D’un monde à l’autre
Vice-présidente de l’Institut Jacques Delors et professeure émérite au Conservatoire national des arts et métiers, Nicole Gnesotto signe un nouvel essai sur l’état du monde : Choisir l’avenir. 10 réponses sur le monde qui vient (CNRS Éditions, 2024). Prenant acte de l’incertitude toujours plus grande qui caractérise notre époque et des risques bien réels d’une nouvelle ère de conflits, de recul démocratique et de dérèglement climatique, elle y souligne que les périodes de transition historiques sont aussi des périodes façonnables par l’action des hommes. Différents scénarios possibles se dessinent aujourd’hui pour l’Europe et la planète. Libre à nous de faire preuve d’une nouvelle intelligence du monde, sans fatalisme, pour réaffirmer un ensemble de principes déterminants pour l’avenir.
En 2014, vous avez coordonné pour Esprit un dossier sur « Le nouveau désordre mondial ». Ce dernier s’interrogeait sur le retour de conflits armés et l’impuissance du droit international, dans un contexte marqué par l’annexion de la Crimée et la guerre civile en Syrie. Dix ans plus tard, votre diagnostic est-il le même ? Les tendances à l’œuvre en 2014 se sont-elles seulement confirmées ou accélérées, ou de nouvelles ruptures stratégiques sont-elles venues déstabiliser l’ordre international ?
Je distingue deux nouveautés, ainsi que deux ruptures majeures. La première nouveauté, et sans doute la plus évidente, est l’accélération irréversible du dérèglement climatique. Ce phénomène ne génère pas de l’incertitude – nous savons qu’il est déjà en cours – mais il introduit une vulnérabilité globale. Contrairement à d’autres crises, il n’y a pas de distinction durable entre privilégiés et défavorisés du dérèglement climatique : à terme, c’est l’ensemble de la planète qui sera affecté. La deuxième nouveauté tient à l’émergence et à l’affirmation de la Chine, une dynamique bien moins centrale il y a dix ans. Aujourd’hui, la Chine ne se contente plus d’être un acteur économique majeur : elle propose un modèle alternatif, articulé autour du « rêve chinois », une synthèse inédite entre prospérité et communisme. Ce projet, qui rivalise directement avec le modèle américain, témoigne d’une ambition idéologique et technologique qui n’existait pas à une telle échelle auparavant.
La première rupture est la crise de la démocratie dans les démocraties elles-mêmes. Si cette crise était déjà latente en 2014, elle a pris une ampleur considérable avec la première élection de Donald Trump aux États-Unis, sans parler de la montée de l’extrême droite et du populisme en Europe – je n’ai d’ailleurs toujours pas digéré que l’Autriche ait choisi un Premier ministre d’extrême droite. Je crois que ces évolutions signalent le début de la fin d’un univers libéral construit par l’Occident à la fin de la Seconde Guerre mondiale, un système conçu par l’Occident pour l’Occident. Enfin, l’usage de la force par la Russie constitue selon moi une autre rupture fondamentale. Pour la première fois depuis longtemps, une puissance membre du Conseil de sécurité des Nations unies a mené une guerre ouverte contre un État souverain. Certes, en 2014, la Russie avait déjà annexé la Crimée, mais cela s’était fait de manière subreptice : sans conflit ouvert, à travers l’action des services de renseignement, tout en s’appuyant sur un pseudo-référendum. En revanche, l’invasion de l’Ukraine marque le retour d’une guerre interétatique sur le sol européen. Contrairement aux conflits tels que l’éclatement de l’ex-Yougoslavie, qui relevaient de guerres civiles ayant débordé en conflits interétatiques, nous assistons ici à une agression directe et frontale suivant un schéma classique hérité du xixe siècle.
La pandémie de Covid-19 n’a-t-elle pas aussi marqué une rupture majeure ?
