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L'acharnement ironique (entretien)

La Belgique est un modèle réduit de la systématisation du geste ironique. Sa dissolution en direct lors d’une émission télévisée parodique en 2006 a donné lieu à de nombreuses réflexions sur les dangers de l’ironie. Celle-ci peut en effet être subversive, mais également devenir une sorte de réflexe, qui finit par détruire le discours politique et mener au nihilisme.

Esprit – Vous avez passé de nombreuses années à Bruxelles, vous connaissez bien la Belgique. C’est par excellence un pays qui ne se prend pas au sérieux. On y pratique à tout propos l’autodérision, la farce. En politique, notamment – les émissions satiriques prospèrent alors que l’unité du pays semble de plus en plus incertaine. L’éclatement de la Belgique a même été mis en scène en guise de journal télévisé, sur la plus grande chaîne publique : il fallait oser – mais le fallait-il, justement ? La parodie n’est-elle pas un exercice risqué ?

Quand la Belgique éclate de rire

Benoît Peeters – L’autodérision et la parodie sont des outils séduisants, mais qu’on ne peut manier sans précaution. Vous faites allusion au « docufiction » Bye Bye Belgium1. C’était en effet un cas d’école. Le présentateur habituel du journal utilisait les codes du genre pour ce qui n’était en réalité que politique-fiction : la Flandre, annonçait-il, vient de faire sécession ! Par conséquent, la Belgique n’existe plus ! S’ensuivaient pendant une heure et demie des interviews – complices – avec des personnalités politiques, des reportages – truqués – où l’on a vu notamment des trains bloqués à la frontière entre la Flandre et la Wallonie... Malgré les précautions prises en début d’émission, des centaines de milliers de téléspectateurs ont d’abord pris cette mise en scène pour la réalité. L’auteur, un journaliste francophone attaché à l’unité du pays, a affirmé ensuite avoir voulu « faire réfléchir » et « susciter une prise de conscience » de ses compatriotes. Mais incontestablement, Bye Bye Belgium a exercé l’effet d’une prédiction en partie autoréalisatrice. Cette fiction véritablement performative a fait franchir un pas de plus vers la dissolution du pays. De fait, l’émission apprivoise cette dissolution, elle la dédramatise. Certes, les images des voyageurs bloqués en pleine nuit à la frontière flamande apparaissent dramatiques, tellement cette scission fictive est soudaine. Mais en même temps, elles sont cocasses. Au fond, chacun sait que la fin de la Belgique, si elle devait survenir un jour, ne pourrait pas être si brutale. Par contraste avec la caricature qui en est offerte, l’hypothèse d’une dissolution en douceur du pays apparaît donc plus acceptable, et en même temps plus plausible. Un tel effet mérite d’être pesé. Parodie, simulacre, canular, second degré... Je crois qu’il n’est pas illégitime de se demander, à chaque fois, à quoi on joue. À qui s’adresse-t-on ? Et quels effets produit-on sur le réel ?

À vrai dire, ce sont d’abord des questions que je me pose à moi-même. Parce que bien avant Bye Bye Belgium, j’avais réalisé le Dossier B, en collaboration avec François Schuiten et Wilbur Leguebe (diffusé sur Arte et la Rtbf). Nous avons construit un leurre en utilisant tous les codes du documentaire pour donner aux travaux extravagants entrepris à Bruxelles depuis un siècle et demi une explication elle-même extravagante : tout reposerait sur un complot, une secte occulte animée par plusieurs générations d’entrepreneurs et de politiciens. François Schuiten et moi, nous nous sommes souvent interrogés par la suite sur l’effet véritable d’un film comme celui-là. Bien sûr, c’est un jeu, bien sûr, c’est une réflexion sur l’image télévisuelle, mais qu’on le veuille ou non, c’est aussi une forme de manipulation. Le but explicite du Dossier B était de souligner le non-sens des grands travaux destructeurs qui ont métamorphosé la ville. Mais ce faux documentaire a pu créer de vraies croyances et alimenter une vision complotiste de l’Histoire, ce qui n’était évidemment pas notre intention. Le procédé comportait aussi le risque de brouiller le message que nous voulions transmettre et de discréditer notre propre travail d’enquête. Les informations que contient bel et bien le Dossier B ont pu être prises pour de pures inventions, et les experts interrogés confondus avec des acteurs ! Jouer avec le vrai et le faux est stimulant, et même excitant, mais la généralisation de ce type de dispositif me poserait problème.

L’ironie : de la libération à la conservation

L’omniprésence de l’ironie, ou de la farce, de la dérision, se retrouve aussi ailleurs qu’en Belgique. En France, par exemple, que penser des Guignols de l’info ?

