Formation et recrutement des enseignants, une réforme en trompe-l’œil


Controverse

Formation et recrutement des enseignants : une réforme en trompe-l’œil

Après avoir intégré les Iufm dans les universités, le gouvernement s’apprête à modifier profondément la formation et le recrutement des enseignants du primaire et du secondaire en présentant son projet comme une amélioration de la formation professionnelle et disciplinaire des enseignants. C’est à l’aune de cette double ambition qu’il faut juger les réformes en cours. Cette évaluation nécessite au préalable un état des lieux de l’existant.

État des lieux

C’est en 1989 qu’est lancée la dynamique de mise en place des Iufm dont la création est inscrite dans la loi d’orientation adoptée cette année-là. À grands traits l’ambition était alors de reconnaître à égale dignité le primaire et le secondaire en homogénéisant le niveau académique de recrutement des enseignants – le porter pour tous à la licence –, de créer des institutions communes de formation et de faire converger les évolutions de carrière et de rémunération. Comme l’indique la dénomination de la nouvelle institution – Institut universitaire de formation des maîtres –, l’« universitarisation » de la formation des maîtres du premier degré était considérée comme la condition d’une rénovation de l’enseignement primaire tandis que cette logique devait permettre, dans le secondaire, d’insister sur le fait que la formation au métier d’enseignant ne se limite pas à acquérir le savoir requis pour obtenir les concours. En réduisant la coupure primaire/secondaire il s’agissait aussi de prendre en compte la réalité des flux qui conduisent désormais la quasi-totalité des élèves de l’école élémentaire au collège – et une très large partie d’entre eux au lycée – en permettant aux futurs enseignants de considérer la formation de l’enfant puis de l’adolescent dans sa globalité et ainsi, espérait-on, de remédier aux dysfonctionnements ressentis – notamment au collège.

Cette ambition a rapidement été contrariée. La formation des professeurs des écoles a été assurée essentiellement par les équipes des anciennes écoles normales devenues centres Iufm, celle des enseignants du secondaire est restée au cours de l’année de préparation au concours – à une épreuve près dont il sera question plus loin – l’apanage des universités. La seconde année de formation a connu des changements importants puisqu’à côté de la prise en main d’une classe en responsabilité sur une partie du service dû – selon un principe adopté quelques années auparavant – les certifiés et agrégés stagiaires se sont vus délivrer, via les Iufm, une formation disciplinaire et une formation transversale plus importantes que précédemment.

Les changements successifs à la tête du ministère de l’Éducation nationale ont permis l’arrivée aux commandes d’équipes soit marquées par un fort préjugé antipédagogique soit indifférentes à la question de la formation des enseignants ; les Iufm restés en chantier sont devenus un lieu de coexistence de formations distinctes plutôt qu’un lieu de convergence des efforts de formation. Institution inachevée, ils ont aussi rapidement cristallisé nombre des interrogations et des inquiétudes suscitées par l’Éducation nationale. Ils ont, jusqu’à la caricature, incarné aux yeux de leurs détracteurs la victoire du pédagogisme sur le contenu, la démission du savoir. Et, dans le même temps, ils ont été, tout aussi régulièrement, rendus responsables de toutes les insuffisances en matière de formation professionnelle et, de ce fait, d’une large partie des échecs imputés à l’Éducation nationale.

Après des années de tergiversation, le gouvernement Fillon a décidé, sans consultation préalable ni véritable bilan et sans présenter, lors de l’annonce de cette décision, de projet alternatif d’ensemble pour la formation des maîtres, de les intégrer aux universités au risque d’entrechoquer deux logiques : celle de l’autonomie (et de la concurrence) des universités et celle de la solidarité académique et d’une relative homogénéité des formations (du moins par niveau et par discipline). La première phase de l’action gouvernementale a donc été une véritable mise à l’encan des Iufm, de leurs locaux et de leurs personnels, les recteurs arbitrant les ambitions des diverses universités candidates à leur intégration – ce qui dans un autre secteur d’activité serait qualifié de « reprise ». Cette intégration, vécue différemment selon les corps, a été aussitôt suivie d’un projet de réforme des concours de recrutement et de la formation des enseignants.

En ce qui concerne l’enseignement secondaire, la création des Iufm s’était aussi traduite par une réforme – limitée – du Capes. Dans toutes les disciplines une troisième épreuve orale, appelée dans un premier temps « épreuve professionnelle », a été introduite à l’oral du Capes à la session de 1992. Il s’agissait en un temps de haut recrutement – plus de 1 200 postes en histoire-géographie – de mesurer les qualités spécifiques requises pour enseigner. Pour y parvenir les candidats devaient présenter un dossier élaboré à partir d’observations de séquences d’enseignement. Ceux qui n’avaient pas pu – ou qui n’avaient pas voulu – effectuer de stages devaient répondre à un sujet donné par le jury – sujet croisant ce qu’il est prescrit d’enseigner (à travers des extraits de manuels, des libellés de programmes ou bien leur commentaire…) et une réflexion fondamentale sur la discipline. Sous cette double forme l’épreuve dura deux sessions. Dès 1993, le nouveau ministre des Universités, François Fillon, en exigea l’abandon. La décision finale revenant à celui de l’Éducation nationale, François Bayrou, elle fut cependant maintenue en ne conservant que l’option 2 (le dossier proposé par le jury). Cette modification se fit avec le consentement des présidents de jurys dans la mesure où, dès la seconde session, l’option fondée sur l’observation de séquences de cours avait montré ses limites (dossiers préparés par les formateurs sur des séquences non observées par le candidat, prestations stéréotypées, apprentissage d’un jargon inutile…). En revanche l’option 2, devenue « épreuve sur dossier », fut maintenue, quitte à connaître des évolutions très contrastées entre les différentes disciplines : les historiens et les géographes lui ont donné, par exemple, un contenu délibérément réflexif et en lui conférant une triple dimension : questionnement sur l’épistémologie, sur l’historiographie (ou l’histoire de la discipline) et enfin sur l’histoire de l’enseignement de l’histoire et de la géographie. La présence d’inspecteurs pédagogiques régionaux et d’enseignants du secondaire aux côtés d’universitaires dans le jury témoignait de la volonté d’évaluer les capacités pédagogiques des candidats. Il convient d’ajouter que la difficulté d’introduire une épreuve pédagogique s’inscrit dans une série de tentatives, dont les premières remontent à Ernest Lavisse et qui toutes ont buté sur l’impossibilité de mesurer l’aptitude à une pratique sans que le candidat ait lui-même une véritable expérience professionnelle que quelques heures de stage ne peuvent en aucun cas lui donner. En revanche, pour l’histoire et la géographie, l’épreuve, telle qu’elle se stabilise à partir des sessions 1994-1995, s’est avérée très bénéfique puisqu’elle a permis de familiariser les candidats avec une prise de distance vis-à-vis de ce qu’ils doivent enseigner comme de ce qu’ils ont appris au cours de leurs études. La réflexion proprement pédagogique avait été réservée à la seconde année quand le professeur stagiaire responsable d’une ou de plusieurs classes pouvait réfléchir, sur sa propre pratique, avec l’aide de ses formateurs et de ses conseillers pédagogiques.

Il ne s’agit pas de décrire cette situation comme un quelconque âge d’or. On peut évidemment regretter le caractère trop étroit et très spécialisé des questions posées jusqu’à aujourd’hui au Capes d’histoire-géographie, le seul – avec ceux de langues vivantes – dont le programme soit couplé avec celui de l’agrégation. On peut aussi penser que l’évaluation des connaissances disciplinaires et même celle de la capacité à interroger la discipline, son histoire et l’histoire de son enseignement ne disent pas tout de la capacité à enseigner. Chacun souscrit à l’idée selon laquelle toute formation et tout recrutement sont améliorables mais nous pouvons, en revanche, affirmer que ce n’est pas le chemin de l’amélioration qui a été suivi…bien au contraire.

Une réforme : oui…mais pas celle-ci

Le projet de refonte universitaire en cours est ample. La gravité de la situation réside dans le fait qu’il remet en cause autant la formation nécessaire au métier d’enseignant que le contenu du savoir dispensé à l’Université. Sous couvert d’une amélioration, il s’agit en fait, à y regarder de près, d’une vaste entreprise de refonte effectuée au nom de positions idéologiques et d’impératifs comptables, ces derniers étant devenus prioritaires dans la gestion actuelle de l’Éducation nationale.

On peut s’interroger d’abord sur la méthode adoptée. Sans véritable concertation, imposant un calendrier qui ne permet aucune réflexion puisque tout doit être en ordre de marche dès la rentrée 2009, le ministère joue sur la dispersion du milieu universitaire entre statuts différents et structures concurrentes, le tout accentué par l’intégration en cours et souvent difficile des Iufm (rappelons qu’il n’existe qu’un seul Iufm par académie, nécessairement multidisciplinaire, face à un nombre variable d’universités, la plupart ne couvrant pas tous les champs disciplinaires enseignés dans le premier et le second degré).

Le premier résultat tangible de cette manière de faire est l’angoisse montante des universitaires qui alimente la multiplication des conflits internes. On pourrait encore passer outre devant ces méthodes, si les perspectives de la réforme en question étaient positives. Certes, elle s’énonce au nom de nobles objectifs. À écouter le ministère, il s’agirait de mieux former les enseignants en allongeant leur temps de formation à un métier de plus en plus difficile et de mieux les rémunérer en début de carrière. Le projet présenté par Xavier Darcos et Valérie Pécresse prévoit donc un recrutement au niveau master (bac + 5 concours compris) et non plus au niveau licence (bac + 3 + concours + une année de stage de formation) et il se propose de rénover les concours en leur donnant une dimension plus professionnelle. Si les universitaires, dans leur masse, n’y souscrivent pas c’est qu’il s’agit d’un trompe-l’œil… Une meilleure formation professionnelle nous dit-on ? Le projet ministériel remplace un an de formation en alternance (actuellement les enseignants stagiaires, rémunérés à temps plein, ont des classes en responsabilité dans le cadre d’un service à temps partiel dont l’autre partie est consacrée à leur formation professionnelle) par quelques stages mis en place, par les universités, dans les formations de master… Or conduire une classe est un apprentissage long qui suppose de cheminer avec des enfants ou des adolescents dans la durée et un temps de réflexion et d’échanges avec des formateurs sur sa pratique de classe. De fait la « mise sur le terrain » des lauréats directement à la sortie des concours, avec un service d’enseignement presqu’à temps complet (on ne connaît d’ailleurs à l’heure actuelle rien de la quotité de décharge qui leur serait accordée), et donc la suppression de l’année de formation en alternance jusqu’alors payée permettent certes au gouvernement de faire une économie substantielle de postes…mais ne peuvent être tenues pour une amélioration de la formation.

