La transition démocratique espagnole : fidélités et trahisons. À propos d'Anatomie d'un instant, de Javier Cercas
À propos d’Anatomie d’un instant*, de Javier Cercas
Célèbre par les images télévisées, la tentative du coup d’État militaire du 23 février 1981 à Madrid est le moment clé de la transition démocratique. Si le fait est connu, il a rarement été décrit dans le détail. En se plongeant au coeur des événements, il est pourtant frappant de constater que ceux qui ont sauvé la démocratie étaient les plus déconsidérés des hommes politiques, les traîtres à leur camp, qui étaient peut-être moins opportunistes que fidèles à un projet politique : la cohérence ne se voit qu’à distance.
Fasciné par l’histoire récente de son pays, Javier Cercas s’est fait connaître du grand public en 2001 à travers les Soldats de Salamine1, un roman-document consacré à la figure de l’écrivain phalangiste Rafael Sánchez Mazas et à la mémoire de la guerre civile en démocratie. Immense succès de librairie, l’ouvrage s’est inscrit dans un contexte social d’exhumation des pans les plus sombres et traumatiques du xxe siècle espagnol, nourri par le désir de compréhension d’une jeune génération étrangère à ces atrocités, mais ayant dû composer avec leur ombre portée.
Avec Anatomie d’un instant, récit qui emprunte autant à la démarche historienne, à l’investigation journalistique qu’à la littérature, l’auteur poursuit son enquête sur le proche passé national par le biais d’un épisode qui, trente ans après, demeure vif dans la mémoire collective. Il s’agit de la prise en otage des parlementaires espagnols par les troupes du lieutenant-colonel Antonio Tejero Molina, le soir du 23 février 1981 à Madrid. La vignette d’opérette du soldat factieux, pistolet au poing, moustaches fournies et tricorne en cuir bouilli est assurément passée à la postérité. Mais sous des dehors qualifiés jadis précipitamment de « pantalonnade », le sort de la jeune démocratie espagnole s’est pourtant joué ce soir-là dans les hautes sphères institutionnelles, à distance respectable d’une population restée dans l’expectative. Or, si le souvenir ou du moins le rappel de l’événement demeure aigu, c’est que le 23 février est l’un des très rares coups d’État à avoir été filmé en direct. Il le fut par deux caméras de l’hémicycle oubliées par les rebelles, pour être diffusé dès le lendemain à l’échelle planétaire, et à chaque date anniversaire dans la Péninsule, en guise de piqûre commémorative. Même si l’on extrait généralement que vingt secondes sur une bande de près de trente-cinq minutes2, chacun a pu projeter à loisir sur ces images fascinantes qui voient des unités de la Garde civile investir en armes le Parlement, vociférer à l’adresse des députés « Au sol, tout le monde au sol ! » et mitrailler la coupole de l’édifice. Sous la contrainte, seuls trois hommes, trois compagnons d’infortune, refusent de s’exécuter : Adolfo Suárez, président de l’exécutif démissionnaire, le général Manuel Gutiérrez Mellado, son vice-président, et Santiago Carrillo, premier secrétaire du Parti communiste espagnol.
Une œuvre décloisonnée
C’est de l’attitude, du « geste » de ces trois individus que Javier Cercas est parti comme si l’on pouvait en extraire, de façon condensée, non seulement l’histoire du coup d’État manqué, mais celle de la transition démocratique dans son ensemble, tout en prenant la mesure du franquisme et de la guerre civile. Partir donc de ces images télévisuelles, vues et revues sans être pourtant décodées, qui constituent à la fois la garantie de réalité et d’irréalité du putsch, parce qu’elles ont permis de confondre les assaillants tout en transformant cette inquiétante aventure en une fiction spectaculaire. L’intérêt de la démarche réside à la frontière : compléter la quête rigoureuse des faits par la capacité d’imagination et le sens esthétique de l’écrivain. Anatomie d’un instant est le résultant brillant de ce mariage aussi ambitieux qu’apparemment contre-nature. Non content de se compliquer la tâche, notre rédacteur ajoute aux contraintes préalables de son projet celle de produire un livre à thèse. Car l’ouvrage développe également une idée-force empruntée à Hans Magnus Enzensberger, lequel distingue deux types de héros en politique. Un héros classique d’une part, de tendance révolutionnaire, héros du triomphe et de la conquête, face auquel les dictatures du xxe siècle ont, d’autre part, enfanté un héros moderne, héros du renoncement, de la destruction et du démontage. Or, avance Cercas, les trois figures centrales prises dans leur geste – Suárez, Gutiérrez Mellado, Carrillo – relèveraient du second ordre, celui d’un héroïsme de la retraite. Ces trois personnages en bout de course politique à l’aube du 23 février auraient rendu un service inestimable à la démocratie, non pas en imposant leurs positions initiales mais en les abandonnant, en reniant leur camp tout en se reniant eux-mêmes. La réussite de la transition démocratique espagnole tiendrait essentiellement au processus de « réconciliation », un slogan inventé par les principaux acteurs pour cacher leur capacité non seulement à transiger mais à se trahir eux-mêmes. Telle est donc la thèse à asseoir : il y aurait, dans certaines circonstances, s’agissant de la chose publique, une vertu de la trahison plus féconde que l’éthique de loyauté.
