Enquêter contre le déni : l’héritage du TPIY après Mladić
À Belgrade, des milliers de personnes défilent, depuis ce lundi, devant le cercueil de Ratko Mladić, décédé le 27 août dans la prison de La Haye, où il purgeait sa peine pour génocide, crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Une telle héroïsation de l’ancien chef de l’Armée de la république serbe de Bosnie révèle l’écart entre les réelles avancées depuis le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) et la persistance du négationnisme en Serbie.
La mort de Ratko Mladić et son héroïsation lors des rassemblements spontanés en République serbe de Bosnie et en Serbie m’ont replongée dans les années 1990. Adolescente, depuis ma télévision à Belgrade, je regardais, révoltée et impuissante, la destruction de Vukovar, le bombardement de Dubrovnik, les premiers snipers à Sarajevo, les corps ensanglantés qui gisaient sur le sol. Je voyais aussi surgir des jeunes hommes au crâne rasé, prêts à traverser la Drina pour aller se battre et « casser du Turc » ou « du Croate ».
La mort de Mladić m’a ramenée à ces années de lignes téléphoniques coupées, aux colis d’aide humanitaire qu’il fallait faire parvenir à notre famille assiégée, mais aussi à la vitesse avec laquelle le discours nationaliste s’imposait, présentant les Serbes comme le « peuple céleste ». Elle m’a rappelé cette idéologie résumée par le credo selon lequel « la Serbie se trouve partout où se trouvent les tombes serbes », qui servait à justifier la passion d’annexion portée par le président Slobodan Milošević.
La mort de Mladić m’a aussi renvoyée à mon propre rejet de toute assignation ethno-nationaliste et à mon refus de me définir comme « Serbe » ou « Croate ». Elle a ravivé le souvenir de mon étonnement lorsque, arrivée en France en 1996, j’ai découvert qu’une partie de la gauche française se positionnait en faveur de la cause serbe, soit en minimisant les crimes commis au nom de la Grande Serbie, soit en lui trouvant des excuses – le véritable responsable ne serait pas le nationalisme serbe, mais l’impérialisme américain, le capitalisme, l’Occident. D’autres, à l’inverse, dans leur critique de la politique serbe, semblaient oublier un peu trop vite le nationalisme croate porté par le président Franjo Tudjman et ses soutiens. Alors que je fuyais la Serbie précisément pour échapper à ces lectures binaires, voici qu’en France des intellectuels s’affrontaient selon une logique étonnamment similaire, chacun choisissant son camp et désignant son propre coupable. Dans ces débats, on semblait oublier qu’en Yougoslavie, il y avait aussi des Yougoslaves, des femmes et des hommes qui ne se reconnaissaient pas dans ces appartenances exclusives.
Pour les anti-nationalistes que nous étions, farouchement opposés à la guerre, l’annonce en 1993 de la création d’un Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), avait constitué une mince lueur d’espoir : face à une politique de déni institutionnalisée, un acteur tiers allait enfin être chargé d’établir les faits, d’élucider les crimes et d’en déterminer les responsabilités. Quoi de plus solide, pour combattre le déni, que des preuves établies par la justice, recueillies et examinées par une instance neutre et indépendante ?
Vingt ans après, en 2017, le Tribunal a tranché en condamnant Mladić à la prison à perpétuité pour génocide, crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Or, au moment de sa mort, le 27 août dernier, la Serbie a choisi de lui rendre hommage en lui offrant des obsèques nationales. Dans tout le pays, de nouveaux jeunes hommes au crâne rasé, qui n’étaient pas nés dans les années 1990, ont célébré l’ancien chef militaire comme un héros. Le contraste entre le travail accompli par la justice internationale et la manière dont celui-ci est reçu et approprié politiquement, interroge la portée réelle de son action et, plus largement, l’espoir que nous avons placé en elle. Comprendre cette tension entre le travail judiciaire et sa portée politique, c’est aussi mettre en lumière les limites de la justice internationale aujourd’hui. À l’heure où la Cour pénale internationale (CPI) est elle-même cible d’attaques inédites, une question, déjà posée au moment de la création du TPIY, ressurgit : que peut encore faire la justice, « malgré tout », face aux crimes de masse ?
