La critique désarmée. L'antisarkozysme qui n'ose pas se dire


L’antisarkozysme qui n’ose pas se dire

Si le chef de l’État n’est guère populaire, il résiste néanmoins toujours à la critique. Celle-ci en effet ne parvient pas à s’exprimer, parce qu’elle en reste soit à des invectives radicales mais approximatives, soit au constat que l’épreuve des faits reste la plus forte. La gauche, en particulier, ne peut parvenir à retrouver son rôle d’opposition sans faire au préalable l’autocritique de ses propres conceptions du pouvoir, de l’économie et des réformes. Mais pourquoi est-ce si difficile ?

Le sarkozysme serait-il en voie de normalisation ? L’actuel retrait médiatique du Président au profit de son Premier ministre est peut-être conjoncturel, mais déjà une rumeur envahit les rédactions : et si Nicolas Sarkozy n’était rien de plus qu’un Président « banalement de droite » ? Cette thèse est défendue par Thomas Legrand, éditorialiste à France inter, dans un livre destiné à nous convaincre que rien de décisif ne s’est produit depuis 2007, sinon quelques annonces audacieuses vite remisées au vestiaire déjà bien rempli des promesses non tenues1. « Travailler plus pour gagner plus », la « discrimination positive », la « politique de civilisation » : autant de slogans oubliés qui justifieraient que l’on dresse le portrait d’un Sarkozy en Chirac du xxie siècle. Peut-être en parlera-t-on un jour prochain comme d’un radical-socialiste un peu agité.

Thomas Legrand n’est pas le seul à s’étonner que le ciel ne soit pas tombé sur la tête des Français depuis 2007, et à en conclure que le sarkozysme n’aura été qu’une illusion. L’institut Thomas More s’est spécialisé dans l’évaluation permanente des « réformes » de la nouvelle présidence. Il juge que plus de la moitié des promesses du candidat sont en attente de mise en œuvre, et qu’un tiers d’entre elles accusent un retard2. Voilà un bel exemple de critique interne : on retourne contre le sarkozysme les armes du sarkozysme (« évaluation » et critères de la « performance ») pour mieux montrer que la politique de la réforme est surtout faite de gesticulations verbales. Mais l’exercice a ses limites puisque l’on ne sait jamais ce que « moderniser » veut dire, ni quelles réformes auraient marqué une « rupture » digne de ce nom. L’enlisement du « plan Marshall pour les banlieues » n’a pas exactement la même signification politique que les avantages distribués, paraît-il, trop libéralement aux bénéficiaires des régimes spéciaux en échange de l’abandon de leur statut. Dans un cas, on dénonce les reniements de la fibre sociale de l’ancien candidat, dans l’autre son faux libéralisme. Au point que l’on ne sait plus vraiment si le tort de Nicolas Sarkozy est d’être un Président gestionnaire ou un chef d’État dispendieux.

Mais on suppose toujours qu’il s’agit d’un dirigeant comme les autres, sacrifiant volontiers les audaces réformistes sur l’autel du pragmatisme. La conclusion de ce genre de diagnostic est constante : ceux qui ont craint pour les fondements de la République devraient se rassurer en constatant que Nicolas Sarkozy n’a pas modernisé la France et que, à bien y regarder, lui aussi a cédé à l’« impuissance3 ».

Il suffit à certains commentateurs de constater que les élections présidentielles auront bien lieu en 2012 et que le Parti socialiste existe encore pour se rassurer sur l’état de la démocratie française. Et, de fait, le Président gouverne, l’opposition s’oppose et il arrive même parfois que le Parlement délibère. C’est dire que rien n’a changé ! Mais peut-être cela vient-il de ce que le politique, même sous Sarkozy, n’a pas la puissance qu’on lui prête. Il est vrai que le chef de l’État ne transforme pas la France avec la même souveraineté qu’il s’octroie désormais dans la nomination des dirigeants de l’audiovisuel public (dont celui de Radio France). Le réel, surtout lorsqu’il est marqué par la crise, résiste à l’idéologie : c’est à peu près le seul enseignement que l’on peut retirer du décalage entre le discours sarkozyste et l’exposé des faits. Mais comme cette leçon n’a rien de véritablement bouleversant, il vaut peut-être la peine de se demander si le sarkozysme n’est pas autre chose qu’une panoplie de réformes plus ou moins menées à terme, et si c’est à cette aune seulement qu’il faut élaborer un discours critique.

