Réseaux sociaux, dépasser la prohibition
Les projets d’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, en France et ailleurs, montrent que la prise de conscience du danger qu’ils représentent est enfin là. Mais, outre qu’elle fait l’impasse sur une régulation des plateformes, une telle mesure se dispense de réfléchir à un véritable projet politique pour la jeunesse.
Partout dans le monde, les États envisagent de fortes restrictions, voire l’interdiction pure et simple des réseaux sociaux pour les mineurs. L’Australie a ainsi instauré une interdiction de compte pour les moins de 16 ans, effective dès le 10 décembre 2025, en faisant peser cette obligation sur les plateformes. En Europe, le cadre du Digital Services Act (DSA) permet, depuis 2025, aux États membres de fixer une « majorité numérique » et impose aux plateformes des systèmes fiables de vérification d’âge afin de protéger les mineurs. En France, une loi d’interdiction d’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 15 ans a été votée, avec une entrée en vigueur envisagée pour la rentrée 2026. Derrière un débat qui oscille entre la morale et la politique, se joue en réalité une question cruciale de santé publique autour de la lutte contre plusieurs phénomènes prenant de l’ampleur : troubles du sommeil, de l’attention, addiction, anxiété ou exposition à des contenus inappropriés. Mais en se fondant sur un principe d’interdiction, la démarche ne permet pas de cerner le problème dans toute son ampleur.
Les vulnérables en première ligne
En première ligne face à la captation et la marchandisation de nos attentions, les plus vulnérables sont exposés, et les efforts des familles ou des institutions éducatives semblent parfois vains. Pourtant, le projet de loi, tel qu’il a été conçu et présenté, fait l’objet, à juste titre, de vifs débats. Qualifié de paternaliste, irréaliste, voire autoritariste par certains, il apparaît à d’autres comme impératif et prenant enfin la mesure d’un enjeu jusque-là ignoré malgré des avertissements récurrents.
Son mérite est certainement d’avoir mis sur la scène législative et médiatique la question des réseaux sociaux et de la jeunesse, et d’enfin formuler explicitement les méfaits contemporains qui les accompagnent. Se présentant comme des « moyens » de socialisation, de divertissements partagés ou d’informations, les réseaux sont bien plus des dispositifs générateurs de défection du lien social, d’addiction, de spectacles violents et le lieu d’un consumérisme effréné. Bernard Stiegler avait déjà averti à ce sujet, lui qui, à propos des écrans envahissant la vie des enfants, parlait de « massacre des innocents1 ». Si, comme le disait encore Stiegler, toute technologie est un pharmakon, à la fois remède et poison, force est de constater que la toxicité, dans le cas des réseaux sociaux contemporains sous l’égide de la Silicon Valley ou de TikTok, prévaut aujourd’hui.
Dès lors, une simple interdiction légale, faisant porter aux usagers la responsabilité de leur comportement, passe à côté de l’effort collectif et de la réflexion exigés par la situation. Car les premiers responsables sont les entreprises proposant ces applications addictives et aliénantes. Elles doivent être, en dernière instance, la cible privilégiée des législations et des sanctions. En outre, il est fondamental d’accompagner une régulation ferme et forte des réseaux sociaux pour protéger les mineurs d’un projet commun plus ample, soucieux d’offrir des horizons plus prometteurs que la compétition de tous contre tous ou l’hédonisme consumériste débridé. Autrement dit, il s’agit de réhabiliter des espaces sereins d’éducation, de transmission, en revalorisant le tissu associatif ou en redonnant aux professionnels de l’éducation et de la santé les moyens nécessaires. À cet égard, la proposition d’interdire l’usage des téléphones portables dans les espaces scolaires était pertinente. Mais si l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans se fixe un objectif louable et vertueux, elle est aussi l’opportunité de se donner bonne conscience sans affronter la question politique qui est ici en jeu : proposer un véritable projet de société pour la jeunesse.
Une simple interdiction légale passe à côté de l’effort collectif et de la réflexion exigés par la situation.
Se contenter d’accuser les réseaux sociaux ou l’irresponsabilité des jeunes, voire des parents, dispense de remettre en cause l’environnement social, culturel et politique favorisant les dérives et la toxicité des technologies à l’œuvre. Ainsi, le terme de « couvre-feu » numérique ou la simple mise en cause des réseaux sociaux lors des émeutes ou des terribles cas de harcèlements scolaires donnent des atours sécuritaires au regard porté, tout en faisant fi des causes bien plus profondes qui, en effet, trouvent dans les réseaux sociaux une manifestation spectaculaire et inquiétante.