Le Tribunal comme lieu d’héroïsation et de négation
À vrai dire, en 1993, alors que le siège de Sarajevo entrait dans sa deuxième année, personne ne croyait vraiment en la possibilité de poursuites pénales, et encore moins à celle de voir Milosević, Karadzić ou Mladić répondre de leurs actes. L’idée nous paraissait d’autant plus improbable que c’était précisément avec les dirigeants serbes que les Nations unies et les États européens négociaient pour tenter de mettre fin à la guerre. Notre priorité était ailleurs : nous voulions avant tout que les morts cessent, que la guerre prenne fin. Pour la justice, on verrait plus tard.
Dans les premières années du TPIY, les activités de cet héritier de Nuremberg nous demeuraient assez opaques. Après les accords de Dayton, qui mirent fin à la guerre en Bosnie en décembre 1995, les mandats d’arrêt sont devenus progressivement un moyen de pression politique, tandis que la coopération des gouvernements s’imposait comme l’une des conditions d’entrée dans l’Union européenne. Or, ce que le tribunal accomplissait concrètement, les enquêtes qu’il menait, les preuves qu’il rassemblait, les procès qu’il instruisait, tout cela restait hors de portée des citoyennes et citoyens ordinaires.
Lorsque, en 2001, Slobodan Milošević a comparu pour la première fois devant le TPIY, la télévision serbe retransmettait chaque jour les audiences du procès. J’ai tenté, en qualité de simple spectatrice, de les suivre en direct, sans comprendre grand-chose aux échanges du prétoire. Ce qui me frappait surtout, c’était l’arrogance de Milošević, qui avait choisi de se défendre seul — une stratégie qui lui permettait de contester la légitimité du Tribunal. Il contre-interrogeait lui-même les témoins, il les malmenait, les humiliait.
Pour moi, ces échanges faisaient plus la démonstration de la force de Milošević que celle de l’efficacité de la justice. Le criminel de guerre transformait le Tribunal en tribune politique, pour continuer de diffuser ses thèses nationalistes et imposer son propre narratif de guerre. Karadzić et Mladić feront de même par la suite (Mladić allant jusqu’à qualifier le Tribunal d’institution « satanique »). Ces images de dirigeants politiques défiant une institution créée par les « grandes puissances » ont très certainement contribué à leur héroïsation. En se présentant comme des hommes qui résistaient à une justice imposée de l’extérieur, ils pouvaient apparaître, aux yeux d’une partie de la population, non comme des criminels poursuivis par la justice internationale, mais comme des figures de résistance.
Ces images de dirigeants politiques défiant une institution créée par les « grandes puissances » ont très certainement contribué à leur héroïsation.
Après la condamnation de Mladić par le TPIY en 2017, les graffitis à sa gloire se multiplièrent en Serbie et en République serbe de Bosnie, témoignant de la persistance de cette représentation héroïque malgré le verdict judiciaire.
Trouver les corps, établir les responsabilités, témoigner
Ce n’est qu’en 2016, lorsque j’ai commencé moi-même à travailler sur la justice internationale, que j’ai pris la mesure du travail colossal accompli par le Tribunal. Il m’a fallu la main bienveillante de l’anthropologue Élisabeth Claverie pour m’introduire dans ce monde d’enquêtes et de procès. J’ai compris que le Tribunal, dans ses premières années, était peuplé de jeunes lawyers enthousiastes qui cherchaient moins à faire carrière qu’à innover dans le domaine du droit international humanitaire, où tout restait à faire. Trente ans après, l’héritage judiciaire du Tribunal n’est plus à démontrer, tant ses avancées furent importantes et nombreuses : les violences sexuelles ont été reconnues comme crimes contre l’humanité et comme éléments du génocide ; la qualification du génocide a été retenue pour Srebrenica ; et des avancées importantes ont été faites dans le domaine de développement des modes de responsabilité (commandement, co-auteur indirect, entreprise criminelle commune, etc.).
C’est sans doute dans le domaine d’investigations judiciaires que le travail du Tribunal reste le plus important. Il a permis de montrer qu’à Srebrenica, les corps des 8000 Bosniaques assassinés avaient été déplacés, jusqu’à plusieurs fois, vers des fosses communes situées à des centaines de kilomètres des lieux où les crimes avaient été commis. Par le déplacement systématique des corps, les forces serbes cherchaient à dissimuler les traces du massacre. Ce fut là une première étape dans le long processus de négation du crime. La population locale fut, elle aussi, mobilisée dans cette entreprise d’effacement, requise pour charger des corps dans des camions qui partaient vers des destinations inconnues.