Car les hypothèses sur la nature du sarkozysme n’auraient pas grande importance si elles ne risquaient d’influer sur l’attitude des opposants au Président. À la veille d’élections qui devraient confirmer que l’antisarkozysme est très majoritaire en France, il est à craindre que l’impression de « déjà vu » ne passe de l’action du Président à celle de l’opposition. Si Sarkozy n’est rien de plus qu’un « roi fainéant », la paresse intellectuelle risque aussi de s’emparer de la gauche qui, comme en 2004, s’empressera de miser sur les dividendes élyséens promis par une victoire aux élections régionales. Pour une fois, il ne serait pas abusif de tirer quelques enseignements de l’histoire en se demandant si le sarkozysme, à défaut de transformer la France, ne dit pas quelque chose d’elle. Un symptôme, plutôt qu’une cause ou un bouleversement, donc. De ce point de vue, il n’est pas sûr que les deux années et demie de mandat écoulées n’aient pas confirmé les craintes des plus pessimistes.

L’antisarkozysme qui ose se dire

Il y a quelque chose de provocateur dans le sous-titre de cet article. Quoi de plus répandu que l’antisarkozysme primaire qui, partout, s’énonce avec virulence et conviction ? Ainsi que le remarquait Stéphane Rials dans un entretien à Libération, « le nom de Sarkozy provoque un pénible désir d’injures4 ». La rupture tant annoncée a d’abord eu lieu dans l’ordre du discours, émancipant les politiques du langage châtié qu’ils adoptaient au moins en public. L’antisarkozysme semble donc bien se dire, et même se crier, ne faisant d’ailleurs que mettre ses pas dans ceux du Président et de ses plus fidèles soutiens. À ce niveau déjà, le sarkozysme n’est pas rien : il marque une entrée en scène des « hommes virils » et de leur langage jusque-là inédite en France. Les insultes vont bon train de part et d’autre, le si mal nommé « débat » sur l’identité nationale ayant définitivement ouvert les vannes de la transgression sémantique.

À l’appui de sa thèse, Thomas Legrand compare les chiffres de reconduite à la frontière des immigrés clandestins sous le gouvernement de Lionel Jospin et sous celui de François Fillon. Les expulsions se faisaient au rythme de 15 000 clandestins par an entre 1997 et 2002, elles atteignent aujourd’hui 27 000 personnes : une évolution jugée « dérisoire5 ». En admettant ce qualificatif, donc en se détournant du sort réservé aux individus concernés par le différentiel, le constat anticipe un peu sur l’antisarkozysme qui n’ose pas se dire. Plutôt qu’une critique de l’impuissance du pouvoir actuel, la comparaison interroge en effet la politique d’immigration menée par la gauche lorsqu’elle était aux affaires. Mais, surtout, la rupture entre les deux législatures se manifeste au niveau des discours qui accompagnent les actes. Le gouvernement Jospin gardait une relative discrétion sur les reconduites à la frontière, tandis que Nicolas Sarkozy les revendique en termes d’objectifs et de performance. Rien de plus que des mots et un affichage ? En politique, ce n’est pas tout à fait rien. Faire de l’expulsion de familles entières hors de nos frontières un argument destiné à l’opinion, c’est prendre acte d’une radicalisation des positionnements à l’égard de l’immigration et se fonder sur elle pour produire de la légitimité.

Le rapport entre le sarkozysme et les réactions qu’il suscite se joue donc au niveau de la langue. À propos de la brutalisation des discours caractéristique de l’ère Bush aux États-Unis, Roddey Reid note que « le langage et les faits s’avèrent être intimidés et terrorisés en même temps que nous6 ». Dans ce registre, les agressions de la langue font système avec les discours décomplexés. Depuis le « karcher », on ne compte plus les déclarations officielles stigmatisant les immigrés musulmans dans une grammaire approximative. Car c’est l’approximation qui domine dans ce genre de jugements à l’emporte-pièce sur le « déferlement » des foules maghrébines le long de la Canebière ou sur les mérites comparés des Auvergnats et des Maghrébins en termes d’intégration. Il s’agit moins de dire quelque chose que de produire de la connivence en maltraitant les faits en même temps que la syntaxe.