Une meilleure formation intellectuelle ? Pour beaucoup de disciplines, tout particulièrement en sciences humaines, l’initiation à la recherche par le biais d’un mémoire est la première confrontation réelle avec la discipline telle qu’elle se fait et un moment de réflexion sur ce que pratiquer cette discipline veut dire. Certes avoir autrefois une maîtrise, maintenant un master, n’était requis que pour passer l’agrégation, l’exiger pour passer le Capes pourrait être présenté comme un net progrès. Mais la réalité est bien différente puisqu’il s’agit d’imposer, en deux ans de master, à la fois une initiation à la recherche, la préparation au concours et le passage des épreuves de ce dernier (écrit en janvier de la deuxième année et oral en mai-juin) ainsi que le suivi de stages en présence d’élèves assortis de la réflexion nécessaire sur cette dimension professionnelle. Selon les choix des universités, on risque de confiner l’expérience essentielle de la recherche à une portion congrue ou, à l’inverse, de sacrifier la dimension professionnelle. Qu’on ne s’étonne pas dès lors que les Universités peinent à trouver des modalités de mise en œuvre viables et efficaces, dans des maquettes sans cesse remises sur le métier, véritable casse-tête admistrativo-pédagogique ! En définitive, faible avancée pour tous, régression pour la plupart puisque l’immense majorité des candidats qui passaient le Capes avaient une maîtrise et sont désormais généralement titulaires d’un master 1…

Un train peut en cacher un autre et la réforme en cours ne s’attaque pas seulement à la formation des enseignants mais aussi au contenu disciplinaire par une refonte annoncée du contenu des concours de recrutement dont on sait qu’ils pilotent l’ensemble de la formation universitaire à partir de la première année de licence. Pour prendre un exemple en histoire-géographie : le candidat au Capes n’aurait plus à préparer quelques questions précises de géographie et d’histoire mais il devrait maîtriser (le niveau indiqué est celui de la licence) tout le savoir enseigné de la sixième à la terminale dans les deux disciplines : il devrait donc tout connaître de la planète terre et de l’histoire de l’humanité depuis la civilisation égyptienne jusqu’à nos jours ! De deux choses l’une : soit le niveau requis est effectivement celui affiché et c’est l’encyclopédisme au lieu de la réflexion qui deviendra le nouvel idéal ; soit, et c’est évidemment ce qui se passera, le niveau d’exigence ne pourra être que très bas et s’ensuivra une ruée des candidats vers des manuels qui ne pourront eux-mêmes qu’être superficiels ! Prétextant un souci d’être au plus proche du savoir enseigné, le ministère va ainsi à l’encontre de l’impératif de plus en plus grand de la réflexivité dans l’acte d’enseigner. Dans tous les cas de figure il s’agit d’une régression majeure.

Une telle mesure de dévitalisation du contenu du concours de recrutement a un autre effet pervers : déconnecter recherche et enseignement. En effet, en voulant à tout prix mener de front formation à la recherche et préparation des concours dans les masters « enseignement », qui deviendront alors le sésame de l’entrée dans le monde enseignant, le projet risque fort de provoquer une désertion des masters « recherche » privant ainsi la plupart des étudiants de toute initiation à la recherche. Bien que le cabinet du ministre de l’Enseignement supérieur prétende préserver la part de recherche, le cahier des charges de ces masters « enseignement » ne peut guère lui faire de place en déclinant, sur trois semestres, l’initiation à la didactique et à la pédagogie, la maîtrise critique de la démarche et des contenus des programmes de l’enseignement secondaire, sans compter les stages et la connaissance du système éducatif ! Seuls les étudiants convaincus de pouvoir s’aventurer dans la quête d’un poste de chercheur ou d’universitaire s’engageront sur les voies de masters « recherche » qui ne les préparent pas aux concours. Quant à la masse des autres étudiants, destinés à l’enseignement, ils seront au mieux de bons manipulateurs de manuels, privés d’une véritable formation professionnelle et de réflexion sur leur pratique. L’enjeu n’est donc pas seulement financier. En déconnectant recherche et enseignement, en fragilisant la culture disciplinaire qui participe fortement de l’autonomie des enseignants face aux programmes, à l’administration voire aux parents et aux élèves, ne va-t-on pas vers une déstabilisation des professeurs qui, par ailleurs, trouverait son pendant dans une évolution du mode de recrutement, non plus sur la base de concours nationaux mais d’embauches locales faites sur la base de la détention d’un master enseignement ? Est-ce à dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes et qu’il faille défendre le statu quo ? Certes, non, il faut sans doute transformer une situation qui reste insatisfaisante, mais les remédiations proposées sont au mieux inefficaces et au pire dangereuses.

La mobilisation en cours sous le silence des médias

Si, du côté des universitaires, des inquiétudes se sont manifestées à l’annonce des nouvelles mesures et que des appels pour s’opposer à la réforme ont été lancés dès avril 2008 (par l’association Sauvons l’Université ! notamment, pour la défense des concours nationaux), il faut attendre la publication le 17 octobre de textes de cadrage un peu plus précis par la Direction générale de l’enseignement supérieur (Dges) sur les masters « enseignement » et sur les nouveaux concours pour voir la mobilisation contre la réforme prendre vraiment corps et se développer. Le 17 octobre un appel (consultable sur le blog : http://appel capeshg.blogspot.com) à destination des historiens et des géographes est lancé, hors de toute organisation, qui dénonce la précipitation avec laquelle est menée la réforme du recrutement et demande un moratoire d’un an pour qu’un véritable débat puisse s’instaurer. L’appel (qui a reçu, à ce jour, le soutien de plus de 1 000 enseignants – en grande majorité universitaires) dénonce également l’affaiblissement des contenus disciplinaires des nouvelles épreuves des concours, la disparition de l’année de stage de formation professionnelle rémunérée pour les lauréats aux concours, les faux-semblants de l’épreuve orale de « leçon » pour des candidats n’ayant aucune réelle pratique de classe et le poids exorbitant de l’épreuve orale dite « de connaissance du système éducatif » (coefficient 3 : un tiers de la notation !). C’est l’idée de moratoire qui va vite fédérer les réactions dans de nombreuses universités où des motions (plus de cent quarante fin novembre) réclamant un moratoire et une véritable concertation sont adoptées par les Ufr, les CA, etc., et ce même si certaines universités restent peu touchées par cette mobilisation. Les critiques, les réticences et les refus sont venus aussi des associations (universitaires) de spécialistes. La défense des contenus disciplinaires des épreuves des concours apparaît comme un axe essentiel dans ces motions, tant prédomine chez de très nombreux universitaires le sentiment d’un abaissement inacceptable du niveau scientifique des nouveaux concours. Les difficultés à concilier formation à la recherche et préparation aux concours apparaissent très vite aux universitaires qui travaillent à la mise au point des nouvelles maquettes de masters ; par expérience les enseignants savent qu’il est très difficile pour les étudiants de mener de front un véritable travail de recherche et une préparation sérieuse au concours. Ces difficultés et la marche forcée imposée par les ministères ne font qu’aviver l’inquiétude dans les universités, au point qu’au début de l’année 2009, le vice-président de la Conférence des présidents d’université (Cpu), Lionel Collet, dénonce « un très grand état de tension et d’inquiétude » qui résulte de « la précipitation dans laquelle s’est engagée cette réforme ». Par ailleurs, les universités de Montpellier 3, Rennes 2, Toulouse 2, Paris, 8, 4, 3 et 10 se sont engagées à ne pas communiquer leurs maquettes au ministère. Le projet de modification du décret statutaire de 1984 des enseignants-chercheurs qui, dans la continuité des dispositions de la loi Lru, prévoit une hiérarchisation entre enseignement et recherche et la modulation afférente des services des enseignants constitue un nouveau point de fixation des inquiétudes et du mécontentement. À un niveau national et transdisciplinaire c’est l’association Sauvons l’Université ! qui est la plus active pour coordonner les différentes initiatives. Celles-ci ne sont pas impulsées par les syndicats qui, jusqu’à une date récente, n’ont pas exprimé de position nette sur la réforme et qui entrent tardivement dans la mobilisation. Un autre élément d’explication des difficultés de cette mobilisation est la position de la Conférence des présidents d’université (Cpu) qui défend la « masterisation » et la réforme qu’elle considère comme une chance pour les universités qui « récupèrent » la totalité de la formation des enseignants. Cette position reprend largement la logique ministérielle qui entend séparer strictement la formation (assurée et « garantie » par les universités) et le recrutement qui relève de la responsabilité de l’employeur – le ministère de l’Éducation nationale – en oubliant au passage qu’une bonne partie de la formation en master (la préparation aux concours) dépend des contenus des épreuves des concours… Mais l’élément d’explication décisif de cette situation est sans doute à chercher dans la logique de concurrence entre universités qu’a instaurée la loi Lru et que la réforme du recrutement renforce. Chaque université et chaque Ufr en effet, y compris celles où des motions d’opposition à la réforme ont été adoptées et qui ont décidé le « gel » de l’envoi des maquettes, a le souci de ne pas faire moins que les autres et d’être prête pour la remise des maquettes des nouveaux masters (prévue en décembre, celle-ci a tout de même été repoussée par le ministère au 15 février 2009 devant l’évidence de l’impossibilité technique de la plupart des universités d’être prêtes à la date initiale). Cette mobilisation sous la contrainte de l’urgence et de la menace de ne pas être prêt quand viendra l’heure de la remise des maquettes est donc tiraillée entre des exigences contradictoires, confrontée qu’elle est à la gestion de deux logiques divergentes, une logique de lutte et de refus et une logique de « présence » et d’offre « attractive » pour les étudiants. La question de la place des Iufm dans le nouveau dispositif ajoute encore à la complexité de la situation, avec, de leur côté et depuis leur intégration dans les universités, une autre peur, celle de la « disparition ». Aussi peut pointer, dans de nombreux Iufm, la tentation, chez certains (notamment au niveau des instances de direction), de « jouer le jeu » de la réforme tout de suite et vite pour garder une place éminente dans la formation et la préparation des concours (pour les professeurs des écoles surtout). Cette « concurrence », le plus souvent latente et non exprimée comme telle, entre Iufm et universités, pourrait, si elle prenait corps, s’avérer un autre facteur de confusion et renforcer encore la stratégie de « l’urgence manipulée » qui est celle des ministères. L’insistance avec laquelle les ministères expliquent qu’il faut déconnecter la question de la formation en master et celle du recrutement peut être interprétée, plus fondamentalement, par la volonté de programmer la fin de l’exception française du recrutement des enseignants par concours nationaux et, partant, la fin du statut qui était attaché à l’obtention de ces concours. Un élément milite en faveur de cette interprétation, l’existence à terme, si la réforme passe en l’état, d’une masse importante de possesseurs de masters « enseignement » collés au concours, qui deviendraient un vivier pour des recrutements sur statut précaire (vacataires ou contractuels).