Une autre sociabilité numérique
On ne saurait évidemment se contenter d’une simple analogie avec les débats des années 1990 sur les jeux vidéo ou l’influence de la télévision. Des similitudes apparaissent, mais les enjeux sont d’une autre nature, compte tenu de la dimension volontairement et structurellement addictive de ces applications. Le cas de TikTok est ici exemplaire. En effet, la plateforme chinoise représente, à partir de 2022, le réseau social le plus performant dans la captation de données comportementales, parce qu’il analyse en profondeur le comportement passif des utilisateurs2. La plateforme ne se contente pas des données explicites que les individus acceptent de fournir (likes, partages ou commentaires), mais elle capte également les comportements implicites : combien de secondes une vidéo est-elle visionnée ? Quels contenus provoquent l’arrêt du défilement ? À quel rythme se fait le scrolling ou le swipe ? L’utilisateur n’a aucun choix à faire, c’est l’algorithme qui teste des centres d’intérêt potentiels. L’objectif étant de comprendre ce qui permet de capter son attention. La notion d’intention disparaît presque totalement au profit du contrôle : ce ne sont plus les choix explicites de l’utilisateur qui définissent son expérience, mais la manière dont l’algorithme oriente ses trajectoires en fonction des données comportementales captées.
Face à une entreprise d’une telle ampleur, une mesure d’interdiction d’usage à l’échelle nationale paraît bien vaine. C’est au minimum à l’échelle européenne que devrait se poser la question des moyens politiques et économiques à mettre en œuvre. En outre, elle semble difficile à mettre en œuvre techniquement : comment vérifier l’âge sans glisser vers une logique de contrôle intrusif, voire une surveillance biométrique généralisée ? Comment sanctionner ? D’autant que les réseaux sociaux restent un « cyberlieu » de sociabilité pour les jeunes. Ils ont progressivement remplacé certaines sociabilités traditionnelles et fonctionnent comme des espaces à fortes externalités de réseau : plus « tout le monde y est », plus le fait de ne pas y être devient une forme d’exclusion. Une interdiction laisse intacte l’architecture de captation de l’attention pour tous les autres, simplement non concernés par la mesure.
Les jeunes eux-mêmes sont bien souvent conscients du problème et du piège qui s’est refermé sur eux, comme sur toute la population. Sous couvert de marchés ouverts et concurrentiels, quelques entreprises ont atteint une telle domination du marché qu’il est presque impossible pour un individu de refuser leurs services, au risque de subir une exclusion sociale et économique. C’est ce que semble démontrer une étude de 2023 menée aux États-Unis3 : bien qu’ils soient de grands utilisateurs du réseau social TikTok, les jeunes seraient prêts à payer pour que ce réseau soit inaccessible à tous. L’attente d’une action collective, d’un soutien du monde des adultes est prégnante. Mais cette approche devrait être plus large, et s’appuyer sur une culture riche et forte des réseaux sociaux, dès l’origine d’Internet et de ses utopies, que l’on pourrait convoquer et valoriser sans s’adosser uniquement à une régulation étatique : des réseaux open source, éthiques, libres et dont la finalité n’est nullement la captation de l’usager et ses données, où l’usager n’est pas conçu comme un consommateur, mais en est un acteur inscrit dans une communauté régulatrice. Les tentatives d’imaginer un modèle alternatif aux réseaux sociaux planétaires qui soit viable et émancipateur, perpétuant l’objectif social du numérique, existent. Bluesky, Mastodon et d’autres montrent qu’un autre modèle de sociabilité numérique est possible. En somme, un projet de loi sur le sujet, pour être efficace se doit d’être exigeant mais humble, élément d’un ensemble plus ambitieux et profond.
- 1. Bernard Stiegler a donné cette formule pour titre de son intervention au colloque « Les enfants face aux écrans », organisé par Edupax le 30 avril 2014.
- 2. L’algorithme de TikTok a fait l’objet de nombreuses recherches. Voir Stéphanie Roza, Marx contre les GAFAM. Le travail aliéné à l’heure du numérique, Paris, Presses universitaires de France, 2024.
- 3. Voir Leonardo Bursztyn, Benjamin R. Handel, Rafael Jimenez et Christopher Roth, “When product markets become collective traps: The case of social media”, National Bureau of Economic Research, Working Paper no 31771, 2023.