La Belgique propose peut-être un modèle réduit de la systématisation du geste ironique et de son extension au champ politique. La question est de savoir comment cette autodérision qui semble d’abord sympathiquement irrévérencieuse – pensons à Noël Godin et à ses entartages de personnalités médiatiques, de Marguerite Duras à Bill Gates en passant par Bhl – peut à un moment se retourner, se transformer en son contraire : un geste cynique et systématique, nihiliste et politiquement suspect. Les Guignols de l’info m’ont beaucoup amusé, mais je ne les regarde plus depuis longtemps. Il y a une usure qui tient moins à l’émission elle-même, car le talent de l’équipe est indéniable, qu’à ses effets sur le spectateur. Les Guignols ont installé un réflexe ironique, comme un automatisme. À la longue, ce type d’émission a quelque chose de destructeur. En cassant d’emblée tout discours politique, quels que soient sa couleur et son contenu, en ramenant les politiques de tous bords à des marionnettes semi-débiles, les Guignols contribuent à un discrédit de la politique dont nous n’avons vraiment pas besoin. Oui, le ridicule tue, mine de rien. Pour une nouvelle génération, l’évidence qui s’impose n’est plus « Tous pourris », mais « Tous nuls ». Comment lutter contre ce laminage quotidien ? À force d’enfoncer le même clou avec le même marteau, l’émission perd de sa légèreté, de sa drôlerie, mais pas de sa capacité de nuisance.

L’ironie ne peut être libératrice que si elle correspond à une prise de risque… Charles Philipon et Honoré Daumier, les pères de la caricature politique en France, s’exposaient véritablement. Ils ont été incarcérés à plusieurs reprises, pendant les premières années de la monarchie de Juillet. Le rôle qu’ils jouaient était indéniablement libérateur. Après la Restauration qui s’était accompagnée d’un muselage de la presse, Louis-Philippe a libéralisé le régime des publications. C’était d’ailleurs logique, puisque cette demande de liberté politique avait contribué à le porter au pouvoir. Et voici le paradoxe : celui-là même qui a autorisé la caricature politique en est devenu presque aussitôt la victime. Au bout d’un an, la fameuse poire apparaît sous la plume de Philipon, avant d’être déclinée de nombreuses fois, par plusieurs dessinateurs. Très vite, elle devient le symbole irrévérencieux de l’effigie royale. Ce signe, qui ne peut pas être interdit – suite au verdict d’un procès fameux contre Charles Philipon, le « procès aux croquades » –, est d’une efficacité redoutable. Il place Louis-Philippe, monarque constitutionnel, au cœur d’une contradiction propre aux régimes libéraux. Parce que la caricature ne peut pas être douce, gentille, accommodante. Par définition, elle cherche la limite, c’est-à-dire le moment où le pouvoir s’énerve, où il trouve que ça va trop loin, que c’est intolérable !

Aujourd’hui, dans un contexte où l’ironie est partout et relativement dépourvue de risques, se trouve-t-il des caricatures libératrices ?

Willem, qui a reçu en février dernier le Grand Prix du festival d’Angoulême, croque dans Libération des caricatures puissantes et efficaces qui vont bien au-delà de la moquerie. Avec son humour très visuel, très graphique, il a renouvelé le genre et déplacé la focale. Il tient un discours très pugnace mais pas destructeur ; son recours à l’image est puissant, inventif, jamais redondant. C’est un penseur en images, un vrai journaliste visuel qui ne donne prise ni au rire gras ni au comique de pure répétition… La poire de Philipon procédait pourtant d’un comique de répétition, me direz-vous. Mais ce dispositif fonctionnait parce qu’il était sans précédent ; en France en tout cas, c’était la première fois que l’on visait ainsi le pouvoir. Si on s’installe trop confortablement dans l’astuce, le gimmick, la charge devient pesante et le trait perd de sa force subversive. Aujourd’hui, tout se passe comme si les caricaturistes bénéficiaient d’une assise plus solide, d’une légitimité mieux assurée que beaucoup de leurs cibles. Je ne parle évidemment ici que des démocraties libérales comme la France. Il en va tout autrement, faut-il le rappeler, en Chine ou dans le monde arabe, où l’ironie politique conserve toute sa puissance libératrice2. Mais dans nos pays, la caricature fonctionne parfois comme une guerre d’usure gagnée d’avance, menée depuis une position trop peu risquée pour être tout à fait honnête.

