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Dans le même numéro

Et pourtant, elle est ronde… (entretien)

mars/avril 2011

#Divers

La montée de problèmes de sécurité globaux et la lecture économique, qui privilégie les opportunités d’un monde sans obstacles et sans frontières, tendent à négliger les visions stratégiques des différents États. Or, le monde vu de Pékin ou de Brasilia ne présente pas les mêmes risques ni les mêmes chances que celui que nous voyons de Paris ou de Bruxelles. Quelles sont donc ces visions du monde avec lesquelles nous devrions mieux apprendre à composer ?

Dans mon précédent livre, l’Europe et l’avenir du monde1, je soulignais que, face aux défis contemporains, il était impératif de repenser le projet européen en changeant d’échelle, c’est-à-dire en l’envisageant également à l’échelle mondiale pour promouvoir les intérêts européens communs dans une arène très concurrentielle. La construction européenne de portée continentale a été une bonne réponse aux enjeux de la fin de la guerre froide. Mais le succès même de l’extension des normes et valeurs de l’Europe instituée nous a rendus un peu aveugles sur les changements dans le reste, majoritaire, du monde. Autrement dit, la bifurcation géopolitique de 1989-1991, à l’épicentre européen, a eu des conséquences ailleurs. En nous focalisant, par nécessité géopolitique et, à raison, historique, sur l’Europe centrale, baltique et orientale et les Balkans, nous avons agi comme puissance régionale. Mais l’ouverture du mur, symbole de l’échec de la mondialisation communiste tentée par Moscou, a eu des effets bien au-delà de l’Europe, en poussant par exemple l’économie indienne à s’ouvrir et les dirigeants chinois à généraliser leur choix de l’économie de marché, bouleversant la géoéconomie mondiale. Et on s’est rendu compte avec retard en Europe, sauf en Allemagne et à la City, que les firmes américaines, organisées en un puissant lobby prochinois (Kissinger, WalMart, General Motors, Microsoft, Intel, Apple et bien d’autres) avaient déjà noué une alliance économique de fait avec le parti communiste chinois pour fabriquer des produits Made in China destinés au marché américain, européen et mondial, tout en utilisant les informaticiens indiens anglophones pour gérer leur comptabilité.

Pour comprendre à quel point les représentations du monde ont changé de nature en passant de l’idéologique et du stratégique à l’économique en négligeant le politique, rien de tel que les cartes, cartes mentales des anciens et nouveaux acteurs, cartes figurant la réalité des projets géopolitiques des puissances émergentes et les réponses des puissances établies. La carte comme prise en compte des autres oblige à décentrer le regard pour apercevoir que chaque grand État aspire à une forme de centralité. Et les hautes croissances ont des traductions territoriales fortes visibles. C’est ce que j’appelle le « grand décloisonnement ». Il suffit d’observer le nombre incroyable de grues qui se dressent dans les villes à travers le monde, les grands chantiers d’équipements, les défrichements. Mais dans ce livre atlas, le texte est primordial, fondé comme sur le rappel que la géographie est une description du monde. Celle-ci est datée, intentionnelle, objective autant que subjective, évolutive. Son objet est l’analyse des réalités territorialisées, observables par les enquêtes de terrain, qui sont ma matière première, mais aussi des cartes mentales, des représentations du monde. C’est donc s’intéresser aux descripteurs autant qu’aux descriptions. Or, ceux qui décrivent aujourd’hui les nouvelles réalités, imposant les termes de référence, sont les banquiers d’affaires. L’économiste en chef de la banque Goldman Sachs inventa le fameux acronyme Bric (pour Brésil, Russie, Inde, Chine) pour désigner de manière attirante pour les investisseurs des marchés prometteurs situés en dehors des États-Unis, dans ces fameux pays « émergents ». Le label était plus attractif que celui de « pays en développement », terme plus pertinent, ou « tiers monde ». Il a forgé cette carte mentale de Bric en interprétation, dès novembre 2001, des événements du 11 septembre 2001 qu’il avait lus non comme une remise en cause de la mondialisation mais comme la fin de sa dimension exclusivement américaine. En effet, les acteurs extérieurs ont intégré le fait que les États-Unis, puissance d’ultime recours, étaient vulnérables. Le succès de marketing de la formule fut immédiat car il offrait aux clients de la banque une grille de lecture novatrice et structurée, bien que réductrice ; la même banque a abandonné le concept et avance désormais celui de « marchés de croissance ».