L’idée n’est pas neuve, mais elle est habilement développée par l’auteur, qui recourt à la technique narrative de la décomposition des points de vue et à leur orchestration par vagues successives. Ce dernier possède l’art de mettre en scène la transition dans un récit clair, captivant et bien documenté qui, tout en tenant compte des avancées historiographiques, fait vivre son sujet avec un pouvoir d’adhésion n’appartenant qu’à la littérature. Aux dimensions de l’enquête journalistique, du travail d’historien, de l’art du romancier, du dynamisme de l’essai, Cercas ajoute une ultime facette, de nature plus personnelle, que l’on ne découvre qu’à la fin du livre : le désir de mieux comprendre son père. La relation filiale, faite de réserve et d’affection distanciée, se serait essentiellement développée sur la base de discussions politiques engagées dès l’adolescence du futur écrivain. Celui-ci aurait affirmé son identité en contestant les prises de position politiques de son géniteur, résolument fidèle à Adolfo Suárez, en qui le fils ne pouvait alors distinguer qu’un parvenu du franquisme tardif habilement recyclé en démocratie. Pourquoi donc cette confiance irraisonnée du père en Suárez, partagée d’ailleurs, l’espace de quelques années, par tant d’Espagnols de sa génération ? Anatomie d’un instant entreprendrait finalement de répondre à cette question.
Le pari de l’ouvrage s’énonce ainsi : la complexité et la vérité du passage à la démocratie en Espagne se résument à un geste, à une position du corps dans l’espace à un instant donné. Comment se fait-il que trois hommes refusent de se jeter au sol tandis que les fusils crépitent et que toute réaction instinctive – celle, immédiate, des victimes de l’assaut – consisterait à se retrouver aussitôt face contre terre ? Le 23 février, qui a fait et fait encore l’objet de spéculations et de rumeurs3, concentre et met en scène devant l’écrivain apte à les saisir toutes les ambiguïtés et les ressorts politiques de l’accès à un régime de libertés. A fortiori lorsque la manœuvre est balisée par des hommes issus de la dictature, contraints de s’entendre avec une opposition qu’ils pourchassaient, hier encore, sans merci. En effet, comment comprendre cette transition sans y attacher un art consommé de la trahison ?
Les artifices du changement
Adolfo Suárez est l’exemple même d’un jeune loup nourri à la mamelle du franquisme qui le délaisse en faisant mine de le reconduire. Son instrument initial est la Loi pour la réforme politique, un texte dont l’habileté consiste à faire passer une rupture avec le système pour une réforme. Autrement dit, il s’agit de convaincre les procuradores de dissoudre les Cortès qu’ils occupent par volonté du Caudillo au profit de deux Chambres élues au suffrage universel. Le procédé, opéré « de la loi, à la loi, par la loi4 », soit sans vide juridique, fait penser aux tenants de l’ordre ancien qu’ils sont les bienvenus dans la nouvelle donne, tandis qu’il laisse entrevoir aux opposants illégaux la réalisation de leurs objectifs. Ex-ministre du Movimiento5, premier ministre désigné par le roi, Suárez est assez expert en tuyauterie institutionnelle pour rassurer les nostalgiques, mais suffisamment jeune et dynamique pour figurer l’avenir. Disposé à conduire une transition démocratique qui ne dit pas son nom, il engrange du crédit en rétablissant le contact avec l’opposition et en faisant approuver à l’unanimité une loi qui crée les conditions d’établissement d’une vie publique civilisée. Intervient ensuite la légalisation des principaux partis en vue du premier scrutin démocratique organisé depuis plus de quarante ans, avec l’épineuse question de la reconnaissance officielle du Parti communiste espagnol (Pce).
