Moïse, le peuple juif et la politique des Modernes
Repère
À propos de…
Revue Incidence, « Figures de Moïse dans la philosophie politique », n˚ 8, octobre 2012.
Bruno Karsenti, Moïse et l’idée de peuple. La vérité historique selon Freud, Paris, Éditions du Cerf, coll. « Passages », 2012, 240 p., 23 €.
Moïse, le peuple juif et la politique des Modernes
Un spectacle étonnant et vraiment unique est de voir un peuple expatrié n’ayant plus lieu ni terre depuis près de deux mille ans, un peuple altéré, chargé, mêlé d’étrangers depuis plus de temps encore, n’ayant plus peut-être un seul rejeton des premières races, un peuple épars, dispersé sur la terre, asservi, persécuté, méprisé de toutes les nations, conserver pourtant ses coutumes, ses lois, ses mœurs, son amour patriotique et sa première union sociale quand tous les liens en paraissent rompus1.
Ce texte de Rousseau décrit de manière précise ce qui, pour le meilleur et pour le pire, sera présenté dans la modernité comme l’exception juive. Comment comprendre que ni l’éloignement, ni les persécutions, ni les tentatives d’assimilation aient pu transformer le judaïsme en souvenir historique ? D’où vient cette persévérance d’un peuple dans l’attachement à sa loi ? Et quelle idée de la mémoire et de la tradition faut-il mobiliser pour rendre compte de cette énigme ?
C’est encore par ces questions que Freud, près de deux siècles plus tard, ouvrira sa réflexion sur l’Homme Moïse et la religion monothéiste (1939). Car, pour Freud comme pour Rousseau, la figure centrale pour éclairer la permanence du peuple juif est celle de Moïse, c’est-à-dire celle du Législateur. Parmi les prophètes, Moïse occupe une place à part, puisque c’est à travers lui que se constitue le mécanisme de l’élection. Les juifs ont choisi, et n’ont cessé de confirmer ce choix dans l’histoire, celui qui les avait tout d’abord choisis lors de la fuite hors d’Égypte. La réitération de ce choix étonne Rousseau :
Les lois de Solon, de Numa, de Lycurgue sont mortes, celles de Moïse, bien plus antiques, vivent toujours2.
Il y a, dans la législation mosaïque, une force d’instauration qui intéresse au premier chef la philosophie politique. Bien sûr, cette force provient de l’origine divine assignée à la Loi par Moïse : les juifs s’instituent comme peuple par l’élection, autrement dit par la décision d’un Autre. Ce jeu entre hétéronomie (une Loi venue de Dieu) et autonomie (une législation qui constitue l’identité d’un peuple) manifeste néanmoins l’actualité du théologico-politique que, à l’instar du judaïsme lui-même, on a eu trop tendance à interpréter comme un vestige prémoderne.
Deux publications récentes rappellent l’importance de la figure de Moïse pour comprendre la spécificité de la politique occidentale. L’excellente revue Incidence consacre un dossier à « Figures de Moïse dans la philosophie politique » tandis que Bruno Karsenti nous offre une lecture du Moïse de Freud qui, au-delà du lien entre psychanalyse et politique, propose une généalogie passionnante de l’idée de peuple. Comme il l’écrit d’entrée de jeu :
Freud a fourni à la pensée moderne une grille d’intelligibilité qui me paraît sans égale pour ressaisir le sens du mot peuple, non pas seulement pour les juifs, mais pour la culture occidentale en général, sous la forme qu’elle a donnée à l’existence politique au sein des États où elle s’est déployée.
À travers la singularité de la Législation mosaïque, c’est le sens général du concept de peuple qui deviendrait accessible. Par où l’on retrouve Rousseau, pour qui l’énigme du politique réside justement dans « l’acte par lequel un peuple est un peuple ». Dans cette interprétation, la révélation du Sinaï devient un document exceptionnel pour saisir comment une société se trouve engagée dans un devenir-peuple qui, tout à la fois, la singularise et fait date dans l’histoire occidentale.
Moïse et la violence monothéiste
Avant d’être un héros biblique, Moïse désigne le nom qui cristallise le souvenir de l’élection des juifs. Comme l’écrit Jonathan Chalier dans l’introduction de la revue Incidence :
Moïse, prophète, libérateur, instituteur et législateur du peuple juif, est une figure de la mémoire et non de l’histoire.
Les textes réunis dans ce dossier abordent par des biais différents un personnage que l’on s’accorde à considérer comme « historique », mais dont les effets concernent d’abord la mémoire juive. Celle-ci associe sa propre origine (comme peuple) à la fuite d’Égypte et au don de la Loi. Pour reprendre une thèse de l’égyptologue Jan Assmann (dont on lira un entretien) : Moïse appartient à l’« histoire de la mémoire », c’est-à-dire au passé en tant qu’on se le remémore. Dans ce cadre, la vérité ne se définit pas tant par l’exactitude des faits relatés par le récit biblique, que par l’actualité d’une prescription qui demeure présente au-delà des siècles. Pour le peuple juif, la Loi mosaïque exige une fidélité absolue capable de survivre aux démentis de l’expérience historique.
Comment comprendre cette obstination dans la fidélité ? Dans l’hypothèse d’Assmann3 (présentée et discutée par Richard Bernstein), la « distinction mosaïque » inscrit pour la première fois la différence entre le vrai et le faux à l’intérieur du religieux. Autant le paganisme se caractérisait par une relative plasticité théologique (ce qui n’exclut pas l’intolérance), autant la Loi transmise sur le Sinaï interdit de traduire les divinités entre elles. Avec Moïse, l’existence d’une religion « vraie », exclusive de toutes les autres, se fonde dans l’unicité de Dieu. Les deux premiers commandements (« Tu n’auras pas d’autres dieux face à moi », « Tu ne te feras pas d’idole ») disent déjà l’essentiel : avec Moïse, Dieu devient littéralement incomparable, renvoyant au néant ou à la supercherie toutes les figures anciennes du sacré.
L’interdit de la nomination, dont Freud rappellera toute l’importance, est la contrepartie de cette transcendance. Comme l’écrira Philon d’Alexandrie, il appartient à Dieu d’être, et non d’être nommé. La Loi mosaïque est d’abord l’énoncé d’un paradoxe inouï : l’élection du peuple juif se constitue à partir de l’écart infini, et non de la proximité, entre l’homme et Dieu.
Étrange distinction que celle qui se fonde sur l’impossibilité de rejoindre, de se figurer et même de nommer le Créateur. Assmann a montré que l’introduction d’un nouveau concept de vérité par le monothéisme est inséparable de la « violence religieuse ». Mais cette violence est d’abord celle qui pèse sur le peuple juif lui-même, contraint de se soumettre à une Loi sans aucune contrepartie sensible. L’événement du « veau d’or » est inséparable de l’interdit de la figuration qui, lorsqu’il porte sur les choses essentielles, constitue un véritable défi au désir humain. Ne pouvoir se représenter celui qui doit pourtant sauver : la foi dans l’invisible se substitue à ce qui, jusque-là, relevait de la logique sensible du culte et des sacrifices. Le judaïsme n’invente pas la violence inter-religieuse puisqu’il demeure une religion nationale qui, à l’inverse du christianisme et de l’islam, relègue l’universalisme à l’eschatologie, non à l’histoire. L’élection ne constitue donc pas la prémisse de la rédemption, ce qui installe la fidélité juive dans une inquiétude constante.
Moïse l’Égyptien et la religion de l’esprit
Comme le rappelle Bruno Karsenti, Freud a vu dans le sérieux de l’exigence adressée par Moïse aux Hébreux l’origine du peuple juif. La consistance de ce dernier tient à « une loi qui est sienne au sens le plus fort, c’est-à-dire au sens où elle le constitue » (p. 13). Mais cette origine est différée : c’est le sens de la thèse freudienne selon laquelle Moïse était réellement égyptien. Loin de pouvoir coïncider avec son propre fondateur, le peuple juif aurait reçu sa Loi d’un héritier de la cour d’Akhénaton, l’instaurateur de la première religion monothéiste (celle d’Aton, le dieu solaire qui annule les autres divinités). Si Moïse a été égyptien, il faut comprendre la constitution du peuple juif comme un lent processus d’élection, par les juifs eux-mêmes, de la Loi censée les élire. Karsenti montre pourquoi Freud imagine le meurtre du premier Moïse par des proto-juifs incapables de supporter les restrictions inhérentes au monothéisme. Les hommes ne se satisfont pas aisément de l’interdit de nommer l’objet de leurs espérances, tout comme ils ne consentent pas à renoncer à leurs pulsions sans contreparties psychiques. La psychanalyse éclaire la violence religieuse en la rapprochant de celle que la culture exerce sur le principe de plaisir.
