Le morne « Printemps » des socialistes
« Une seule hirondelle ne fait pas le printemps, un seul acte moral ne fait pas la vertu. » Cette sentence d’Aristote n’a pas été démentie le 22 mars dernier, alors que le parti socialiste organisait au Zénith de Paris son « Printemps des libertés ». Ni le discours offensif de Martine Aubry stigmatisant la politique sécuritaire du gouvernement, ni le défilé des associatifs (Cimade, Ligue des droits de l’homme), ni même les chansons de Sanseverino n’ont réussi à faire salle comble. Il ne se trouva guère plus d’un millier de militants pour assister à cette fête revendicative, dans une salle conçue pour en accueillir 2500, et où 4000 fidèles participèrent au show télé-évangéliste de Ségolène Royal en août 20081.
Faut-il en conclure que, par ces temps de crise, la fraternité se porte décidément mieux que la liberté ? Les dirigeants du parti ne partaient pourtant pas de rien. Au début du mois de mars, le PS publiait un abécédaire de la France en libertés surveillées où, sur près de 170 pages, les mesures du gouvernement en matière de sécurité, de fichage des individus et de reprise en main des administrations publiques sont déclinées et dénoncées. Dans un style certes militant, ce texte dessine un nouveau paysage des libertés : nomination des dirigeants de l’audiovisuel par le président, multiplication des contrôles d’identité, restriction du droit d’amendement parlementaire, réforme de la magistrature, etc.
À contretemps ?
Un chiffre est particulièrement révélateur des tendances récentes : la police a procédé à plus de 560000 gardes à vue en 2007. Le chiffre était de 287000 en 1982. Le fait qu’un nombre équivalent au centième de la population française connaisse chaque année les joies de la cellule de dégrisement, de la visite forcée aux urgences et des interrogatoires mériterait sans doute le débat, voire la mobilisation d’un peu plus de 1000 adhérents du principal parti de gauche. Ce genre d’évolution ne renvoie pas à la mise en place inéluctable et anonyme d’une « société du contrôle ». Elle résulte de dispositions concrètes et circonstancielles sur lesquelles les politiques ont une prise, et que l’opposition est en mesure de critiquer.
Quelques dirigeants du PS juraient pourtant que l’on ne les y reprendrait plus, et que le terrain des droits demeurerait en jachère tant qu’il n’aurait pas fait les preuves de son attractivité électorale. La plupart des commentateurs, relayés par les proches de l’Élysée, ont attribué cet échec à l’anachronisme de la direction du parti socialiste. Comment espérer mobiliser sur la question des libertés publiques alors que la France est confrontée aux effets sociaux de la crise financière ? Et l’alternative rhétorique entre sécurité et liberté de subir un énième avatar : plutôt que de se préoccuper de la sauvegarde des droits, mieux vaudrait se consacrer à la « moralisation du capitalisme ». Cette dernière a le mérite d’être aisément traductible dans des termes sécuritaires. En effet, le retour opportun de Nicolas Sarkozy sur le terrain de la lutte contre l’insécurité s’accompagne de la stigmatisation des « patrons voyous ». Dans un cas comme dans l’autre, l’extension indéfinie du domaine de la délinquance a l’avantage de remettre à demain le débat sur les libertés publiques.
L’impératif de sécurité produit désormais une évidence telle que ceux qui font entendre une voix discordante sont considérés avec le soupçon que l’on réserve en général aux irresponsables. La principale victoire du président de la République est d’avoir durablement installé cette évidence dans l’opinion publique. Se rappelle-t-on qu’il y a moins de dix ans des membres du gouvernement Jospin débattaient publiquement de la légalisation du cannabis ? À l’heure de l’interdiction de la vente d’alcool aux mineurs, une telle proposition suffirait à disqualifier celui qui l’émet.
Contrairement à ce que l’on a dit, l’erreur du parti socialiste n’est pas d’avoir convoqué ce thème trop tôt, mais d’en parler trop tard. Certains de ses dirigeants portent une responsabilité dans la suite continue des virages sécuritaires de la dernière décennie. À la veille du rassemblement du Zénith, Manuel Valls accusait ses camarades de manifester un « anti-sarkozysme obsessionnel2 ».
L’ambition louable du « Printemps des libertés » était pourtant de rompre avec la parenthèse ouverte par Jean-Pierre Chevènement et consacrée par la candidature de Ségolène Royal. Depuis quelques années, les socialistes cherchent sans aucun succès à reconquérir le « peuple » et, pour cela, oscillent entre les fondamentaux égalitaristes et les professions de foi réalistes en matière sécuritaire. Il n’a pas fallu moins qu’un film grand public pour les rendre sensibles à la condition faite aux sans-papiers et aux citoyens qui leur viennent en aide3.