Cristallisation de l’anti-Espagne pour la dictature, l’acceptation de ce dernier ne relève pas d’une simple formalité administrative. De l’avis de ceux qui continuent de considérer la patrie comme leur propriété, c’est faire entrer le loup dans la bergerie. L’intuition de Suárez atteint ici des sommets, lui qui sait que le projet démocratique n’a guère de chance d’aboutir sans compter avec la participation officielle de la principale formation d’opposition clandestine. Il se décide donc à tendre la main au Premier secrétaire du Pce, Santiago Carrillo, en qui, avance Cercas, il pressent une sorte de jumeau politique : tous deux sont appelés par l’histoire à trahir leurs positions préalables pour accoucher d’un nouveau système ; tous deux prennent le chemin de la modération, de la concorde, du centrisme et de la mise sur pied d’une monarchie constitutionnelle. Ils abandonnent leur doctrine idéologique – la quête du Grand soir ou du franquisme perpétué – pour les rivages du pragmatisme et du consensus revendiqué. Il s’agit de faire comme s’il était naturel de sceller enfin la « réconciliation » du pays. En légalisant le Parti communiste, Suárez tente un coup de dés qui s’avère gagnant, même s’il perd dans l’affaire la confiance des hauts gradés militaires, révulsés par ce droit de cité accordé aux « rouges ». Sans déboucher toutefois sur un coup d’État immédiat, la décision ravive les tendances conspiratrices et putschistes de certains cercles martiaux. Le chef du gouvernement s’est mis à dos la majorité de l’armée, jadis désignée par le Caudillo comme la gardienne jalouse de l’essence du régime. Il n’est soutenu en la circonstance que par deux militaires de prestige, son vice-président Gutiérrez Mellado, qui tente, non sans mal, de placer sa corporation sur la voie de la démocratie, et Juan Carlos, qui encourage et approuve en coulisses mais n’engage pas expressément la responsabilité de la Couronne.
À l’aube du 15 juin 1977, date des premières élections libres depuis 1936, les principales formations politiques ont été légalisées, entérinant la légitimité démocratique du scrutin. Le vote, qui n’octroie pas de majorité absolue à l’Union de centre démocratique (Ucd), le parti du premier ministre, fait entrer l’Espagne dans une nouvelle ère, censée produire une charte constitutionnelle. La surprise majeure est à mettre à l’actif du Parti socialiste ouvrier espagnol (Psoe) – emmené par le jeune avocat andalou Felipe González –, dont la percée électorale le situe au premier rang de l’opposition, alors que la formation ne disposait que d’une assise sociale marginale à la mort de Franco. La situation de relatif équilibre des forces parlementaires conditionne le nouveau mandat d’Adolfo Suárez, tenu désormais de composer et de négocier les principaux chantiers de la réforme avec ses adversaires. S’ouvre la période dite du « consensus », qui oblige les partis à transiger et à jouer la carte du destin commun. Cette orientation, perceptible dans tous les discours publics de l’époque, se traduit en particulier par la signature des pactes de la Moncloa6, par la ratification d’une loi d’amnistie, par l’élaboration concertée d’une Constitution démocratique et par la mise en route, certes heurtée, d’un vaste processus de décentralisation. C’est la première fois dans l’histoire espagnole que des forces antagonistes parviennent à s’entendre pour échafauder une loi fondamentale qui recueille l’assentiment de l’immense majorité de la population. Certes, comme l’indique avec raison un journaliste du Monde :
La Constitution « de la concorde » recèle en elle-même des conflits qui n’ont été qu’ajournés. Les législateurs n’ont souvent évité la rupture qu’au prix de formules ambiguës et en confiant à des lois ultérieures – environ une cinquantaine – le soin de concrétiser ce qu’ils ont énoncé de façon vague et théorique […]7.
Et un politologue averti de préciser :
Toutes les questions n’ont pu être abordées et il n’a pas été possible de discuter librement jusqu’aux dernières conséquences. L’ombre de l’affrontement pesait trop sur les acteurs, soit parce qu’eux-mêmes le craignaient, soit de peur que le secteur militaire ne le perçoive dans leurs disputes, s’en servant comme d’un prétexte pour décider d’intervenir dans le processus en l’interrompant8.