Comme il fallait s’y attendre, cette distance avec le réel a provoqué des réactions similaires dans le camp d’en face. Dans son livre, Thomas Legrand ne manque pas d’insister sur les outrances de certains pamphlets tournés contre le Président. En effet, l’antisarkozysme tel qu’il ose se dire prend souvent des libertés avec les règles traditionnelles de la polémique. Plus que sa politique, c’est l’homme qui insupporte, ses fréquentations, sa psychologie, quand ce n’est pas son corps lui-même. Il est vrai que les postures de Nicolas Sarkozy sont une insulte permanente à ce qui, en France, est considéré comme l’hommage obligé des politiciens au monde intellectuel. Dans cette veine, Legrand n’a pas de mal à ironiser sur le brûlot qu’Alain Badiou a consacré au locataire de l’Élysée7. Si le livre a été un succès, il n’en traduit pas moins les impasses d’une critique qui délaisse l’analyse du présent au profit d’un étrange mélange entre la caricature et l’inscription du sarkozysme dans le ciel des idées. Au milieu de considérations sur le Fouquet’s, la taille du Président et son rapport aux femmes, apparaît la désormais célèbre hypothèse sur le « pétainisme transcendantal » dont le sarkzoysme serait le dernier avatar en date. Un nationalisme étriqué accordé à une complaisance à l’égard des puissances étrangères du moment, une haine de classe antiprogressiste, la désignation d’un bouc émissaire : il n’en faut pas plus à Badiou pour voir dans le nouveau Président le représentant bien français du renoncement et de la trahison du peuple.

Dans les milieux intellectuels, l’antisarkozysme semble condamné à reproduire la dérision et l’absence d’égard dont il est victime. De ce point de vue, « Sarkozy » est d’abord le nom d’une colère impulsive que l’on a du mal à formaliser sans en appeler aux heures sombres de l’histoire. À bien y regarder, pourtant, la thèse de la continuité et celle de l’horreur sarkozyste ne sont nullement incompatibles. Pour Badiou, plus que pour tout autre, le nouveau Président, « ce n’est rien ». Rien de plus, en tous les cas, que le pétainisme sous-jacent aux régimes démocratico-parlementaires vendus au capital. Dans la métaphysique de Badiou, une rupture ne peut être qu’un « événement », c’est-à-dire le surgissement d’une Vérité qui transforme les coordonnées du monde. Il y a fort à parier que l’accession de Nicolas Sarkozy à l’Élysée ne relève pas de ce régime ontologique. Le « pétainisme transcendantal », à l’instar de toute forme transcendantale, est hostile à la nouveauté autant qu’il est indifférent à l’analyse des faits empiriques. C’est justement pour ce type d’antisarkozysme-là que Nicolas Sarkozy n’est rien de plus qu’un Président (de droite ou de gauche), à peine moins soucieux de draper les intérêts qu’il défend dans l’idéologie démocratique. Dans une telle phraséologie, on ne tiendra pas rigueur au gouvernement de préparer une reprise en main de la justice, via le parquet, ni non plus de mettre à mal des institutions dans lesquelles on n’a jamais cru. À tout prendre, ce cynisme est jugé préférable à l’hypocrisie des démocrates.

Il y a un autre point commun entre l’analyse rassurante de Legrand et la critique apocalyptique de Badiou : toutes deux interprètent le sarkozysme comme un phénomène franco-français. Ce point, presque unanimement partagé dans la classe politique, nous permet d’avancer dans l’élucidation d’un antisarkozysme qui, lui, n’ose pas se dire. Le déni de la globalisation est un trait partagé par le Président et la plupart de ses opposants. Les invocations de l’identité nationale et l’hommage tardif rendu au système social français cachent pourtant mal la congruence entre le régime actuel et certaines évolutions du monde. Au-delà des analogies entre Nicolas Sarkozy et d’autres dirigeants internationaux (Bush hier, Berlusconi aujourd’hui), il s’agit du devenir des démocraties, des rapports entre l’État et le marché et de la place des institutions politiques dans un monde marqué par des évolutions néolibérales. C’est sur ce terrain, aussi, que l’on attendrait les militants antisarkozystes, et que leur absence sonne comme un remords.