À court terme c’est sans doute la question des épreuves des concours (dont une définition plus complète, discipline par discipline, est promise par le ministère dans un délai rapide), qui peut constituer une épreuve de vérité et peut-être une nouvelle étape pour la mobilisation – le moment où les questions disciplinaires proprement dites supporteront toute la charge des enjeux de la réforme. En outre, les mauvaises surprises des dotations budgétaires des universités (qui sont de facto généralement en baisse) comme la récente décision de reporter et de « remettre à plat » la réforme des lycées sont des éléments qui peuvent encore « doper » la mobilisation des universitaires et légitimer leur appel toujours plus pressant à une suspension de la réforme du recrutement des enseignants. Peut-être alors l’action des universitaires et leurs appels à prendre le temps de la réflexion seront-ils relayés par les médias qui, pour l’heure, semblent ne considérer ce dossier que comme une simple question technique. Or la formation et le recrutement des enseignants qui auront la responsabilité de dizaines de milliers d’élèves, durant une quarantaine d’années au moins, méritent bien mieux que cette atonie.

Christian Delacroix, François Dosse, Patrick Garcia*

Le 12 janvier 2009

Coup de sonde

Israël, d’une guerre à l’autre

Il n’y a pas « guerre culturelle » entre croyants et incroyants que dans le seul État d’Israël. Beaucoup d’autres sociétés l’ont connue ou la connaissent encore. Mais ce conflit y est d’autant plus sans merci que la question se pose de savoir s’il y a une identité juive en dehors de la religion, ce qui ne se retrouve dans aucun autre cas comparable. Autrement dit : c’est toute l’histoire du sionisme qui est à revisiter. Plusieurs livres récents relèvent le défi, tous dus à des Israéliens : un homme politique qui a choisi de se mettre en retrait (Abraham Burg), un historien renommé connu pour son non-conformisme (Shlomo Sand), un journaliste devenu historien, qui tente de penser au-delà des clivages convenus (Marius Schattner). Car on ne retrouve pas, dans le livre de l’athée indiscutable qu’est Marius Schattner l’expression des sentiments habituels des « laïcs » israéliens envers les « hommes en noir » : haine, mépris ou, au mieux, condescendance.

Il ne suffit pas de dénoncer pour comprendre : telle pourrait être la devise commune à nos trois auteurs, qui n’hésitent pas à nous livrer quelques pans d’autobiographie pour nous faire toucher du doigt l’extrême complexité de l’Israël réellement existant. Une éducation frappée au coin des valeurs judéo-allemandes de la grande époque confrontée aux dérives du nationalisme ethnique (Burg), le désarroi d’un père « gauchiste » et athée dont la fille adhère à la stricte observance de la Loi (Schattner), la saga d’un fils de communiste polonais transplanté en Palestine, qui devient le gendre d’un anarchiste espagnol qui finit par s’inventer des origines marranes pour devenir « comme tout le monde » en Israël (Sand) : voilà qui en dit plus long que bien des dissertations.

L’invention du peuple juif

Le conflit entre laïcs et religieux en Israël prend sa source à la naissance du mouvement sioniste à la fin du xixe siècle et touche au cœur de l’identité d’un État qui se veut à la fois « juif et démocratique » (dans la hiérarchie des termes), deux exigences difficiles à concilier.

Cette phrase liminaire de M. Schattner éclaire sa problématique de son ouvrage, mais aussi celle de ses deux compatriotes. Cela dit, ils n’ont pas exactement le même angle d’attaque. Schattner traite du conflit, remontant aux débuts du yishouv (communauté juive de Palestine), entre religieux et sécularisés ; Burg de la trahison des valeurs juives par les élites israéliennes de toutes tendances spirituelles et S. Sand des rapports incestueux de l’historiographie des Juifs avec les diverses écoles nationalistes1 qui ont voulu la préempter. Tous trois sont donc amenés inévitablement à s’interroger sur la question posée depuis la sortie du ghetto : les Juifs sont-ils une communauté confessionnelle comme les autres ou une nation en exil ? S. Sand est le plus radical, le titre de son livre en faisant foi. Après une synthèse rapide des débats contemporains sur la nation et le nationalisme, sa proximité avec les thèses d’un Benedict Anderson sur les « communautés imaginées » ne fait aucun doute. Comme beaucoup de nationalismes, le sionisme a « inventé » son propre objet. Mais il arrive parfois à l’auteur de se référer à l’existence, avant le génocide, d’un « peuple yddish ». Ce n’est donc pas tant le « peuple » qui a été inventé que sa nature d’« ethnie » pure, immuable depuis Moïse, et n’aspirant qu’à « retourner » dans sa partie historique.

Sur ce point l’ouvrage, qui tire sa substance d’innombrables travaux inaccessibles au lecteur francophone, montre qu’il n’y a jamais eu « expulsion » mais « dispersion » (diaspora) de communautés qui ont pendant des siècles converti des millions de « Gentils », et parfois des peuples entiers (les fameux « Khazars » de Russie méridionale, dont beaucoup de juifs « ashkénazes » d’aujourd’hui seraient peutêtre les descendants, des tribus berbères ou caucasiennes, etc.). Particulièrement accablants sont les textes cités où l’obsession racialiste, et parfois même raciste, de certains « scientifiques » sionistes se donne libre cours. A. Burg est pareillement horrifié de cette réduction de la théologie à une « théozoologie ». La Bible, prise à la lettre, est aussi l’argument suprême des ethnonationalistes qui ont pris le pouvoir dans les années 1930, par le biais de ce qu’on a appelé l’« École de Jérusalem » (Y. Baer, Benzion Dinur). Sand traite de la « mythistoire » qu’ils ont imposée et des discussions sur l’origine de la Tora, dont nous avons eu quelques échos en France. Il décrit leur effort pour forger une histoire où l’« Exil », simple parenthèse, ne commence qu’avec la conquête arabe, et s’achève dès 1700, avec la « montée » de quelques centaines de juifs polonais hassidim en Palestine ottomane.

C’est par un autre biais que M. Schattner reprend le problème, montrant que le judaïsme rabbinique s’est constitué comme religion antipolitique, après la destruction du Temple (les nombreux travaux du rabbin Jakob Neusner aux États-Unis le confirment, après Renan et l’école de Wellhausen) : on ne saurait donc en tirer une vulgate nationaliste.

Les docteurs de la Loi se placent d’emblée en opposition aux zélotes qui combattent Rome. Ils entendent préserver l’existence juive centrée sur l’observance de la Tora et son étude. Ils ne préparent ni la reconstruction du Temple, ni le rétablissement de l’indépendance, ni même la fin de l’exil (p. 59).

C’est cette vocation universaliste du judaïsme que défend également, à des fins plus immédiatement politiques, Abraham Burg qui, croyant, fils d’un ancien dirigeant du parti national-religieux, en appelle à la vocation « humaniste » des prophètes et des pères fondateurs du sionisme. Le maître de Burg, le grand Yeshayahu Leibowitz (1903-1993), a également lutté toute sa vie contre la dégradation de la mystique hébraïque en politique de la force nue, en contradiction avec tous les enseignements d’un judaïsme qui se voudrait « Lumière des Nations ». Levinas aussi l’avait fait lorsque, comme le rappelle Schattner, il espérait que l’État juif pourrait enfin réaliser l’« idéal de justice » contenu dans le message du Sinaï. Mais ce n’est pas ce qui s’est produit. Shmuel Hugo Bergmann (1883-1975) avait suggéré, il y a déjà presque un siècle, que la fracture ne passait pas entre laïcs et religieux, mais « au sein même du judaïsme entre isolationnisme et amour du prochain2 ».