Si l’opposition est contrainte, par le biais de la loi d’amnistie ratifiée en octobre 1977, de troquer sa reconnaissance de plein droit contre le refus de poursuivre juridiquement les crimes du franquisme, elle l’emporte néanmoins sur l’essentiel, soit le démantèlement institutionnel de la dictature au profit d’un régime de libertés, dont la Constitution de décembre 1978 définit les règles du jeu. Dans ce processus, Suárez accompagne, et parfois même devance les souhaits de ses contradicteurs de gauche, comme s’il s’employait à effacer les traces de son passé. « Héros » du démontage et de la déconstruction, il n’est jamais aussi à l’aise que lorsqu’il s’agit de saper l’édifice branlant de la dictature. À la tête d’un parti communiste affaibli par les élections, Santiago Carrillo s’attelle également, inconsciemment, à miner sa formation en la privant de ses signes distinctifs, comme s’il voulait gommer un passé stalinien fait de luttes impitoyables. Lui qui n’avait cessé de prôner la rupture, appelle à la pondération des conduites, au point de semer sur ce terrain tout rival potentiel.
Fin du consensus et désenchantement
En mars 1979, à l’issue des deuxièmes élections libres qu’il remporte, Suárez semble consolider son assise gouvernementale. Le succès des exécutifs qu’il a présidés depuis près de trois ans est incontestable et sa cote de popularité demeure forte. Il va pourtant subir en moins de deux ans une érosion spectaculaire dont il ne se relèvera pas. Tout se passe en effet comme si l’habileté dont il avait su faire preuve pour dénouer le système franquiste se transformait en handicap à l’heure de faire fonctionner la démocratie. Dès lors, tandis que l’esprit du consensus se désagrège, ses principaux adversaires se font un malin plaisir à le rappeler à ses origines phalangistes et à son pedigree antidémocratique. Alors qu’un accord presque général consistait, hier encore, à ne pas se servir du passé comme d’une arme politique, la tendance est désormais à l’attaque personnelle et à l’exploitation de traumatismes récents et ancestraux. Le Président avait sans doute dégainé le premier pendant la campagne, laissant entendre qu’une éventuelle victoire du Parti socialiste risquait de créer les conditions d’une nouvelle guerre civile. L’Ucd s’était donc offert en rempart le plus efficace contre une nouvelle polarisation des Espagnols. Frustré par sa défaite, le Psoe, rejoint en cela par la droite de Manuel Fraga Iribarne, n’a désormais d’autre ligne de conduite que de tirer à boulets rouges sur le chef de la majorité. Il faut dire que les occasions ne manquent pas de relever l’incurie de Suárez, victime de ce que la presse appellera sous peu le « syndrome de la Moncloa », soit l’éloignement des préoccupations du peuple et le retrait dans la tour d’ivoire du palais présidentiel.
En 1979, l’économie espagnole subit de plein fouet la seconde crise pétrolière, avec son impact sur la désindustrialisation et la hausse vertigineuse du chômage ; le groupe indépendantiste et terroriste basque Eta accentue sa guerre clandestine contre l’État espagnol : il s’en prend chaque semaine, par des attentats aussi spectaculaires que meurtriers, à l’armée et aux forces de sécurité nationales, lesquelles s’estiment abandonnées par un gouvernement trop laxiste ; le processus de décentralisation, qui a connu une avancée certaine avec la ratification des statuts d’autonomie de la Catalogne et du Pays basque, subit un coup de frein étatique devant la multiplication chaotique des assemblées régionales et des exigences correspondantes de transfert des pouvoirs.
Dans un contexte marqué par ce que certains n’hésitent pas à qualifier de « démembrement de l’Espagne » et de « saccage de la patrie », les projets d’intervention martiale et de « sauvetage national » se multiplient. Le tableau apparaît d’autant plus sombre pour le premier ministre qu’il subit l’attaque d’une partie de son propre camp – qui lui reproche ses penchants autocratiques – épaulée par une presse d’opinion bien décidée à en finir avec lui. Suárez sort d’ailleurs considérablement affaibli de l’épreuve parlementaire d’une motion de censure lancée à son encontre par le Parti socialiste. Dans la tourmente, ses seuls points d’appui au sein et en dehors de l’exécutif sont Gutiérrez Mellado et Santiago Carrillo, solidaires dans un geste commun de dénégation de leur propre passé. Mais, à ce stade, la supercherie transitionnelle ne tient plus et l’Espagne peine à se reconnaître dans ces figures dont elle a pourtant accouché. Même le roi a pris ses distances avec le premier ministre et intrigue pour éviter que les agissements de ce dernier ne discréditent la Couronne.