Le principal mérite du livre de Bruno Karsenti consiste à montrer que la Loi mosaïque relève pourtant d’autre chose que du renoncement culturel. Revenons à l’hypothèse freudienne. Après une période de latence consécutive au meurtre de Moïse l’Égyptien, un second Moïse serait advenu, qui opère la synthèse entre le Dieu que l’on ne peut nommer et Yahvé, le dieu des volcans. Le fameux « compromis de Cadès » entre les héritiers du premier Moïse et les Madianites marquerait le véritable acte de naissance du peuple juif, désormais en mesure d’accepter les restrictions psychiques liées au monothéisme. L’adoption d’un Dieu unique passe par celle, retardée, de son prophète.
La période de latence qui sépare le meurtre du premier Moïse de la reconnaissance du second permet à Freud de comprendre la croyance religieuse à partir du motif du retour du refoulé. Pourtant, à l’intérieur de la définition générique de la religion comme « névrose obsessionnelle » collective, quelque chose caractérise en propre le judaïsme. Moïse II « répète » Moïse I de la même manière que le peuple juif construit son identité en répétant l’identité des deux Moïse. De là, l’importance de la lecture littérale de la Thora : la fidélité juive s’ancre dans une répétition inconsciente qui n’a d’autre nom que celui de « tradition ».
Le fait qu’une tradition puisse être inconsciente expliquerait alors la permanence du peuple juif par-delà les accidents de l’histoire. On le sait, l’inconscient freudien ignore le temps autant que la causalité. De ce fait, il demeure inaccessible aux exigences de la « réalité », ce qui explique son influence sur les comportements. À la suite de Freud, Karsenti insiste sur la spiritualité (Geistlichkeit) de la religiosité juive : Dieu n’a pas d’image parce qu’il est élevé au rang d’une pure idée. La tradition inconsciente n’est rien d’autre que cette « permanence d’une idée » par laquelle le judaïsme résiste non seulement aux autres cultures, mais à la culture elle-même si l’on définit cette dernière comme l’ensemble des efforts pour donner une figure aux attentes humaines. La foi juive tire son endurance de la sublimité de son objet : en adorant ce qui est au-delà de la représentation, elle se met à l’abri des morsures du temps.
Il existe une contrepartie à ce refus de la culture. N’accepter aucun compromis entre la transcendance et le monde installe le sujet dans une précarité de tous les instants. Le judaïsme refuse la réconciliation, à laquelle il oppose une élection qui est faite d’épreuves plus que de satisfactions. Là où l’on ne peut se réconcilier, il ne reste que l’obéissance à la Loi, ce qui explique l’importance prise par Moïse dans la religiosité juive (ainsi, du reste, que sa minoration par saint Paul, qui lui préfère la promesse incarnée par Abraham).
Cette lecture de Freud ouvre par là des perspectives extrêmement suggestives sur la face sombre de la persévérance juive : la permanence de l’antisémitisme dans l’histoire. Ce dernier trouverait sa source dans la résistance du judaïsme à toutes les figures de la réconciliation et de la culture. Ce refus s’exprime dans l’accusation prophétique puisque les prophètes sont « les remparts d’une culpabilité dont tout l’Occident veut se libérer » (p. 107). Ici, Karsenti s’inscrit dans la discussion (r)ouverte récemment en France sur l’« anomalie juive » et les liens entre modernité et antisémitisme. Sans faire de la haine des juifs le support des « penchants criminels de l’Europe démocratique4 », il montre en quoi le rejet passionné de la Geistigkeit au profit des idoles constitue la prémisse de la barbarie.
Entre politique et culture
L’expérience juive de la tradition est indissociable de l’élection par la Loi. Moïse n’offre pas de promesse aux juifs, mais il leur impose un devoir d’obéissance par lequel ils se constituent comme peuple. La tradition ne désigne pas ici l’oubli des origines, mais leur répétition indéfinie à travers la lecture et le rite. Freud a forgé à ce propos le concept de « vérité historique » : importe moins ce qui a effectivement eu lieu sur le Sinaï que le retour de ce qui s’est passé et qui situe les juifs à l’écart des autres cultures.
Rousseau est le premier à comprendre que ce lien entre la tradition et la loi devient un opérateur politique. Dans l’article d’Incidence qu’il consacre au philosophe, Bruno Karsenti dégage clairement les paradoxes de la figure rousseauiste du Législateur qui doit instituer un peuple avant que celui-ci ne soit en mesure, par le contrat social, de se donner à lui-même sa loi. Le Législateur est, hors du droit, celui qui doit amener les individus au droit. Contrairement à ce que son nom suggère, il ne fait pas la loi (dans la modernité, cette prérogative revient au peuple), mais il dispose les individus à la vouloir. Moïse est la figure emblématique du Législateur parce qu’il institue un peuple sans chef, sans terre et sans État. Dès lors, il ne reste que la loi comme principe d’unité populaire. Mais d’où vient l’amour, et par là la force, de la loi ? Comment comprendre qu’une unité politique (un peuple) puisse émerger dans l’histoire, si le point de départ est toujours donné par la simple juxtaposition des volontés particulières ?
À ces questions laissées largement ouvertes par Rousseau, l’interprétation freudienne de Moïse permet d’apporter des réponses. Le peuple juif s’est constitué en se séparant des cultures païennes : pour cela, il a dû s’emparer de l’élection divine dont il a fait l’objet. On l’a vu, ce choix n’est pas instantané puisque, selon Freud, il suppose une longue période de latence au terme de laquelle Moïse se voit enfin reconnu la qualité de premier des prophètes. Bruno Karsenti montre que ce temps long est celui des mœurs, de l’apprentissage des coutumes et du partage des opinions. Si l’on confronte Freud et Rousseau, il y aurait donc deux « moments » dans l’édification d’un peuple. D’une part, celui du fondement par le contrat social : c’est le moment de la volonté libre auquel la politique moderne a accordé une importance presque exclusive. Mais, d’autre part, il y a un temps indéfini que le contrat social suppose et au cours duquel les sujets font l’apprentissage douloureux de la loi.
Ce temps est social et non pas directement politique, même s’il dispose les individus à s’unir sous une loi commune. À travers Moïse, ce sont donc les liens entre le politique et le social qui se trouvent mis en jeu5. Dans la figure du Législateur en effet, la puissance des mœurs l’emporte sur la volonté libre des individus. Le Législateur s’inscrit dans « l’inconscient de la loi » au sens, précisément, où Freud a montré par l’exemple de la foi juive que l’obéissance à une loi suppose un temps au cours duquel celle-ci est progressivement intériorisée. Cette intériorisation est faite d’habitudes sociales et de rites religieux, ce qui marque les limites de l’image moderne du peuple souverain auquel il suffit de vouloir pour s’instituer.
La spécificité du peuple juif, autant que la permanence des haines dont il a fait l’objet, s’éclaire à partir du moment où l’on comprend qu’il revendique une résistance à cette image de la souveraineté. Loin d’être autonome, son unité vient d’un Autre et se constitue dans l’inconscient de la tradition. En ce sens, le peuple juif incarne l’impossibilité de soumettre complètement le temps social au temps politique, la tradition à la liberté et, peut-être, les mœurs à la révolution. Il manifeste dans la culture ce qui excède la culture et que l’on peut provisoirement nommer le « religieux ».
Il se pourrait que « la politique comme telle [requière] cette formation culturelle spécifique » (Karsenti, p. 57). En ce sens, la figure de Moïse Législateur permet de porter un regard nouveau sur la politique occidentale. Si la Loi mosaïque continue à hanter la conscience moderne, c’est parce qu’elle ne vient pas des hommes, mais réclame pourtant d’être choisie par eux. Il n’importe pas, ici, de savoir si on assigne à cette législation une origine divine ou inconsciente. Ce qui compte, c’est que le rapport à la loi sur lequel s’édifie le politique n’a pas seulement l’allure de la maîtrise, mais qu’il remet aussi en cause les désirs d’auto-institution qui traversent la modernité. Il ne serait certainement pas exact de dire que Moïse demeure contemporain de toutes les formations politiques modernes. Il symbolise en revanche quelque chose de l’inconscient des peuples.
