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Nicolas Duvoux · Crédits : cnle.gouv.fr
Nicolas Duvoux · Crédits : cnle.gouv.fr
Dans le même numéro

Aller vers les personnes

entretien avec

Nicolas Duvoux

Sociologue, professeur à l’université Paris 8 (Cresppa-LabTop), Nicolas Duvoux préside le comité scientifique du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Spécialiste des questions de pauvreté, de précarité et d’inégalités sociales à partir d’un ancrage dans l’étude des institutions et des politiques sociales saisies à partir de leur réception, il est un observateur privilégié des nouvelles formes de solidarité.

Quel rôle joue le travail social dans le retour en force de l’assistance, que vous avez analysé dans Le Nouvel Âge de la solidarité1 ?

Le travail social se trouve dans une situation complexe, et contradictoire. Complexe, parce que la notion même de travail social, assise sur un socle de métiers clairement identifié, est contestée par différents groupes professionnels, allant de la médiation à l’encadrement ou la gestion de projets, mais aussi par la pair-aidance, le bénévolat et l’hybridation entre les rôles d’usager et d’acteur, visible dans les démarches participatives. Le travail social se diffracte et se diffuse. Ces mouvements contribuent à une perte de repères professionnels, associée à une perte de sens et d’une position de surplomb – certes relative – commune avec d’autres professions qui sont au cœur des services publics : les enseignants, les professionnels de santé, les policiers… Leur rôle est plus que jamais nécessaire et leur utilité moins que jamais reconnue, ne serait-ce que, très concrètement, par les rémunérations généralement faibles, qui placent les professionnelles dans des situations qui ne sont pas toujours éloignées de celles de leurs usagers.

Il y a aussi des sources de tension spécifiques au travail social. Face à l’ampleur de la crise sociale, son caractère multiforme et invasif, la massification des situations à traiter, mais aussi le changement du métier, aujourd’hui centré sur l’ouverture et l’accès aux droits sociaux qui se sont étoffés pour faire face à la pauvreté, le travail social est dans une situation contradictoire. Il a pour objet de faire émerger l’attente, le projet, les aspirations de la personne, de s’ouvrir aux valeurs sociales et de reconnaître une forme d’autonomie, une capacité individuelle à faire des choix et à orienter sa vie. En même temps, il est pris dans un contexte politique et institutionnel très normatif – et souvent déconnecté de la réalité – où une vision plus directive (sinon punitive) de l’accompagnement s’est renforcée, en même temps que la centralité de la reprise d’emploi – quelles que soient la qualité et la durabilité de cet emploi.

Le travail social est placé dans une situation contradictoire pour une autre raison. Il est en effet pris entre la recherche, correspondant à ses finalités les plus classiques, de l’établissement d’une relation singulière avec chaque personne accompagnée et un ancrage bureaucratique très affirmé : les missions de reporting, de mesure de l’activité, d’évaluation, mais aussi les fonctions d’accès au droit et la centralité de dispositifs en évolution permanente saturent le travail social et le décentrent en permanence, ce qui occasionne souffrance, perte de repères et perte de sens. À cela s’ajoute la contagion des métiers et de leur image par la stigmatisation qui atteint les publics.

Comment le métier du travail social pourrait-il prendre en compte les souffrances réelles des individus alors que, dans la pratique, son mode d’intervention demeure largement fonction des grandes catégories d’ayants droit ?

Il le fait ! Le travail réel se tient souvent dans un écart important avec le travail prescrit. Dans toutes les enquêtes que j’ai pu mener, j’ai constaté que les travailleuses sociales exerçaient un rôle, des fonctions et des missions qui étaient en excès vis-à-vis du rôle social qui leur est attribué et qui fixe aussi des limites. On n’exerce pas ce type de métier pour rien. La souffrance des professionnelles vient précisément de cette permanence d’une attention à l’autre, d’une volonté d’établir le lien. Les professionnelles regrettent de ne pas pouvoir faire plus dans cette direction, mais leur protestation ne signifie pas qu’elles sont totalement empêchées de porter une attention aux personnes.

Reconnaître que la réalité ne peut se réduire à des oppositions binaires entre le registre affectif et impersonnel ne veut pas dire que les professionnelles ne rencontrent pas de problèmes. Les pressions s’exercent d’abord par en haut, par la multiplication des dispositifs, les injonctions partenariales et bureaucratiques, la nécessité de faire entrer ce qui relève de la relation dans des métriques. Elles s’exercent aussi par en bas, par la confrontation avec des publics qui ne sont pas, ou plus, dans la déférence vis-à-vis d’elles et qui exigent des droits, dont ils ont une connaissance plus ou moins précise par Internet. Le savoir des professionnelles est remis en cause ; ces dernières sont réduites à un rôle d’adjuvant pour accéder à des prestations dont la légitimité n’est pas toujours acquise à leurs yeux. Il faut ici garder à l’esprit leur fragilité et la proximité de leur situation avec celle de leurs usagers pour saisir les raisons de leur volonté de les mettre à distance.

