Entre les murs, de Laurent Cantet : la fatalité de l’échec ?
Laurent Cantet possède deux talents rarement alliés dans le cinéma français : celui de porter une attention très fine aux déterminations sociales et aux conflits qu’elles engendrent, et celui de tendre des ressorts dramatiques qui font d’Entre les murs, comme de Ressources humaines, une tragédie se déroulant dans un cadre très réaliste.
Rituels et tensions
Tout est juste dans la manière dont Laurent Cantet reconstitue la vie d’un collège « sensible » du 19e arrondissement parisien. On (s’)y croit, on est captivé par l’extraordinaire naturel des acteurs non professionnels – même si les collégiens et les professeurs du collège Françoise Dolto jouent peu ou prou leur propre rôle, le résultat était loin d’être garanti – et par la véracité des notations : dès les premiers plans, sitôt qu’il pénètre avec François, le personnage principal, jeune prof de français, entre les murs du collège, le spectateur ressent la clôture du lieu, le caractère labyrinthique, voire carcéral de cette enfilade de cours, d’escaliers, de coursives, de couloirs, de portes et de grilles.
Tout aussi pénétrant, sans être caricatural, est le regard porté sur les professeurs, majoritairement jeunes (puisque la difficulté des postes est inversement proportionnelle à l’ancienneté des enseignants) et sur les relations qu’ils entretiennent dans le contexte de crise quasi permanente qui est celui d’un collège de Zep. Le refus de tout formalisme est de mise : chacun se présente par son prénom, le tutoiement est de rigueur, on « vide son sac », on s’engueule, et certains craquent parfois, jusqu’aux larmes, comme le prof de technologie. La solidarité est de rigueur : les collègues entourent celui qui s’effondre, essaient de le réconforter ; on s’avertit (« Gentil-pas gentil »), on coopère, ou du moins on tente de le faire (le prof d’histoire propose sans succès à François de faire lire à leur classe commune des textes du xviiie siècle ; trop difficile, tranche celui-ci : la question de « ce qui est du niveau des élèves » est perpétuellement posée) ; les discussions sont âpres, tant dans la salle des profs que dans les instances de décision comme les conseils de classe ou de discipline, dont le film restitue de manière impeccable les rituels et les tensions ; on se mobilise volontiers (contre l’expulsion d’un élève sans papiers, par exemple). Enfin, la salle des profs prend parfois des allures de phalanstère : le fort sentiment d’être « tous dans le même bateau » autorise des effusions sentimentales telles que l’annonce, par une jeune professeur, de sa grossesse de deux mois.
Quant aux élèves, quiconque a jamais enseigné dans les quartiers multiethniques des banlieues ou des grandes villes les reconnaîtra : Esméralda la beurette, grande gueule, indisciplinée mais exigeante ; l’ombrageuse Khoumba ; Carl, le bad boy antillais qui tente de s’acheter une conduite ; Wei, le jeune Chinois, élève modèle dont l’expulsion constituerait un scandale ; Arthur, doublement marginalisé pour être blanc et gothique ; enfin Souleymane, le plus « difficile » et le plus attachant, hypersensible, violent, perdu entre deux cultures, qui enchaîne les « pétages de plomb » jusqu’à la catastrophe finale, dont il partage la responsabilité avec le principal protagoniste du drame, François.
En effet, dans cet organisme où tout est, finalement, à sa place, un élément dysfonctionne : l’enseignant (puisque c’est le seul que l’on voie en situation d’enseigner). Interprété par François Bégaudeau et adapté du personnage principal de son roman, ce jeune prof de français se place dans une situation impossible. Certes, Bégaudeau ne veut pas, il l’a déclaré, qu’on appréhende son film comme un document sur l’école, ni qu’on voie dans son personnage un porte-parole de la condition professorale. On lui donnera raison sur ce dernier point. Tant il est vrai que ce que montre Entre les murs, ce n’est pas le travail d’un professeur dans une classe de quatrième, c’est l’affrontement qui oppose, à armes inégales, François à un groupe d’adolescents, et dont l’enjeu est d’avoir le dernier mot, de réduire l’adversaire au silence.
À aucun moment le film n’installe l’action dans l’espace de la classe, rectangulaire, égalitaire, qui institue la relation maître-élèves et permet la circulation d’une parole non pas neutre, mais impersonnelle, visant à se situer au-dessus, au-delà des différences individuelles. Dès les premiers plans au contraire, la caméra s’installe au plus près des corps : le jeune prof traverse en solitaire le dédale du collège, puis se tient debout devant le tableau noir, en position d’autorité face au groupe ; en contrechamp, un petit groupe d’élèves, toujours les mêmes, assis au fond à gauche de la classe, devant la fenêtre grillagée. Ils sont campés avec un réalisme confondant : tout est vrai dans leurs postures, leurs expressions, les frémissements de leurs visages, leurs répliques et leurs explosions.