Dès la seconde moitié de l’année 1980, le pays entier semble bruisser de conspirations. Les innombrables manœuvres orchestrées par le monde politique, la presse et le patronat, désireux de redresser la barre du navire national, ne sont pas nécessairement antidémocratiques, mais contribuent à rendre possible la réalisation d’un coup d’État militaire. La répétition à satiété, dans l’espace public, d’expressions qui trahissent le désenchantement populaire, dénoncent l’incapacité crasse du pouvoir et le déclin de l’Espagne alimente et accrédite le désir d’intervention de certains sauveurs autoproclamés issus de la grande muette.
Les fils de la conjuration
Dans ce panorama de déliquescence nationale et de desencanto prospère le lieutenant-colonel Tejero. Franquiste pur et dur, il a notamment servi la Garde civile en Guipúzcoa au moment de la légalisation du drapeau basque, se faisant remarquer à sa manière théâtrale d’étreindre le corps ensanglanté de ses camarades assassinés par l’Eta. À l’image de Franco, il rêve d’une patrie gouvernée comme une caserne et abhorre les séparatismes de tout poil et l’influence dissolvante du marxisme. De tempérament fougueux, il se lance dans le putschisme dès 1978, mais son premier projet, baptisé Opération Galaxia, est éventé avant qu’il ne se concrétise. La justice militaire, trop clémente ou plutôt complaisante en l’espèce, ne le condamne qu’à sept mois d’arrêts à domicile. C’est l’encourager à récidiver. Il s’y remet d’ailleurs sans tarder, adulé par un cercle d’ultras qui le voit comme l’homme capable, par un acte d’audace, d’arracher l’Espagne à la pente désastreuse dans laquelle elle s’est engagée. Bras armé d’une opération commando qui se résume bientôt à la prise d’assaut des Cortès réunis en session plénière, il se place toutefois sous l’autorité du lieutenant général Jaime Milans del Bosch, capitaine général de la IIIe région militaire (Valence).
Issu d’une famille comptant parmi son ascendance, en ligne directe, pas moins de cinq généraux, Milans s’est distingué comme cadet lors du siège de l’Alcázar de Tolède9 et comme membre de la Division Bleue10 pendant la Seconde Guerre mondiale. Officier ultraréactionnaire imbu de sa personne, il exècre la politique militaire menée par Gutiérrez Mellado qu’il observe sous le signe de la trahison aux idéaux franquistes. Inspiré par le coup d’État du général Miguel Primo de Rivera de 1922 et ambitionnant d’occuper la tête de l’armée espagnole, il pense pouvoir, en organisant un soulèvement dans sa région militaire, et par un effet de domino, entraîner à sa suite l’ensemble des capitaines généraux de la Péninsule. Tout comme Tejero, Milans ne s’embarrasse pas d’une vision politique. Son objectif se borne à rétablir l’ordre, à éradiquer le terrorisme, à dissoudre le Parti communiste et à révoquer les autonomies. Il se contenterait d’une monarchie autoritaire, envisagée comme la suite logique du franquisme.
Dans cette entreprise, il s’associe au général Alfonso Armada Comyn, ancien précepteur de Juan Carlos et secrétaire général de la Maison du Roi. Armada est une personnalité complexe, un homme rusé, un courtisan, un intriguant qui cache son jeu. Originaire de Galice, il correspond parfaitement à ce cliché populaire qui veut qu’après avoir croisé un Galicien dans un escalier on ne sache plus « si l’on monte ou si l’on descend ». Tête pensante d’une manœuvre politique de substitution de Suárez par un militaire de prestige, il entend se présenter comme le meilleur candidat à sa succession. Fort de sa relation privilégiée avec le monarque et de contacts nourris avec le monde politique, la presse et le patronat, il s’attend à être appelé par Juan Carlos pour former un nouveau gouvernement. Cette perspective semble se préciser au lendemain de la démission subite d’Adolfo Suárez, le 29 janvier 1981. Mais le scénario échoue car le roi ne se révèle guère disposé à faire violence à la Constitution en désignant un candidat qui n’aurait pas été avalisé par les partis.
L’échec de l’opération Armada dans sa version « douce » rend possible l’intervention armée de Tejero et de Milans. En effet, retenus jusque alors par les tractations politiques d’un Armada considéré comme le garant de l’attitude de la Couronne, ils comptent désormais forcer le changement de cap par le recours aux armes. Le coup d’État est fixé au lundi 23 février 1981, à l’occasion de la deuxième séance d’investiture du candidat officiel à la présidence du gouvernement, le centriste Leopoldo Calvo-Sotelo.