Michaël Fœssel
Librairie
Nadia Marzouki, L’Islam, une religion américaine ?, Paris, Le Seuil, coll. « La couleur des idées », 2013, 320 p., 22 €
Pourquoi parler de l’islam aux États-Unis ? Après tout, les musulmans américains ne représentent que 0, 6 % de la population du pays. Mais la place que prend l’islam dans le débat public américain est sans commune mesure avec ce chiffre. Nadia Marzouki, en se fondant sur des exemples précis, notamment de controverses juridiques, analyse plusieurs domaines dans lesquels s’exprime une vision de l’islam comme menace pour l’Amérique : le mouvement contre la construction de mosquées (dont l’exemple le plus connu est la mobilisation contre l’ouverture d’un centre islamique près de Ground Zero, à New York), le mouvement anti-charia (mobilisation pour faire voter dans les États des lois interdisant la mention du droit islamique dans les tribunaux) ou la notion de « liberté religieuse » appliquée à la politique extérieure.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce n’est pas à partir de 2001 et des attentats contre le World Trade Center que le discours anti-islam s’est développé, mais depuis 2008 et l’élection de Barack Obama, qui a mené à la radicalisation d’une partie de la droite américaine, notamment – mais pas exclusivement – à travers le mouvement Tea Party. Se sont peu à peu structurés des groupes populistes qui font de la dénonciation de l’islam et de la menace que les musulmans font peser sur les valeurs et l’identité américaines leur principal cheval de bataille. Nadia Marzouki replace ces mouvements à la fois dans l’histoire du populisme américain et dans une comparaison par rapport à l’Europe. En effet, l’Europe leur sert souvent d’épouvantail (le continent, rebaptisé « Eurabie », aurait succombé à l’invasion culturelle des musulmans), et nombre de populistes européens, comme les membres du British National Party ou le néerlandais Geert Wilders, sont régulièrement invités aux États-Unis pour disserter sur la « menace islamiste ».
Cependant, l’auteur montre bien que, si le discours public et politique sur l’islam est d’une très grande violence – certains vont jusqu’à dire que l’islam n’est pas une religion et ne devrait donc pas être protégé par le premier amendement –, les décisions des juges sont en général modérées, et vont dans le sens de la protection des droits des minorités, en l’occurrence, des musulmans, là où, en Europe, la culture juridique jouant un autre rôle politique, cet équilibre existe moins. Ce qui intéresse Nadia Marzouki, au-delà de l’analyse précise qu’elle fait du discours et des actions menées contre les musulmans aux États-Unis, c’est la question, qui se pose également en Europe, et singulièrement en France, de « l’“acceptabilité”, c’est-à-dire de la réaction émotionnelle à la présence de l’islam » (p. 13), comme l’écrit Olivier Roy dans sa préface. Ce qui, en retour, interroge la notion de lien politique et de contrat social dans les sociétés occidentales contemporaines.
On voit en effet s’opposer, tout au long des controverses décrites, deux conceptions de la vie en société : la première se fonde sur le droit des individus (rights) à cohabiter les uns avec les autres dans le respect de la liberté de chacun. La seconde, sur la notion d’acceptabilité, de ce qui peut ou ne peut pas être fait (what is right) ; elle est ainsi plus subjective, davantage liée à des conditions, culturelles, émotionnelles, qui ne relèvent pas à proprement parler de la sphère du droit. Si l’on prend l’exemple de la mosquée de Ground Zero (le « projet Cordoue »), le maire de New York Michael Bloomberg et le président Obama soutenaient l’initiative au nom du droit, l’immeuble concerné étant une propriété privée, et le premier amendement à la Constitution garantissant le libre exercice de la religion et la possibilité de construire des lieux de culte. En revanche, les opposants au projet faisaient valoir la souffrance que créerait, pour les Américains (sous-entendu, non musulmans), l’érection d’une mosquée si près de l’endroit où avaient eu lieu les attentats du 11 septembre :
L’émotion et la souffrance, si irrationnelles puissent-elles paraître, deviennent […] la source légitime d’un autre type de droit, le droit à ne pas être offensé.
Faut-il alors, pour les défenseurs des droits des minorités, s’en tenir au registre juridique, pour défendre une conception de la vie en société fondée sur la coexistence pacifique de tous ? Et laisser le terrain de la morale, des valeurs, à ceux qui veulent conditionner l’appartenance à un pays, à une société, à des gages de bonne conduite dont ils décideraient eux-mêmes ?
C’est le mérite du livre que de ne pas en rester au niveau de l’analyse ; dans la conclusion, en effet, Nadia Marzouki analyse les faiblesses d’un discours exclusivement juridique, qui risque, malgré les succès qu’il peut remporter, de retirer du champ politique la question de l’intégration, et, au-delà, la définition même de la vie en société. Faut-il alors préférer la controverse, les exagérations du débat public et médiatique telles qu’elles se multiplient, aux États-Unis comme en France ? Car l’auteur critique aussi le discours pédagogique, qui considère le populisme anti-islam comme un problème cognitif, et vise, par la diffusion de connaissances, à le régler, mais qui, par sa vocation à créer le consensus, risque, comme le recours juridique, de dépolitiser le débat.
Il faudrait selon elle en revenir au « dissensus » cher à Jacques Rancière, à la « rencontre entre individus », qui les place sur un pied d’égalité. Une piste théorique à creuser, mais qui ne doit pas amener à faire l’économie d’un discours public sur ces questions. Les controverses actuelles souffrent en effet non seulement de la stigmatisation des populations musulmanes, mais de l’apparente impossibilité à faire preuve de créativité dans l’imaginaire social, ce qui fait que l’on en reste, d’un côté à une forme de nostalgie identitaire qui exige de certaines populations qu’elles « montrent patte blanche », de l’autre à un retranchement derrière la loi, qui, certes, permet de garantir le droit – ce qui est déjà beaucoup – mais ne peut, ni ne doit, inventer un modèle de société.
Alice Béja
Alban Bensa et François Pouillon (sous la dir. de), Terrains d’écrivains. Littérature et ethnographie, Toulouse, Anacharsis, 2013, 410 p., 25 €
Cette plongée dans la littérature se fait d’emblée remarquer par sa densité d’écriture et sa haute tenue scientifique et littéraire. L’ouvrage porte très largement sur les frontières qui séparent dans une certaine tension, voire un entrechoquement, les sciences sociales et la création littéraire. S’il n’y a pas de doute que ces deux activités intellectuelles divergent dans leurs modes narratifs, elles n’exigent pas moins un « rite initiatique » sensiblement analogue, consistant à se familiariser avec une société proche ou lointaine, ou une période révolue qu’on tente de comprendre à l’aide d’un corpus de documents souvent inédits.
Le cas de Pouchkine se faisant, en un même élan, historien de métier et romancier de la révolte de Pougatchev, analysé dans ce volume par Wladimir Berelowitch, montre à merveille cette ambition de charger le savoir historique de nouveaux sens par un double engagement de chercheur et d’écrivain. Mais bien avant Pouchkine, Montaigne, appréhendé ici en sa qualité d’enquêteur par Bernard Traimond, insistait sur les limites de la pensée spéculative, dont il était pourtant l’un des maîtres, pour avouer : « quand la raison nous manque, nous y employons l’expérience » (p. 292). Salammbô est étudié par Clémentine Gutron, qui montre comment l’« expérience se déploya » concrètement dans le cas de Flaubert qui, pour s’imposer comme romancier, fut contraint de se faire d’abord archéologue. Et quel archéologue ! Son œuvre ne manqua pas de troubler la quiétude des gens du métier qui, entre mépris et admiration mal dissimulés, ne purent ignorer l’audace de l’auteur de Madame Bovary qui « pulvérisait les repères jusque-là établis » (p. 58). Le cas de Rudyard Kipling, étudié avec autant de douceur que de férocité par Jackie Assayag,
nous rappelle [à son tour] que le document ethnographique ne se réduit pas au carnet de notes, ni au moderne enregistreur de paroles ; il ressortit aussi à quantité de situations reçues.
lesquelles sont décisives dans la formation même de tout ethnologue. Cette « source émettrice » de savoirs et de sens change de forme chez George Sand ; à propos de la Petite Fadette, Rose-Marie Lagrave dit :
Le paysan est donc, si l’on peut dire, le seul héritier qui nous reste des temps antéhistoriques.