Les sources du sionisme

Peut-être cela est-il dû au fait que ce ne sont pas les prophètes et Maïmonide qui ont inspiré les premiers pionniers, mais plutôt la face sombre du messianisme juif, à savoir celle qui est issue du tournant sabbatéen3. Après la crise sabbatéenne, l’irruption de la modernité, accélérée par cette dernière, ce sera la blessure inguérissable de la Haskala (« Lumières » en hébreu). La revue ultra-orthodoxe Kountrass a consacré un dossier en 2003 aux « Méfaits de la “Haskala” » qui montre que cette haine des Lumières reste intacte. Au point qu’elle touche en France jusqu’à tel ou tel rescapé du maoïsme ! Il était utile de rappeler, aux origines de cette religion réinventée (contre les Lumières et l’Émancipation), ce qu’est l’ultra-orthodoxie contemporaine, avec les figures capitales du « Hatam Sofer » (1762-1839) et de son représentant le plus récent, Menahem Schach (1898-2001), héritier du Gaon de Vilna et du judaïsme dit aujourd’hui « lituanien », éducateur des élites religieuses séfarades en Israël. Une « conception à la fois ethnocentrique et totalement défaitiste » de la foi en ressort, ce qui explique que ses héritiers actuels oscillent entre clientélisme et attente de la Catastrophe. Les concessions de plus en plus lourdes au camp clérical depuis la guerre des Six Jours ne sont pas vraiment payées de retour ; face à l’État sioniste, qui reste pour beaucoup d’entre eux un blasphème vivant, les « Craignant-Dieu » oscillent entre clientélisme classique, refus radical allant jusqu’à l’alliance revendiquée avec le nationalisme palestinien, et politisation du messianisme (Bloc de la foi et colonisation). Le rôle du Rav Kook, grand kabbaliste également d’origine « lituanienne », et de son fils dans la fabrication d’une théologie politique du « Grand Israël » est largement et clairement exposé par Schattner. Le livre de Minczeles et Plasseraud sur « Wilno » et la Lituanie juive4 rend bien compte des origines de ce « différend » au sens lyotardien. Le choix stratégique des sionistes laïcs est, dès l’origine, de ménager la religion pour ne pas se couper des masses juives.

Certains envisagent aujourd’hui le sionisme non étatique, « culturel » de Buber, comme un antidote aux délires de puissance. Mais comme le montrent tant Schattner que Sand, cela pourrait bien reposer sur une illusion, car les racines romantiques et ethnocentristes sont les mêmes dans les deux cas : Ahad Haam (1856-1927) et la première « guerre de cultures » dans le Yishouv (1893). À l’époque, après la première vague de pogromes, le conflit oppose « palestinophiles » et partisans de l’exode vers l’Amérique. La nation est un « principe spirituel » chez Ahad Haam comme chez Renan. Mais la nation juive doit rester ethniquement « pure », ce que ne disait pas l’auteur de la Réforme intellectuelle et morale. L’idée qu’Ahad Ha’am se fait de la mission du judaïsme est marquée de la même ambiguïté : répandre sa « morale nationale », issue de l’enseignement des prophètes, dans le monde. Plus conséquent peut-être, son ancien second, Brenner (1881-1921), n’a que sarcasmes pour cette idée, tout droit sortie de l’apologétique du judaïsme « réformé », soucieux de respectabilité. Il préfère se référer à un judaïsme d’avant la Loi et le monothéisme, qui ont émasculé la tribu guerrière des Hébreux. Contre l’Élection, il proclame que « nous ne sommes pas uniques du tout » et fustige « l’attitude de moutons qu’on égorge » qu’il attribue aux victimes des pogromes. Quant à l’écrivain nietzschéen Yosef Berdichevski (1865-1929), il déclare sans ambages que « les Juifs doivent primer sur le judaïsme ». Pour lui, le « nouvel Hébreu » doit se débarrasser du fatras des Livres sacrés pour devenir un homme nouveau, proche d’un paganisme de la Vie et de la Force. L’image idéalisée d’Ahad Ha’am que véhicule encore aujourd’hui Abraham Burg – « Le xxie siècle devrait être celui d’Ahad Ha’am » – n’est pas recevable, hélas ! Quand on lit ces lignes : « Fichte nous a éduqués, le judaïsme nous l’avons découvert5 », on comprend d’où vient l’impasse du « camp de la Paix » en Israël. Bergmann, grand philosophe dont nous avons évoqué plus haut la défense de l’universalisme, conçoit en effet l’identité nationale en termes ethnocentriques et folkloriques empruntés à Herder et à Fichte… Cette synthèse instable entre nationalisme ethnique et religion peut être récusée des deux côtés. Les gardiens de la stricte orthodoxie peuvent y voir une épouvantable hérésie, mais les « nationalistes intégraux » inspirés par Charles Maurras (vous avez bien lu) ont pu créer un mouvement dit « canaanéen » qui voulait, dans sa radicalité, couper le cordon ombilical avec la Diaspora et son fatras de superstitions, pour laisser sa place à l’Hébreu nouveau, païen et dyonisiaque. Shattner nous conte avec brio cette histoire peu connue, où tout un refoulé du sionisme – présent aussi bien chez Ben Gourion, ce « bolchevik sans communisme », que chez son adversaire de droite Jabotinski – se libère, avec sa proximité sulfureuse avec les stéréotypes de l’antisémitisme sur le juif parasitaire, trop cérébral, improductif, coupé de la Nature, etc.

Les usages de la mémoire

Enfin ces trois ouvrages, comme d’autres qui vont à contre-courant de l’ambiance générale en Israël, attaquent de front la sacralisation de la Shoah comme fondement actuel de l’identité israélienne, mais aussi génératrice de batailles et de blessures, mémorielles, car « Auschwitz a remplacé Massada » (A. Burg). Et les jeunes israéliens, comme les Israéliens d’origine orientale, se voient porteurs accablés d’un drame qu’on les oblige à revivre éternellement. Les dégâts de cette religion civile sont incalculables, le Palestinien prenant la place du nazi dans ce scénario mortifère6. Schattner a raison de rappeler cette parole prophétique du grand Wladimir Rabinovitch, dit « Rabi », collaborateur régulier d’Esprit depuis 1933 : « Le plus grand danger est notre dégradation spirituelle depuis la victoire de juin 19677. »

Au fond, la grande question que posent tous ces ouvrages courageux est celle des religions de substitution qui ont envahi l’espace public juif et israélien d’aujourd’hui, croyant ou « laïc ». À l’idolâtrie du peuple (« Tu ne crois pas en Dieu, lançait naguère Leibowitz à Scholem, tu crois dans le peuple juif »), à la vieille éviction du rabbin au profit de l’historien national comme guide spirituel (depuis Doubnov et Baron), sont venus se surajouter obsession non moins idolâtre de la Terre (les « colons » du « camp national ») et cet insupportable culte de la Mort autour du génocide nazi qui autorise tous les crimes du présent. Mais nos auteurs ne veulent pas céder au désespoir. Ils envisagent le dépassement des clivages convenus entre croyants et incroyants, et une véritable « république » qui soit l’« État de tous ses citoyens ». Cette dernière proposition a le mérite de faire sortir du bois leurs adversaires, qui tel l’intellectuel néoconservateur Yoram Hazony8 disent clairement que le caractère « juif » de l’État importe plus que son essence démocratique. Le fait que les livres de Burg et de Sand aient été des best-sellers est en tout cas une petite lueur d’espoir dans une actualité bien sombre.

Daniel Lindenberg

À propos de…

• Abraham Burg, Vaincre Hitler, Paris, Fayard, 2007, 359 p., 23 €.

• Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Paris, Fayard, 2008, 444 p., 23 €.

• Marius Schattner, Israël, l’autre conflit. Laïcs contre religieux, Bruxelles, André Versaille éd., 2008, 389 p., 22, 90 €.

Librairie

Salman Rushdie, L’ENCHANTERESSE DE FLORENCE, Traduit de l’anglais par Gérard Meudal Paris, Plon, 2008, 407 p., 23 €

J’ai toujours pensé que l’art du conteur ressemblait à celui du jongleur. On lance de nombreuses histoires différentes en l’air et on jongle avec elles, et, si l’on est adroit, on n’en laisse tomber aucune. Ainsi, jongler est peut-être aussi une façon de conter.

C’est le jeune Haroun, le héros de Haroun et la mer des histoires, qui parle. C’est aussi une définition de l’art de Salman Rushdie qui se lit ici, de son talent à enchaîner les contes, à passer d’un univers à l’autre, à dessiner des correspondances inconnues. Dans l’Enchanteresse de Florence, plus encore que dans ses romans récents, l’écrivain adopte la voix du conteur pour mettre en scène d’autres conteurs, d’autres histoires, et faire se répondre des mondes. Roman historique par certains aspects, comme l’était par exemple le Dernier soupir du Maure, puisqu’il se déroule au xvie siècle entre l’Inde et l’Italie, roman complexe dont la prolifération des histoires résiste à toute tentative de résumé, le dernier roman de Rushdie propose une belle méditation sur l’enchantement de l’imagination, sur les ressemblances entre les mondes, sur la force vivante des contes. Il est fort bien servi en français par la remarquable traduction de Gérard Meudal.

L’histoire se passe à Fatehpur Sikri, au temps de l’empereur Akbar, petit-fils de Babar, fondateur de la grande dynastie des Moghols, qui avait fait de Sikri son éphémère capitale. Rushdie fait revivre la vie de la cour de l’empereur Akbar, où se produisent les plus grands musiciens (Tansen), les plus grands peintres (Dashwanth), où vivent courtisanes et reines, en particulier Jodha, la mythique épouse rajpoute d’Akbar, personnage de contes et de légendes (un film récent, Jodha Akbar, la fait entrer à Bollywood), qui devient ici imaginaire :

C’était une épouse imaginaire, rêvée par Akbar à la manière dont les enfants solitaires s’inventent des amis fictifs, et malgré la présence de toutes ces épouses, évanescentes certes mais tout de même vivantes, l’empereur estimait que les reines véritables étaient des fantômes et que c’était la bien-aimée fantasmée qui était réelle.

Akbar, renommé pour sa tolérance religieuse (« Peut-être n’existait-il aucune religion authentique… C’était là son ambition la plus indicible : fonder la religion de l’homme »), est un personnage romanesque séduisant sous la plume de Rushdie, animé de pulsions contraires (il s’essaie un moment à l’emploi de la première personne du singulier avant d’y renoncer, c’est un musulman végétarien, il ne veut pas être divin mais croit à la justice de son pouvoir), méfiant à l’égard de ses enfants, entouré des plus belles femmes et des meilleurs conseillers :

C’était lui l’Enchanteur. Il allait ici faire apparaître un monde nouveau, un monde qui n’appartiendrait ni à une religion, ni à une région, ni à un rang, ni à une tribu.

