Le président Donald J. Trump prononce une allocution à l’amphithéâtre Burning Hills de Medora, dans le Dakota du Nord, le mercredi 1er juillet 2026. (Photo officielle de la Maison Blanche par Daniel Torok)
Le président Donald J. Trump prononce une allocution à l'amphithéâtre Burning Hills de Medora, dans le Dakota du Nord, le mercredi 1er juillet 2026. (Photo officielle de la Maison Blanche par Daniel Torok)

Trump, l’IA, et la politique du simulacre

La diffusion par Donald Trump de contenus outranciers produits avec l’IA prolonge l’usage qu’il fait des médias de masse depuis les années 1990. Elle permet aussi de reconfigurer le rapport à la réalité, créant les conditions d’un nouveau type de totalitarisme.


Donald Trump a construit son pouvoir politique, dès son premier mandat (2016-2020), en partie sur la promotion de ce que sa conseillère d’alors, Kellyanne Conway, avait popularisé sous le nom de « faits alternatifs » (alternative facts), à propos du nombre (inventé) de participants à la cérémonie d’investiture présidentielle. Depuis lors, Trump et son administration ont fait de cette vision biaisée de la réalité leur marque de fabrique. L’usage de l’IA générative, dont la généralisation est intervenue entre ses deux mandats, s’est ainsi imposé comme un prolongement quasi naturel du trumpisme, compris comme la volonté de façonner un réel alternatif. Or cet usage trumpien de l’IA générative ne relève pas de la désinformation classique : il ne cherche pas tant à rendre le faux crédible qu’à rendre politiquement opératoire et perceptible une réalité fantasmée, immédiate, produite hors de toute médiation institutionnelle et de tout cadre moral.

Depuis 2024, ce nouveau mandat présidentiel est ainsi ponctué par la diffusion de vidéos ou d’images générées par IA sur les réseaux sociaux. Plus dérangeantes et grotesques les unes que les autres, elles n’en demeurent pas moins un précieux matériau pour cerner l’exercice inédit du pouvoir américain. C’est précisément parce qu’il s’avance à travers une rupture de codes qu’il nous faut en saisir les manifestations. La poussée fulgurante des IA génératives et la facilité à se les approprier n’ont pas échappé à Trump, très adroit pour exploiter les médiums de communication émergents – pensons à la télé-réalité des années 1990, dont il était devenu une figure centrale. Suscitant la consternation ou l’éclat de rire, déclenchant une avalanche de commentaires au fil des bouleversements géopolitiques en cours, ces clips fabriqués par l’IA ont acquis une force indéniable dans la (géo)politique contemporaine.

Une iconographie transgressive

Qu’il se représente en empereur, en César ou saint thaumaturge, Trump recourt à l’IA pour afficher les attributs de pouvoir avec des moyens accessibles à tous et diffusables dans une quasi-immédiateté. Les IA ont surgi dans un contexte culturel et politique nouveau et en deviennent un élément crucial et accélérateur, au même titre que la radio ou la télévision en leur temps1. Dans une guerre à l’esprit et à la pensée, cette iconographie d’un nouveau genre est une arme d’autant plus redoutable qu’elle apparaît comme dérisoire. Les images IA ont ainsi des avantages indéniables : elles sont immédiates, virales, frappantes et laissent libre cours au pulsionnel. Ce faisant, Trump poursuit un geste qui fait sa signature : désorienter et s’imposer dans des ruptures protocolaires et esthétiques constantes. Trump l’iconoclaste trouve ici un terrain de jeu idéal, s’invitant sur les écrans de millions d’usagers dans le monde. Le show trumpiste et son culte de la personnalité en sont décuplés. Le but n’est pas tant de duper que de produire une réalité nouvelle, étendant son empire dans celui des images globales. L’IA, par sa simplicité d’usage, s’inscrit particulièrement bien dans le « style Trump » : associée aux réseaux sociaux, elle permet une communication directe et brutale, qui fait l’économie des agences de création et d’une vision policée du politique.

Le but n’est pas tant de duper que de produire une réalité nouvelle, étendant son empire dans celui des images globales.

Au fil des « posts » s’accumule une galerie de portraits mégalomanes du président américain, présenté en champion de toutes les catégories : militaire, religieuse, politique, sportive… Il cherche en cela à s’imposer comme une mascotte aux déclinaisons multiples. Derrière ce clin d’œil à la culture populaire du héros et en convoquant le kitsch de la dorure et du triomphalisme, Trump s’offre à la parodie et à aux variations indéfinies, dans une forme de magma continu. Et comme la propagande old-school, les productions IA sont aussi le moyen de discréditer et de peindre de manière infamante ses adversaires. La vidéo raciste représentant le couple Obama en singes ou celle de Trump en avion de chasse déversant des excréments sur les manifestants de l’événement « No Kings » en sont les exemples les plus affligeants et révoltants.

Se donnant sous les traits de la dérision, de l’outrance ou de l’anodin, le geste neutralise et stupéfait. Mais il participe en même temps d’une stratégie plus vaste de brouillage, de réagencement du réel par l’affect et l’algorithme. En même temps qu’un post outrancier capte les attentions et le commentariat global, il instille par touches une vision du monde qui s’ajoute et s’intègre à la toile des faits. Le titre de président des États-Unis confère une autorité qui ne permet pas de balayer d’un revers de main ce phénomène ; cette transgression permanente est devenue la marque de Trump. L’IA confère ainsi au pouvoir politique le moyen, véloce et quasi démiurgique, de déployer une communication stupéfiante, et ce à une échelle industrielle et globale, sous le vernis trompeur de la culture pop et du homemade. Ces images ont le pouvoir d’un simulacre de grande ampleur : ce qu’elles représentent, à la fois, est et n’est pas.