L’un des problèmes qui apparaît alors est la difficulté de communication, d’établissement même du lien entre des représentantes des institutions et des populations qui en sont très éloignées dans leur vie quotidienne, voire qui sont en opposition avec elles.

À quelle nouvelle idée de la solidarité le travail social pourrait-il s’accrocher pour retrouver pleinement son sens ? Quel rôle réellement émancipateur donner aujourd’hui à la protection sociale ?

La période de la pandémie, par les circonstances exceptionnelles qu’elle a créées, a constitué un révélateur des conditions de possibilité d’un travail social dont les pratiques et les valeurs seraient alignées. D’abord, la pandémie a rendu visible le travail social, d’une manière paradoxale. L’urgence et l’ampleur des besoins ont attesté de son rôle essentiel. Comme pour les médecins hospitaliers, les contraintes bureaucratiques ont été allégées, le sens a alors pu être retrouvé. Pour les femmes qui exerçaient à domicile, en télétravail, de nouveaux liens, moins froids et plus symétriques, ont pu être établis avec les usagers, également confinés, et leur activité quotidienne a été rendue visible au sein de leur famille. Des changements de posture et des formes de reconnaissance ont pu être conquis. Enfin, la période a renforcé la conscience de la nécessité d’aller vers les personnes, de redéployer un travail social replié sur lui-même dans les espaces vécus, investis par les personnes à qui l’aide est apportée. Cette nouvelle manière d’exercer le travail social est peut-être plus en phase avec les attentes ; elle place les professionnelles dans une posture dynamique, ouverte. On peut définir l’« aller-vers » comme une « démarche d’approche et d’immersion auprès des populations restées à l’écart des politiques sociales et de santé publique2 ». Cette démarche est un retour à des formes traditionnelles d’intervention sociale, mais elle permet de rétablir un lien avec les conditions de vie des personnes et des groupes. Elle est au pôle opposé de l’intrusion et de la surveillance qui se développent dans le cadre de la multiplication des contrôles et de lutte contre la fraude aux prestations sociales. Grâce aux « progrès » technologiques et au développement de l’informatique, mais aussi à l’avènement d’un corps de professionnels spécialisés, la surveillance et la punition des plus modestes sont sans doute plus diffuses et efficaces que lorsqu’elles étaient théorisées par les chercheurs inspirés par Michel Foucault dans les années 19703 !

Un autre aspect décisif est de sortir le travail social d’une double approche, individuelle et curative, des situations. De nouvelles formes de relation, même balbutiantes, même expérimentales, émergent dans le travail social collectif ou communautaire. Le Québec, où cette dimension ne fait pas polémique et véhicule une approche politique de l’assistance et des droits des personnes, est un contexte riche d’enseignements, culturellement proche de la France et donc susceptible de faire l’objet d’appropriations et d’enrichissement. Ce point est d’autant plus important que, comme l’a rappelé le Comité national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale dans son rapport sur les effets sociaux de la crise sanitaire, les solidarités de proximité sont effectives, indispensables, mais fragiles4. Elles doivent donc être reconnues, soutenues et non stigmatisées comme communautaires. Il en va de même des initiatives qui émergent pour croiser, voire intégrer, les prises en charge sanitaires et sociales, idéalement dans une approche collective et préventive5.

L’arsenal de prestations sociales et de droits auxquels peuvent prétendre les publics est un socle de sécurisation, à partir duquel les personnes peuvent construire leur vie.

L’une des voies les plus prometteuses est de considérer que l’arsenal de prestations sociales et de droits auxquels peuvent prétendre les publics est un socle de sécurisation, à partir duquel les personnes peuvent construire leur vie6. Cette approche serait moins normative que les politiques sociales actuelles, centrées sur l’accès et la reprise d’emploi et tendant à sanctionner toute déviance – sauf en cas d’incapacité manifeste, d’où la centralité de la question du handicap dans nombre de débats contemporains, même si les défenseurs de cette « cause » la situent délibérément en dehors des prestations à finalité sociale. L’individualisation des prestations est un enjeu ; l’accès à une plus grande sécurité de revenus pour les femmes, quelle que soit leur situation conjugale, est un des effets à attendre d’une telle conception d’un socle de droits pour la société des individus. Ce socle de droits est un point de départ et non un point d’arrivée, qui peut étayer une organisation collective des personnes elles-mêmes, en lien ou non avec des institutions, qui permet de se tourner vers autrui sans dépendre de lui.

N’assiste-t-on pas aujourd’hui à une extension sans précédent du travail social ? Cette fonction n’est-elle pas elle-même débordée par d’autres activités, de coaching et de care, qui suggèrent une gouvernementalité des précaires (qui ne se confond pas avec un tournant néolibéral qui les abandonnerait) ?