C’est ce « matériau vivant » que la romancière interroge pour comprendre le passé, mais aussi les transformations que connaît la France avant et après 1848. Même « la posture qui consiste à se prendre pour matériaux », telle qu’on l’observe dans l’œuvre de Virginia Woolf discutée par Renée Champion, n’est pas étrangère à l’« ethnologue savant » (p. 27), ni d’ailleurs aux historiens et aux autres chercheurs en sciences sociales, tant elle constitue leur secret de Polichinelle.
Comme le précisent Bensa et Pouillon, les cas des auteurs étudiés dans ce volume (tous entrés dans le Panthéon littéraire constitué par la collection de la Pléiade) montrent que
l’art n’est pas là pour effacer l’expérience sociale qui l’a fécondé. Au contraire, il lui fait écho, par un glissement et des correspondances plus ou moins prononcés mais qui ne sont jamais de simples effets de miroirs de quelque chose qui s’est passé à un moment, dans un lieu et un milieu donné.
Ici, comme dans d’autres domaines, le local constitue donc un théâtre d’observation permettant de penser l’universel. Comme les sciences sociales, la création littéraire se trouve également face à l’impératif de restituer l’enquête ainsi effectuée. Si, comme le constatent Bensa et Pouillon, elle relève souvent ce défi avec plus de bonheur que les sciences sociales,
n’est-ce pas parce que les écrivains tirent de leurs enquêtes quelque chose qui […] échapperait au monde de la recherche ?
Les lire ne reviendrait-il donc pas à penser aux nouvelles pistes de recherche, dans le but de « désenclaver le discours anthropologique », et des sciences sociales dans leur ensemble ?
Ce parti pris est testé dans les douze chapitres de l’ouvrage, portant chaque fois la marque d’un style particulier, mais dotant l’ensemble du volume d’une grande cohérence. Ne se limitant nullement à une simple analyse du discours ou du style, chaque chapitre montre qu’une œuvre est inséparable de son producteur à trajectoire toujours indéterminée, et de son contexte de production, qui est inévitablement complexe, tendu, voire déchiré. Qu’il s’agisse du Voyage en Orient de Nerval analysé par Dominique Casajus ou du Désert et la gloire restitué dans sa chronologie complexe par François Pouillon, du Rimbaud du Rapport sur l’Ogadine saisi en situation coloniale par Alban Bensa ou du Céline du « bout de la nuit africaine » cerné dans ses dualités par Emmanuel Terray, de la Rose du sable de Montherlant décortiqué dans son infratexte par Corinne Cauvin-Verner ou du Premier Homme de Camus, relu par Michèle Sellès-Lefranc, toute œuvre apparaît ici comme heuristique. L’équipe réunie autour de Bensa et Pouillon a assurément réussi à nous livrer un bien utile Companion (au sens anglo-américain de « livre accompagnateur ») de la prestigieuse bibliothèque de la Pléiade.
Hamit Bozarslan
Stefan George, Feuilles pour l’art (1892-1919), Paris, Les Belles Lettres, 2012, 226 p., 35 €
La légende de l’impassibilité ! Aucun n’y échappe s’il ne veut prendre part aux petites joies et aux infimes souffrances de tout un chacun, s’il n’est pas disposé à se poster sur la place du marché de chaque petite ville pour y aider à trancher toutes les questions passionnantes. Elle menace chaque homme dont la vie intérieure n’est pas intégralement absorbée dans ce qui est commun à tous, chaque homme qui ne porte pas alentour son cœur sur la main, et en particulier celui pour lequel l’art est encore un travail sérieux. Celui qui veut produire une poésie qui soit elle-même une vie spécifique à partir de laquelle aucune voie ne mène vers l’extérieur, qui ne s’appuie pas sur la présupposition de tonalités d’âme communes et n’exige rien du lecteur si ce n’est qu’il soit capable de lire.
Ces quelques lignes de Lukács, aux sensibles accents de Zarathoustra, ouvrant un article de 1908 consacré à Stefan George et intitulé « La nouvelle solitude et son lyrisme6 », permettent de situer la portée et d’esquisser le caractère d’une œuvre capitale pour toute la modernité, allemande comme européenne : froideur, distance, refus de la trivialité et de la communication immédiate, volonté de redonner « un sens plus pur aux mots de la tribu », dans l’esprit de Mallarmé, dont George avait du reste connu le cénacle de la rue de Rome.
Mais Stefan George, ce lyrique de la solitude, forma et anima autour de lui un cercle de poètes et d’essayistes, le fameux George-Kreis, qui, à la différence des familiers et auditeurs des mardis de la rue de Rome, joua un rôle idéologique déterminant. Citer les noms des fidèles, c’est en faire mesurer d’emblée toute l’étendue : von Helligrath (qui mourut à la guerre), à qui l’on doit la redécouverte de Hölderlin, Friedrich Gundolf, célèbre critique et biographe de Goethe, Ernst Bertram, auteur d’un très intéressant livre sur Nietzsche, et, de manière plus surprenante pour nous aujourd’hui, Kantorowicz et Max Kommerell, dont le très célèbre Dichter als Führer (le poète comme guide) n’a toujours pas été traduit. Il faudrait encore mentionner la proximité de Ludwig Klages et ne pas mettre de côté Kurt Hidebrandt, dont l’étonnant Platon mérite à coup sûr d’être retenu si l’on veut pouvoir saisir l’esprit d’une époque et d’une considérable fraction de l’intelligentsia allemande.
C’est donc combler une grande lacune que de nous offrir une anthologie des Blätter für Kunst, la revue de Stefan George publiée de 1892 à 1919, augmentée de quelques textes tirés d’une autre publication du George-Kreis, Jahrbuch für die geistige Bewegung (Annales du mouvement spirituel) et d’une conférence de Friedrich Gundolf, « Stefan George et notre époque », prononcée en 1913. Cette traduction bienvenue, Feuilles pour l’art, fort bien maquettée, ouvre une collection « Bibliothèque allemande », dirigée par Jean-Marie Valentin. On la doit à Ludwig Lehnen, avec Eryck de Rubercy et Dominique Le Buhan, un des rares spécialistes actuels de George.
Cette traduction vise à nous donner un échantillon des seuls textes théoriques de la revue, articles ou avant-propos, émanant de George lui-même ou de ses plus proches collaborateurs (Wolfskehl, Wolters ou Carl August Klein). Mais on y relève aussi deux textes d’Hofmannsthal dont la présence est d’autant plus intéressante que l’on sait les difficiles relations entre les deux poètes : George souhaitait attirer Hofmannsthal à sa revue, Hofmannsthal affichait ses réticences. Au-delà des frictions inévitables au sein du « règne animal de l’esprit », le différend entre les deux écrivains fait sens, éclairant indirectement le projet de George et la condition faite au poète lyrique au sein de la modernité. La correspondance échangée entre eux, commentée par Adorno dans Prismes7, permet de deviner cette concordia discors : solitude partagée des deux poètes, bloqués dans un cercle maléfique qu’aucun des deux ne parvient à briser. Rupture totale du côté de George, avec pour horizon menaçant la prison de la secte, refus de la secte de la part d’Hofmannsthal, exposé dès lors au péril du théâtre et de l’opéra.
Cet affrontement entre George et Hofmannsthal, souvent âpre, permet de situer l’entreprise hardie de George de la bonne manière, à distance du déluge idéologique (auquel du reste George s’est prêté) : le génie, le créateur, le héros dans sa grandeur solitaire qui, de fait, a noyé l’œuvre du poète dans un flot d’eaux troubles. Ludwig Lehnen, qui s’attache à faire revivre le poète, a bien raison de le regretter. Mais est-ce bien cohérent de sa part, dès lors, de se laisser prendre à son tour aux facilités de la polémique idéologique et de s’en prendre dans sa présentation à Lukács et à Adorno ? Quelques lignes terminant l’essai d’Adorno dans Prismes permettront sans doute de décider où se rencontre en vérité la clôture idéologique :
L’utopie de l’esthétisme dénonce le contrat social passé avec le bonheur. Disciples modérés de Baudelaire, George et Hofmannstahl ont découvert le bonheur là où il est proscrit. Devant ce qui est proscrit, ce qui est permis se réduit pour eux à néant. L’un et l’autre ébranlent dans un vacarme inaudible les murs de l’identité personnelle qui constituent la cellule carcérale la plus intime de l’ordre existant.