Le 23 février échoue pour deux raisons majeures. D’une part, car le roi, commandant suprême des forces armées, s’oppose fermement à un golpe qui viole la loi et s’apparente, dans ses formes mêmes, à un retour à la barbarie. Il prend contact, non sans mal, avec l’ensemble des capitaines généraux d’Espagne pour leur enjoindre de respecter la légalité et de défendre le système démocratique. Sans surprise, ce n’est pas par l’autorité de ce dernier argument qu’il apaise les velléités putschistes de la plupart, mais au nom du pouvoir dont il a hérité de Franco. L’effet domino escompté par Milans s’enraye grâce à l’action résolue de la Couronne et devant le constat qu’Armada, contrairement aux assurances données aux conjurés, n’est pas parvenu à imposer ses vues au monarque. D’autre part, le putsch capote également car ses trois principaux acteurs n’ont pas cru bon de s’entendre clairement sur la portée de leur action « salvatrice ». À vrai dire, ce n’est pas un mais trois coups d’État distincts qui sont menés le 23 février. Là où Armada s’attend à faire pression sur le roi et sur les députés, placés sous la menace des armes, pour imposer une solution politique, soit un gouvernement de salut national présidé par ses soins et intégré par la majorité des partis, Tejero se rebiffe et se refuse à s’être « risqué les moustaches pour une telle saloperie ». Sourd aux injonctions de son supérieur hiérarchique qui l’a rejoint au Parlement pour lui proposer en son nom propre une solution politique « négociée », le lieutenant-colonel exige la dissolution du Parlement, la liquidation du terrorisme et l’instauration d’un régime martial. Pris entre ces deux feux, Milans, qui semble quant à lui privilégier une solution intermédiaire, mais se rallie, faute de mieux, à l’option Armada, ne parvient ni à convaincre Tejero ni à le soumettre. Dès lors, l’échec de l’opération est consommé, d’autant que le roi est parvenu à faire diffuser à la radio et à la télévision, vers 1 h 15 du matin, un message qui précise :
La Couronne, symbole de la permanence et de l’unité de la patrie, ne peut tolérer d’aucune manière que certains, par leurs actes ou leur attitude, puissent entraver par la force le processus démocratique que la Constitution a fixé à travers la libre expression du peuple espagnol appelé à l’approuver en son temps par voie de référendum11.
Après cette intervention décisive qui officialise la position du chef de l’État, une dizaine d’heures sera toutefois nécessaire pour forcer Tejero à renoncer à son aventure et pour négocier la libération des parlementaires et des ministres retenus dans l’hémicycle. Peu après midi, le 24 février, le calvaire des députés prend fin. La démocratie est sauve et la figure de Juan Carlos en sort magnifiée. Il semble avoir définitivement conquis son trône, « à l’instar de ses ancêtres médiévaux12 ». Le 27 février, une immense manifestation en faveur de la démocratie et de la Constitution envahit les villes et les villages d’Espagne, emmenée par une population d’autant plus désireuse de s’exprimer qu’elle s’est tenue coite pendant la sédition13. Ce mécanisme compensatoire explique sans doute en partie pourquoi le 23 février a constitué le meilleur vaccin contre l’interventionnisme militaire en Espagne.
La transition: une trahison vertueuse
La forme hybride qu’a choisie Javier Cercas pour traiter son sujet, à laquelle un compte rendu peine à rendre justice, s’avère à la fois novatrice et convaincante. Tout en coupant court aux légendes néofranquistes et complotistes qui circulent aujourd’hui encore à propos du 23 février, l’auteur évite également l’écueil qui consisterait à livrer une analyse prétendument objective et scientifique de l’événement. En effet, contrairement aux déclarations récentes du monarque14, il serait fallacieux d’affirmer qu’aucune inconnue ne demeure à propos de l’épisode, alors même que les archives militaires et gouvernementales correspondantes ne devraient pas s’ouvrir avant 2050. L’enquêteur travaille avec la meilleure documentation disponible, s’efforçant de combler les manques et d’atténuer les distorsions en recourant à des hypothèses hautement probables. Il met en perspective ce que l’on peut raisonnablement tenir pour exact et insuffle à ses personnages une vie et une consistance qu’aucun de ses prédécesseurs ne leur a octroyées. Ce pouvoir d’adhésion, ce supplément d’âme du récit s’adosse à l’édifice littéraire, là où « tous les bons récits sont des récits réels, du moins pour celui qui les lit, c’est la seule chose qui compte15 ».