Décrire un monde aux polarités multiples

La carte mentale hégémonique est aujourd’hui économique et financière (et non plus idéologique ou géopolitique) et la crise de 2008-2010 n’a fait que renforcer cette tendance. Elle n’est pas d’origine française. Nous avons, en tant que Français, du mal à nous situer dans cette vision générale, contrairement à la plupart des autres pays, même européens. Pour autant, nous ne sommes pas marginalisés. Ce monde émergent est d’autant plus déroutant que les dirigeants politiques peinent à y formuler un projet géopolitique. D’où, sans doute, la multiplication des travaux de prospective qui décrivent des scénarios de l’inéluctable alors que l’enjeu serait de fixer le cap de notre propre intention collective. Fait défaut une vision mobilisatrice pour la France telle qu’elle est dans le monde tel qu’il est, dûment énoncée. L’énonciation des enjeux collectifs me paraît pourtant être la raison d’être centrale de la fonction politique : une voix énonçant une voie. Pas un récit mais une préférence collective partagée au terme d’un débat.

Il est sans doute ardu de penser qu’on peut faire entendre sa voix en ayant le sentiment d’une perte de centralité. Après son arrivée en Chine, le jésuite Mateo Ricci put présenter à l’Empereur en 1602 une carte européenne du monde connu, en latin, dessinée selon la projection de Mercator. Les lettrés chinois eurent la surprise de découvrir une carte sur laquelle la Chine n’était pas au centre du planisphère et apparaissait plus petite que dans leurs propres représentations. Mateo Ricci voulait utiliser les cartes pour témoigner de l’existence d’un bien commun universel. Il modifia sa carte en situant la Chine au centre de la représentation, avec une toponymie en mandarin. La riche bibliothèque du Congrès à Washington en présenta au début de l’année 2010 une version en six planches. Pour les visiteurs américains de l’exposition, notamment les élus du Congrès, le choc fut inverse : découvrir une carte où la Chine était au centre du planisphère et l’Amérique décrite en idéogrammes, signal d’un défi lancé à l’hégémonie américaine ou révélation de l’intention chinoise d’imiter puis de dépasser et, qui sait, d’ingérer les États-Unis. La presse asiatique se fit l’écho de cet étonnement. Où est le centre du monde aujourd’hui ? Quelle peut être la représentation la plus légitime du monde ? La réponse d’un géographe est évidemment dans le constat d’une réalité polycentrique.

L’essor spectaculaire des échanges Sud-Sud en témoigne. Les lignes directes entre l’Asie et l’Afrique court-circuitent l’Europe. Les vols d’Addis Abeba à Pékin sont quotidiens. Ainsi les accords entre la Turquie et le Brésil sur le libre-échange, les projets communs de recherche sur l’éthanol ont créé une relation inédite. Le Brésil nourrit le Maghreb en viande et en sucre (60% de la viande consommée au Maroc et en Égypte vient du Brésil). De même dans la diplomatie, avec l’initiative conjointe du Brésil et de la Turquie sur le nucléaire iranien qui a interloqué les membres permanents du Conseil de sécurité de l’Onu. Le défi pour nous, pauvres Européens, est que plus personne, sauf la Corée du Nord, ne conteste le modèle occidental de l’économie de marché que nous avons inventé. Mais nos idées courent plus vite que nous ; la Chine va faire mieux et plus vite dans des domaines où nous étions prédominants.