Critique du sarkozysme et autocritique de la gauche

L’un des reproches les plus couramment adressés à la gauche, et singulièrement au parti socialiste, est de s’être satisfait d’un partage territorial du pouvoir : elle gère les collectivités locales pour mieux abandonner à la droite les institutions nationales. Il y a du vrai dans cette critique qui s’énonçait déjà dans les années 1970 à propos du « socialisme municipal », un système qui subordonne les militants aux élus (ce sont bien souvent les mêmes), et mesure la puissance des partis à leur implantation dans les territoires. Mais depuis les défaites nationales de l’Union de la gauche, il y eut l’expérience du pouvoir, le tournant de 1983 et l’adhésion à la construction européenne. Quel que soit le jugement que l’on porte sur ces phénomènes, il est incontestable que les opposants au pouvoir actuel ont repoussé autant qu’il est possible le retour intellectuel sur les deux dernières décennies du siècle qui les virent pourtant au pouvoir pendant une quinzaine d’années. Si la formule « devoir d’inventaire » a fait couler beaucoup d’encre au moment où elle a été prononcée par Lionel Jospin, on n’a pas connaissance qu’elle ait mené à une analyse de fond sur les pratiques gouvernementales de la gauche. Or, c’est du moins l’hypothèse que l’on propose ici, cette période a précisément été celle de mutations profondes qui ont rendu presque inévitable l’élection de Nicolas Sarkzoy en 2007.

Dans les cercles dirigeants de la gauche, cette élection n’a pas seulement produit de la rage, mais aussi, semble-t-il, une forme de soulagement. Rétrospectivement, le choix de Ségolène Royal comme candidate socialiste symbolise l’absence de désir de gagner : croit-on sérieusement que l’ensemble des membres du bureau national du PS aurait accueilli avec faveur la victoire de la Poitevine ? Cette victoire devait demeurer impossible, au sens où elle était à la fois très improbable et radicalement indésirable, pour des responsables qui n’avaient somme toute pas d’idée précise sur ce qu’il fallait faire. Si les propositions baroques de la candidate ont si souvent contredit le programme du parti, c’est peut-être aussi parce que ce dernier maintenait dans le flou un certain nombre des questions essentielles laissées en jachère depuis des lustres : la place de l’État dans la mondialisation, la lutte contre de nouvelles formes d’inégalités, le rôle des institutions.

De ce point de vue, l’accès de Sarkozy au pouvoir pouvait laisser espérer à la gauche quelques lendemains moins déprimants. Certes, on déplorait officiellement l’élection d’un Président « ultralibéral », mais dans le secret espoir que les Français comprennent enfin ce qu’une cure de dérégulation économique signifiait pour eux. Les agapes du Fouquet’s et les longues analyses sémiologiques du bling bling ont pu, un temps, laisser accroire que l’on sortirait du sarkozysme comme l’on revient d’un mauvais rêve. À l’instar des discours actuels sur la crise, les interprétations du sarkozysme sont pressées d’en finir avec leur objet : on y est à peine entré qu’on s’en voit déjà sorti.

Mais, et sur ce point le parallèle avec la crise est encore pertinent, ce genre de posture empêche de voir que, en 2007, nous étions en partie déjà entrés dans un nouveau régime politique. Non que Nicolas Sarkozy soit un Président de droite de plus, nouvel avatar du bonapartisme si cher aux politologues, mais parce qu’il incarne et précipite des mutations que, peu ou prou, ses prédécesseurs ont accompagnées. Parmi ceux-là, il faut compter François Mitterrand, au moins dans son second mandat, deuxième et première gauches confondues dans les gouvernements Rocard et Bérégovoy. L’inventaire est difficile non pas seulement parce qu’il implique une critique de ce qui a été fait, mais plutôt parce qu’il suppose de revenir sur les standards de l’action politique adoptés à cette époque à l’épreuve des évolutions du monde. Cela explique pourquoi un antisarkozysme de fond (raisonnable et cohérent) a tant de mal à se dire.

C’est un fait que la gauche française a accédé au pouvoir très peu de temps après ce qu’il est convenu d’appeler le « tournant néolibéral » aux États-Unis et en en Angleterre. Par là, on ne veut pas suggérer que le revirement de 1983 et la politique d’austérité aient marqué un quelconque alignement des socialistes français sur les politiques thatchériennes de détricotage de l’État-providence. Cet argument est avancé par la gauche radicale dans un but de culpabilisation de la social-démocratie gestionnaire. Ici, on essaie simplement de repérer le télescopage contingent entre l’affirmation réformiste des socialistes français et l’apparition d’une nouvelle forme de gouvernementalité mondiale.