Enfin, Anatomie d’un instant constitue un ouvrage majeur sur « le politique », à la fois comme art du possible et comme traduction d’aspirations collectives malmenées. Ici, le politique fait corps, il s’exprime en une attitude, en un geste qui vient cristalliser le sens d’une action. Suárez, tout comme Gutiérrez Mellado et Santiago Carrillo, s’affirment bien tels des héros de la retraite. Ils font preuve de courage et de dignité16, et ne se trompent pas au moment où il est nécessaire de ne pas se fourvoyer. Ils se tiennent debout quand le pays semble à nouveau prêt à se coucher. Ils gardent le cap des libertés publiques après les avoir longtemps foulées aux pieds. Comme en un geste suprême de révolte et, par là même, de réhabilitation, personnelle et collective. Le secret de la transition démocratique espagnole tient à cela : se servir d’un passé pavé de haines, d’atrocités et d’humiliations pour bâtir un avenir en démocratie. La vertu du pragmatisme, indispensable aux artisans positifs de la chose publique, et dont certains jugeaient les Espagnols éternellement dépourvus, forme le message principal du livre. En politique, de même qu’en littérature ou dans la vie, il n’y a pas de rupture qui vaille, toujours illusoire et parfois criminelle, mais une réinvention avec les moyens et les circonstances du moment, « parce qu’on ne trouve jamais ce qu’on cherche, mais ce que la réalité nous fournit17 ».
L’histoire racontée par l’écrivain-citoyen Cercas a transformé l’homme, qui peut ainsi revoir les termes de sa relation au père et les raisons de la confiance aveugle de ce dernier envers le premier ministre. En effet, Suárez fut un temps à l’image de la majorité des Espagnols : un homme issu du peuple, lié à l’Action catholique et au Movimiento nacional, un franquiste par accommodation dont la mission revenait à incarner un changement dépourvu de l’esprit de querelle fratricide qui anima le proche passé ibérique. Roi du démontage et de l’astuce, professionnel de l’arrangement et de la négociation, le chef du gouvernement perdit la main lorsqu’il s’agissait d’aller plus loin, soit de mettre en marche et de faire fructifier la démocratie. Pourtant, à travers son ultime geste politique, le soir du 23 février, geste épique, il clarifia l’alternative entre deux postures inconciliables : la trahison constitutionnelle de ceux qui rêvaient de réinstaurer le franquisme et la trahison éthique de ceux qui passèrent raisonnablement sur l’autre rive. On aurait donc tort, comme le fit jadis le jeune Cercas avec son père, de critiquer à la légère ceux qui, portés par un mouvement de fond, optèrent pour cette sage trahison.
- *.
Javier Cercas, Anatomía de un instante, Barcelone, Mondadori, 2009. Trad. fr. : Anatomie d’un instant, Arles, Actes Sud, 2010.
- **.
Historien, Genève, voir son précédent article dans Esprit, « La movida ou l’impossible mémoire du franquisme », août-septembre 2000.
- 1.
J. Cercas, Soldados de Salamina, Barcelone, Tusquets, 2001. Trad. fr. : les Soldats de Salamine, Arles, Actes Sud, 2002.
- 2.
On peut désormais consulter, depuis le 30e anniversaire du coup d’État, la majeure partie de la séquence en question sur le site internet de la radio-télévision espagnole : http://www.rtve.es/noticias/23f/
- 3.
Ces rumeurs sont principalement alimentées par ceux qui, depuis trente ans, défendent la position des putschistes. Une part non négligeable de la littérature consacrée à l’épisode est le fait de sympathisants des rebelles qui font de ces derniers les exécutants d’une opération de « redressement national » prétendument voulue par la Couronne. Signalons qu’il n’existe à ce jour aucun ouvrage scientifique de référence consacré au putsch manqué, notamment parce que le Tribunal suprême interdit la consultation du dossier d’instruction rattaché au procès du 23 février pour un délai fixé à cinquante ans après le coup d’État. L’essentiel du débat autour de l’événement se fonde sur les interviews accordées par les protagonistes, les témoignages de seconde main, les enquêtes plus ou moins sensationnalistes et les « révélations » de dernière heure qui, à défaut de clarifier le panorama, contribuent surtout à attiser la confusion. C’est, entre autres, le mérite de Javier Cercas d’avoir tenté d’arbitrer intelligemment entre ces points de vue tendancieux et disparates. La journaliste Pilar Urbano, accréditée au procès des rebelles en 1982, avait déjà, à travers son livre Con la venia… yo indagué el 23 février, mené une première tentative de compréhension relativement équilibrée.