Trop peu risquée, ai-je dit, mais attention, il faut nuancer ce dernier point. Sous nos latitudes, le seuil de tolérance, qui semble très élevé sur le terrain politique, baisse instantanément dès qu’on touche à la religion. Il ne s’agit pas seulement de l’islam : depuis quelques années, il existe entre les trois monothéismes une alliance assez violente contre la caricature. Un corps de doctrine multiconfessionnel s’est construit, un rassemblement d’intérêts capable de réagir de manière violente et efficace contre une caricature, une affiche, un spectacle. Le droit au blasphème ne cesse de reculer – et le blasphème est invoqué de plus en plus vite3. L’intolérance sur cette question est loin d’être le fait des seuls pays musulmans. Chez nous aussi de nouveaux interdits se développent insidieusement. J’ai mentionné la religion, mais tout ce qui touche aux enfants et à la sexualité est aussi devenu tabou. C’est évident en Belgique, pays traumatisé par l’affaire Dutroux, où tout écrit et toute image liés à ce sujet appellent d’infinies précautions ; c’est également vrai ailleurs. Or l’intérêt de l’ironie consiste précisément à traiter les sujets sensibles, d’aller là où ça fait mal plutôt que d’amplifier un discrédit du politique déjà trop largement répandu dans nos pays.

Il est sans doute un peu facile de viser par l’ironie un pouvoir politique affaibli – mais qu’en est-il du pouvoir économique ? N’est-il pas plus difficile à cibler parce qu’il offre moins de prise à la caricature, parce qu’il n’est pas aisément individualisable ? Plus difficile aussi parce qu’il est beaucoup plus puissant ?

Quand Libération s’en prend à Bernard Arnault, patron ultra-puissant du groupe Lvmh, en titrant « Casse-toi, riche con ! », la « une » provoque un scandale, alors qu’on pourrait la trouver audacieuse et opportune… Dans l’éditorial du lendemain, le quotidien présente quasiment ses excuses, tandis que par mesure de rétorsion Lvmh coupe le robinet de la publicité à Libération. Et la polémique s’arrête là. S’attaquer aux grands patrons est difficile et donc courageux, surtout que la plupart sont également très actifs dans la presse et l’audiovisuel. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer la manière dont on les traite avec le lynchage médiatique réservé à Gérard Depardieu après l’annonce de son exil fiscal. Ou celui dont fait l’objet Dominique Strauss-Kahn : depuis qu’il est à terre, il fait l’objet d’une entreprise de démolition permanente. Enfoncer en chœur celui qui n’a plus de pouvoir, voilà qui rend la caricature indécente et l’ironie exaspérante.

Il y a un risque aussi, celui de l’abus de pouvoir, engendré par la généralisation du discours ironique. Parce que la condition de l’énonciation ironique, c’est nécessairement la maîtrise. Même l’ironie socratique consiste en une ignorance feinte qui fragilise l’interlocuteur. L’ironie construit un rapport de force. Elle ne peut être l’arme du faible qui se bat pour accéder aux codes. Seul celui qui possède les codes peut jouer avec eux, comme un acrobate sûr de retomber sur ses pieds. C’est pourquoi l’ironie est socialement et culturellement discriminante. À cet égard, les grands oraux de type Ena représentent l’apothéose de la reproduction sociale : il s’agit moins pour le candidat, rituellement confronté à l’ironie du jury, de répondre à une question posée que de montrer qu’il peut retomber élégamment sur ses pieds. L’idéal est que le candidat sache manier à son tour l’ironie, mais en la dosant subtilement pour ne pas tomber dans l’irrespect. Il doit montrer son aisance dans le maniement des codes, prouvant ainsi qu’il est déjà du sérail. L’ironie, ici, repose sur la connivence : allusions, références implicites, antiphrases constituent autant de tests, destinés à inclure les uns, exclure les autres. De façon plus générale dans l’enseignement, dans les cabinets de recrutement, et plus encore dans l’enceinte des tribunaux, l’ironie tourne vite à l’abus de pouvoir. La position de celui qui interroge est déplaisante tant elle est dissymétrique. Quand elle est l’arme des forts, l’ironie devient dévastatrice.

La politique ou l’esprit de sérieux

Quelle peut être alors la place légitime du discours ironique ?