Le Covid a d’abord changé notre rapport aux « cygnes noirs », ces phénomènes dont la probabilité est infime, mais dont les conséquences seraient catastrophiques. Longtemps, ces scénarios que l’on comptabilise traditionnellement au nombre de quatre – grande pandémie, terrorisme nucléaire, rupture de l’Internet mondial, voire découverte d’une civilisation extraterrestre – étaient relégués au rang d’hypothèses improbables, bien que présentes dans tous les livres blancs stratégiques. Or le Covid a provoqué la première émotion mondialisée. En deux mois, la terre entière a eu peur. Cette expérience a révélé que les gouvernements doivent désormais se projeter au-delà de ce qui semble probable et se préparer à anticiper l’imprévisible. C’est en tout cas l’une des leçons fondamentales que je tire de ces dix dernières années : dans un contexte de déconstruction de l’ordre international, tous les ans il se passe quelque chose qui change le monde et que l’on n’avait pas prévu. L’impensable est donc non seulement pensable, mais possible, ce qu’il faut prendre en compte dans nos réflexions stratégiques !
Parmi les leçons du Covid, je pense aussi aux ambiguïtés de la mondialisation. Certes, l’interdépendance économique a permis des progrès considérables : elle a enrichi les nations, facilité les échanges, et alimenté l’idée d’une convergence civilisationnelle, chère à la « fin de l’histoire » théorisée par Fukuyama1, où consommateurs et producteurs se rapprochent dans une uniformité mondiale. Or cette interconnexion a aussi un revers : elle accentue les vulnérabilités. La rapidité des transports amplifie la propagation des crises, que celles-ci soient sanitaires, économiques ou stratégiques. Plus inquiétant encore, certains États ou acteurs ont appris à instrumentaliser cette interdépendance pour en faire un levier de chantage, transformant un outil d’ouverture en une arme géopolitique – ce que la Chine, exploitant la dépendance de l’Occident à l’égard de ses usines pendant la pandémie, a parfaitement compris. En réalité, le Covid discrédite l’une des croyances fondamentales de la philosophie libérale : l’ouverture économique et l’interdépendance ne conduisent pas automatiquement à la paix et à la prospérité universelles. Il existe au contraire un plafond de verre entre l’intégration économique et la scène politique avec ses affrontements géopolitiques. Ce fut une leçon tragique pour l’Union européenne : le Covid a mis à mal l’idée que le commerce adoucit les mœurs, une illusion définitivement anéantie par l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
Votre livre insiste sur la nécessité d’adopter une approche ouverte face à l’incertitude des événements. Certaines grilles d’analyse des relations internationales, en particulier, vous paraissent-elles aujourd’hui obsolètes, voire contre-productives ?
Il y a effectivement une incertitude globale, c’est-à-dire sur tous les sujets, et mondiale, à savoir concernant tous les acteurs. Si pendant près de soixante-dix ans, pour les Occidentaux, le monde semblait structuré autour de trois piliers – la démocratie politique, le libéralisme économique et le leadership américain –, ces certitudes ont été profondément remises en question depuis une dizaine d’années. Cependant, pour moi, le défi principal ne réside pas tant dans l’incertitude elle-même que dans l’interconnexion de ces incertitudes. Aujourd’hui, il est quasiment impossible de dissocier la crise économique de la crise environnementale, ou encore la crise stratégique de la crise démocratique. Ces problèmes s’imbriquent et se renforcent mutuellement, rendant leur gestion incroyablement complexe. Pourtant, en matière de gouvernance et de réponses politiques, aucune institution n’est capable de répondre à cette interconnexion. Nous n’avons pas encore inventé une structure où des personnalités comme Bill Gates, Henry Kissinger, le pape et Valérie Masson-Delmotte travailleraient ensemble pour coordonner des réponses à ces crises croisées ! Or les solutions envisagées pour une crise risquent souvent d’en aggraver une autre. En France, par exemple, la tension entre la lutte contre le dérèglement climatique et la lutte contre les inégalités sociales a favorisé l’émergence du mouvement des Gilets jaunes. De même, si Vladimir Poutine, en tant que criminel de guerre, est exclu des grandes négociations sur le climat, ne perdons-nous pas un acteur indispensable pour lutter contre le changement climatique ? Et faire rentrer sans droits de douane les produits agricoles d’Ukraine sur le territoire européen n’a-t-il pas attisé la colère des paysans français et polonais, à tel point que ceux-ci ferment leurs frontières avec l’Ukraine ? À tous les niveaux, chaque décision politique, même pertinente dans un domaine, entre en contradiction avec les impératifs d’un autre. C’est pourquoi toute action gouvernementale, qu’elle soit nationale ou européenne, suscite immédiatement des oppositions.