Au milieu des années 1980, Laurent Fabius appelait à « réconcilier les Français avec l’entreprise », au moment même où se mettaient en place les nouvelles techniques de management qui font peser l’exigence de productivité sur les seules épaules des salariés. Lorsque, vingt-cinq ans plus tard, Nicolas Sarkozy souhaite trouver un « patron » partout (à l’hôpital, à l’université et dans l’ensemble des administrations publiques), il ne fait que tirer les conséquences d’une telle « réconciliation » entre les individus et les entreprises dans les pires conditions sociales du marché. Certes, de la valorisation de l’entrepreneuriat à la normalisation du réel autour des critères de la réussite privée et de la performance, il y a un pas que tous les socialistes n’ont pas franchi. Mais faute d’avoir renouvelé à temps leurs analyses de la société et leurs concepts critiques, les dirigeants de la gauche française se sont condamnés à la dénonciation pavlovienne de l’« ultralibéralisme » de leurs adversaires, sans jamais prendre en compte leur rôle dans les transformations contemporaines du rapport entre l’État et le marché.

Car le rapport à l’État est ici central. On ne rappellera jamais assez que la Lolf8 a été votée en 2001 sur une initiative parlementaire (ce qui est rare), sous une législature de gauche, et à l’unanimité des deux chambres. Or, cette loi, et ses suites dans la Rgpp adoptée en 2007, est tout à fait caractéristique de la conception de l’État à l’œuvre dans les élites politiques transpartisanes. En particulier, elle consacre le transfert aux administrations de la budgetisation par la performance en les soumettant à des objectifs presque exclusivement gestionnaires9. La philosophie du texte est claire, même si elle n’emprunte pas spécialement à la droite ou à la gauche. Il s’agit d’une pensée de l’action de l’État décalquée des impératifs concurrentiels à l’œuvre sur le marché. Les territoires, les universités, mais aussi les juridictions et les organes de sécurité sont désormais perçus comme des agents économiques sans que soient jamais clairement définies les fins de leur action.

C’est du reste cette abstention sur les fins qui explique l’adoption unanime de telles mesures. Qu’ils soient de droite ou de gauche, les hommes publics semblent avoir intégré le principe de la science économique qui veut que les moyens sont toujours en droit séparables des fins. Comment s’opposer raisonnablement à des exigences de bonne gouvernance ? S’il y a une victoire psychologique du sarkozysme, elle réside dans cette conviction que les normes de la performance gestionnaire sont neutres relativement aux buts politiques poursuivis. Or, ces critères de « bonne gestion » n’ont strictement rien à voir avec des procédures formelles qui garantissent l’impartialité des décisions. Ils sont eux-mêmes le résultat de décisions qui engagent une théorie de l’État, si ce n’est même une vision de l’homme10.

Le nœud du problème se situe dans ce consensus mental autour des critères de la gouvernance. Relativement à la dernière loi sarkozyste en matière de sécurité, il est loisible à l’opposition de rappeler que ce train de mesures est liberticide, qu’il s’agit de la dixième loi en la matière depuis 2002 et que cette inflation législative ne s’est traduite par aucune amélioration substantielle de la sécurité des Français. Mais on aimerait aussi que les antisarkozystes se penchent sur les présupposés d’une réforme qui s’intitule significativement « Loi pour la performance de la sécurité intérieure ». En l’espèce, ironiser sur l’affichage managérial de la plupart des législations actuelles est totalement insuffisant, car cela ne dit rien encore de la production des lois dans un État qui s’est volontairement assujetti aux normes de l’entreprise néolibérale. La performance est tout autre chose qu’une métaphore de l’efficacité, elle fixe à la loi elle-même, et surtout à ceux qui seront chargés de l’appliquer, une finalité dont la teneur antidémocratique doit enfin venir en débat. De même que l’« excellence », elle aussi directement empruntée aux manuels de management des années 1990, la performance n’est pas un impératif neutre : elle implique une conception de la rationalité des agents sociaux qui pèse lourd dans l’application des normes. Grâce à leur apparence d’objectivité, ces critères se soustraient au domaine de la délibération, alors même qu’ils décident du possible.