Lorsque les enquêteurs du TPIY arrivèrent à Srebrenica, quelques jours seulement après le génocide, les corps avaient donc disparu. Il fallut toute la persévérance, la détermination, mais aussi l’humanité d’Amor Mašović, responsable de la Commission pour les personnes disparues en Bosnie-Herzégovine, ainsi que de l’enquêteur français Jean-René Ruez – auxquels je souhaite ici rendre hommage – pour retrouver les premières fosses communes. Ce fut un travail long, minutieux, éprouvant, parsemé de nombreux obstacles et qui dura de nombreuses années. Srebrenica était alors sous le contrôle des forces serbes, qui ont tout fait pour entraver les investigations. Interrogés par les enquêteurs, les Serbes de l’enclave affirmaient n’avoir rien vu, rien entendu.
C’est grâce aux témoignages des survivants que Ruez et son équipe ont pu progressivement reconstituer la chronologie du génocide, localiser les fosses, retrouver les corps et, grâce aux progrès des techniques d’identification par ADN, mettre un nom sur les victimes. Les fosses communes racontaient une toute autre histoire que celle avancée par les forces serbes. Elles ne révélaient pas la prise de l’enclave au terme d’un affrontement à armes égales entre deux forces armées. Elles témoignaient au contraire de l’élimination systématique de sa population civile : des hommes, des adolescents et des vieillards exécutés d’une balle dans la nuque, puis ensevelis dans des fosses destinées à faire disparaître les traces du crime.
Ce travail n’aurait pu être accompli sans les témoignages des survivants, qui constituent un autre héritage important du TPIY. Des centaines de témoins sont venus raconter, parfois durant plusieurs jours, ce dont ils et elles avaient été personnellement témoins : le fichage des voisins, leur classement selon leur appartenance ethnique, les licenciements motivés par cette appartenance, puis les formes plus insidieuses de menace et de peur, qui précédaient le nettoyage ethnique, rue après rue, maison après maison, appartement après appartement.
Les témoins racontaient comment la menace s’était installée dans leur quotidien, comment ils avaient été traqués et contraints de fuir, jusqu’à comprendre qu’ils étaient eux-mêmes devenus des cibles. Leurs récits permettaient ainsi de reconstituer, au plus près des expériences individuelles, le processus par lequel une population entière avait été désignée, isolée puis persécutée.
De telles opérations de nettoyage ethnique n’auraient pas été possibles sans la participation active de certains voisins et sans l’intervention de milices venues directement de Serbie, attirées aussi bien par les tueries que par les pillages et les trafics en tout genre. Ces témoignages m’ont fait prendre conscience du poids des réseaux d’interconnaissances locaux dans le déploiement des violences de masse : les personnes tuent moins par conviction idéologique que sous l’effet de contraintes et de pressions interfamiliales et micro-locales, dans des contextes où la proximité devient un vecteur de violence.
Pour la première fois, vingt-ans après la fin de la guerre, je lisais et j’entendais les voix de personnes auxquelles, à l’exception de quelques rares ONG, personne n’avait véritablement donné la parole. En venant témoigner à La Haye, ces femmes et ces hommes prenaient un risque. Si certains bénéficiaient des mesures de protection, les proximités locales s’invitaient souvent dans le prétoire : elles surgissaient autour d’un nom, d’une photo, d’un récit, et pouvaient exposer les témoins à des contre-interrogatoires connus pour leur virulence et leur agressivité.
Pour la première fois, vingt-ans après la fin de la guerre, je lisais et j’entendais les voix de personnes auxquelles, à l’exception de quelques rares ONG, personne n’avait véritablement donné la parole
La violence du dispositif judiciaire a d’ailleurs conduit certains commentateurs à se demander pourquoi les survivantes et les survivants acceptent de venir témoigner devant le Tribunal. Les réponses sont multiples. Certains viennent établir la vérité sur les événements, demander justice ou retrouver les corps de leurs proches disparus. D’autres, au contraire, viennent soutenir les accusés, parfois en livrant des versions des faits qui, délibérément ou non, contribuent à la négation ou à la minimisation des crimes.