Est-ce qu’il n’existe pas également un problème spécifique à l’Occident, qui s’attarde sur un cadre de pensée hérité du monde d’hier, et qui l’empêche d’affronter le monde qui vient ?
Selon moi, l’idée tenace, profondément ancrée chez nous, Européens, est celle qui fait de l’affrontement la caractéristique fondamentale des relations entre l’Occident et le reste du monde. Nous pensons toujours selon le schéma du « nous contre eux » : pendant la guerre froide, l’ennemi était l’Union soviétique ; aujourd’hui, c’est la Chine. Je ne dis pas que l’Occident n’a pas d’adversaires, mais je suis frappée de notre incapacité à concevoir une autre manière de penser, et plus encore à pouvoir penser collectivement. Je ne prétends pas que les autres – le Sud global, par exemple – pensent d’une manière parfaitement unifiée, mais s’il devait exister des acteurs politiques capables de construire une réflexion collective, ce devrait être les démocraties, ce que nous faisons de moins en moins. Malgré l’appel des treize points du traité de Wilson à transcender les nationalismes et à envisager une gouvernance globale, aujourd’hui, seule la gestion de la crise environnementale semble ouvrir sur un possible dépassement des antagonismes géopolitiques. Sur tous les autres terrains – militaire, technologique, idéologique et culturel –, on assiste à une intensification des affrontements qui va bien au-delà de la rivalité stratégique entre les États-Unis et la Chine. C’est une erreur. Les politiques de l’Iran, de la Chine ou de la Russie sont condamnables, mais cela n’exige pas que nous transformions toutes nos relations en confrontations.
Même les régimes les plus dictatoriaux ont besoin du droit international pour se protéger de leurs voisins.
D’autant plus que cette logique nous enferme dans une pensée binaire du bien contre le mal. Dès que l’on aborde les relations internationales sous un prisme idéologique ou moral, les concessions deviennent impossibles. Une lecture plus réaliste devrait s’imposer, et l’on devrait faire nôtre la phrase de Raymond Aron : « Tous les combats politiques sont douteux. Ce n’est jamais la lutte entre le bien et le mal, c’est le préférable contre le détestable2. » Autrement dit, cette double exigence du « bien contre le mal » et du « nous contre eux » finit toujours par conduire à la guerre.
Si encore nous étions exemplaires… Or notre aspiration à rallier le monde à nos principes démocratiques est constamment minée par nos propres contradictions. Comment dénoncer l’Iran tout en comptant l’Arabie saoudite, où l’on exécute encore au sabre, parmi nos alliés les plus proches ? Je pense qu’il faut abandonner cette idée de « conversion » des autres et privilégier un autre terrain, celui du droit international. Celui-ci a l’avantage d’être non idéologique et d’unir tous les États autour d’un intérêt commun : le respect des frontières et de la souveraineté. Par exemple, au lieu de demander aux pays du Sud de défendre la démocratie ukrainienne, l’Europe aurait dû exiger qu’ils condamnent la violation de la souveraineté d’un État par un autre. Même les régimes les plus dictatoriaux ont besoin du droit international pour se protéger de leurs voisins. Il y a un droit des États à respecter, tout comme il y a un droit de la guerre qui interdit les déplacements forcés de populations civiles : ce que fait pourtant Israël. En nous situant au niveau du droit international et de son respect, nous pourrions dépasser cette posture de supériorité morale héritée de la période coloniale.
Avec la réélection de Donald Trump à la Maison Blanche, la donne stratégique risque de changer encore. Devons-nous craindre son imprévisibilité ? Nous préparer à une autre modalité des relations transatlantiques ?
Malheureusement, je pense que rien ne changera pour l’Union européenne. On aurait pu croire que, confrontée à deux chocs – la menace de la Russie à l’Est, et le choc venu de l’Ouest avec la menace d’un abandon américain –, l’Union européenne s’unirait davantage pour repenser son autonomie stratégique. Même si je le souhaite, ce sursaut politique me paraît à ce stade peu probable. Il suffit d’écouter la réaction de la présidente de la Commission européenne à la réélection de Trump : Ursula von der Leyen est prête à tout pour maintenir les États-Unis comme puissance tutélaire, même si cela passe par l’achat massif du gaz de schiste américain.