Une hésitation stratégique
Le pire dans cet échec du « Printemps des libertés » est probablement qu’il confirmera l’affect dominant des dirigeants socialistes : la terreur de ne pas en faire assez et d’avoir un train de retard. Le souci de coller à l’opinion justifie autant les appels au « grand soir » que la sanctuarisation du drapeau tricolore dont l’« outrage » constitue désormais un délit passible de six mois de prison. D’où la cohabitation, étrange en apparence, du courant Hamon et de la tendance Valls dans un parti qui, à l’instar du président auquel il s’oppose, fonde son discours sur ce qu’il imagine du désir populaire.
Les mesures gouvernementales en matière de sécurité ne devraient pas être jugées à l’aune des sondages. Comme le montre le rapport 2009 de la Ldh sur « l’état des droits de l’homme en France », leurs effets se font ressentir en profondeur dans la société. Les intimidations continuelles dont les travailleurs sociaux sont l’objet constituent le meilleur signe de la transformation progressive de la notion d’« ordre public » dont les effets collatéraux affectent tendanciellement l’ensemble de la société4. Tous ces éléments confirment que nous vivons dans un pays où la multiplication des lois et décrets répressifs rend la condition de « délinquant » de plus en plus ordinaire. Dans ce domaine aussi, le « retour de l’État » ne coïncide nullement avec l’exigence de régulation et de justice qui se porte si bien à gauche.
Bien sûr, le rassemblement du Zénith devait consacrer le retour du parti socialiste dans le combat pour les libertés, ce qui rend l’échec de la mobilisation d’autant plus amer. Un livre récent rappelle de manière opportune que la gauche socialiste s’est particulièrement illustrée en France par son souci de modérer l’arsenal législatif en matière de sécurité5. En 1894 déjà, Jean Jaurès s’opposait avec virulence aux « lois scélérates » qui limitaient le droit de la presse et celui de réunion. À l’époque, le prétexte était fourni par les attentats perpétrés par les anarchistes. À la différence des charges retenues aujourd’hui contre Julien Coupat et ses amis, l’implication des mouvements anarchistes alors était hors de doute, ce qui ne devait pas empêcher Jaurès de rappeler qu’« il ne faut pas juger cette loi sur l’usage qu’on en fera demain, ou après-demain. Il faut la juger, comme les autres lois, sur l’usage qu’on peut en faire6… ».
Cette forme de lucidité se retrouvera chez André Philip dénonçant le « national-mollétisme » dans le Socialisme trahi de 1957, ou encore dans l’engagement du Psu contre la guerre d’Algérie. Autant d’exemples qui indiquent que, si « le socialisme libéral » a un sens, celui-ci ne réside pas dans le simple ajout des « droits de l’homme » aux revendications sociales. Au contraire, la crise sociale actuelle risque de devenir le prétexte à de nouvelles atteintes aux droits individuels : c’est pourquoi il est urgent de rappeler que le souci des libertés n’est pas extérieur, mais consubstantiel à l’exigence de justice.
Il est trop tôt pour dire si l’échec du Zénith enterrera les efforts récents du parti socialiste pour « prendre les droits au sérieux ». Mais il est déjà certain que la crise autorisera un peu plus ses adversaires à assimiler l’approfondissement des libertés juridiques à une idéologie bourgeoise-bohème (les « intellectuels de Saint-Germain-des-Prés » chers à Nicolas Sarkozy). Pour faire face à la cohérence de l’État libéral-autoritaire, il faudra sans aucun doute organiser d’autres Printemps.
- 1.
Pour se faire une idée de l’ambiance qui règne au parti socialiste, il suffit de lire les réactions satisfaites à l’échec du « Printemps des libertés » publiées sur le site de « Désirs d’avenir ».
- 2.
Une accusation dont le député de l’Essonne ne peut certes pas être suspecté, lui qui organise des débats publics et cordiaux avec son ancien camarade Éric Besson, ministre de l’Immigration et de l’Identité nationale.
- 3.
Welcome de Philippe Lioret.
- 4.
Le rapport de la Ldh cite de nombreux cas d’éducateurs ou d’assistants sociaux révoqués ou mis en examen pour avoir refusé de fournir à l’administration les coordonnées de personnes sans papiers (voir Libération du 9 avril 2009 et la France sous surveillance. Rapport 2009 de la Ligue des droits de l’homme, Paris, La Découverte, 2009).
- 5.
Vincent Duclert, la Gauche devant l’histoire, Paris, Le Seuil, 2009.
- 6.
Jaurès, La Dépêche, 31 juillet 1894.