Rue de Charonne
La cause est entendue : les attentats du 13 novembre 2015 sont des attaques contre la « République ». Comme toutes les affirmations œcuméniques, celle-ci est difficile à réfuter. Si l’on entend par « république » l’effort permanent pour inscrire la liberté au cœur des institutions et des vies communes, il est certain que quelque chose de cet ordre était visé par les tueurs. Mais avant de s’attaquer à des « valeurs » (s’ils n’avaient fait que cela…), les terroristes ont pris pour cible des lieux précis et des formes de vie concrètes. La république qu’ils ont attaquée correspond à une géographie délimitée : l’Est parisien et sa banlieue nord. Une salle de concerts, des bars et un stade de football. À peu près tout ce qu’il reste de mixité sociale et culturelle à Paris. Parmi d’autres, ces endroits incarnent aussi des pointes avancées de ce qu’il y a de plus démocratique dans la République française.
Au nombre des rues ensanglantées au cours de cette nuit, on trouve un lieu d’histoire. Les terroristes savaient-ils ce qui s’est passé dans la rue de Charonne le 8 février 1962 ? À cette date, la France ne se disait pas en « guerre » (elle l’était pourtant davantage qu’aujourd’hui), mais l’état d’urgence était déjà décrété. À la suite d’une répression policière féroce, neuf personnes ont trouvé la mort dans les couloirs du métro. Elles étaient venues manifester contre ce que l’on appelait pudiquement les « événements d’Algérie » et leurs suites en métropole. Ce drame est devenu emblématique de la lutte anticoloniale. Pour le dire dans les catégories de l’époque, certains y ont vu une vengeance de l’Ouest parisien bourgeois contre l’Est populaire et prompt à la contestation. À quelques centaines de mètres du mur des Fédérés, on mourait une nouvelle fois pour une république enfin démocratique.
Il est probable que les assassins du 13 novembre 2015 ignoraient tout de cette histoire. S’ils en avaient su quelque chose, ils l’auraient reniée parce qu’elle rassemble exactement ce qu’ils ont voulu séparer : le sentiment d’être déclassé et l’exigence de justice. En 1962, les manifestants de la rue de Charonne (en majorité de petites gens1) répondaient à l’appel des syndicats (Cgt et Cftc). Leurs désirs égalitaires et leur refus des crimes de l’Oas ne faisaient qu’un. Conscients qu’il fallait en finir avec la terreur pour faire avancer leurs revendications, ils associaient exigence politique et colère sociale. Ils voulaient d’abord survivre à la violence pour pouvoir, ensuite, vivre mieux. Exactement l’inverse de ceux qui, cinq décennies plus tard et quelques centaines de mètres plus bas, décideront de mourir pour interdire aux autres d’avoir un avenir.
S’ils ignorent le passé de Paris, les terroristes connaissent sa géographie présente. Qu’est-ce que la rue de Charonne aujourd’hui ? Pourquoi cette cible-là plutôt qu’une autre ? En 1995, ils avaient attaqué le centre de la capitale en posant des bombes à Saint-Michel et sur la place de l’Étoile. C’est le pouvoir politique qui était visé, et le soutien des autorités françaises à la lutte du gouvernement algérien contre l’islamisme. Ce centre-là, les terroristes d’aujourd’hui l’abandonnent aux touristes. Ce n’est plus l’État et ses ornements monumentaux qu’ils visent, mais une frange bien particulière de la société dans laquelle ils devinent un adversaire déterminé.
Les médias n’ont pas hésité longtemps pour nommer la sociologie des victimes : les « bobos », leurs goûts pour les terrasses nocturnes et les concerts aimablement marginaux. Quoiqu’elle ne soit pas toujours innocente, cette description est déjà plus fidèle que celle qui instaure la République (avec une majuscule) en cible. Elle occulte pourtant une bonne partie de ce que l’on voit rue de Charonne. Bien sûr, la plupart des ateliers et des échoppes de 1962 ont disparu. Les ouvriers d’industrie et les classes moyennes ont quitté le 11e arrondissement comme ils ont, en général, dû quitter Paris. Mais ce n’est pas le cas des classes populaires qui habitent des cités Hlm comme celle de la rue Merlin. À ne regarder que les boutiques de sushis ou d’artisanat péruvien, on occulte les supermarchés de hard discount et les bars Pmu décrépits qui participent autant de l’identité sociale de Charonne.