Visions du Sud

Pour comprendre la phase actuelle de la mondialisation marquée par le passage de l’économique au politique, il convient d’étudier les projets géopolitiques réels des grands États. J’observe ces États à partir des critères que sont leur zone régionale d’influence, leurs intentions stratégiques, leurs capacités. Que veulent, par exemple, les dirigeants brésiliens ? Ils se considèrent comme relevant d’un pays du Sud, d’une périphérie à organiser, en rivalité avec une Chine jugée prédatrice, surtout en Afrique. L’influence chinoise procède d’un discours d’encouragement à suivre sa propre voie, sans se référer à ce que pensent les Occidentaux, c’est-à-dire les « Blancs ». Lula, qui a conduit la nouvelle présidente Dilma Rousseff au Mozambique pour sa première visite extérieure, laisse un bilan substantiel en termes d’image. Il a façonné la « marque » Brésil avec une communication apparentée au Nation branding, avec le message d’un acteur international responsable et non plus celui d’un pays tropical du samba-futebol.

L’Inde, autre acteur promu par les États-Unis comme modèle de pays émergent démocratique alternatif à la Chine, a rompu avec l’économie centralisée, mobilisé ses diasporas (les Indiens non résidents –Nri – sont la communauté ethnique la plus riche des États-Unis), en misant sur le choix de la langue anglaise et la capacité de ses ingénieurs, notamment en informatique. L’Inde reste à mon sens une « puissance prématurée », avec son demi-milliard de pauvres, ses contraintes agricoles, son inaccessible assise régionale, sans capacité de régler les problèmes prégnants sur toutes ses frontières. La stratégie chinoise consiste d’ailleurs à contenir l’influence diplomatique indienne. L’Inde et le Pakistan n’ont aucun contact, pas d’échanges commerciaux sauf par Dubaï, pas de relation aérienne, ce qui est une anomalie. Le Japon mise sur l’Inde avec son active politique d’aide au développement. Dans leur relation avec les États-Unis, certains experts indiens croient y voir l’amorce d’une nouvelle « relation spéciale » qui se substituerait à celle, en crise, entre Londres et Washington. Même si une partie de l’élite indienne reste sur l’idée du « non-alignement », issue de Nehru. Et l’Inde garde un lien privilégié avec la Russie. Ce qui frappe est la confiance en soi, soit l’exact opposé du pessimisme excessif et indécent caractérisant la France. Le rapport à l’ancienne métropole coloniale est décomplexé, comme en témoigne le discours du Premier ministre indien à Oxford en 2007 où il a pu déclarer qu’il reconnaissait un apport positif de la colonisation : État de droit, démocratie parlementaire, liberté d’expression. Le fait même de pouvoir reconnaître cet apport est un signe de l’émancipation.

La Chine a un ancrage historique fort dont les Chinois sont très conscients – De Gaulle parlait d’un « pays plus vieux que l’histoire » –, une assise régionale, une intention de puissance, une masse critique. Elle cherche à afficher tous les attributs de la souveraineté et à entraver des postures offensives des États voisins régionaux. Cela passe d’ailleurs par un effort de maîtrise du cyberespace, avec des plans offensifs. Mais la Chine développe aussi un discours de l’ascension pacifique : c’est un pays en développement, de facto et dans sa volonté de leadership de ses semblables. Elle se heurte au Japon dans son assise régionale, cherche à contrer l’Inde, l’autre rival structurel après les États-Unis. Sa politique étrangère semble disposer d’une faible capacité d’initiative diplomatique comme on l’a vu au Soudan depuis la sécession de la partie sud ou face à la crise du monde arabe car elle est une puissance de statu quo. Les pays émergents n’ont pas les mêmes intérêts, au-delà de l’opposition aux États-Unis et de la rhétorique multipolaire, ce qui revient au même. Mais des liens existent, des alliances se nouent, variables selon les thèmes. Les Brésiliens peuvent être d’accord avec les Indiens pour juger le yuan sous-évalué mais s’opposer à eux sur le protectionnisme agricole. Les Russes, surpris d’être associés par les banquiers à des pays du tiers-monde mais ravis d’être placés dans la catégorie des grands émergents, sont en réalité conscients de leur décrochage par rapport à la Chine dont le dynamisme économique et la faculté d’équipement sont sans comparaison. D’où leur choix de se concentrer sur les affaires intérieures ; la modernisation passe par l’investissement étranger donc le rapprochement avec l’Europe, comme au xixe siècle.