Arrive sur les lieux un mystérieux personnage blond, vêtu d’un manteau fait de losanges de cuir de couleur, et dont la spécialité est de raconter des histoires. Ce personnage détient un secret inouï, qu’il ne peut communiquer qu’à une seule personne. Jeté d’abord au cachot, il sort vainqueur de l’épreuve du détecteur de mensonges : une confrontation avec l’éléphant fou et aveugle de l’empereur. Il entame alors un long récit, pour persuader l’empereur que, quoique âgé d’à peine une vingtaine d’années, il est son oncle, le fils de la sœur de Babar, qui aurait su prolonger sa jeunesse. L’histoire est un peu étrange, mais Akbar l’accueille à la cour où il fait preuve de son intelligence de l’administration des affaires de l’empire, devient le favori de l’empereur, qui envisage d’en faire son héritier. Niccolò Vespucci, alias « Mogor dell’Amore » se doit de raconter son histoire, et l’histoire de sa lignée.

L’histoire se passe à Florence, au temps des Médicis :

Au début, il y avait trois amis, Antonino Argalia, Niccolò « il Machia » et Ago Vespucci.

Argalia quitte Florence, devient un personnage important de l’Empire ottoman, capture la princesse moghole Qara Köz, rentre à Florence en grande pompe où il devient condottiere, avant de mourir en protégeant la fuite de son épouse. Ago Vespucci, le père de Mogor dell’Amore, leur compagnon de beuverie et de plaisirs, contrairement à son cousin Amerigo, n’aime pas voyager mais se retrouve contraint de parcourir le monde, avec Qara Köz qu’il aide à s’enfuir. Niccolò, plus connu sous le nom de Machiavel, serviteur de la république de Florence, torturé :

Après quatorze années de bons et loyaux services, le peuple lui avait démontré que la loyauté ne l’intéressait pas… Ils avaient laissé il Machia être entraîné dans les entrailles de la cité où l’attendaient les bourreaux,

en disgrâce, consulte les morts et le passé :

Le passé était une lumière qui, correctement dirigée, pouvait illuminer le présent bien mieux que n’importe quel éclairage contemporain,

puis finit par écrire un petit livre qu’il soumet, sans succès, à la cour de Lorenzo de’ Medici :

Une anecdote circula pendant quelque temps, racontant que Lorenzo avait ri avec mépris quand on lui avait remis le livre et l’avait jeté dans un coin. « Le raté veut faire la leçon au prince pour lui expliquer la voie du succès », dit-il d’un ton grossièrement sarcastique.

L’histoire se passe donc entre Inde et Europe, entre Orient et Occident : le lien narratif repose sur la princesse Qara Köz, descendante de Genghis Khan, et qu’Argalia ramène à Florence. Également surnommée Angelica, en référence à l’héroïne du Roland furieux d’Arioste, elle enchante Florence grâce à ses charmes, et tous, dans la ville, en tombent amoureux :

Dès l’instant de son arrivée, elle avait été adoptée par le cœur même de la ville comme son emblème distinctif, son nouveau symbole, l’incarnation sous une forme humaine de cette beauté insurpassable qui la caractérisait. La Sombre Dame de Florence : les poètes s’emparèrent de leur plume, les peintres de leurs pinceaux, les sculpteurs de leur ciseau.

Plus tard, sa beauté commence à diminuer, et elle doit quitter Florence à la hâte, pour échapper à la vindicte populaire qui la croit responsable de la mort par syphillis de Lorenzo ; c’est sur elle que repose le mystère du personnage de Mogor dell’Amore, mystère qu’on ne divulguera pas ici. À la cour des Moghols, elle a disparu des récits, pour avoir fui vers l’Occident, jusqu’à ce qu’Akbar décide de la réhabiliter, en particulier par des portraits dont il confie la tâche à Dashwanth ; celui-ci tombe sous le charme infini du sujet, et finit par disparaître, dans le tableau qu’il peint :

Il avait accompli un exploit extraordinaire, l’exact opposé de celui qu’avait réussi l’empereur quand il avait donné la vie à sa princesse imaginaire. Au lieu de faire exister une femme imaginaire, Dashwanth s’était métamorphosé en personnage de fiction, sous l’impulsion (comme dans le cas de l’empereur) de l’irrésistible puissance de l’amour.

À la fin du roman, elle revient, son fantôme plus exactement, à Sikri par l’intermédiaire de l’histoire que conte Mogor, et supplante Jodha dans l’imaginaire de la ville et dans les affections de l’empereur. Autour de Qara Köz et de Jodha, le roman dessine le pouvoir des femmes et de l’amour, ainsi que la force de l’imagination qui fait exister ces femmes et disparaître le peintre, absorbé par sa légende. Il trace et efface la ligne qui sépare les mondes :

Si la frontière entre les mondes pouvait être franchie dans un sens, comprit Akbar, elle pouvait aussi l’être dans l’autre. Un rêveur pouvait devenir son propre rêve.

Autour des liens fictifs entre Florence et Fatehpur Sikri, Rushdie poursuit une méditation sur ce qui rapproche les deux mondes. L’histoire de Mogor permet à Akbar de comprendre que les terres occidentales sont si exotiques qu’elles dépassent l’entendement des peuples de l’Orient, que les gens y sont mus par des pulsions étranges, qui les font partir à la recherche d’or dont ils veulent toujours davantage. Mais l’attrait exercé par chacun des deux mondes sur l’autre est toujours réversible, et c’est Akbar qui l’incarne, fasciné par la reine Elizabeth ou par les voyageurs étrangers, dont la capitale, Sikri, est un véritable pays des merveilles pour ces derniers. Jodha le résume à Akbar :

Nous sommes leurs rêves, avait-elle dit à l’empereur, et ils sont les nôtres.

Les échos entre les mondes sont encore donnés par la réflexion discrète mais suivie qui parcourt le roman entre la quête politique d’Akbar, qui cherche à la fois la religion de l’homme et la meilleure façon de gouverner, et le personnage de Machiavel : Rushdie fait ainsi sentir les ressemblances plutôt que les différences entre ces mondes, il fait circuler les idées autant que les personnages, les préoccupations autant que les découvertes.

L’Enchanteresse de Florence est une célébration de l’art du conteur. Celui de Rushdie, bien sûr, dont on sait depuis les Enfants de minuit qu’il trouve sa source dans ces réservoirs d’histoires que sont les grands recueils (Mille et une nuits, l’Océan des rivières de contes, etc.). Le roman est construit sur le principe d’une prolifération des histoires, et d’une célébration des pouvoirs de l’imagination. Mogor, en tout premier lieu, est un grand raconteur d’histoires, certaines inventées, d’autres inventées malgré lui, et c’est lui qui livre toute l’histoire de Florence, c’est lui qui, à la manière de la Shahrâzâd des Mille et une nuits peut-être, ne peut se résoudre à mourir sans avoir raconté son histoire. Il est attiré par les religions polythéistes parce que les histoires y sont plus nombreuses et plus merveilleuses. Tous les personnages de ce roman sont tour à tour conteurs et contés, personnages dans les histoires d’autres personnages. Akbar lui-même sait la force des contes, le pouvoir non seulement de la parole, mais de l’écoute :

Les conteurs hindoustani savent toujours quand leur public leur échappe, dit-il, parce que les gens se lèvent tout simplement et s’en vont, ou alors ils se mettent à lui lancer des légumes, ou bien si c’est le roi qui constitue le public, il peut arriver qu’il jette le conteur, la tête la première, du haut des remparts de la ville. Et dans le cas présent, cher oncle Mogor, c’est précisément le roi qui t’écoute.

Le conteur, dont le talent s’apparente à celui du jongleur, rapproche Machiavel d’Akbar, ou Jodha de Kara Qöz, promène l’auditoire entre Fatehpur Sikri et Florence, interroge le pouvoir de la fiction au sein d’une fiction, anime les histoires, traverse enfin la ligne qui sépare le réel de l’imaginaire et invite le lecteur à retourner examiner l’enchantement mystérieux du livre.

Alexis Tadié

Renaud Meltz, ALEXIS LÉGER DIT SAINT-JOHN PERSE, Paris, Flammarion, 2008, 846 p., 35 €