La logique du mème

Le caractère kitsch, grotesque ou absurde de ces séquences visuelles n’en est pas une caractéristique involontaire ou secondaire : elle fait partie du dispositif et de la stratégie de communication. L’image IA trumpienne appartient à la culture du mème propre à Internet, c’est-à-dire un objet visuel simple, répétable, détournable, conçu pour déclencher commentaire, rire, indignation ou sidération. Elle vaut surtout par sa capacité à circuler vite, à être vue immédiatement et à produire une réaction.

En février 2025, quelques semaines seulement après son investiture comme président des États-Unis, alors qu’Israël avait lancé son assaut dévastateur sur la bande de Gaza, Trump partageait une vidéo générée par IA qui représentait son « projet » pour la bande de Gaza, transformée en « Côte d’Azur » avec des tours futuristes, des plages, des vacanciers, des dollars pleuvant sur Elon Musk, une nouvelle « Trump tower » et même une statue en or à son effigie. Cette vidéo a largement choqué ; néanmoins, en la décortiquant, on comprend qu’elle est un modèle du genre, condensant d’un côté la brutalité et le fantasme colonial d’un président iconoclaste et de l’autre son statut de milliardaire magnat de l’immobilier, baignant dans un luxe kitsch et ostentatoire.

L’enjeu est donc moins de savoir si ces images sont « réussies » que de comprendre ce qu’elles font à l’espace public dans sa conception habermassienne, fondé sur des médiations et des institutions. Elles ne cherchent pas à convaincre, mais à occuper le terrain. Elles saturent l’attention, et déplacent la discussion vers l’affect ou les passions. En cela, elles révèlent une transformation plus large de la communication politique numérique. La pratique du mème propre à la culture d’Internet, associée aux logiques virales des plateformes, montre que la crise de l’espace public traditionnel ne tient pas seulement à la désinformation, mais également à la manière dont la parole politique et diplomatique s’en retrouve contaminée.

Trump l’avait rapidement compris, ce qui avait motivé dès 2022 la création de son réseau social Truth social, conçu pour s’affranchir des règles de communauté et de modération des réseaux, avant leur alignement général sur la ligne trumpiste. Ce réseau, qu’il a transformé en canal de communication officiel privilégié, était aussi le moyen d’étendre son empire économique en créant le Trump Media & Technology Group pour gérer cette plateforme. Ironie de l’histoire, ce réseau utilise comme fondation technique une version personnalisée de Mastodon, logiciel libre et réseau social souvent mis en avant comme une alternative éthique aux Big Tech.

Génération par IA : une brutalisation politique virale et industrielle

En février 2026, la vidéo représentant le couple Obama sous les traits de singes a dépassé tous les cadres de la moralité et de l’acceptabilité, même pour un dirigeant d’extrême droite. Face aux réactions indignées, y compris au sein du Parti républicain, la vidéo fut retirée au bout de douze heures, malgré une stratégie d’abord axée sur la minimisation du scandale. La vidéo complète, construite comme une parodie du Roi Lion qui figurait Trump sous les traits de celui-ci, présentait en une minute des preuves supposées de la manipulation du scrutin présidentiel de 2020. Elle doit être replacée dans un contexte plus large de détestation exprimée par Trump envers Barack Obama, qu’il avait déjà représenté, dans une précédente vidéo, menotté. Le but étant de fédérer autour de signes et de codes communs, implicites ou explicites. D’une certaine manière, l’IA devient un moyen de repenser la réalité au gré des lubies du président américain et de son clan, tout en signifiant ostensiblement un clivage assumé. Cet usage des images générées permet aussi de faire diversion tandis que montent de toutes parts les critiques sur l’inefficacité de ses interventions.

Le contexte de la guerre en Iran offre un prolongement : des groupes pro-iraniens ont aussi utilisé l’IA et les codes du mème, ici pour troller Trump et tenter d’orienter le récit de guerre2. La culture des réseaux sociaux et de l’IA a largement dépassé les frontières du trumpisme, et la politique internationale a adopté les formes de la guerre du mème. Le faible peut troller le fort, l’État ou ses relais peuvent parler comme des comptes de fans, la propagande prend la forme du shitpost.

Si l’on devait chercher une marque de proto-fascisme dans le mandat Trump, on pourrait la trouver dans cette culture visuelle. Culte du chef, discrédit, outrance et infamie contribuent à l’occupation d’un terrain très contemporain : le champ cognitif des attentions et des affects. Or cette émission continue de messages violents continue de faire son œuvre. L’IA nous a peut-être fait quitter l’ère des « narratifs » et autres avatars du storytelling, mais seulement pour entrer dans celle de la brutalisation continue de nos espaces mentaux3.

  • 1. Adorno et Horkheimer avaient déjà analysé comment l’industrie culturelle moderne (via la radio ou le film) fabriquait un public d’administrés. Voir Theodor Adorno et Max Horkheimer, La Dialectique de la raison, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1974.
  • 2. Voir David Gilbert, “The pro-Iran meme machine trolling Trump with AI Lego cartoons” [en ligne], Wired, 9 avril 2026.
  • 3. Sur ce point, on peut notamment lire le chapitre « Le show du fascisme simulacre » du très riche essai d’Asma Mhalla, Cyberpunk. Le nouveau système totalitaire, Paris, Seuil, 2026.