En répertoriant les pays dont la croissance économique peut se développer en intention géostratégique, on note aussi les capacités de la Turquie et de la Corée du Sud. Le Japon n’arrive pas à choisir entre ses intérêts économiques, en Asie, et son ancrage géostratégique, dans l’orbite américaine.

L’enjeu de la connexion

Dans la première édition du livre, le monde arabe est traité comme un espace intermédiaire, mal structuré, sans leadership et en crise permanente, et ce depuis les accords Sykes-Picot (1916) et la déclaration Balfour (1917). Il apparaît donc lié aux problèmes non soldés du xxe siècle. Le décrochage entre le changement à l’œuvre dans le reste du monde et la stagnation politique et sociale est de plus en plus perçu par les nouvelles générations urbaines postislamistes. De plus, le « monde arabe », en dépit de sa diversité, fonctionne comme un bassin d’interprétation unifié par la langue écrite et les mythes partagés, à travers lequel circulent les idées neuves d’émancipation face à des régimes usés. La place des réseaux sociaux a été soulignée par les observateurs ; elle est importante en raison même de la représentation des traits communs de ces sociétés du Maghreb et du Machrek. Ce n’est pas l’outil qui crée le message. Mais son poids comme vecteur semble donner raison à ceux qui, aux États-Unis, font du droit à la « connectivité » une nouvelle liberté à conquérir, qui ressemble fort, pour l’instant, à la Bbc en 1944 et à Radio Free Europe entre 1950 et 1989, à ceci près que le contenu des messages de résistance est cette fois en partie endogène. Et il est vrai que les mouvements de jeunesse en Égypte ont trouvé un porte-parole chez Waël Ghoneïm, directeur du marketing de Google pour la région Afrique du Nord-Moyen-Orient. La référence politique qui semble s’imposer est celle de la Turquie, où l’Akp au pouvoir serait la preuve qu’islam et démocratie sont compatibles en un cadre politique « islamo-républicain ». On voit là jouer la stratégie américaine de promotion du modèle turc permettant d’associer les islamistes républicains pour isoler les radicaux dont la menace qu’ils représentent a longtemps justifié le maintien des autocraties.

Il se confirme ici que les Occidentaux disposent d’un avantage comparatif avec la liberté de la circulation de l’information, le droit de communiquer ses idées, le droit à la connexion. Hillary Clinton a fait du droit à la connexion sur la toile une cinquième liberté, complétant celles énoncées par Franklin Roosevelt en 1941 (libertés d’expression, de culte, du droit de vivre à l’abri du besoin et de la peur) dans son discours du 21 janvier 2010. C’est un axe central de sa diplomatie. Il a été rappelé dans le discours d’Hillary Clinton du 12 février 2011 sur le droit à la connectivité et la liberté de l’internet. Discours mais également mise en application immédiate. Ainsi, à Pékin, l’ambassadeur John Huntsman avait placé sur son blog une série de questions visant à susciter le débat public : « Approuvez-vous ce qu’Hillary a déclaré : “Les libertés de rassemblement et d’association doivent aussi s’appliquer au cyberespace” ? » L’association « en ligne » est ainsi promue comme une nouvelle liberté. L’accès au site a été bloqué le lendemain.