Ce qui pourrait néanmoins changer, et c’est un point que j’observe avec intérêt, c’est l’abandon progressif d’une certaine idéologie. Sous Trump, les États-Unis ne chercheront pas à promouvoir la démocratie dans le monde. Lors de son premier mandat, Trump a montré qu’il était prêt à devenir « le meilleur ami » de Kim Jong-un, rompant avec la logique traditionnelle américaine en matière de politique étrangère. Avec Trump, on fera moins d’idéologie et plus de realpolitik.
Il faut aussi envisager des scénarios complètement inattendus. Trump pourrait proposer un « deal » à la Russie pour que celle-ci conserve les territoires occupés en échange d’un statut de sécurité acceptable pour l’Ukraine. Et si Poutine rejetait une telle offre, Trump pourrait parfaitement, par vexation, décider de soutenir massivement l’Ukraine. Je ne dis pas que cette perspective serait stabilisatrice, mais qu’avec Trump, le pire ne sera pas là où on l’attend.
Le mandat de Joe Biden n’a d’ailleurs été favorable ni à l’Europe ni à la paix internationale. Malgré son image d’allié démocrate et proeuropéen, il a retiré sans consultation les troupes américaines d’Afghanistan en 2021, laissant dix mille soldats européens dans une situation délicate. Et ce n’est pas sa seule « trahison » : sans prévenir les Européens, il a également fait voter l’Inflation Reduction Act (IRA), mettant à mal la coopération commerciale transatlantique et contraignant certaines entreprises européennes à s’installer aux États-Unis pour continuer à profiter de subventions. Enfin, il a créé l’alliance Aukus avec l’Australie et le Royaume-Uni contre la Chine, sans en informer les Européens. Même avec un président démocrate, les États-Unis ont toujours agi selon leurs propres intérêts, souvent au détriment de leurs alliés. Et Trump ne fera que perpétuer cette logique. Je ne vois pas Trump retirer les États-Unis de l’Otan au nom des intérêts américains, car l’Otan offre aux Américains une envergure stratégique exceptionnelle grâce à ses bases en Europe, financées par les Européens eux-mêmes. Trump pourrait en revanche revenir sur l’automaticité de l’article 5 ou exiger davantage des Européens en leur demandant de consacrer 4 % de leur PIB à la défense. Mais remettre en question l’Otan dans son ensemble, je n’y crois pas.
Le mandat de Trump sera en revanche porteur des plus grands risques pour la stabilité du Moyen-Orient. Le discours trumpiste, aligné sur celui de Netanyahou, désigne l’Iran comme la menace principale. Trump le dit et le répète, l’Iran est l’ennemi ultime. Or s’il y avait une guerre entre Israël et l’Iran, soutenue par les États-Unis, l’Europe se retrouverait dans une position intenable. Il faut rappeler que l’accord sur le nucléaire iranien, signé en 2015 avec l’aval de la communauté internationale, avait permis de contenir la prolifération. Trump a torpillé cet accord sans offrir d’alternative crédible. Il faut redire avec force que c’est à cause des Américains que l’Iran a repris aujourd’hui son processus de prolifération nucléaire militaire. Et il y a tout à parier que Trump poursuivra sur cette ligne.
Face à la montée des régimes illibéraux, vous défendez la nécessité de repenser l’identité politique de l’Europe, et l’appelez à assumer sa responsabilité démocratique. Est-elle encore capable de surmonter ses divisions pour se hisser à la hauteur des défis actuels ?
Les démocraties doivent être intransigeantes envers elles-mêmes, et je suis profondément scandalisée que l’on ait laissé la Hongrie présider l’Union européenne. Autant ai-je pu dire que, dans nos relations avec le reste du monde, nos principes doivent être négociables, car l’avenir de l’humanité ne se réduit pas à notre vérité. Mais à l’échelle européenne, si nous ne controns pas la montée des populismes, qui le fera ?
