Le génocide de Srebrenica toujours nié
Le génocide de Srebrenica n’a pas pris fin en juillet 1995. Trente ans après, sa négation, sa minimisation et sa relativisation, en particulier par les institutions politiques serbes, en font un crime qui perdure encore.
Cet article a fait l’objet d’une communication pré-enregistrée lors du colloque « Génocide de Srebrenica : des procès pour l’histoire ? », marquant les trente ans du crime de génocide de Srebrenica en Bosnie-Herzégovine, les 1er et 2 juillet 2025 à la mairie du 20e arrondissement de Paris, organisé par la revue Esprit, l’Institut de recherche sur les crimes de guerre et le droit international de l’université de Sarajevo, le Centre d’histoire et d’anthropologie du droit de l’université Paris-Nanterre et l’association Solidarité internationale Bosnie-Herzégovine-France.
En juillet 1995, plus de huit mille hommes et garçons ont été tués au cœur de l’Europe, simplement parce qu’ils étaient bosniaques. Ils ont été tués de manière systématique et planifiée, dans le but d’effacer la présence d’un peuple sur un territoire donné – ce que le droit international reconnaît précisément comme un génocide, comme l’ont statué les tribunaux compétents.
Malheureusement, le génocide de Srebrenica n’a pas pris fin en juillet 1995. Sa négation, sa minimisation et sa relativisation – jusqu’à aujourd’hui – en font un crime qui perdure encore. Trente ans après le génocide de Srebrenica, nous assistons au paradoxe de notre époque : malgré des milliers de preuves, des décisions de justice, des recherches scientifiques et le travail acharné des survivants, la négation du génocide de Srebrenica ne faiblit pas ; elle se propage institutionnellement et est instrumentalisée politiquement. La négation de génocide ne se limite pas à contester les verdicts. C’est un acte moral et politique, dirigé non seulement contre les victimes, mais aussi contre nous tous qui croyons au droit international, à la dignité de chaque être humain et aux règles fondamentales du monde civilisé.
Gregory H. Stanton, auteur de la célèbre typologie des « dix étapes du génocide », reconnaît précisément le déni comme l’étape finale et la plus permanente du génocide, celle qui débute simultanément à son exécution. Dans le cas de Srebrenica, la phase de déni a débuté avec des bulldozers et des pelleteuses qui ont effacé les traces de vies humaines enterrées dans les champs autour de Srebrenica, Bratunac et Zvornik, d’abord dans des fosses primaires, puis dans des fosses secondaires et tertiaires.
Aujourd’hui, grâce aux équipes médico-légales, à l’identification ADN et à la persévérance des familles des victimes, plus de quatre-vingt-dix charniers liés au génocide de Srebrenica ont été découverts. Plus de sept mille victimes ont été identifiées et plus d’un millier sont toujours portées disparues. Cependant, les autorités de la Republika Srpska, la République serbe de Bosnie, continuent de refuser systématiquement de révéler l’emplacement des charniers restants, perpétuant ainsi activement la pratique du déni et de la dissimulation des crimes. Sans exhumation, pas d’identité ; sans identité, pas de victime ; sans victime, les négationnistes affirment qu’il n’y a pas eu de crime.
Dans le contexte bosnien, le déni du génocide est organisé, institutionnalisé et politiquement motivé. Il émane des plus hautes structures politiques de la Republika Srpska. Le génocide est nié de manière coordonnée par les institutions de la Serbie voisine qui, selon les arrêts de la Cour internationale de justice, est coupable de n’avoir pas empêché le génocide de Srebrenica et de n’avoir pas sanctionné ses auteurs.
Aujourd’hui, dans les programmes scolaires de cette entité, le génocide de Srebrenica n’est plus mentionné. Au contraire, des programmes sont créés où les criminels sont considérés comme des héros. Les médias et les institutions publiques utilisent le terme « crime présumé ». La thèse centrale des négationnistes est que le génocide de Srebrenica n’a pas eu lieu, que le nombre de Bosniaques tués a été falsifié et que tout cela relève d’un prétendu complot visant à diaboliser le peuple serbe.
La thèse centrale des négationnistes est que le génocide de Srebrenica n’a pas eu lieu.
Une forme particulière de négationnisme est institutionnelle : des rapports créés sous l’égide du gouvernement de la Republika Srpska. Aujourd’hui, le négationnisme prend d’autres formes, allant de la glorification de criminels de guerre condamnés, comme Ratko Mladić et Radovan Karadžić, au financement de projets pseudoscientifiques.
Malheureusement, la communauté internationale n’a pas toujours réagi avec détermination. Bien que, sur décision du haut représentant international en Bosnie-Herzégovine, des amendements au Code pénal de Bosnie-Herzégovine aient été adoptés en 2021, interdisant la négation du génocide et la glorification des criminels, leur mise en œuvre est pratiquement inexistante. Dans la pratique, le parquet de Bosnie-Herzégovine n’a pas agi de manière déterminée contre les négationnistes, ce qui décourage encore davantage les familles des victimes, les victimes et les défenseurs de la vérité, et encourage les négationnistes. Tout récemment, un négationniste du génocide a été condamné en première instance. Cependant, les négationnistes les plus importants, ceux issus des plus hautes sphères politiques, universitaires et publiques, restent impunis. Il ne s’agit plus seulement d’un problème social : il s’agit d’un renouveau systémique de l’idéologie qui a conduit au crime. Et cela exige une réponse systémique.
L’un des moments clés de la lutte moderne pour la vérité a été l’adoption de la résolution de l’Assemblée générale des Nations unies de mai 2024, proclamant le 11 juillet Journée internationale du souvenir du génocide de Srebrenica. Au lieu de constituer un moment de reconnaissance digne, cette résolution a au contraire suscité une campagne acharnée de déni, de contestation et de politisation en République serbe de Bosnie et dans l’État voisin, la République de Serbie.
La culture de la mémoire n’est pas un luxe. C’est une nécessité civilisationnelle. La culture de la mémoire n’est pas dirigée contre une nation, mais contre le déni de la vérité, l’injustice et la haine. C’est une manière de défendre la vérité, non seulement sur le passé, mais aussi sur l’avenir que nous voulons construire. Une culture de la mémoire doit s’appuyer sur des faits, des jugements et des témoignages. Dans le cadre de notre travail, à l’Institut de recherche sur les crimes contre l’humanité et le droit international de l’université de Sarajevo, nous traitons quotidiennement des milliers de documents, de témoignages de survivants, d’ordres militaires et politiques. Grâce à cette documentation, nous savons non seulement ce qui s’est passé, mais aussi pourquoi.
C’est pourquoi je salue les efforts pour parler de Srebrenica non seulement comme d’une tragédie, mais aussi comme d’un devoir qui nous engage. Notre tâche est d’empêcher que le génocide ne soit commémoré uniquement par des chiffres et des jugements. Nous devons nous en souvenir à travers des destins humains, des noms et des visages, des voix de mères et de survivants. Car ce n’est qu’alors que cette mémoire aura le pouvoir de nous changer. C’est pourquoi aujourd’hui, la lutte contre le négationnisme doit être commune, internationale et systémique. Ce n’est pas seulement notre devoir en Bosnie-Herzégovine : c’est un combat universel pour la vérité, la justice et la dignité humaine.
Traduit du bosniaque par Sabina Subašić-Galijatović