Côté politique, Charonne n’a pas non plus troqué ses anciennes croyances contre les délices de la mondialisation heureuse. Le gymnase Japy demeure un lieu de rassemblement pour tout ce que la France compte de partis et de groupuscules de gauche. La rue de Charonne est sans doute celle où, à Paris, l’on vend le plus de muguet le 1er mai. Les manifestants qui marchent de République à Nation la traversent toujours à l’angle du boulevard Voltaire. La terrasse de la Belle Équipe où dix-neuf personnes ont été tuées se trouve juste en face de l’édifice imposant du palais de la Femme où l’Armée du salut accueille les jeunes filles en détresse.
Sur la rue de Charonne, on rencontre des hipsters avides de consommation, des jeunes stylés, des joggers connectés. Mais aussi des juifs traditionalistes, des vendeurs du journal Lutte ouvrière (au nord, en remontant vers Alexandre-Dumas), des « cailleras » (au sud, en descendant vers Bastille), des retraités menacés d’expulsion. On croise quelques figures plus inquiétantes : ombres en loques vociférant au bord des terrasses, clochards qui se rendent à la soupe populaire du Père-Lachaise, vieilles femmes perdues qui crient leur folle angoisse à l’entrée du métro. La crise est passée par là, plaçant dans le même angle de vue une boutique de thés asiatiques et un épicier miteux qui vend surtout des bouteilles de vin rouge à capsules.
Tout cela fait, malgré tout, un monde, c’est-à-dire un espace où les différences ne valent pas automatiquement exclusions. En tirant de manière indifférenciée sur une terrasse de la rue de Charonne, les terroristes ont clairement fait savoir qu’ils voulaient abattre ce monde. Bien sûr, ils visaient d’abord sa jeunesse festive, sa frange la plus privilégiée. Mais c’est justement parce que, malgré les obstacles que l’on place sur son chemin, elle accepte encore de se frotter aux autres passants de cette rue. Il était intolérable aux tueurs de voir ce que la nuit rend possible : des bobos infidèles deviser avec des musulmans paisibles. Ces rencontres aléatoires, c’est justement le sens de « la fête ». La fête ne signifie rien si elle n’est pas une expérience de l’égalité : l’un des plus puissants remparts contre la guerre civile que certains rêvent d’installer ici.
Qu’à Charonne on vive dans l’espace public de la rue plutôt que dans des espaces formatés encerclés par des vigiles n’indispose pas seulement les djihadistes. Partout montent les injonctions à déclarer que la fête est finie et que le temps des « Bisounours » cosmopolites s’achève dans le sang. Les guerriers de salons (généralement situés bien plus à l’ouest de Paris) prétendent défendre la rue de Charonne contre elle-même. Comme toujours, ils séparent ce que la démocratie essaie de réunir : les pauvres et les bobos, la France et l’islam, le sociétal et le social, le blanc et le noir…
Mais, en attendant, ce sont les « Bisounours » qui sont assassinés et il serait équitable de leur laisser la parole. Il est vrai que les attentats de novembre n’ont pas trouvé la rue de Charonne dans une très grande forme. C’est déjà dans les environs que l’équipe de Charlie Hebdo avait été massacrée, ouvrant la voie à des discours paradoxaux et hypocrites qui prônent l’autoritarisme pour venir au secours des modes de vie libertaires. Depuis lors, toutes les positions « idéalistes » en faveur du multiculturalisme sont battues en brèche par les partisans prétendument « réalistes » de la séparation des destins et des corps. Ni les bobos parisiens, ni leurs voisins socialement moins chanceux n’ont pourtant à rougir devant les stratèges du choc des civilisations qui ont contribué à ce que nous en soyons rendus là.
Le 11 janvier 2015, les gouvernants du monde entier étaient réunis sur la place Léon-Blum. En faisant quelques pas de plus, ils auraient rejoint la rue de Charonne. Il dépend aussi d’eux que la liberté et l’égalité relatives qui y règnent encore soient préservées.
18 novembre 2015
- 1.
Voir Alain Dewerpe, Charonne 8 février 1962. Anthropologie historique d’un massacre d’État, Paris, Gallimard, 2006.