Faire classe ou faire front
Car ils explosent souvent, et pour cause : les tensions inhérentes à un tel assemblage d’origines, de nationalités, de cultures, de sexes, de caractères, sont en permanence attisées par le prof, véritable pompier pyromane, qui finira brûlé (mais pas tout seul) dans l’incendie qu’il a provoqué. Dès les premières scènes, il dérape : Wei ne comprend pas l’adjectif « autrichienne » ; pour l’exonérer, François déclare que l’Autriche est un tout petit pays qui ne compte pas, et qui pourrait être rayé de la carte sans que personne ne s’en soucie. Lorsque ses élèves manifestent leur perplexité face à l’usage du subjonctif imparfait, nous le voyons s’empêtrer dans des explications sociologisantes (« Ce sont les snobs qui parlent comme ça, d’ailleurs j’ai moi-même certains amis qui l’utilisent ! ») propres à délégitimer une fois pour toutes à leurs yeux l’usage de cette forme. Ce qu’ayant obtenu, il se drape dans la posture du maître : « Apprenez d’abord, vous critiquerez ensuite. » Au contraire de ce que voudrait signifier la référence à la République de Platon, il se laisse entraîner dans des joutes verbales rien moins que socratiques (Socrate affirme aux Athéniens « Je sais que je ne sais rien », tandis que François répète à ses élèves « Je sais que vous ne savez rien »). Tendu, défensif, sourire crispé, il use et abuse de l’ironie dans ces dialogues aporétiques pendant lesquels, hors champ, le reste de la classe perd son temps. Même avec son petit groupe d’interlocuteurs, les relations se tendent progressivement : « Vous charriez trop, monsieur », lui reprochent-ils.
C’est que François ne semble croire ni à l’autorité, ni à la sanction, ni aux vertus de la transmission du savoir ; il est sans illusion, et n’en laisse aucune à ses élèves ; lorsqu’une jeune fille désespérée vient lui avouer à la fin de l’année que pendant tout ce temps elle n’a rien appris, ni rien compris, il reste coi.
Cynique et démoralisé, François en viendra à commettre, vis-à-vis de Souleymane, une véritable faute morale. Peu après le début du film, en effet, il gagne sa confiance lorsqu’il félicite le jeune garçon pour le zèle qu’il a mis à un « devoir maison » : un autoportrait, dans lequel les élèves sont contraints de se révéler dans leur intimité (« Et ensuite, vous lirez vos copies devant la classe ! »). Souleymane, qui avait déjà manifesté, notamment par la question qu’il lui pose sur ses orientations sexuelles, l’intérêt très vif qu’il porte à son professeur – dont il ne dissocie pas, comme beaucoup d’élèves, l’individu et la fonction – accepte, au-delà de toute vraisemblance compte tenu de son caractère et de sa culture, de se prêter à cette exposition, de « s’afficher », en se mettant en danger face aux autres. Il va jusqu’à illustrer son autoportrait d’une photo de sa propre mère (figure intouchable s’il en est, a fortiori pour un élève africain) et à accepter qu’elle soit placardée sur le mur de la classe. S’ensuit une série de crises au cours desquelles on voit François perdre le contrôle de sa classe, pour finalement trahir Souleymane en qualifiant, en conseil de classe, d’« élève limité » celui qui a justement accompli, pour lui, une transgression.
La tragédie se résout alors en deux scènes magistrales : la première (la déchéance) est filmée dans la cour de récréation où François est descendu pour « s’embrouiller » avec ses élèves, ce qui donne lieu à une empoignade physique et verbale digne de L’Esquive, d’Abdellatif Kechiche. La seconde (le sacrifice) est la scène poignante du conseil de discipline ; scène véritablement tragique où l’on voit l’institution scolaire et tous les acteurs impuissants face à la fatalité de l’exclusion : la mère de Souleymane ne parle pas français ; figure de dignité et de douleur, elle est enfermée dans son dialogue avec son fils, et on assistera à leur sortie silencieuse du collège.
Une question reste posée, après la peu convaincante scène finale du match de foot réconciliateur : qu’a voulu montrer Laurent Cantet ? « Non pas l’affirmation de ce que l’école “devrait” être, déclare-t-il, mais l’expérimentation de ce qu’elle peut être. » Mais il est pour le moins paradoxal que cette tentative de changer le regard sur l’école, qui touche juste par le ton, débouche sur un constat d’échec – échec annoncé, échec partagé –, au risque de laisser penser que celui-ci est inéluctable.