Cette perspective mûrement réfléchie par la nouvelle administration entend répondre à une compétition géopolitique croissante en déplaçant le terrain de jeu pour le situer là où les États-Unis disposent d’un réel avantage comparatif, sa capacité exceptionnelle de connexion. Ni splendide isolement ni domination hégémonique mais un rôle de chef d’orchestre des réseaux de communication et d’information. Or, ces réseaux avec ses serveurs sont clairement sous contrôle américain comme je l’ai montré avec des cartes. Les États-Unis ne veulent plus apparaître comme une puissance de statu quo. Comme sous Jimmy Carter face aux dictateurs latino-américains ou Ronald Reagan, George Bush senior puis Bill Clinton face à l’Union soviétique. Barack Obama, admirateur de Reagan, reprendrait-il, sans l’avouer, sur un autre mode et avec plus de succès dans l’immédiat, la diplomatie transformationnelle de George Bush junior et de Condeleezza Rice ? Avec l’Iran en ligne de mire ?

Désarroi français et stratégies occidentales

La situation géostratégique des pays occidentaux a ceci de curieux que, tout en redoutant, surtout depuis la crise de 2008, une perte de leadership en économie, ils restent les seuls engagés dans des efforts de pacification dans les zones de conflit et l’arc de crise. Dans les conflits majeurs, on ne voit ni troupes indiennes (sauf dans un cadre onusien), ni forces chinoises en dehors de leurs frontières, ni brésiliennes, ni d’aucun des grands émergents. Seuls les Américains, les Canadiens et les Européens sont engagés dans des opérations militaires offensives à l’extérieur. Ces expéditions militaires ne sont-elles pas la manière dont les Occidentaux répondent, en leur résistant, aux changements du monde ? Certes, l’administration américaine actuelle gère un héritage, comme ses alliés européens. En Irak comme en Afghanistan, le mot clé est « transition » : comment partir tout en restant, sans perdre sa crédibilité ? L’urgence diplomatique serait de régler des problèmes en suspens depuis trop longtemps et qui ne font que s’aggraver. Ces opérations de maintien de la paix ont des conséquences en chaîne et qui resteront comme des factures impayées à long terme. Au Moyen-Orient, le maintien du statu quo diplomatique est devenu intenable.

Comment la France peut-elle s’adapter dans le nouveau contexte ? Face à des États-Unis refusant absolument la multipolarité, modalité diplomatique concertée et négociée de gestion de la réalité polycentrique ? Les États-Unis privilégient le burden sharing, en reprochant aux Européens de ne pas assez prendre leur part. Et je ne doute pas que l’impulsion pour un effort accru dans les capacités de défense européenne proviendra de Washington pour qui l’Europe n’est ni un problème ni une solution à ses propres défis.

Nos principaux partenaires européens ont esquissé des projets d’adaptation aux nouveaux rapports des forces. Au Royaume-Uni, s’affirme une stratégie du hub, avec l’anglais, l’aéroport d’Heathrow, la City pour la finance mondiale, Oxford ou Cambridge pour la connaissance et la recherche, les grands think tanks ou « sociétés de pensée » pour attirer, former et coopter les élites venant du monde entier. Ils ont aussi une grande capacité à façonner l’agenda international, avec The Financial Times et The Economist, mais aussi le rapport de Lord Stern sur le climat, par exemple, sujet scientifique dont les Britanniques ont fait un objet de négociations politiques internationales. Je suis frappé par leur lucidité sur leur propre situation. L’Union européenne, vécue comme une alliance parmi d’autres, peut prendre en importance, malgré tout, par réalisme.

L’Allemagne se situe avec succès dans le monde émergent comme nation industrieuse fournissant les biens d’un monde en équipement et offrant sa norme de double transition démocratique, en 1949 puis en 1990. Angela Merkel salue le peuple égyptien en écho à celui de la Rda en 1989. Et les fondations allemandes, les Stiftung que je cartographie, diffusent le message urbi et orbi.