Le développement du coaching s’inscrit plutôt dans le sens d’une promotion de la gouvernementalité néolibérale7. Il en va de même d’autres évolutions sociales profondes, comme l’individualisation de la rémunération des salariés, la reconnaissance du mérite individuel et de l’entrepreneuriat, bien au-delà de l’indépendance, qui est une valeur sociale émergente, à rebours de la société salariale dans laquelle le travail social s’est construit avec et contre les modèles traditionnels d’intégration8.

Il y a bien une diffusion de ce que l’on pourrait considérer comme le cœur de métier du travail social : le soin, l’attention à l’autre, l’écoute. J’ai déjà évoqué l’hybridation des modèles avec le bénévolat et les aidants mais, comme vous le suggérez, cela va bien au-delà. La diffusion de ces valeurs est ambiguë, stratifiée et peut apparaître comme injuste pour les professionnelles. Les fonctions de celles-ci sont centrales, essentielles et la diffusion du rôle qu’elles exercent se fait sous des formes qui leur ôtent une partie de leur « territoire » professionnel, en même temps que leur manque de reconnaissance est criant. Des experts autoproclamés, moins compétents mais mieux payés, s’adressent à des cadres supérieurs en mal de sens et en quête d’authenticité ; des professionnels du service, pour les plus riches notamment, se développent. Un marché du développement personnel cherche à apporter aux individus un étayage que les institutions ne leur procurent plus ou qu’elles peuvent privatiser. Cette reconnaissance est donc hautement paradoxale et douloureuse, car elle redouble le déni de compétence et d’utilité qui leur est opposé.

La réalité présente aussi des signes qui inclinent à l’optimisme. Je pense notamment aux dynamiques générationnelles à l’œuvre dans le travail social, qui me semblent tout à fait fondamentales9. Un survol rapide de cette question conduit au constat implacable d’une dépolitisation massive des professionnelles, dont l’action serait normalisée par l’inflation de dispositifs et le prisme managérial et bureaucratique dans lequel les métiers sont envisagés. Mais la prise en compte de l’humain, de ses souffrances et la contestation des structures sociales qui produisent celles-ci font retour. Des formes de politisation émergent au sein des jeunes générations qui, de l’intérieur ou à l’extérieur du travail social, questionnent ses méthodes et ses finalités. La question du handicap et de sa prise en charge fait l’objet d’une politisation croissante, comme le respect des droits des personnes et la lutte contre les sanctions dont elles font l’objet. La lutte contre les violences conjugales et les asymétries de genre, notamment, s’inscrit dans le cadre de l’activité. Le travail social, entendu comme une activité émancipatrice en prise critique avec les institutions dans lesquelles il évolue, n’a sans doute pas dit son dernier mot.

Propos recueillis par Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc

  • 1. Nicolas Duvoux, Le Nouvel Âge de la solidarité. Pauvreté, précarité et politiques publiques, Paris, Seuil, coll. « La République des idées », 2012.
  • 2. Évelyne Baillergeau et Hans Grymonprez, « “Aller-vers” les situations de grande marginalité sociale, les effets sociaux d’un champ de pratiques sociales », Revue française des affaires sociales, no 2, 2020, p. 117-136.
  • 3. Voir Vincent Dubois, Contrôler les assistés. Genèses et usages d’un mot d’ordre, Paris, Raisons d’agir, 2021.
  • 4. Nicolas Duvoux et Michèle Lelièvre (sous la dir. de), La Pauvreté démultipliée. Dimensions, processus et réponses (printemps 2020-printemps 2021), préface de Fiona Lazaar, rapport du Comité national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale au Premier ministre, mai 2021.
  • 5. Voir N. Duvoux et Nadège Vezinat (sous la dir. de), La Santé sociale, Paris, Presses universitaires de France, coll. « La Vie des idées », 2022.
  • 6. Cette sécurisation est l’envers de l’insécurité sociale durable, caractéristique du continuum de situations sociales dégradées entre l’assistance et les segments inférieurs du salariat ou de l’indépendance. Voir N. Duvoux et Adrien Papuchon, « Qui se sent pauvre en France ? Pauvreté subjective et insécurité sociale », Revue française de sociologie, vol. 59, no 4, 2018, p. 607-647.
  • 7. Voir Scarlett Salman, Aux bons soins du capitalisme. Le coaching en entreprise, Paris, Les Presses de Sciences Po, coll. « Académique », 2021.
  • 8. Voir Sophie Bernard, Le Nouvel Esprit du salariat. Rémunérations, autonomie, inégalités, Paris, Presses universitaires de France, 2020.
  • 9. Voir N. Duvoux et Pauline Mutuel, « Conflits de générations dans le travail social : oubli du métier ou nouvelles formes d’engagement ? », La Revue française du service social, no 267, décembre 2017.

Nicolas Duvoux

Sociologue, professeur à l’université Paris 8, président du comité scientifique du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, il a notamment publié Le Nouvel Âge de la solidarité. Pauvreté, précarité et poli-tiques publiques (Seuil, 2012).

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