Jean-Loup Thébaud
Alan Hollinghurst, L’Enfant de l’étranger, Paris, Albin Michel, 724 p., 25 €, (sortie en librairie le 22 août 2013)
Publié sept ans après la Ligne de beauté8, couronné par le Man Booker Prize en 2004, ce cinquième roman couvre sur une centaine d’années, de 1913 à 2008, l’histoire croisée de deux familles, les Valance, aristocrates du Berkshire et les Sawle, grands bourgeois du Middlesex. L’élément central en est un poème, « Deux Arpents », célèbre pour avoir été choisi par Winston Churchill comme symbole du pays en guerre. La notoriété posthume qu’il apporte à son auteur, Cecil Valance, mort au combat en 1916, est étrange à bien des égards. Le destinataire de ce poème d’amour, peut-être même incomplet, reste sujet à spéculation : s’agit-il de George, le condisciple de Cecil à Cambridge, ou de Daphné, sa jeune sœur ? Le culte voué à Cecil n’est-il pas disproportionné alors que l’on ne cesse d’exhumer des textes qui s’avèrent souvent médiocres ? Tour à tour mélancolique, caustique et tendre, Alan Hollinghurst peut ironiser sur la pérennité des œuvres et la délicate lecture du passé, raconter la perte d’influence d’une certaine Angleterre ou le retentissement de l’homosexualité, tout en jouant de l’ambiguïté qui qualifie toute relation affective.
L’auteur s’appuie sur une structure narrative à la fois serrée et touffue, entre parcours fléché et labyrinthe mystérieux, pour marquer le poids que représente l’image de Cecil, génération après génération.
Le siècle est balayé à travers le découpage du roman en cinq parties, chacune gravitant autour d’un moment précis : en 1913, le séjour de Cecil chez les Sawle et l’écriture du fameux poème sur le carnet de Daphné ; en 1926, l’hommage rendu à Cecil Valance à Corley Court ; en 1967, la fête organisée pour le soixante-dixième anniversaire de Daphné ; en 1980, la conférence de Sir Dudley Valance, frère de Cecil, à Oxford et en 2008, à Londres, un office de commémoration où se retrouvent fortuitement les protagonistes survivants.
La plupart des faits marquants – les trois mariages de Daphné, dont celui avec Dudley, la naissance de ses enfants avec les doutes qui subsistent sur leur père biologique, les revers de fortune suite aux deux guerres mondiales, la modernisation de Corley Court puis sa transformation en internat – ont lieu comme en coulisses. Ils sont rappelés au cours de séquences qui, ponctuées de dialogues et de témoignages à la troisième personne du singulier, font penser à des scènes d’introduction au théâtre9.
L’impossibilité d’échapper à l’héritage culturel de Cecil est confortée par les allusions répétées aux écrits des protagonistes à son sujet, qu’il s’agisse d’essais, de mémoires, de biographies, de poèmes, de lettres ou de carnets intimes. Ces interprétations controversées, souvent sous forme de règlement de comptes, prétendent clarifier certaines facettes d’une intrigue qui garde toutefois sa part d’ombre.
Cette complexité insolite traduit l’ambition d’Alan Hollinghurst dans l’Enfant de l’étranger, où les paramètres présents dans ses autres romans se retrouvent, mais amplifiés et inscrits dans la durée. La légitimité de la richesse, le sentiment d’appartenance à une classe sociale ancré dans un langage codé, la vision de Londres comme un espace privilégié de liberté sous toutes ses formes, comme le caractère étriqué des villes de province, la beauté rassurante de la nature deviennent autant d’évidences menacées.
De même, la question de l’homosexualité, au cœur de l’œuvre d’Alan Hollinghurst, est placée dans une perspective historique alors que, dans chacun des romans précédents, elle est abordée sous un angle spécifique et correspond à un contexte particulier : dans The Swimming-Pool Library10, la multiplication des partenaires avant le péril du sida ; dans The Folding Star11, le lien entre plaisir sexuel, beauté et art ; dans The Spell12, l’interaction entre drogue, sexe et musique et dans The Line of Beauty, la prégnance de l’hypocrisie et de la compromission.
Dans l’Enfant de l’étranger, Alan Hollinghurst marque en filigrane les étapes essentielles de l’histoire de l’homosexualité en Grande-Bretagne au xxe siècle, induisant l’importance de son rôle dans l’évolution de la société et du monde des lettres. Il délaisse la description crue des scènes de séduction et des pratiques sexuelles pour s’attacher à en saisir toute l’ambiguïté. Cecil a une liaison avec George tout en séduisant sa jeune sœur Daphné ; le riche voisin des Sawles éprouve une passion secrète pour Hubert, le fils aîné de la famille ; l’artiste bisexuel Revel Ralph convole avec Daphné ; George finit par se marier avec Madeleine, une collègue d’université.
L’homosexualité devient un exemple parmi d’autres de la difficulté de se connaître, l’illustration de l’impossible catégorisation des comportements humains. L’ambivalence est présente chez chacun des protagonistes, indépendamment de sa place dans une famille dont il pressent les secrets, de ses choix sexuels, de ses liens affectifs, de son espoir de maîtriser le cours incertain de sa vie et d’instiller un peu de cohérence dans un parcours souvent chaotique.
Seuls les lieux, et en particulier les maisons, sont en harmonie avec les sentiments éprouvés par les héros, avec leurs joies, leurs espoirs, mais aussi leurs concessions, leurs renoncements. Qu’elles soient glorieuses, rénovées, transformées, tombées en déliquescence, abandonnées, en ruine ou sur le point d’être détruites, Corley Court et Deux Arpents gardent en mémoire l’écho mélancolique des amours égarées et de ces précieux moments de vie évanouis à jamais.
Sylvie Bressler
Brèves
Ivan Collombet et François Guillermet (sous la dir. de), Questions politiques. Enjeux et débats actuels en 60 fiches, Paris, Vuibert, 2013, 432 p., 35 €
Les coordinateurs de ce précieux ouvrage, deux administrateurs des services de l’Assemblée nationale, se sont associés à des fonctionnaires du Sénat et de l’Assemblée pour coucher sur le papier les arguments susceptibles de mettre en œuvre une assemblée délibérative. C’est en ce sens que ce livre écrit par des officiants des deux chambres est précieux : il se démarque de la littérature experte qui se cache derrière des chiffres, toujours objet de litiges, en même temps qu’il ne cède pas à la tentation de se cacher derrière le formalisme juridique tout aussi en vogue aujourd’hui. Les thèmes abordés sont multiples et toujours présentés, maîtrise du sujet aidant, avec précision et clarté. Six séquences (qui ne sont pas sans faire penser aux découpages ministériels) permettent d’aborder des questions structurelles ou conjoncturelles : celles du nombre de collectivités territoriales, du Grand Paris, du cumul des mandats, du métier de prostitué(e), du développement de la vidéosurveillance, de l’intégration des immigrés, des déserts médicaux, de la neutralité de l’internet, de la lutte contre le dopage, de la taxation de la consommation des produits nocifs pour la santé (tabac, alcool, sodas), de la crise du logement, de la préservation de la biodiversité, de l’alternative au « tout-routier », du placement des forces françaises sous commandement international, etc. Une remarque cependant concernant l’esprit et la conception de ce bel ouvrage citoyen qui rappelle que la démocratie passe par le langage et l’argumentation, et pas uniquement par des questions de cours ou des rhétoriques à usage médiatique : les sujets abordés le sont toujours sur un mode contrasté opposant deux options possibles, chaque option étant déclinée en plusieurs arguments. Mais est-il si sûr qu’il n’y ait, sur un certain nombre de questions, que deux positions possibles ? N’est-ce pas laisser croire qu’on est pris dans une alternative récurrente, celle de la droite et de la gauche par exemple ?