Il en va à peu près de même des mesures prises par le Président après la crise financière. Aussi longtemps que l’opposition en reste à la critique du « libéralisme » de Nicolas Sarkozy, elle se condamne à la contradiction chaque fois que le gouvernement recourt à l’État pour sauver un système économique menacé d’implosion. Dans le pire des cas, la gauche y verra un hommage à l’État social, donc à elle-même, de la part d’un homme dont on pouvait craindre qu’il sacrifie tout à l’idéologie de la dérégulation. Mais de quel État parle-t-on ? Si celui-ci intervient dans le but de relancer les dynamiques du marché et de la concurrence là où elles s’enrayent, peut-on encore discourir sur le « retour de l’État » comme si les institutions publiques n’avaient qu’un seul mode d’intervention ? Un État dont on n’attend rien d’autre que de la performance s’exonère en partie des exigences de justice sociale : il ne suffit pas qu’il intervienne à coups de milliards pour que l’on puisse en conclure à un hommage rétroactif aux vertus de l’État-providence.

Là aussi quelques leçons peuvent être retirées de l’histoire contemporaine. Reagan, pour qui l’État était pourtant le « problème » et non la « solution », a creusé les déficits publics plus qu’aucun de ses prédécesseurs. À l’époque, l’accroissement de la dette résultait de la conjonction entre la course aux armements et une politique fiscale libertarienne. Mais la conséquence a été la même que celle à laquelle nous risquons d’assister en France après les élections régionales : des déficits abyssaux qui menacent l’administration de ruine et justifient par les « faits » des coupes claires dans la dépense publique11.

On n’a aucune chance de comprendre la logique des politiques néolibérales si l’on en reste à l’opposition entre des étatistes de gauche ou gaulliens et des anti-étatistes libéraux et réformistes. À cet égard, l’abandon de l’opposition rhétorique entre les jacobins et les girondins serait une première mesure d’urgence en direction d’un renouvellement du discours de la critique. La politique dite « ultralibérale » de Nicolas Sarkozy est centralisatrice dans son inspiration, ce qui ne l’empêche nullement d’introduire de la concurrence et de la dérégulation institutionnelle12. On peut gouverner les territoires « à distance » tout en reprenant en main les administrations. À l’inverse de la doctrine classique dont il se réclame encore parfois, le néolibéralisme est un étatisme, mais au sens où il envisage l’État comme le meilleur instrument au service du marché. Il y a moins lieu de lui reprocher d’avoir « sauvé les banques » que de n’avoir tiré aucune conclusion de la crise quant à la pertinence des agences de notations pour fixer l’agenda des réformes.

Avant qu’il ne décide d’en revenir à une position centriste, François Bayrou était le seul homme public national à prendre la mesure de cette différence entre le libéralisme classique et le néolibéralisme sarkozyste, et cela n’est probablement pas pour rien dans son succès d’opinion13. Car les citoyens comprennent mieux ce que le néolibéralisme veut dire qu’ils n’accordent de crédit aux différences entre la droite, la gauche et le centre. Il n’est pour eux qu’à se référer aux transformations qu’ils ont dû subir depuis vingt ans sur leur lieu de travail, qu’il s’agisse des entreprises ou des administrations, pour vérifier la pertinence d’un concept dont il n’y a pas à craindre la technicité. Le succès des trente-cinq heures auprès des cadres, qui devaient pourtant être le fer de lance de la réconciliation des Français avec l’entreprise, pour ne rien dire des suicides professionnels, atteste suffisamment de la dégradation des conditions de travail dans les pays occidentaux. Il s’agit de tout autre chose que de nuances idéologiques : des antisarkozystes, on n’attend pas qu’ils étudient les différences doctrinales entre Adam Smith et Friedrich Hayek. Un coup de sonde dans les manuels de management suffirait sans doute à les convaincre que nous avons changé de monde.