Cette confrontation entre paroles contradictoires a trouvé l’une de ses expressions les plus nettes lors du procès de Ratko Mladić. Face aux récits des survivants et aux éléments de preuve qui établissaient la réalité des crimes commis sous son commandement, ses avocats s’employaient à en contester la portée. Les exemples sont multiples. L’évacuation des femmes et des enfants à Potočari, en juillet 1995, fut présentée comme une « évacuation humanitaire », et non comme une déportation ou un transfert forcé. Une même logique de mise en doute était à l’œuvre concernant les fosses communes de Srebrenica. Pour les avocats de Mladić, certains des corps retrouvés pouvaient provenir de périodes antérieures et avoir été mélangés aux restes exhumés après les événements de 1995.
La procédure contradictoire en vigueur au TPIY créait ainsi les conditions d’une confrontation entre des récits antagonistes. Le prétoire lui-même apparaissait comme un espace paradoxal, un lieu où la parole des victimes peut contribuer à faire émerger la vérité, mais aussi celui où ces mêmes récits peuvent être déconstruits, requalifiés ou relativisés. Témoigner à La Haye ne consistait donc pas seulement à faire entendre une parole longtemps réduite au silence. Les témoins prenaient part à une confrontation entre, d’un côté, un travail de mise en récit et d’établissement des faits, et, de l’autre, les différentes formes de déni et de négation des crimes.
La portée politique du travail judiciaire
Malheureusement, si le bilan judiciaire du TPIY est indéniable – par le travail d’enquête accompli, les preuves collectées, les témoignages recueillis – son bilan politique est beaucoup plus mitigé. Le travail judiciaire a eu une portée limitée sur le terrain. Loin de faire disparaitre les récits nationalistes ou de mettre fin à la glorification des criminels condamnés, les verdicts ont souvent produit l’effet inverse. Avec le temps, chaque condamnation a été suivie de manifestations de soutien, de célébrations et de nouvelles formes d’héroïsation des condamnés, à des échelles variables.
Ce refus de prendre acte du passé s’explique par plusieurs raisons. Les guerres des années 1990 ont laissé derrière elles des sociétés profondément appauvries, non seulement sur le plan économique, mais aussi sur le plan social et culturel. Les maigres tentatives de démocratisation se sont, pour une large part, soldées par des échecs et n’ont pas permis de rompre durablement avec les structures de pouvoir ou les élites héritées de la période de guerre. Il faut rappeler, à ce titre, que le président serbe actuel, Aleksandar Vučić, a été ministre de l’Information sous Slobodan Milošević et qu’il a lui-même tenu, en juillet 1995, des propos ouvertement nationalistes à l’Assemblée nationale serbe : « Allez-y, bombardez-nous ! Pour un Serbe tué, nous tuerons 100 Musulmans ». Cette déclaration a été prononcée neuf jours après le génocide de Srebrenica.
Dans ce contexte, marqué par l’imbrication entre corruption, intérêts des élites et discours nationalistes, le TPIY a été perçu par les nationalistes de tous bords comme une institution partiale et hostile à la communauté concernée. Ses condamnations ont été systématiquement réinterprétées comme une forme de persécution politique ou nationale, et ont contribué à transformer certains criminels condamnés, tels que Mladić, en figures de résistance.
Cette tension entre les dispositifs judiciaires et leur portée politique doit nous conduire à réfléchir à ce que la justice internationale peut faire et à ce qu’elle ne peut pas faire. L’héritage du TPIY montre que nommer les crimes ne suffit pas à imposer leur reconnaissance, pas plus que l’établissement des preuves ne suffit à produire la paix ou la réconciliation. La justice peut établir les faits, identifier les responsables et rendre des verdicts, mais elle ne peut, à elle seule, faire disparaître les récits qui nourrissent le négationnisme.
À l’heure où la CPI fait l’objet d’attaques inédites, l’héritage du TPIY résonne comme un avertissement : qualifier les crimes et établir les responsabilités ne suffira pas. Il faut un travail politique de fond, qui nous concerne toutes et tous. La normalisation du génocide à Gaza, le silence complice de l’Union européenne et l’impunité dont bénéficient les responsables israéliens montrent que nous sommes loin de tirer les leçons de cette histoire. Les manifestations de soutien à Mladić sont le miroir grossissant de notre propre faillite : celle d’un monde qui dispose du droit, d’institutions et de mécanismes judiciaires, mais qui peine à leur donner une véritable portée politique.
Le droit est là. Les institutions existent. Il leur manque la volonté politique de les faire vivre et de s’opposer fermement aux génocides et à leur normalisation.