Saint-John Perse fait partie de ceux qui ont cumulé l’activité littéraire et la fonction officielle, en menant, comme Claudel avant lui et Giraudoux son contemporain, une importante carrière diplomatique et politique pendant la IIIe République, sous son nom d’état civil Alexis Leger ; mais la postérité n’a retenu que le poète. En montrant comment cette image monolithique a été élaborée par Saint-John Perse lui-même, à travers une présentation et une réécriture savamment orchestrées de sa propre vie, Renaud Meltz s’attache à la déconstruire dans sa biographie. Son récit, chronologique comme il se doit, donne à voir une existence dans laquelle les figures du poète et du diplomate se déploient et alternent selon les périodes sans jamais se superposer. Ainsi, le récit de l’enfance dans la bourgeoisie blanche créole de Guadeloupe contient déjà les éléments qui seront centraux dans la poésie – les îles, l’exil ; puis c’est le retour en France, à Pau puis à Bordeaux, où le jeune homme noue ses premiers contacts poétiques (Francis Jammes, Valery Larbaud). Le séjour en Chine, pendant la Première Guerre mondiale, est sans doute le seul moment où Alexis Leger est consécutivement diplomate et poète (il a déjà choisi le pseudonyme de Saint-John Perse) ; à son retour, et après avoir fait paraître quelques poèmes dans la Nrf qui ont assis sa réputation, il publie Anabase, en 1924. À partir de là, et jusqu’en 1940, il se consacre exclusivement à sa carrière politique. C’est à ces années de l’entre-deux-guerres que le biographe, historien, consacre l’essentiel de son travail : devenu chef de cabinet d’Aristide Briand au terme d’une ascension fulgurante, le diplomate demeura à son poste malgré l’instabilité ministérielle qui caractérisa la IIIe République et fut un acteur de premier plan – des accords de Locarno, qui marquèrent son moment de gloire en 1925, à l’Anschluss en 1938, qui fut celui de l’échec de sa politique non interventionniste, déjà cause de la renonciation de Léon Blum à s’engager dans la guerre d’Espagne. La primauté accordée par le biographe à Alexis Leger au détriment de Saint-John Perse, outre une manière de tordre le bâton dans l’autre sens, est aussi la conséquence d’une thèse plusieurs fois réaffirmée par l’auteur selon lequel, après avoir choisi la carrière diplomatique pour des raisons financières, Saint-John Perse aurait pris goût à la chose publique et ne serait revenu tardivement à la poésie que par dépit, la Seconde Guerre mondiale ayant marqué la fin de son règne politique, rendu ensuite impossible par sa détestation (réciproque) pour de Gaulle, et le début de son exil américain. Le portrait qui en émerge est celui d’un personnage foncièrement intéressé, que sa capacité de manipulation rend aussi fascinant qu’antipathique, et pour qui la diplomatie et la littérature sont avant tout des moyens de satisfaire à son ambition. Alexis Leger apparaît comme un cynique, pour lequel « une mort était un drame, mais des milliers de morts une statistique », un arriviste, qui sait se concilier les faveurs des personnalités les plus diverses, de Philippe Berthelot à Léon Blum en passant par Aristide Briand, et un lâche, filant à l’anglaise à chaque fois que la guerre éclate. Émigré aux États-Unis en 1940, et déchu de la nationalité française par le régime de Vichy, il ne revient en France que tardivement, et seulement de manière épisodique, tout en attendant de la patrie, mythifiée à distance dès l’enfance, puis perçue à travers les coulisses du pouvoir, une reconnaissance officielle qui viendra finalement par la littérature. Dès le début, la vocation poétique est présentée comme une manière de devenir l’un des « maîtres spirituels » de son temps, ce qu’il deviendra effectivement, après la Seconde Guerre mondiale, au terme d’un long processus d’« invention de soi ». L’un des jalons en est le prix Nobel, qu’il obtient en 1960 après une longue campagne mais sans avoir eu l’air d’y toucher ; enfin, la pièce maîtresse de ce dispositif est constituée par le volume de la Pléiade consacrée au poète et entièrement réalisé par ses soins. La parution dans la Pléiade du vivant de l’auteur, consentie exceptionnellement par Gaston Gallimard du fait même de l’obtention du Nobel, fournit à Saint-John Perse l’occasion de réécrire entièrement sa vie. Pour l’éditeur qui voulait des Mémoires, il ajoute à l’œuvre poétique un florilège d’hommages et de correspondances : généalogie fantasmée, chronologie arrangée, lettres écrites a posteriori – dont l’une datant de son séjour en Chine et annonçant, dès les années 1920, l’avènement du communisme. Saint-John Perse ne livre d’Alexis Leger que ce qui lui convient et rehausse son portrait. Cette dimension « d’autofiction permanente » témoigne, comme le souligne justement l’auteur, d’une vision moderne du rapport de l’écrivain à sa propre histoire, quand par ailleurs celui-ci, classé plusieurs fois du côté des « antimodernes », selon la dénomination d’Antoine Compagnon adoptée ici, a tous les attributs extérieurs d’un homme début de siècle ; Saint-John Perse, bien que poète, aurait écrit ainsi à travers la Pléiade le « roman de sa vie ». Ce talent caché de romancier pallie peut-être pour Renaud Meltz ceux du poète, dont il est très peu question dans la biographie : non seulement l’œuvre de Saint-John Perse n’y fait l’objet d’aucune présentation, abandonnant le lecteur novice à son ignorance, mais, présentée presque exclusivement à travers les propos de ses détracteurs, en accord semble-t-il avec l’auteur qui l’écorne en une demi-page à la fin du volume (Vents « trop long », Amers « vraiment trop ridicule »), elle en vient à apparaître, en filigrane et au regard de la stratégie mise en place par le poète pour la réception de son œuvre, comme une imposture. Postulat surprenant, jamais vraiment assumé, pour une biographie de cette envergure, qui remet l’homme sur le devant de la scène comme pour mieux montrer que la place de l’œuvre était usurpée.

Judith Lindenberg

Brèves

Jean Rolin, UN CHIEN MORT APRÈS LUI Paris, P.O.L., 2009, 352 p., 20 €

Jean Rolin voyage tout le temps, il aime les bateaux, il marche à pied dans les villes, il traîne dans des ports pour décrire dans le détail les nouveaux containers et, dans son précédent ouvrage, il livrait une voiture dans un pays africain… Mais ce voyageur/écrivain impénitent n’en finit pas de s’arrêter dans des trous noirs, des creux, des terrains vagues, des zones, des espaces non bâtis et non habités qui ne sont pas des no man’s land mais des « non-lieux » où le monde est comme en voie de disparition. Dans cet ouvrage, il continue son tour du monde (Liban, Égypte, Moscou, Turkménistan, Santiago du Chili, Mexico…) mais pour rencontrer des chiens errants cette fois-ci. Au-delà du débat sanitaire (faut-il les stériliser ou les tuer ?), son projet est de les suivre à la trace et de traquer ceux qui sont leurs compagnons provisoires (cireurs de chaussures, marchands ambulants, enfants abandonnés, tous ceux qui n’habitent nulle part et se font traiter comme des chiens). Jean Rolin cristallise autour de ces chiens « de vie et de mort » du monde entier sa fascination pour les espaces de l’errance. Écrivain de la mondialisation, très mobile, il scrute ces non-lieux que l’on trouve partout pour mieux comprendre jusqu’où l’humain et l’inhumain résistent l’un à l’autre, se croisent et interfèrent. On est ici dans un paysage guerrier où on ne se fait pas la guerre. Paysage de guerre « avant » ou « après » la bataille ? Qui sait ? Seule l’écriture de Rolin recrée un monde à travers des espaces impossibles.

O. M.

Charles Péguy, L’ARGENT, Paris, Éditons Parallèles, 2008, 104 p., 10 €

De l’Argent, on connaît la critique sévère de Jaurès et du socialisme de l’époque, l’éloge des instituteurs de la République, les liens entre les clercs religieux et laïcs. De l’Argent, on se souvient de l’interrogation sur l’équivalent général qu’est l’argent, mais on a peut-être oublié à quoi cette réflexion sur l’argent fait écho. À savoir à deux couples de notions. Celui de la pauvreté et du jeu : « Il était entendu que celui qui faisait de la fantaisie, de l’arbitraire, que celui qui introduisait du jeu, que celui qui voulait s’évader de la pauvreté risquait tout. Puisqu’il introduisait le jeu, il pouvait perdre. Mais celui qui ne jouait pas ne pouvait pas perdre. Ils ne pouvaient pas soupçonner qu’un temps venait, et qu’il était déjà là, et c’est précisément le temps moderne, où celui qui ne jouerait pas perdrait tout le temps, encore plus sûrement que celui qui joue. » Et celui de liberté et du modernisme : « Le modernisme consiste à ne pas croire soi-même pour ne pas léser l’adversaire qui ne croit pas non plus. C’est un système de déclinaison mutuelle. La liberté consiste à croire. Et à admettre, à croire que l’adversaire croit. Le modernisme est un système de complaisance. La liberté est un système de déférence. Le modernisme est un système de politesse. La liberté est un système de respect. » Qui ne dispose pas de cet opuscule dans sa bibliothèque pourra se le procurer et découvrir que Péguy, toujours réfractaire aux caricatures dont il est l’objet, est d’abord un « libéral », i. e. un homme de liberté, un homme libre. Un libéral qui, bien sûr, n’a pas grand-chose à voir avec le joueur capitaliste – qui ne perd rien à jouer (du moins le croit-il) alors que celui qui ne joue pas est le perdant : ce qui est une belle anticipation de la crise actuelle.

O. M.

Sous la direction de Paul Thibaud, JUIFS ET CHRÉTIENS DEVANT LE XXIe SIÈCLE, Paris, Albin Michel, 2008, 250 p.

Ce volume qui reprend un colloque de l’Amitié judéo-chrétienne de 2007 est exemplaire par la méthode, avec contributions de personnalités juives, chrétiennes, agnostiques abordant en débat de grandes questions actuelles. Hervé Juvin lance une discussion critique sur « l’auto-production de l’humanité » manifestée par le changement d’attitude à l’égard de la naissance et de la mort. De même suit un débat sur la laïcité. Les religions ici en dialogue ne peuvent elles-mêmes se soustraire à une mise en question interne. Paul Thibaud (comme par ailleurs Florence Taubmann, qui lui succède à la tête de l’Amitié judéo-chrétienne) pense que le christianisme est soumis à une déstabilisation telle qu’il doit relire et réinterpréter son histoire depuis sa rupture avec le judaïsme et les effets du constantinisme. Entreprise nécessaire autant que délicate. Cette impression, ce vertige de séparation du monde est-il propre à notre époque ou est-il constitutif du christianisme presque depuis son origine, depuis Tertullien ? Pour répondre, le mieux sera d’opérer sur des événements limités, abordés selon la même méthode de débat. Le judaïsme se prête aussi au jeu avec une évaluation du sionisme « rattrapé par le religieux » (Claude Klein). L’ensemble de ce volume est passionnant.

J.-C. E.