L’antisarkozysme qui n’ose pas se dire est donc celui qui a intériorisé un certain nombre d’évidences relatives à la manière dont on évalue une politique. La logique des moyens l’ayant emporté sur celle des fins, il devient difficile d’élaborer une critique crédible. Comment résister aux sirènes de l’excellence gestionnaire et de l’efficacité lorsque l’on ne s’interroge pas sur la conception du politique sous-jacente à de tels impératifs ? Il ne s’agit pas de l’éventuelle dérive libérale de la gauche française, il s’agit de ce que le mot « raison » veut dire. Le triomphe de la raison instrumentale est transpartisan : l’érosion de nos croyances dans le progrès et du consensus sur l’idée de justice explique pourquoi le calcul devient tout naturellement une norme.

Les nouveaux horizons du conflit

Contrairement aux apparences, le sarkozysme comme style de gouvernement n’est pas fait pour susciter le conflit. À la place du débat sur le légitime et l’illégitime qui fait le ressort de la démocratie, on trouve l’insulte et la culpabilisation. Mieux que quiconque, le Président a su jouer des impressions vives qu’il suscite chez ses adversaires. En un sens, la stratégie d’« ouverture » ne sert qu’à cela : brouiller encore les cartes en faisant porter à certains ministres félons le poids des détestations. Confier à un transfuge socialiste le ministère le plus polémique du quinquennat (celui de l’Identité nationale et de l’Immigration) est, de ce point de vue, un coup de maître en même temps qu’un modèle de cynisme. Pour peu que ce ministre joue son rôle au-delà de tous les espoirs du metteur en scène − ce qui est le cas − voilà l’opposition condamnée à l’invective et à l’impuissance devant le spectacle du reniement de l’un des siens.

Mais la stratégie élyséenne de contournement du conflit n’explique pas tout dans la pauvreté actuelle du débat politique. À bien des égards, la critique du sarkozysme invite à une autocritique de la gauche qui n’épargne aucune de ses tendances. Lorsque des responsables d’extrême gauche militent pour le maintien des services publics, on attendrait d’eux qu’ils réexaminent leur jugement sur l’État-providence et les institutions bourgeoises. À force d’ironie sur l’État de droit, le libéralisme politique, voire la démocratie elle-même, les discours de la radicalité se sont peu à peu démunis des instruments qui leur auraient permis de ne pas conclure que le sarkozysme « ce n’est rien ». Il est vain de hurler au loup si la démocratie libérale n’a jamais été autre chose qu’un état de nature au bénéfice des puissances d’argent.

Ce qui vaut pour la gauche radicale vaut aussi en un autre sens pour celle qui se réclame de la réforme. La gauche gouvernementale est sans doute d’abord invitée à une introspection sociologique. Si elle n’est nullement responsable d’avoir dirigé la France pendant les « années fric », elle n’en a pas moins partagé les illusions d’une mondialisation financière heureuse dont émergeraient comme par magie de nouvelles opportunités de redistribution. La crise de la social-démocratie dont on parle beaucoup est aussi une crise de ses élites qui s’étonnent de ne pas avoir perçu les effets néfastes de la globalisation, alors même qu’elles profitaient de ses bienfaits. À cet égard, le devenir professionnel de Blair ou de Schröder (le premier dans la finance internationale, le second chez le géant russe de l’énergie gazière) est un peu plus qu’un détail. Même si une telle promiscuité avec les milieux d’affaires affecte moins la gauche française, les pratiques hexagonales du « (rétro)pantouflage » ne garantissent pas un point de vue lucide sur le prix politique de la culture de marché.

Mais, comme expression française d’un phénomène global, le sarkozysme pose à la gauche des questions plus graves encore. Dans le contexte particulier de l’administration Bush, la philosophe Wendy Brown écrivait à l’intention de la gauche américaine :

Lorsque les principes démocratiques de gouvernance, les codes civils, voire la moralité religieuse sont soumis au calcul économique […], alors disparaissent non seulement les foyers d’opposition à la rationalité capitaliste, mais aussi les foyers réformistes14.

Au-delà de la fausse alternative entre l’horreur économique et les vertus émancipatrices de l’individualisme, le débat se situe au niveau des normes que l’homo œconomicus fait peser sur la citoyenneté. Pour éviter la « mélancolie », la gauche réformiste devrait se pencher sur ce qui, dans le monde contemporain, s’est décidé sans elle en termes de valeurs. De ce point de vue, la crise est une opportunité, à la condition que l’on n’attende pas le salut du retour de la croissance, comme si la politique devait une fois de plus se mettre à la remorque des évolutions économiques.