- 4.
Selon la ligne de conduite définie par le président des Cortès et du Conseil du Royaume, Torcuato Fernández Miranda, ancien précepteur de Juan Carlos.
- 5.
L’équivalent du « parti unique » dans le régime de Franco.
- 6.
Les pactes de la Moncloa – du nom de la résidence du premier ministre – sont signés en octobre 1977 entre le gouvernement et les principaux chefs de file de l’opposition, avant d’être ratifiés par le Congrès des députés. Ils consistent, d’une part, à s’accorder sur des mesures d’urgence pour faire face à la situation économique alarmante que connaît le pays depuis 1974. Ils comportent, d’autre part, un volet politico-juridique, qui permet d’établir des règles de fonctionnement démocratique minimales en attendant la mise sur pied de la Constitution.
- 7.
Charles Vanhecke, Le Monde, 6 décembre 1978, p. 6.
- 8.
Pablo Oñate Rubalcaba, Consenso e ideología en la transición política española, Madrid, Centro de Estudios Políticos y Constitucionales, 1998, p. 277.
- 9.
Cet épisode hautement symbolique de la guerre d’Espagne opposa les milices républicaines aux insurgés nationalistes, retranchés pendant plus de deux mois dans la forteresse tolédane. Ces derniers, dirigés par le colonel José Moscardo, résistèrent obstinément aux assauts de leurs adversaires, supérieurs en nombre, jusqu’à l’arrivée des troupes africaines du général Varela. La défense héroïque des assiégés de l’Alcázar se mua aussitôt en un mythe majeur du franquisme en construction.
- 10.
La constitution de la División Azul (Division Bleue) fait suite à l’offensive allemande contre l’Union soviétique, en juin 1941. À cette occasion, sous l’impulsion du ministre de l’Intérieur, Ramón Serrano Súñer, l’Espagne assume une position de « belligérance morale » et envoie sur le front russe un contingent de volontaires et d’officiers phalangistes afin d’aider l’armée du Reich à terrasser « l’hydre communiste ». Mobilisant plus de 40 000 hommes jusqu’à l’automne 1943, cette contribution du « sang espagnol » à l’effort de guerre de l’Axe est censée répondre à l’aide reçue par l’Allemagne durant la guerre civile et avaliser les prétentions territoriales de l’Espagne à l’heure du triomphe nazi.
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Cité dans El País.com, 24 février 1981.
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Un parmi tant d’autres, c’est le compliment que lui adressera le nouveau chef du gouvernement, le centriste Leopoldo Calvo-Sotelo, cité dans Papeles de un cesante, Barcelone, Galaxia Gutenberg, 1999, p. 65.
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Cercas précise, « La mémoire de la guerre enferma les gens chez eux, paralysa le pays, le fit taire. Telle fut la réponse populaire au golpe : nulle », Anatomie d’un instant, op. cit., p. 209.
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À l’occasion de la célébration du 30e anniversaire du coup d’État manqué, le 23 février 2011, Juan Carlos a déclaré aux médias qu’on connaît désormais « toute la vérité à propos du 23 février » (cité dans www.publico.es). Le roi a en effet intérêt à conserver intacte son image de sauveur de la démocratie, le putsch avorté ayant largement contribué à asseoir sa légitimité de monarque constitutionnel. S’il ne fait pas de doute qu’il s’est opposé à la rébellion, il ne serait pas inutile, d’un point de vue historique, de mieux connaître les ressorts qu’il a pu mobiliser afin d’y parvenir et la part de responsabilité que détient la Couronne dans la détérioration des relations politico-militaires préalables au 23 février.
- 15.
J. Cercas, les Soldats de Salamine, op. cit., p. 186.
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S’agissant de Suárez, l’écrivain et ex-opposant à la dictature Manuel Vázquez Montalbán lui concède cette qualité : « Une dignité construite à base d’ignobles alluvions tardofranquistes, mais qu’il a su homologuer par la dignité historique de la démocratie », M. Vázquez Montalbán, Crónica sentimental de la transición, Barcelone, Planeta, 1985, p. 188.
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J. Cercas, les Soldats de Salamine, op. cit., p. 184.