O. M.
Guillaume Liégey, Arthur Muller, Vincent Pons, Porte à porte. Reconquérir la démocratie sur le terrain, Paris, Calmann-Lévy, 2013, 350 p., 18, 90 €
Étudiants aux États-Unis lors de la campagne présidentielle de 2008, c’est l’esprit plein de cette « effervescence » politique propre aux élections américaines que les trois auteurs reviennent en France pour mettre en place une étude sur les nouvelles formes de mobilisation électorale. Ce livre est l’aboutissement de leurs réflexions sur le problème de l’abstention au sein de la démocratie française et sur l’opportunité, électorale et démocratique, que représente le porte-à-porte (une première étape de leur réflexion, « L’abstention n’est pas une fatalité », avait été présentée dans Esprit en mars-avril 2011). À la fois carnet de campagne, manuel de science électorale et essai politique, cet ouvrage collectif discute de nombreuses problématiques, de l’importation du modèle « rationalisé » des campagnes américaines à la non-inscription et à l’abstention chez les groupes marginalisés. Ces différentes questions impliquent de nombreux niveaux d’analyse : pragmatique, suite à leurs expériences sur le terrain, mais aussi plus abstraite, par la mobilisation de références en sciences du comportement ou en sciences politiques. L’enquête est convaincante, l’ouvrage se lit aisément et, au-delà de l’opportunité de prestations « clés en mains » pour de futures campagnes, il offre au lecteur des perspectives pour une dynamisation de nos pratiques démocratiques.
R. M.
Daniel Cohn-Bendit, Pour supprimer les partis politiques !? Réflexions d’un apatride sans parti, Montpellier, Indigènes éditions, 2013, 38 p., 3, 10 €
Au moment où il achève son dernier mandat d’élu, le député Vert européen livre ici en peu de pages ses réflexions sur la difficulté à faire évoluer les partis politiques. Dans la foulée du bon score qu’il avait obtenu avec la structure très ouverte d’Europe Écologie aux élections européennes de 2009, il avait espéré pouvoir changer le parti Vert en le détachant de la primauté des questions organisationnelles internes. Alors qu’une structure politique devrait, selon lui, ressembler à une coopérative, pour saisir les mouvements de la société, le parti lui apparaît comme « une structure fermée, presque génétiquement hermétique à la société ». Cette déception vis-à-vis de comportements internes essentiellement centrés sur l’organisation fait écho aux difficultés qu’il a vécues aussi côté allemand quand, avec Joschka Fischer, il s’est trouvé marginalisé sur la question de l’intervention en Bosnie, se heurtant au pacifisme constitutif des écologistes allemands, mais aussi à un refus de débattre radicalement opposé à l’idée qu’il se fait de l’engagement public. Cet adieu aux partis est aussi l’occasion d’un retour intéressant sur sa formation intellectuelle, entre les universités de Nanterre et de Francfort, et sa lecture précoce d’André Gorz et de Cornelius Castoriadis.
M.-O. P.
Gilles Séraphin, Comprendre la politique familiale, Paris, Dunod, 2013, 134 p., 18 €
La politique familiale apparaît un sujet sectoriel tant qu’on la confond avec une politique nataliste, dont elle est issue. La première approche proposée par l’auteur, rédacteur en chef de la revue Recherches familiales et directeur de l’Observatoire national de l’enfance en danger (Oned), consiste donc à revenir sur les fondements de la politique familiale, pour en rappeler l’originalité en France mais surtout montrer qu’elle est un des rares lieux où se rencontrent des questions habituellement traitées de manière isolée : conciliation entre vie familiale et vie professionnelle, perspectives pour la jeunesse, formes de solidarité entre les générations. Ce regard transversal est d’autant plus précieux que la famille se transforme et cristallise des interrogations sur la filiation, la procréation, la parenté. Au cours du livre, la présentation synthétique suit un fil historique en privilégiant la période contemporaine et montre une montée en force récente des questions de responsabilité et d’identité par rapport aux revendications sociales qui dominaient la période des années 1970 à 2000. Celles-ci donnaient lieu à des confrontations mais aussi à des compromis forts, permettant la construction pérenne de dispositifs de soutien aux familles ou d’accompagnement. Désormais, comme on l’a vu avec le débat sur le mariage, les certitudes sont érodées, les hiérarchies de valeur sont contestées et, surtout, les dispositifs sont plus fragiles, mal adaptés à des situations individuelles plus fluctuantes et à des revendications identitaires parfois plus insaisissables. Ce livre parfaitement informé et toujours clair ne donne pas un guide des dispositifs et ne se contente pas d’une analyse des politiques publiques : il fait comprendre pourquoi les débats sur la famille ne concernent pas que les acteurs de la vie associative et institutionnelle mais éclairent pour le plus grand nombre des controverses publiques récurrentes et souvent passionnelles.
M.-O. P.
Gérard Chaliand, avec la collaboration de Michel Jan, Vers un nouvel ordre du monde, Paris, Le Seuil, 2013, 320 p., 20 €
Fidèle à une manière d’observer la planète qui est la sienne depuis Mythes révolutionnaires du tiers monde (Le Seuil, 1979), toujours soucieux des cartes, des atlas et de la géographie, Gérard Chaliand, accompagné ici par Michel Jan qui a rédigé le chapitre sur la Chine, ne se satisfait pas de la présentation convenue de la géopolitique planétaire qui voit dans la chute du mur de Berlin en 1989 le grand tournant historique à l’origine du décentrement progressif de l’Europe. Selon lui, la révolution khomeiniste de 1979 (qui débute quatre ans après le début de la guerre du Liban au Proche-Orient), la réforme économique amorcée par Deng Xiaoping en Chine et le deuxième choc pétrolier ont été en amont les déclencheurs des mutations en cours. Si les pays émergents ne sont pas plus une fiction que la démographie chinoise, les auteurs n’en tirent pas de conclusion hâtive sur leur avenir. « Au total, l’idéologie du xixe siècle qui a le mieux traversé le xxe siècle paraît bien être le nationalisme, souvent véhiculé aujourd’hui sous un masque religieux. Les acteurs non étatiques se sont multipliés, au premier rang desquels les réseaux de la drogue, beaucoup plus importants dans leurs effets que le phénomène terroriste. » Vue par nos deux auteurs, l’histoire est incertaine et part dans des directions diverses : d’où une lecture très politique et soucieuse de l’événement, la volonté de saisir des changements structurels tout en affirmant que tout peut basculer dans beaucoup d’endroits en raison des éclats de violence. L’Égypte en est le témoignage quotidien.
O. M.
Philippe Claudel, Jean-Bark, Paris, Stock, 2013, 96 p., 10 €
Voilà un opuscule rédigé sans fioritures sous le coup de l’émotion après la mort de Jean-Marc Roberts, un éditeur qui aimait les écrivains qu’il accueillait aux éditions Stock. Si l’on ne s’arrête pas à son dernier coup qu’il justifiait (la publication peu reluisante du livre de Marcela Iacub qui révélait sa relation avec Dsk), si l’on sort des rumeurs et des qu’en-dira-t-on chers au milieu littéraire, on peut lire dans cet ouvrage de l’écrivain Philippe Claudel un hommage à l’amitié qui permet de comprendre que Jean-Marc Roberts, qui aimait jouer les mauvais garçons, n’était pas un mal-aimé. Ce n’est pas n’importe quelle amitié qui est évoquée, mais l’amitié que l’éditeur entretient nécessairement avec son auteur, une amitié tendue, contrastée, réceptive et brusque, amoureuse et distante, l’amitié de celui qui cherche à (se) donner à l’autre pour qu’il se dépasse, de celui qui crée une alchimie qui se trame à plusieurs. Cette « complicité créative », c’est ce qu’évoque la plume de Philippe Claudel, apparemment si loin et si différent de Jean-Bark, quand il parle de ce dernier, un écrivain qui se faisait rare car il aimait surtout accoucher des autres. « Je pense que j’ai écrit beaucoup de livres pour toi, sans même m’en apercevoir. Tu étais un accoucheur. Un accoucheur discret. » Quand Esprit habitait encore rue Jacob, près de Saint-Germain-des-Prés, dans des locaux loués aux éditions du Seuil où travaillait Roberts à l’époque, les occasions de rencontre avec lui n’étaient pas rares. C’était un homme souriant, disponible, attentif ; jamais la moindre distance, la moindre déférence, alors qu’Esprit n’était sûrement pas son monde.