Par-delà l’opposition, retrouver le sens de la conflictualité. En raison de sa capacité à occuper tous les terrains, le sarkozysme pose à la gauche française des problèmes inédits. L’invocation de l’État en même temps que la culture de l’entreprise, le dirigisme régalien accordé à l’affaiblissement des institutions, le discours sécuritaire au service de la liberté d’entreprendre : tous ces paradoxes s’éclairent lorsqu’on les confronte à la mise en place d’un système libéral-autoritaire. Ce système est par nature hostile au conflit puisqu’il se réclame d’un pragmatisme qui puise à la source des certitudes du marché. Mais il est clair que l’adaptation à des phénomènes indésirables est elle-même indésirable, et que les discours « réalistes » ne valent pas mieux que la réalité dont ils se réclament.

L’antisarkozysme conséquent devrait prendre la mesure des bouleversements que son adversaire exprime plus qu’il ne les cause. Cela veut peut-être dire inventer une nouvelle langue capable de traduire l’exigence de justice en d’autres termes que ceux de la maximisation des profits. On se souvient de l’injonction emblématique des années structuralistes : « D’où parlez-vous ? » Au-delà des caricatures dont elle a fait l’objet, on se prend à rêver qu’une telle question fasse retour sur les plateaux à chaque fois qu’un soutien du Président se réclame des évidences du présent pour exposer les « réformes » comme des lois naturelles. Le sarkozysme parle d’un monde dont il n’est pas sûr qu’il l’ait compris, mais dont il a choisi d’épouser les évolutions les plus problématiques. Cette résolution apparemment lucide est pour beaucoup dans son succès : même dans le vote de 2007 il y avait plus de résignation que d’enthousiasme. À l’opposition, il revient désormais de redécrire le réel pour empêcher qu’une seule voix puisse s’en réclamer. Dans ce domaine aussi les territoires abandonnés sont irrémédiablement perdus.

  • 1.

    Thomas Legrand, Ce n’est rien qu’un président qui nous fait perdre du temps, Paris, Stock, coll. « Parti pris », 2010.

  • 2.

    Voir le site de l’Institut : www.barometre-sarkozy.com. Dans la même veine, on pourra lire Pierre Cahuc et André Zylberberg, les Réformes ratées du président Sarkozy, Paris, Flammarion, 2009.

  • 3.

    Thomas Legrand reconnaît une seule exception à cette innocuité du sarkozysme, il s’agit de la réforme de la justice dont il est tout de même dit que « ce n’est pas rien ». Cela n’a, toutefois, pas l’air d’être grand-chose puisque le paragraphe consacré à cette question que l’on aurait pu croire centrale est long de douze lignes.

  • 4.

    Libération du 4 juillet 2009.

  • 5.

    T. Legrand, Ce n’est rien…, op. cit., p. 34.

  • 6.

    Roddey Reid, « La culture d’intimidation aux États-Unis », Esprit, août-septembre 2009, p. 50-68.

  • 7.

    Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, Paris, Lignes, 2007.

  • 8.

    Loi organique relative aux lois de finance.

  • 9.

    Sur ces mutations, voir le dossier d’Esprit de décembre 2008 (« Que fait l’État ? Que peut l’État ? »).

  • 10.

    Sur les limites de la séparation de la fin et des moyens, voir Michaël Fœssel, « Partialité de l’économie, insistance du politique », Esprit, janvier 2010.

  • 11.

    Cette politique néolibérale de la dépense publique qui se refuse à envisager toute réforme fiscale autre que la baisse du taux d’imposition n’a pas été remise en cause par l’administration Clinton. Sur ce point, voir Justin Vaïsse, « États-Unis : autopsie d’un emballement de la puissance », Esprit, août-septembre 2004.

  • 12.

    Voir infra les articles de Marc-Olivier Padis (p. 99-107) et d’Olivier Mongin (p. 120-131).

  • 13.

    Voir M. Fœssel, « Le memento mori de François Bayrou », Esprit, juillet 2009.

  • 14.

    Wendy Brown, les Habits neufs de la politique mondiale, Paris, Les prairies ordinaires, 2007, p. 60. Voir le compte rendu de ce livre dans le numéro d’Esprit de novembre 2008, p. 95-97.