Et la France ? Au-delà des grands contrats et de la tendance au suivisme vis-à-vis des Américains, quel est son projet géopolitique ? Un retour vers le passé est-il secourable ? Les accords d’Évian de mars 1962, faisant deuil de l’empire colonial, furent suivis du traité de l’Élysée de janvier 1963, donnant tout son élan à la coopération franco-allemande. La réunification allemande fut encadrée par la création de l’euro, dont l’architecture reste à compléter, et la politique d’élargissement de l’Union européenne. Sur quoi porter l’effort aujourd’hui pour répondre au choc des mutations mondiales qui ne sont pas sans rappeler les précédents ? Rechercher d’abord des convergences européennes, expliciter quelques grands intérêts communs, peut-être organiser une union (franco-allemande) dans l’Union. Un dessein peut se concevoir, celui de passer de la grandeur à la référence. La France est attendue à travers le monde : la majorité des grands États, sauf la Turquie et le Pakistan, jugent qu’elle peut et qu’elle doit apporter une voix singulière et contribuer positivement au maniement des affaires du monde. À défaut de retrouver confiance en nous, nous pouvons prendre appui sur l’image positive que les autres ont de nous. Et l’image que nous avons à l’extérieur, c’est la compétence en matière de régulation et d’institutions internationales, liée aux personnes qui occupent des postes clés, à l’Omc, au Fmi, à la Bce, etc., ce qui est lié à l’excellence de notre formation et à la tradition régulatrice de l’intervention publique à la française. Mais c’est sans doute une fin de cycle. Nous sommes toujours perçus comme un pays qui a une influence positive sur le cours du monde. Il y a une attente dans le domaine des idées, des idées neuves sur l’organisation du monde.

Un dernier point qui n’est pas sans lien avec la culture politique française : le rôle de l’État. Les acteurs émergents sont des États, avec des projets d’État et une forte dose de capitalisme d’État en raison des enjeux de développement, de la place de la planification à long terme même dans les pays de régime démocratique. Plus de 40% des dirigeants des firmes en Chine sont, dit-on, membres du parti communiste et les orientations stratégiques sont données par le Conseil d’État, alors que le XIIe Plan quinquennal vient d’être adopté. De plus, l’intégration régionale est rarement leur priorité, sauf au Brésil, cette Extrême Europe. On ne parle pas d’unité asiatique à Pékin ou à New Delhi. Cette remontée en puissance ou plutôt cette redécouverte des États interpelle les projets intégrateurs, dont l’Union européenne est, à vrai dire, le seul cas significatif.

Dans le même temps se nouent des interactions complexes avec les « marchés » dont les forces aspirent, en première analyse, à un monde standardisé par la marchandise. En réalité, les influentes agences de notation classent des États. Les attaques contre l’euro, la seule monnaie sans État, ont eu pour effet de forcer la mise en place de mécanismes de garanties souveraines solidaires. En dernier recours, les États ont secouru les banques, auxquelles il serait d’ailleurs salutaire d’imposer un ratio de fonds propres plus important (non plus 2% des prêts avant la crise et 7% maintenant mais 20% à 30% des encours de prêt). Une fois rétablies par les États, les banques tirent de grands profits des dettes souveraines et les agences surveillent les États. L’État reste bien le souverain de dernier recours et la globalisation est d’abord celle des États-nations. Raisonnement global, action nationale.

Bref, face à la carte mentale d’un globe plat et sans frontières, idéal type des forces du marché et d’une représentation de pays émergents sans dynamique interne ni risque politique, il est opportun, s’inspirant de la conviction scientifique exposée à ses dépens par Galilée, de rappeler que « pourtant la Terre est ronde », avec ses reliefs historiques, ses climats, ses pleins et ses vides, ses frontières, ses peuples, ses nations et ses États. À redécouvrir.

  • *.

    Géographe, diplomate, directeur de la formation à l’Institut des hautes études de défense nationale (Ihedn). Il vient de faire paraître la Bataille des cartes. Analyse critique des visions du monde, Paris, François Bourin éditeur, 2010.

  • 1.

    Michel Foucher, l’Europe et l’avenir du monde, Paris, Odile Jacob, 2009.

Michel Foucher

Géographe, diplomate et essayiste. Il a été ambassadeur de France en Lettonie de 2002 à 2006, directeur de la formation, des études et de la recherche à l'Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale, et professeur à l'Ecole Normale Supérieure.

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