O. M.
Jean-Yves Chapuis, Rennes, la ville archipel. Entretiens avec Jean Viard, La Tour-d’Aigues, Éditions de l’Aube, coll. « Villes et territoires », 2013, 176 p., 14, 80 €
Cet ouvrage s’inscrit dans la collection « Villes et territoires », déjà bien fournie, où Jean Viard offre « un lieu de mémoire » à des aventures urbaines et aux hommes qui en furent les acteurs. Le titre de celui-ci, « la ville archipel », exprime à la fois la difficulté de construire une métropole régionale, les résistances auxquelles se heurte un tel projet et la forme que prend progressivement cette métropole en intégrant les résistances en question plutôt qu’en les combattant frontalement. L’expression désigne, en effet, d’abord cette ceinture de verdure édifiée ou maintenue par les communes qui entourent la ville pour rester séparées de celle-ci et bien se distinguer les unes des autres. Elle manifeste ainsi le refus premier de ces communes de s’inscrire dans une communauté urbaine vécue comme une domination de la ville-centre. Puis elle devient le nom donné au mode d’agrégation des communes environnantes avec la ville-centre, soit une manière de faire de ces espaces naturels non plus une frontière mais une ressource de la ville, une valeur intégrée à celle-ci. Quand le moyen du refus de l’union devient un principe d’unification, on tient le début d’une histoire, dont Jean-Yves Chapuis enchaîne ensuite les étapes au fil de cet entretien. Une histoire qui ressemble beaucoup à celles de toutes les métropoles régionales confrontées à l’impératif de se rendre attractives tout en maintenant la cohésion sociale dans un territoire qui s’élargit et se complique. Cela en se dotant des moyens de comprendre l’évolution des modes de vie d’une société où un couple vit rarement plus d’une décennie dans un même lieu. Pour se faire attractive, une métropole doit aussi et surtout devenir de plus en plus aisément connectable avec des ailleurs aussi lointains que possible, et pour cela disposer d’un aéroport proche. La construction de celui de Notre-Dame-des-Landes apparaît cruciale à cet égard. Il serait à vingt minutes de Nantes et seulement à trente minutes de Rennes. Avec l’évocation de cet enjeu, le « récit de ville » qui nous est proposé se fait de plus en plus tendu. Mais il n’y a pas de récit qui se tienne sans cette part de dramatisation.
J. D.
Honoré de Balzac, Traité des excitants modernes, Textes de Pierre Alechinsky et de Michel Butor Arles, Actes Sud, coll. « Babel », 2013, 91 p., 6, 70 €
Nous sommes dans l’ère des addictions : à l’internet, au téléphone portable, aux écrans de toutes sortes et de toutes qualités, à des drogues plus ou moins douces, « accros », comme on dit, à tout ce qui peut nous distraire d’une réalité trop dure. Et c’est ce bon Honoré de Balzac qui vient nous mettre en garde contre les excès des « excitants », qui pour lui étaient au nombre de cinq : l’alcool, le sucre, le café, le thé, le tabac (en réalité il ne parle pas du sucre, et presque pas du thé). Il peint le sort atroce de ceux (dont il fait partie) qui abusent du café et finissent brûlés de l’intérieur, paie de sa personne pour faire l’expérience de l’ivresse, attribue à chaque peuple l’excès qui lui est, selon lui, propre. Mais Balzac, donnant des leçons de tempérance, décrit trop bien les joies de l’ébriété, les visions brumeuses du narguilé et l’agitation créatrice provoquée par le café pour être tout à fait efficace. Michel Butor, par ses petits textes pastichés, qui reprennent des passages du Traité et des personnages de la Comédie humaine, montre bien, d’ailleurs, que Balzac, quoi qu’il fasse, est davantage du côté de la littérature que de la pédagogie.
A. B.
En écho
NADEAU ET SA QUINZAINE – La Quinzaine littéraire (juillet 2013, n° 1087, 1/15) rend un hommage varié et pluriel à Maurice Nadeau qui a quitté son navire à l’âge de 102 ans alors même qu’il entrait une fois encore dans des zones à haut risque. Interviennent de très nombreux collaborateurs qui laissent entendre qu’il faut poursuivre l’aventure. Au hasard : Gilles Lapouge, Jean Lacoste, Alain Veinstein, Pierre Pachet, Michel Plon, Tiphaine Samoyault, Gérard Noiret, Christian Descamps, Georges Raillard, Pierre Michon… Voir le texte de Maurice Mourier dans le « Journal » de cette livraison d’Esprit.
PAUL VALADIER ET L’ART DE LA PROMESSE – Longtemps directeur d’Études, plume acérée et polémique qui aime se confronter à l’esprit de l’époque, Paul Valadier publie dans la dernière livraison de cette revue (juillet-août 2013) un article qui s’efforce de capter ce qu’il nomme un « présent sans épaisseur ». Il souligne à sa manière la fragilisation du présent quand il se coupe du passé et ne parvient pas à se projeter dans l’avenir. Ce n’est pourtant pas une variation de plus sur le présentisme mais une réflexion sur la promesse que propose ce lecteur insatiable de Nietzsche : « La promesse est anticipation de l’avenir, ancrée qu’elle est d’abord dans un présent qui s’engage. Dans la Généalogie de la morale, Nietzsche tient que l’animal humain ne s’humanise que dans le cadre de la promesse ; celle-ci suppose une relation contraignante avec qui l’on s’engage et qui pourra rappeler la promesse faite. » Cette thématique de la promesse, qui était également chère à Ricœur, serait-elle une manière de renouer avec l’idée d’engagement qui avait, dans l’après-guerre, porté, non sans drames, impostures et contradictions, la vie intellectuelle et l’univers social ?
TOUS URBAINS – La deuxième livraison de cette revue légère et peu chère (5 €) – conçue sur le modèle de L’Impossible de Michel Butel qui en est à son numéro treize – que l’on trouve en librairie (diffusion Puf) fait écho aux multiples revendications urbaines qui se développent à l’échelle mondiale. C’est pourquoi on lira, à côté de textes sur la place Taksim ou sur la gare de Shanghai, des articles sur la mode de la ville-tramway, sur la starchitecture, sur La Défense, sur le New Urbanism, etc. L’idée est de réunir sous forme d’éditoriaux des plumes mues par des convictions ou de décrire sur un mode critique des projets urbains (c’est ici le cas de la Villa Méditerranée à Marseille). Le lecteur d’Esprit y retrouvera les plumes de Jacques Donzelot, Frédéric Bonnet, Cristina Conrad, Michel Lussault, Olivier Mongin, Jean-Pierre Charbonneau, Jean-Michel Roux, Cynthia Ghorra-Gobin, Philippe Panerai (n° 2, diffusion Puf ; pour s’abonner, voir le site : www.puf.com/Tous_urbains).
SPÉCULATION IMMOBILIÈRE ET DÉFIS SOCIAUX EN CHINE – C’est le titre de la dernière livraison de Perspectives chinoises (2013, n° 2, www.cefc.com.hk/perspectives.php?cat=1) qui se penche sur l’évolution du marché de l’immobilier dans l’empire du Milieu, sur le développement urbain dans la Chine de la nouvelle ère, sur la place et le rôle des capitaux financiers dans l’immobilier. Alors que l’affaire Bo Xilai, le maire de Chongqing dont on est sans nouvelles depuis son arrestation, a rappelé que la corruption était l’un des ressorts des politiques foncière et immobilière, et que des pays (certes différents de la Chine sur le plan des régimes politiques) sont secoués par des revendications urbaines, de São Paulo à la place Taksim d’Istanbul, ces analyses sont autant d’occasions de réfléchir à un avenir chinois qui ne sera pas nécessairement harmonieux, comme le Parti aime à le croire.