L’ironie entretient avec la parole démocratique un rapport ambigu. Bourdieu a montré que, par les références communes qu’elle présuppose, elle est souvent incompatible avec le respect dû à la diversité des trajectoires sociales. Mettre les rieurs de son côté, qu’est-ce que ça veut dire ? Isoler les autres, les affaiblir. C’est particulièrement visible dans les talk-shows d’aujourd’hui. Dans un débat télévisé, Voltaire aurait certainement écrasé Rousseau à force de saillies et de causticité ! Voilà qui peut rendre la posture ironique désagréable en tant que telle… En fait, on peut distinguer d’un côté l’humour qui se met lui-même en danger, l’humour de celui (ou celle) qui accepte sa propre fragilité et la met en scène, comme le fait par exemple l’humour juif, et de l’autre côté, l’ironie qui surplombe, écrase. Molière me paraît souvent relever de la seconde catégorie : c’est contre les faibles que sa verve comique est dirigée, contre les femmes dans une société patriarcale (les Femmes savantes, les Précieuses ridicules) ou contre les bourgeois dans une société dominée par l’aristocratie (le Bourgeois gentilhomme). Dans ces cas-là, le rire qu’il suscite est consensuel sinon conformiste, puisqu’il cible ceux auxquels on s’en prend de toute façon. Une chose est sûre : au sommet du pouvoir, l’ironie est déplacée et même l’humour est délicat à manier (comme le montre l’évolution de François Hollande pendant la campagne présidentielle). Du pouvoir, à plus forte raison du pouvoir démocratique, on attend un discours vrai, sérieux, une parole solide, représentative. La politique ne peut être le domaine du second degré, de l’antiphrase, de la parodie, parce qu’en politique, in fine, on décide, on agit. Dire c’est faire, ou cela devrait l’être.

À ce sujet, l’histoire de Renaud Camus et de sa dérive graduelle vers l’extrême droite m’apparaît exemplaire. C’est comme une fable sur l’ironie, se retournant contre son auteur. Renaud Camus avait été très proche de Roland Barthes, lequel avait évoqué l’idée d’une science des degrés du discours, qu’il proposait d’appeler la bathmologie. En 1980, Renaud Camus a développé cette idée dans un remarquable petit livre, Buena Vista Park. Il prenait comme point de départ de ce jeu des degrés « le bandeau du maréchal Ney ». Sur le point d’être fusillé, le maréchal Ney refuse qu’on lui noue un bandeau autour des yeux : il veut voir la mort en face, comme tout grand soldat. C’est un geste noble, que l’on peut aussi trouver un peu grandiloquent : agacé par cette attitude convenue, le maréchal Ney peut donc tout aussi dignement se soumettre à l’usage commun et mourir les yeux bandés. Mais il peut aussi rejeter cette nouvelle option parce qu’il est curieux de voir ce qui se passe. Et ainsi de suite. Par-delà le caractère binaire du choix (yeux bandés ou pas), la bathmologie met en évidence une infinité de nuances possibles, d’arrière-pensées, qui rendent le sens d’un acte absolument indécidable… Pourtant, quel que soit le degré de raffinement de l’interprétation, il vient un moment où il faut choisir, c’est-à-dire agir concrètement de telle ou telle façon. À cet égard, rien n’est moins bathmologique qu’un bulletin de vote. Quand Renaud Camus décide de soutenir Marine Le Pen à l’élection présidentielle de 2012, quelle que soit la signification éventuellement sophistiquée qu’il prête à ce choix, au bout du compte, c’est bien Marine Le Pen et le Front national qu’il rejoint. Ni plus ni moins. Or, il me semble que le détachement un peu dandy auquel peut conduire cette fascination pour les degrés du discours – tous finissant par se neutraliser – a pu préparer la dérive politique de Renaud Camus. En écrivant que « la bathmologie est un chemin de non-retour », il ne croyait sans doute pas si bien dire. Virtuose des nuances du langage, l’auteur de la Campagne de France a oublié une vérité très simple : on ne vote pas au deuxième ou au troisième degré. L’engagement politique ne peut être mis entre guillemets. Ainsi lorsqu’en 2002, comme beaucoup de gens de gauche, j’ai voté Jacques Chirac contre Jean-Marie Le Pen, j’ai dû le faire concrètement et objectivement, quelles qu’aient pu être mes convictions intimes. Le faire est plus fort que le dire. Sous l’Occupation, on n’était pas collaborateur ou résistant au deuxième ou au troisième degré. L’ironie authentiquement libératrice est celle qui connaît non seulement ses effets, mais aussi ses limites.

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    Écrivain et scénariste. Il partage son temps entre Paris et Bruxelles. Auteur notamment d’une biographie de Derrida (Derrida, Paris, Flammarion, 2010) et d’un journal correspondant (Trois ans avec Derrida. Les carnets d’un biographe, Paris, Flammarion, 2010), il a également écrit le scénario de la série de bandes dessinées les Cités obscures (Paris, Casterman), en collaboration avec le dessinateur belge François Schuiten.

  • 1.

    Diffusé par la Rtbf à la place du journal de 20 heures le 13 décembre 2006 (ndr).

  • 2.

    Voir les articles de Hind Meddeb et Perry Link dans ce numéro, p. 30 et 59.

  • 3.

    Voir l’entretien avec François Bœspflug dans ce numéro, p. 42.