Robert Chapuis, LA ROSE ET LA CROIX. Socialistes et chrétiens, Paris, L’Encyclopédie du socialisme, 2008, 120 p., 7, 50 €. POUR UNE HISTOIRE DE LA DEUXIÈME GAUCHE. Hommage à Jacques Julliard, Paris, Bibliothèque nationale de France, 2008, 142 p., 12 €

On peut faire une lecture complémentaire de ces deux ouvrages. Dans les actes de la journée d’hommage qui lui était consacrée à la Bnf en mars 2007, Jacques Julliard rapporte un court échange avec François Mitterrand, révélateur d’un malentendu persistant à gauche : « sur le pas de la porte, me tapotant la main comme il savait faire en papillotant un peu des yeux, [François Mitterrand] m’a dit : « Seulement, il y a une différence immense entre nous, vous êtes un démocrate-chrétien » ; j’ai répondu fermement : « Non ». – « Ah bon, mais alors qu’est-ce que vous êtes ? » – « Je suis un socialiste religieux ». Je ne suis pas encore sûr qu’il ait compris ! »

Qu’est-ce donc qu’un « socialiste religieux » et pourquoi se distingue-t-il radicalement d’un démocrate-chrétien ? C’est entre autres ce que Robert Chapuis expose dans son bref essai qui retrace les engagements à gauche de plusieurs générations de chrétiens. Il insiste notamment sur l’importance, après guerre, des mouvements d’action catholique qui ont formé, souvent par l’intermédiaire du syndicalisme (étudiant, agricole, ouvrier, etc.), des militants qui ont beaucoup apporté à la rénovation du socialisme français. Trois facteurs se combinent de manière originale au tournant des années 1950 et 1960. Des militants issus de l’action catholique, attachés à la laïcité, refusent la perspective démocrate-chrétienne et sont prêts à s’engager dans la gauche non communiste. Des points de rencontre (sur la condition étudiante et la guerre d’Algérie, notamment) ouvrent des passerelles à gauche. Enfin, une reprise en main cléricale maladroite accélère la fuite des jeunes cadres des mouvements catholiques hors de l’Église. À la fin du recueil d’hommage à Julliard, Michel Rocard retrace ainsi la manière dont la convergence a pu se faire à l’Unef : il saisit une opportunité de bousculer la vieille Sfio et de rénover le socialisme grâce à un style d’engagement chrétien dans lequel il voyait un substitut pratique à la culture social-démocrate inexistante dans la tradition française. Jacques Julliard eut précisément un rôle dans cette histoire. Son parcours d’historien et de journaliste (évoqué notamment par Jean-Claude Casanova, Pierre Nora, Michelle Perrot, Jacques Revel ou encore Michel Winock…) est aussi passé par le syndicalisme (voir les textes d’Edmond Maire, Robert Chapuis, Patrick Fridenson) et par un milieu assez dense du catholicisme de gauche (notamment avec le groupe « Reconstruction » qui, autour de Paul Vignaux, préparait la déconfessionnalisation de la Cftc) qui fonctionnait à l’époque comme une vraie plate-forme de rencontres et d’échanges.

M.-O. P.

Patrick Vauday, L’INVENTION DU VISIBLE. L’image à la lumière des arts, Paris, Hermann, coll. « Le bel aujourd’hui », 2008, 192 p., 23 €

L’intérêt de ce livre est de croiser un constat, celui d’un monde qui tourne au rythme des images, et une interrogation sur les limites de la philosophie classique de l’image. Alors que les images sont désormais partout et tournent en boucle, Patrick Vauday entreprend de dépasser les conceptions de l’image comme essence (l’image comme faux-être chez Platon) et comme « transition » (au sens de l’imaginaire sartrien). Dès lors, le pas de côté théorique proposé consiste à réfléchir pragmatiquement aux images et à en valoriser « le régime artiste », la poïetique dans tous les arts. « Différentiel, le pouvoir de l’image est affaire de densité dans le milieu des images et sa force peut se mesurer à une triple capacité de conservation de sa forme dans un paysage audiovisuel éminemment instable, de perpétuation et de reviviscence de ses effets dans des contextes changeants et oublieux, enfin d’enclenchement de récits qui embrayent sur elle pour la prolonger et produire du sens. » Dès lors, la civilisation des images retrouve un sens et n’est pas réductible au non-monde de simulacres : « Une civilisation des images se donne les moyens de départager entre celles qui sont faites pour imposer silence et aveuglement et celles qui font place au déplacement du regard. »

O. M.

Thomas Kirszbaum, RÉNOVATION URBAINE. Les leçons américaines, Paris, Puf, coll. « La ville en débat », 2008, 92 p., 8 €

Dans le contexte de la victoire de Barack Obama, cet ouvrage propose un bilan, éclairant et en partie positif, de la politique de rénovation urbaine américaine qui a principalement concerné la population noire. L’auteur évoque, à la suite d’Anthony Downs, les trois voies possibles pour liquider les ghettos et déconcentrer la pauvreté. La première correspondait à une stratégie dite du dispersal (déménagement des habitants des inner cities vers les banlieues dominées alors par les classes moyennes blanches). La deuxième, dite de « l’enrichissement sans déménagement », vise le développement communautaire et tente de former une classe moyenne dans le ghetto. La troisième, appelée « gentrification volontaire », s’efforce d’attirer les classes moyennes dans les quartiers pauvres. Cet ouvrage esquisse parallèlement une comparaison entre la politique de rénovation urbaine mise en oòuvre en France depuis quelques années (avec l’Anru) et l’expérience américaine (sur ce point, voir l’article de T. Kirszbaum dans Esprit, mars-avril 2004 : « Discrimination positive et quartiers pauvres : le malentendu franco-américain »). Alors que la rénovation urbaine s’est vue assigner en France une finalité unique (provoquer la mixité sociale à la seule échelle des quartiers sensibles par des démolitions systématiques), l’exemple américain enseigne au contraire « l’indispensable diversité des stratégies de mixité ». Bref, le développement communautaire américain met en avant des intérêts communs alors que la rénovation française est une opération d’intérêt public.

O. M.

Thomas Lebègue et Emmanuelle Walter, GRANDES ÉCOLES. La fin d’une exception française, Paris, Calmann-Lévy, 2008, 228 p., 17 €

Faisant fréquemment écho à l’ouvrage de Pierre Veltz qui n’a pas été spécialement bien reçu par les gardiens du temple (Faut-il sauver les grandes écoles ? De la culture de la sélection à la culture de l’innovation, Presses de Sciences-Po, 2007, voir le compte rendu dans Esprit en août-septembre 2007), cet ouvrage le prolonge doublement. D’une part, il montre, exemples à l’appui, que les grandes écoles qui forment l’excellence suprême (l’ingénieur et le littéraire à la française) ne sont pas près de disparaître. Mais elles vont avoir du mal à résister à la multiplication et à la montée en puissance d’écoles (petites, moyennes et grandes) dont une majorité est composée d’écoles de management et de commerce (voir le rôle de l’Essec). D’autre part, il souligne la persistance des réflexes des grands corps (un exemple : Jean-Louis Beffa, patron de Saint-Gobain, ancien du corps des Mines, faisait barrage il y a quelques années à l’initiative de Pierre Veltz – alors directeur de l’École nationale des Ponts et Chaussées – de rapprocher les Mines et les Ponts… On ne mélange pas, même à ce niveau-là, les torchons et les serviettes… J.-L. Beffa, toujours responsable du corps des Mines, vient d’accepter un rapprochement X Mines-X Télécom… mais au bénéfice du corps des Mines lui-même. Parallèlement, les X Ponts se rapprochent des X Eaux et forêts [Le Monde du 21 janvier 2009]. On observe que les deux corps en haut de la hiérarchie [Mines et Ponts] sont peut-être en décalage avec le monde du développement durable et des nouvelles technologies qui sont davantage notre avenir. À quand une réouverture des mines ?). Mais le réseau des grands corps n’alimente pas seulement le marché du pantouflage (aller-retour public-privé et nomination à la tête des grandes entreprises d’État), il maintient chez quelques-uns l’idée de service public. À un moment où Nicolas Sarkozy s’efforce de bousculer des grands corps de l’État qui restent sur leur garde et que la réforme Pécresse est une incitation à imaginer des regroupements et des synergies, souvent purement tactiques, cet ouvrage de facture journalistique fournit des informations précieuses et donne du grain à moudre.

O. M.

En écho

UN INSTITUT D’ÉTUDES AVANCÉES À NANTES – Parallèlement à un substantiel dossier sur le rôle des architectes qui ne fait pas appel aux habituels « starchitectes » et à un hommage à Olivier Guichard (voir l’article de Goulven Boudic) qui a joué un rôle anticipateur actif dans la constitution progressive de l’aire métropolitaine La Baule/Saint-Nazaire/Nantes, La Revue Place publique. Nantes/Saint-Nazaire, la revue urbaine, janvier-février 2009 (diffusion Les Belles Lettres) salue l’inauguration de l’Institut d’études avancées dont Alain Supiot (voir ses interventions dans Esprit, novembre 2008 et janvier 2009) est le maître d’œuvre et responsable. Rappelant que « ce type d’institution universitaire original a été inventé aux États-Unis avant la Seconde Guerre mondiale pour y accueillir de grands savants allemands qui fuyaient le nazisme et que la formule a essaimé dans quelques villes européennes (Berlin, Uppsala, Budapest, Wassennar près d’Amsterdam) », Alain Supiot, qui fut le rapporteur d’une commission sur l’avenir des sciences humaines, en précise ensuite la finalité dans le cas de Nantes : « Je suis frappé de l’enfermement des sciences sociales dans les pays du Nord, si peu ouverts aux autres façons de penser dans les autres régions du monde. Il faut inventer un nouveau style de réflexion intellectuelle avec les gens du Sud. Pas question pour nous de travailler sur l’Afrique, mais avec des Africains, des Indiens, des Latino-Américains […] Un pays qui se rend aveugle aux autres cultures s’appauvrit, se fragilise. Nous ne sommes plus puissants. Devenons intelligents. C’est bien un investissement d’intérêt général, non ? »

SCIENCES HUMAINES – Un dossier spécial de la Revue internationale d’éducation publiée par le Centre international d’études pédagogiques (Ciep) formule une question désormais récurrente : « Quel avenir pour les études en sciences humaines ? », dossier coordonné par Michel Lussault. Dans l’introduction, celui-ci constate que ce sujet qui se trouve au croisement de trois interrogations (quel est le périmètre des « sciences humaines » ? quelles sont leurs finalités ? quels débouchés les étudiants de ces filières peuvent-ils espérer ?) est rarement exploré. Le débat reste donc souvent cantonné à des positions de principe, dont Michel Lussault distingue quatre variantes : l’approche patrimoniale et érudite ; la perspective de connaissance critique ou réflexive ; la posture prosaïque et l’approche utilitariste et professionnalisante. De nombreux pays sont passés en revue (Russie, Brésil, Italie, Algérie…) et une riche table ronde consacrée à la France permet de mieux se repérer dans les tendances institutionnelles actuelles. En montrant que l’espoir qui avait été placé dans les sciences humaines dans les années 1960 était qu’elles permettraient une modernisation du savoir (en restaurant un « système du savoir »), Alain Renault montre que la crise de ce projet de renouveau, qui se traduit par une spécialisation croissante des disciplines, est aussi celle de l’université elle-même. Au-delà de la question de la professionnalisation, c’est en effet le défi de « l’éclatement de la rationalité en rationalités multiples et fragmentées » qu’il faut affronter.