HEC ET SCIENCES PO – Depuis la crise de 2008, on s’interroge sur la manière dont les grandes écoles de commerce et de management enseignent l’économie et préparent donc l’avenir du monde. Le dossier de la revue Au fait (« Hec. La face cachée de la reine des écoles de commerce », juin 2013, n° 2 ; la revue est sous-titrée « Média lent ») est particulièrement réussi, s’appuyant sur une connaissance solide de l’histoire de cette institution et sur une enquête. Celle-ci s’arrête sur les quatre ressorts du succès d’Hec : la réussite de l’école dans les classements internationaux (issue de l’action volontariste d’un directeur zélé, Bernard Ramanantsoa, dont les idées-forces sont l’internationalisation et l’excellence – on s’en doutait !) ; l’organisation d’un campus plutôt hédoniste ; un rapport à toute épreuve à la crise (ce qui signifie que le paradigme productiviste et le capitalisme financier ne suscitent guère la réflexion) ; un réseau d’anciens élèves et une fondation qui lève des fonds avec efficacité. Par ailleurs, il est mis en avant que l’élite des élites vise aujourd’hui la double réussite à Hec et à l’Ena ; les listes de la présence de ces nouvelles élites dans les grandes entreprises confortent cette analyse. Une autre revue magazine (c’est dire que les photos et les images font partie du travail de la revue) se consacre pour sa part à une autre école qui fait la une de l’actualité depuis la mort de son ancien directeur, Richard Descoings. Mais l’esprit de Charles, dont le rédacteur en chef est Arnaud Viviant (n° 5, « Sciences Po. La fabrique des élites », La Tengo Éditions, www.la-tengo.com), est fort différent puisqu’il raconte (à côté d’articles sur Richard Descoings et sur les dessous de l’élection du nouveau directeur, Frédéric Mion) l’odyssée de Sciences Po à travers le récit peu irrévérencieux d’anciens élèves devenus plus ou moins connus : Colombe Schneck, Cécile Guilbert, Marin de Viry, Ariane Chemin, Pierre Jouan… C’est original, mais on n’est pas loin d’une histoire version people. Mieux vaut revenir alors à l’esprit de la fondation, celui d’Émile Boutmy, un journaliste qui a créé l’École libre des sciences politiques en 1871 pour former une classe politique démoralisée et en mal de réflexion, projet qui revenait selon lui à essayer de « faire une tête au peuple ». Voir le livre de François et Renaud Leblond, Émile Boutmy, le père de Sciences Po. Essai biographique (Paris, Anne Carrière, 2013).
IMPUISSANCE POLITIQUE – Dans chaque livraison, l’équipe de la revue Vacarme se consacre au difficile exercice d’une réflexion collective sur un sujet d’actualité : le sujet retenu pour le numéro 64 est l’« impuissance politique », un thème qui va plus loin que le découragement postélectoral affiché comme préalable, au nom d’une avant-garde savante. Au terme de l’analyse, l’équipe prend ses distances avec toute complaisance amère vis-à-vis de l’impuissance et propose comme remède un travail plus approfondi de description et d’analyse des questions politiques et une sensibilité plus affinée à l’injustice. Dans la suite du numéro, un dossier fait le point sur la situation politique en Corse, la série sur les lieux de traitement de la folie s’arrête au centre de Nonette en Lozère, un texte d’Anne Coppel se demande comment sortir de la guerre à la drogue (n° 64, été 2013, 12 € www.vacarme.org, ).
REPRÉSENTATION POLITIQUE – Yves Sintomer et Samuel Hayat coordonnent et présentent un dossier dans Raisons politiques (mai 2013, Presses de Sciences Po, 20 €) consacré à la « représentation politique » qui montre la variété des réflexions théoriques consacrées à ce sujet aux États-Unis et en Allemagne. Dans un style très analytique, Jane Mansbridge (« Les Noirs doivent-ils être représentés par des Noirs et les femmes par des femmes ? ») se demande dans quelle mesure la notion de représentation « descriptive » permet d’échapper au piège de l’essentialisme et conclut de manière mesurée par un dégradé de contraintes permettant de favoriser une meilleure prise en compte des groupes sous-représentés : la correction des discriminations, selon elle, doit bien être institutionnalisée mais dans des formes très flexibles. Samuel Hayat avance la notion de « représentation inclusive » pour penser un mécanisme de représentation qui évite d’exclure les citoyens de la participation politique, une fois leur devoir électoral accompli. Enfin, la revue publie un article sur le tirage au sort et revient, entre autres, sur le numéro d’Esprit, coordonné par Gil Delannoi et paru en août-septembre 2011.
Avis
À nos lecteurs, à nos abonnés – Depuis janvier, la revue Esprit a lancé une nouvelle formule : plus maniable, plus aérée, mais aussi plus dense et toujours pertinente. Celle-ci marque la volonté de poursuivre et de renouveler notre effort d’intelligence du temps présent.
Mais, pour cela, nous devons préserver notre indépendance économique, qui repose avant tout sur la fidélité de nos lecteurs. Même si nous développons depuis plusieurs années notre offre numérique (la revue est désormais accessible en format tablette/liseuse, www.epagine.fr), la force de la revue vient avant tout de la fidélité de ses abonnés. Nos lecteurs et nos abonnés sont aussi nos meilleurs relais pour faire connaître la revue. N’hésitez pas à diffuser nos offres d’abonnement dans votre entourage et dans vos institutions (bibliothèques, associations, centres de documentation, etc.).
Dans un présent bousculé de toutes parts, un espace indépendant de réflexions et de débats a plus que jamais sa place !
Le laboratoire Sophiapol de l’université Paris-Ouest Nanterre La Défense organise les 15, 16 et 17 octobre 2013 un colloque intitulé « Cornelius Castoriadis et Claude Lefort : l’expérience démocratique », où interviendront, entre autres, Serge Audier, Bruno Bernardi, Fabien Delmotte, Aurélie Ledoux, Jean-Claude Monod. Le texte de présentation et le programme détaillé sont disponibles à l’adresse suivante : http://sophiapol.hypotheses.org/12768
Le 23e salon de la revue aura lieu les 12 et 13 octobre 2013 à l’Espace d’animation des Blancs-Manteaux (48, rue Vieille-du-Temple, 75004 Paris, renseignements www.entrevues.org). Parmi bien d’autres débats, signalons celui sur la crise de l’euro vue par différents pays, animé par notre partenaire Eurozine (www.eurozine.com).
« Un autre monde est non seulement possible, il est absolument nécessaire. Et urgent. Mais comment dessiner ses contours et le penser ? » C’est ce que se propose de faire le Manifeste convivialiste (http://lesconvivialistes.fr, pour acheter le livre et consulter les débats en cours), à l’initiative d’une soixantaine d’auteurs (Alain Caillé, Jean-Pierre Dupuy, Bernard Perret, Yann Moulier-Boutang…).
Dans les mois qui viennent, nous analyserons les controverses intellectuelles qui agitent le féminisme, à une époque où se redéfinit la question de la « maîtrise » (scientifique, sociale, politique) du corps. Nous reviendrons également sur l’œuvre de Paul Ricœur, à l’occasion du centenaire de sa naissance.
- 1.
Jean-Jacques Rousseau, Œuvres complètes, tome III, Paris, Gallimard, coll. « la Pléiade », 1964, p. 498-499.
- 2.
J.-J. Rousseau, Œuvres complètes, tome III, op. cit.
- 3.
Jan Assmann, le Prix du monothéisme, Paris, Aubier, 2007 et Moïse l’Égyptien. Un essai d’histoire de la mémoire, Paris, Flammarion, 2010.
- 4.
Voir la position plus radicale (et discutable) de Jean-Claude Milner dans les Penchants criminels de l’Europe démocratique, Lagrasse, Verdier, 2003.
- 5.
Cette question fait l’objet d’un autre livre récent de Bruno Karsenti : D’une philosophie à l’autre. Les sciences sociales et la politique des Modernes, Paris, Gallimard, 2013.
- 6.
Georg Lukács, l’Âme et les formes, Paris, Gallimard, 1974.
- 7.
Theodor W. Adorno, Prismes. Critique de la culture et société, Paris, Payot, 2010.
- 8.
Alan Hollinghurst, The Line of Beauty, Londres, Picador, 2004 (la Ligne de beauté, Paris, Fayard, 2005).
- 9.
Alan Hollinghurst a traduit en anglais en 1991 Bajazet pour le théâtre Almeida à Londres et en 2012 Bérénice pour le théâtre Donmar à Londres.
- 10.
A. Hollinghurst, The Swimming-Pool Library, Londres, Picador, 1988.
- 11.
Id., The Folding Star, Londres, Picador, 1994.
- 12.
Id., The Spell, Londres, Picador, 1998.