Dieudonné : derrière le Mur, les murs
Le Mur : tel est le nom du spectacle de Dieudonné qui a monopolisé l’actualité récente. L’offensive de Manuel Valls a mis en lumière la « dieudosphère » qui était jusqu’alors, sauf épisodes juridiques ponctuels, cantonnée à l’internet. Cet emballement médiatique aura eu le mérite de nous obliger à penser un phénomène prenant de l’ampleur et dont Dieudonné est la figure.
L’enjeu n’est plus désormais de s’interroger avec circonspection sur l’antisémitisme de l’intéressé : sa promotion de Robert Faurisson, ses acoquinements avec Alain Soral, les photos de quenelles devant des synagogues et le Mémorial de la Shoah de Berlin, sans compter les attaques antisémites émaillant son dernier spectacle, en sont la marque patente. Ce qui semble ne pas avoir été mesuré pleinement, c’est la dimension politique de la démarche de Dieudonné. Elle prend plusieurs formes : entretiens, sketchs ou réactions à l’actualité mises en ligne sur son site. L’humoriste a fini par confondre ses caricatures avec les réalités sur lesquelles il fonde son militantisme. De même que le négationnisme ne relève plus de l’historique mais du politique, le rire de Dieudonné n’est plus un rire iconoclaste mais une charge antisémite sous l’apparat de l’antisionisme. Il a été candidat et cofondateur d’une liste antisioniste aux élections européennes, s’est déclaré soutien à Ahmadinejad, lui rendant hommage dans son spectacle Mahmoud. Le Mur serait ainsi la ligne démarquant Dieudonné le « résistant » d’un monde dominé par les sionistes. Toutefois, le spectacle a trouvé un public nombreux, remplissant des Zénith, de même que les vidéos sur Youtube comptant jusqu’à deux millions de vues, et ce, bien avant l’emballement médiatique.
Nombre de spectateurs interrogés par les journaux ou d’internautes suivant Dieudonné se défendent cependant d’être antisémites. Aveu évidemment problématique : ils se veulent antisionistes ou même « viennent seulement pour rire », quitte à mettre l’antisémitisme de l’humoriste « de côté ». Cette picorée idéologique et culturelle est d’ailleurs le propre de l’internet où le mur, cette fois-ci, est celui qui sépare le virtuel du réel, en l’occurrence de la réalité historique. Les faits n’y sont pas seulement interprétables à loisir, mais également niables : l’existence des chambres à gaz est remise en cause, l’homme n’aurait jamais marché sur la lune, aucun avion ne se serait écrasé sur le Pentagone… Le nihilisme1 tisse une toile nouvelle : les théories du complot y prospèrent, les négationnistes y ont des tribunes et Dieudonné s’inscrit dans cette sphère avec l’humour pour masque.
L’adhésion grandissante à ces théories trouve ses racines dans un sentiment d’incompréhension d’un monde complexe, dominé par les marchés et émettant une infinité d’informations. À cela s’ajoute un sentiment d’exclusion et de malaise social : les théories du complot en sont une explication simpliste et scénarisée. En pleine crise, le ressenti d’un mur entre le monde et soi a rencontré ce mur entre les « résistants » et le « système » mis en scène par Dieudonné. Certains ont pu s’éprouver enfin acteurs d’une lutte, comblant ainsi le vide laissé par la défiance et la désespérance vis-à-vis de la politique institutionnelle. Une défiance s’installe, fondée sur l’image d’une société divisée entre la « caste des élites » et les laissés-pour-compte. L’affaire Dieudonné a donc révélé que la conscientisation politique de la jeunesse ne passe plus par les canaux traditionnels (enseignement, lectures scientifiques, expositions…) mais par la construction autonome d’un patchwork idéologique où les faits se plient à la théorie et non l’inverse. Un malaise identitaire profond et le besoin d’un investissement collectif se sont manifestés au travers de ces soutiens au « combat » de Dieudonné, au cours duquel le drapeau français a été brandi et la Marseillaise chantée. Mais comme pour la « quenelle », ce n’est plus tant le contenu sémantique du geste qui importe aux yeux des protagonistes que le geste contestataire lui-même. Cette colère contre le monde a pourtant bien pris les traits de la xénophobie, donnant lieu à des images étonnantes, comme ce cliché de Jean-Marie Le Pen et Bruno Gollnisch faisant la quenelle en compagnie de ce qu’il est convenu d’appeler des « jeunes de banlieue ». Le cliché est pourtant un instantané de la confusion ou au moins de la reconfiguration idéologique inquiétante qui règne. La France « black-blanc-beur » sur cette photo n’est plus celle que l’ex-président du FN conspuait il y a quinze ans. De nouveaux murs ont été édifiés, non plus avec le ciment de l’espérance comme en 1998, mais avec celui de l’antisémitisme.
Le mur que dresse Dieudonné n’est pas tant celui d’une résistance en marge du « système » que celui d’une identité revendicatrice. Se voulant porteurs de « paix » ou d’« égalité et réconciliation », Dieudonné et Soral ne cessent pourtant de souffler sur les braises de la concurrence mémorielle et d’entonner le refrain du « deux poids, deux mesures ». Ils dessinent les lignes de murs identitaires quadrillant et minant la cohésion sociale. Les oubliés de la République et les déçus du système ont cependant été nombreux à y voir un point d’appui dans leur revendication de visibilité. L’interdiction du spectacle de Dieudonné ne doit pas faire oublier cette demande de reconnaissance, mais aussi de réponses à la situation sociale et économique actuelle. Effacer les symptômes ne réduit en rien le sentiment d’injustice et de colère que Dieudonné est parvenu à fédérer sous le signe, hélas !, historiquement récurrent de l’antisémitisme.
Faire la démonstration d’une démocratie militante en condamnant l’antisémitisme était nécessaire. Mais la rapidité de la décision du Conseil d’État, la scénarisation d’un duel Valls-Dieudonné et l’invraisemblable torrent médiatique qui a entouré toute cette affaire risquent de se heurter à une perplexité quant à la juste proportion des moyens engagés. L’urgence dans laquelle s’est prise la décision, accordant le temps juridique avec celui des chaînes d’information, expose dangereusement le Conseil d’État à la critique de rendre une justice « à plusieurs vitesses » et de ne pas maintenir son indépendance vis-à-vis du pouvoir exécutif. Or amplifier ce sentiment d’une césure entre le politique et le citoyen, l’« élite » et le « peuple » est un des risques pris dans cette démarche. De même, le mur identitaire semble s’être consolidé aux cours des rebondissements de cette affaire : l’humoriste désigné dans les médias par le ministre de l’Intérieur n’était plus « Dieudo » mais Dieudonné M’bala M’bala. Celui-ci s’est d’ailleurs fait un plaisir d’apparaître en costume traditionnel pour sa conférence de presse, évoquant la « chasse au nègre » dont il aurait été la victime. L’enjeu est donc de poursuivre une juste lutte tout en prenant garde de ne pas offrir paradoxalement des terrains propices à la consolidation de ces murs qui menacent l’édifice commun.
- 1.
Sur ce rapport entre nihilisme et théorie du complot, se reporter à l’article de Michaël Fœssel, « Le nihilisme et la clé de l’énigme », dans Libération du 10 janvier 2014.