LE GRAND PARIS (suite) – Après avoir écrit un ouvrage sur Paris (Perrin, 2008) et contribué à notre dossier sur le Grand Paris (octobre 2008), Guy Burgel propose un ensemble sur le devenir des métropoles dans sa revue (Villes en parallèle, document 4, octobre 2008. Adresse : 5, avenue du Gal Balfourier, 75016 Paris) où il développe le concept d’altermétropolisation qui lui est cher. La monographie portant sur la ville de Florence (350 000 habitants) est particulièrement intéressante.

LE RSA (suite) – Études (janvier 2009) et Projet (janvier 2009) reviennent l’une et l’autre sur le Rsa, la première en publiant un entretien avec Martin Hirsch (le maître d’œuvre) et Emmanuelle Wargon sur la philosophie sous-jacente de cette mesure, et la seconde en proposant deux textes plus critiques de Yannick L’Horty et Denis Clerc qui s’interrogent sur la généralisation d’une mesure dont les résultats de l’évaluation de l’expérimentation faite dans 34 départements ne sont pas connus. On pourra comparer avec le texte de Jacques Rigaudiat paru dans Esprit en janvier 2009. Quant à la revue Droit social (janvier 2009), elle s’ouvre sur un texte de Jean-Paul Jacquier qui porte sur l’avenir du paritarisme et s’inquiète de l’absence de débat public sur ces questions en France.

RÉFORME DE L’ÉTAT – Pour prolonger notre dossier de décembre 2008 (« Dans la tourmente (2) Que peut l’État ? Que fait l’État ? »), on lira avec intérêt le no 89 de La Revue de la Cfdt consacré aux « Défis de la réforme de l’État » qui confronte praticiens (voir les articles sur la fonction publique hospitalière, la fonction publique territoriale et sur le cas de la réforme de la défense nationale) et analystes. Anousheh Karvar fait une analyse critique précise du processus de Rgpp et Patrick Le Galès fait le point sur la relation entre « L’État et les territoires » en plein bouleversement : « Au sein de l’État, les services extérieurs, piliers du modèle d’État à la française, sont marginalisés et réorganisés au niveau régional. À l’inverse, dans cette restructuration de l’État, les ministères des Finances et de l’Intérieur, qui sont des ministères de coordination, ont pris de l’importance, tandis que les ministères de hiérarchies techniques ont perdu de leur influence. Cette logique a permis de renforcer villes et régions. »

NUMÉRISATION – La Revue des Deux Mondes fête en 2009 ses 180 ans. Pour la plus ancienne revue d’Europe, c’est l’occasion de donner à lire des textes de son histoire sur un nouveau site internet : www.revuedesdeuxmondes.fr qui comptabilise 23 426 articles depuis 1829. Comme l’écrit son directeur Michel Crépu dans la livraison de janvier 2009 de la revue : « Encore ne s’agit-il pas seulement d’édifier stérilement un patrimoine : celui-ci n’a de sens que dans la mesure où il peut être la source de nouvelles curiosités, de nouvelles investigations. En ce sens, la révolution numérique prend une signification particulière, au-delà du prodige technologique : la révolution numérique réveille la bibliothèque, elle rallume les réseaux, elle en provoque d’autres. » D’autre part, tout au long de l’année, des « trésors cachés » de son histoire seront republiés dans la revue « papier ».

COMMENTAIRE – Dans sa livraison hivernale (no 124, hiver 2008-2009), la revue de Jean-Claude Casanova propose une méditation de Raymond Aron sur la défaite et sur la France qui évoque les figures de Renan et de Marc Bloch, un dossier sur la crise qui porte avant tout sur les perspectives de régulation de la finance et sur les marchés bancaires, un texte de Jean-Pierre Filiu sur « Al-Qaïda à bout de souffle » et un compte rendu critique de Rémi Brague qui revient, arguments à l’appui, de manière nuancée sur la polémique provoquée par l’ouvrage de Sylvain Gouguenheim, Aristote au mont Saint-Michel : les racines grecques de l’Europe chrétienne (Le Seuil, 2008).

HÉRODOTE – 4e trimestre 2008, no 131, « Crise alimentaire ». Le numéro de la revue de géographie et de géopolitique restitue la crise alimentaire de 2008 (flambée des prix des produits agricoles échangés et émeutes de la faim) dans le contexte des évolutions globales relatives aux questions agricoles et alimentaires. Sylvie Brunel résume l’enjeu alimentaire : la domination du marché mondial par le Nord, la réalité de faim pour 850 millions d’humains, la moitié de l’humanité – urbaine – coupée de la production agricole, la diminution des surfaces cultivables, la compétition mondiale pour l’accès aux ressources. À propos du dernier sommet de la Fao (juin 2008) sur la crise alimentaire qui relança le « productionnisme agricole » pour nourrir la planète au risque d’aggraver la pauvreté et les inégalités dont la crise alimentaire est la manifestation la plus grave, Nicolas Bricas et Benoît Daviron soulignent les évolutions dont a fait l’objet le concept de la sécurité alimentaire. Longtemps pensée en termes de disponibilités alimentaires, la sécurité alimentaire est désormais envisagée en termes « d’accès physique et économique de tous les êtres humains […] à une nourriture suffisante, salubre et nutritive ». Or, en ne se concentrant que sur la quantité produite, le « productionnisme agricole » des institutions internationales, régionales et des États ne tient pas suffisamment compte de cette question capitale de « l’accès » à l’alimentation. La revue livre ensuite plusieurs études de cas, la plupart sur des pays d’Afrique subsaharienne (mais aussi sur le Nordeste au Brésil ou le Vietnam), continent où la crise alimentaire est la plus structurelle, malgré les efforts du volet agricole du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (Nepad).

Avis

Le séminaire de philosophie du droit Esprit-Ihej-Enm-Paris XII-Ulb est consacré cette année au thème : « Efficacité, stratégie, sécurité : un modèle de justice néolibérale ? » Prochaines séances : le 2 février 2009, Yves Cartuyvels décrira « La détection-prévision des déviances : du traitement pénal à une gestion économique des risques » ; le 9 mars, Jean-Paul Jean, « Le management et l’efficacité sont-ils antinomiques de la justice ? » ; le 23 mars, Bernard Harcourt, « Pénalité néolibérale : naissance de l’ordre naturel, illusion de la liberté ». Les conférences ont lieu de 18 heures à 20 heures à l’Enm, 3ter, quai aux Fleurs, 75004 Paris ou sont accessibles sur l’internet (www.ihej.org). Contacts : jhubrecht@ihej.org ; mchami@ihej.org

Nous proposons à nos lecteurs une rencontre publique de discussion avec plusieurs auteurs de notre numéro de janvier (« Travail et protection sociale : un droit malmené ») : Jacques Le Goff, Jacques Rigaudiat et Jean-Claude Barbier le vendredi 13 mars à 18 heures à l’Institut des hautes études sur la Justice, 3 ter quai aux Fleurs, 75004 Paris. Entrée libre.

Le mois prochain, nous observerons les transformations apportées par le développement rapide des technologies numériques. De nouvelles pratiques apparaissent avec les réseaux sociaux, la possibilité pour tout un chacun de devenir soi-même producteur et diffuseur de contenu (ce qui a un impact considérable sur la presse et l’édition), la gratuité… Mais ce sont aussi de nouvelles possibilités techniques qui s’ouvrent, notamment avec la jonction de la téléphonie mobile et de l’internet : désormais ce ne sont plus seulement des ordinateurs qui nous relient à la toile mondiale mais d’autres objets… Nous nous demanderons aussi, dans le fil d’une réflexion sur l’histoire des relations des individus à la technique, ce qu’il en advient de notre rapport au corps dans les nouvelles cultures numériques : si la technologie offre de nouveaux relais à notre action, elle conduit aussi à des prises de risque inédites. Par la suite, nous publierons des ensembles sur la piraterie, sur l’animalité, sur l’héritage des Lumières…

  • *.

    Historiens, initiateurs d’une pétition : « Réforme du Capes : pour un véritable débat Appel à contributions » qui a déjà recueilli plus de 1 000 signatures parmi les historiens-géographes. Christian Delacroix est Prag en histoire à l’université de Paris-Est Marne-la-Vallée ; François Dosse est professeur des universités en histoire contemporaine à l’université Paris 12 (composante Iufm) ; Patrick Garcia est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Cergy-Pontoise (composante Iufm).

  • 1.

    Il faut rappeler qu’avant le génocide, le sionisme n’était que l’un des nationalismes existant au sein des masses juives : il y avait les partisans de « l’autonomie culturelle », les « territorialistes », les « yddishistes », etc.

  • 2.

    Abraham Burg, Vaincre Hitler, op. cit., p. 371, et autre citation p. 372, sur le « danger de déshumanisation… une tendance à la haine des étrangers, au repli sur soi » dans une lettre à David Ben Gourion.

  • 3.

    Du nom du « faux Messie » Sabbataï Tsvi, qui au milieu du xviie siècle rallia la majorité des juifs, puis se convertit à l’islam.

  • 4.

    Minczeles et Plasseraud, les Litvaks, Paris, La Découverte, 2008.

  • 5.

    Shmuel Hugo Bergmann, dans Martin Buber, Lettres choisies, Paris, Cnrs Éditions, 2004, p. 84.

  • 6.

    Idith Zertal, la Nation ou la mort, Paris, La Découverte, 2005.

  • 7.

    Marius Schattner, Israël, l’autre conflit…, op. cit., p. 365.

  • 8.

    Yoram Hazony, Sionisme, postsionisme et destins d’Israël, Paris, éd. de l’Éclat, 2007.