Aujourd’hui, l’Union européenne ne fonctionne plus qu’en réaction aux chocs venus de l’extérieur. Pendant soixante ans, elle s’est construite sur une dynamique interne : nous avancions parce que nous en avions le désir, et cette dynamique nous conférait une influence certaine sur le reste du monde. Certes, deux visions opposées de l’Europe s’affrontaient, entre la vision transatlantique de la Grande-Bretagne et la vision française, héritée de Jean Monnet et de Robert Schuman, considérant l’Europe comme une alliée des États-Unis tout en développant sa propre politique étrangère et la défense de ses intérêts. Actuellement, même cet affrontement intellectuel a disparu. Nous réagissons au réchauffement climatique, à la guerre en Ukraine, aux tensions commerciales avec les États-Unis, à l’élargissement, parce qu’il le faut. Nous n’avons pas de vision commune sur ce que nous sommes et ce que nous voulons être.
À mes yeux, l’Europe doit être un acteur stratégique, à la table des négociations sur les grandes questions d’avenir, comme la manipulation du génome humain, l’intelligence artificielle ou encore la conquête spatiale. Le scénario d’une Europe redevenue politique est à la fois le plus nécessaire et, je le crains, le plus improbable puisque les Européens restent tétanisés face à des bouleversements qui s’imposent à eux. Seule la France continue à défendre l’idée d’une Europe comme acteur international crédible, mais elle est isolée.
L’Europe reste ma plus grande ambition, ma plus grande déception et peut-être ma plus grande illusion.
Pour sortir de cette impasse, je plaide pour une Europe recentrée autour de cinq grandes puissances, la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et la Pologne, tant que celles-ci restent démocratiques. Ces cinq pays, qui représentent près de 80 % du potentiel militaire de l’Union, pourraient constituer un moteur solide. Ils pourraient fédérer progressivement les autres États membres autour d’un projet ambitieux et structurant. L’Europe reste ma plus grande ambition, ma plus grande déception et peut-être ma plus grande illusion. Pourtant, je suis convaincue qu’elle reste indispensable. Si nous voulons préserver la culture et l’influence européennes, le projet européen est la seule voie pertinente. La France, à elle seule, représente à peine 1 % de la population mondiale, 4 % du PIB mondial et une infime fraction des terres émergées. Sans l’Europe, nous sommes condamnés à l’insignifiance. Pour que ce projet réussisse, il faut un changement profond, des dirigeants visionnaires et courageux. Hélas, quand je regarde la Commission européenne actuelle et l’aréopage des dirigeants européens, je mesure l’ampleur de la tâche.
La référence à la pensée d’Hannah Arendt traverse votre livre. Est-ce pour son insistance sur la question de la responsabilité et de l’action ?
Hannah Arendt est une référence importante pour moi, plus comme un modèle de responsabilité que comme une source d’inspiration pour l’action. En tant qu’Européenne, je crois profondément que nous avons une responsabilité particulière vis-à-vis de l’humanité. Nous sommes le seul ensemble de nations à avoir tenté cette aventure politique unique : un pouvoir désacralisé, exercé au bénéfice de chaque citoyen. Si nous ne défendons pas la démocratie et l’universalité des valeurs, non pour les imposer à tous, mais parce qu’il y a quelque chose d’anthropologique dans la recherche de la liberté, personne ne le fera à notre place.
La réélection de Trump nous intime de repenser, à partir des travaux d’Arendt, le sens du projet démocratique moderne. Pourquoi soixante-treize millions d’Américains considèrent que le système démocratique libéral est désormais pour eux un danger plus qu’un avantage ? Comment ce qui a été la grande force de l’Amérique peut-il être perçu aujourd’hui par les Américains comme un risque pour les Américains ? Comment expliquer que ces personnes qui ne sont pas du Sud global, qui n’ont pas été colonisées ni exploitées, en viennent à rejeter le système qui a fait leur fortune ? Nos certitudes, et notre arrogance parfois, sur la démocratie et les droits de l’homme ont contribué à façonner l’Occident, mais aujourd’hui elles ne convainquent plus une majorité d’Américains. Ce constat doit être la base de toute réflexion sur l’avenir de la démocratie.
Propos recueillis par Anne-Lorraine Bujon et Joseph Julien