent pas. En tant que professeur principale, je lui rappelle que Mamadou a eu seize rapports disciplinaires depuis le début de l’année, qu’il a frappé un élève et un surveillant.

Seize rapports? Moi aussi je peux tous les jours prendre une feuille et marquer sur toi tous les jours: madame t’as fait ça, t’as fait ça…

C’est l’impasse. Son gamin sera exclu peu de temps après.

Père violent, qui nous contraint à « traiter les problèmes de l’élève autant que possible en interne » selon la formule de la principale, depuis qu’on l’a entendu dire, à propos de son fils qui a subtilisé le bulletin du premier trimestre:

Il ment parce qu’il a peur de la bourrée que je vais lui coller.

Avec sa ceinture. Sur les bras de ce blondinet, des bleus, plusieurs fois.

Prévention des conflits

« À la suite des perturbations graves survenues dans les classes et en vie scolaire depuis le début de l’année », la principale a voulu que nous, les professeurs, bénéficiions d’un stage d’établissement consacré à « La prévention des conflits », à raison de quatre demi-journées à intégrer dans notre emploi du temps. Malheureusement, elle n’est pas arrivée à se mettre d’accord avec la formatrice sur la programmation de ces demi-journées, et elles ont eu une altercation très violente dont les éclats sont parvenus jusque dans la salle des profs voisine. À la suite de cela, la formatrice a écourté le stage, auquel la principale a refusé d’assister.

Redoublement

Instrument cher aux professeurs, mal vu par l’administration dont il « plombe » les statistiques, redouté par les parents mais largement soumis à leur bon vouloir, le redoublement est l’objet de débats passionnés. Pour certains, sa raréfaction, organisée par l’Éducation nationale pour des motifs de basse économie, est l’une des principales raisons de l’échec scolaire. C’est à ce système de « fuite en avant » qu’on devrait d’avoir en classe de troisième des élèves illettrés. Pour d’autres, il est inopérant à l’égard d’un certain « profil » d’élèves, déclarés irrécupérables, plus rien à en tirer: ceux-là, autant les faire passer pour qu’ils finissent plus vite – et que le collège en soit soulagé.

À la fin de la sixième, c’est le conseil de classe qui décide du redoublement, les parents conservant la possibilité de faire appel de la décision. Devant la commission où ils viennent plaider, à côté d’arguments raisonnables, s’expriment aussi par leur voix les conflits conjugaux dont l’enfant est l’instrument et la victime:

Ah bon, il ne travaille pas? C’est parce qu’il ne vit pas avec moi. Il y a sans doute du laisser aller du côté de sa maman…

Ou bien

Moi, je ne voulais pas faire appel. Mais son père ne veut pas entendre parler de redoublement.

Aux réactions de certains adultes, on comprend soudain beaucoup mieux les dérapages de leurs enfants:

Je recevais des lettres du Cpe comme quoi qu’elle allait plus à l’école; elle m’a dit que c’était parce que les autres élèves la perturbaient.

Moi j’préfère qu’il redouble plus tard, en plus y en a qui ont des moyennes plus basses et qui passent.

Bon, elle n’a pas travaillé, mais elle déjà elle ne veut pas redoubler!

C’est mon fils: un garçon, ça ne redouble pas.

Parents ennemis, parents complices, enfants perdus.

Tenir

Johanne est un de nos élèves « en grande difficulté ». Gentil, sans aucune agressivité sauf quand il est poussé à bout par les moqueries, il déchiffre péniblement, ne maîtrise ni l’orthographe ni la syntaxe et ses textes dérapent souvent dans le non-sens; même s’il lui arrive parfois de dormir en classe, il ne se décourage pas, lève le doigt, rend les devoirs; mais dans la plupart des matières il n’obtient que de mauvaises notes, et vit un échec permanent; chaque remise de copie est l’occasion d’une humiliation, quelles que soient les précautions qu’on prenne pour l’en protéger.

Vers la fin de l’année, la professeur d’arts plastiques a donné à la classe un sujet difficile: chaque élève devait chercher le mot qu’il voudrait prendre pour devise, puis le « dessiner » de manière à faire ressortir le sens qu’il lui donnait. C’est le verbe « tenir » qu’a choisi Johanne. Il l’a dessiné, au crayon, en lettres coloriées, de taille décroissante, le « t » trois fois plus grand que le « r ». La barre horizontale du « t » semble brisée, et le corps de la lettre est criblé de trous, comme un gruyère; une hache croise la barre verticale. Le « e » est couvert de petites épines, le « n » hérissé d’énormes piquants. Le « i » fond comme une bougie, enfin le « r » est une masse de piquants plantée de trois gros clous. Le mot est inscrit dans un cadre gris à l’épais contour noir qui a la forme d’un galet. Depuis la barre supérieure du « e », une main se tend vers une autre main qui descend du cadre au bout d’un bras maigre. Leurs doigts parviennent juste à se toucher.

La tristesse de Johanne, sa morne docilité, la résignation qui le condamnait à faire profil bas et à détourner son regard de la copie que je lui tendais et qui lui renverrait, une fois de plus, la mesure chiffrée de son incapacité, je les connaissais. Mais je n’avais pas mesuré l’acuité de sa souffrance, ni de sa conscience.

  • 1.

    Conseiller principal d’éducation, en charge de toutes les questions de vie scolaire.