Prendre en compte les connexions. À propos de Françoise Choay et Jean-Toussaint Desanti


À propos de Françoise Choay et Jean-Toussaint Desanti

En 1971, l’historienne de l’urbanisme Françoise Choay et le philosophe des sciences Jean-Toussaint Desanti publiaient ensemble un petit volume (aujourd’hui introuvable) intitulé Connexions. Ils réfléchissaient aux évolutions des approches abstraites – au sens mathématique – de l’espace et à leurs applications concrètes, notamment dans l’urbanisme. En rupture avec l’idée de circulation et d’organisation de l’espace qui caractérisait la société industrielle, cette réflexion anticipait déjà nombre de nos questions actuelles.

Pourquoi revenir sur le travail philosophique de Jean-Toussaint Desanti et publier un texte mal connu : « Que faire d’un espace abstrait » ? En analysant le parcours politique et philosophique de Desanti, Joël Roman fournit de précieux éclairages afin de saisir l’originalité de son travail en se focalisant plus précisément sur l’énigme de la « croyance politique ». Il rappelle aussi que dans son œuvre, la compréhension des idéalités mathématiques n’est pas dissociée d’une phénoménologie, ce qu’on voit dans ce texte devenu inaccessible que nous publions.

« Que faire d’un espace abstrait ? » Le titre est à entendre de manière précise et plurielle. La question porte tout d’abord sur les rapports entre un espace concret, qui implique les sens, fait « lieu » et « paysage », et les modèles d’abstraction de l’espace. Dès lors, le titre rappelle les étapes successives de l’abstraction et la rupture que représente la topologie par sa mathématisation spécifique de l’espace. Enfin, le « que faire » renvoie à une pratique de l’espace et rappelle que ce texte était publié avec un autre texte signé de l’historienne de l’urbanisme Françoise Choay dont Desanti était un proche1. Reprenons ces divers points.

Alors que ce texte, court et dense, risque de désappointer des lecteurs en raison de son formalisme, il est d’abord une invitation à s’interroger sur la place impartie au corps et à l’espace. « Un espace est ce qu’il y a “lieu” d’occuper. De l’occupant à l’occupé, la relation est indéchirable : chacun se montre du fait de l’autre. » Dans un autre texte, Desanti mettait en rapport la possibilité d’un « voir ensemble » avec un espace symbolique qui se distingue de l’espace naturel. « Un espace symbolique est un espace de relations, d’adresses, de boucles, de retours, et qui peuple l’écart sans le combler jamais2. » Ainsi la représentation phénoménologique de l’espace « symbolique » où nous nous mouvons ne renvoie pas l’idée d’un vécu immédiat qui serait l’envers de l’abstraction. Bien au contraire, la réflexion sur l’espace concret fait écho à celle qui porte sur l’espace abstrait. On est donc bien loin du dogme de la coupure épistémologique où le réel concret est dévalorisé a priori. Si l’espace est la condition de la mise en mouvement, les modèles successifs de l’abstraction éclairent nos liens avec l’espace concret.

Parallèlement à l’appréhension de l’espace concret, quelles sont les étapes qui ont marqué la capacité d’abstraction de l’espace ? La première renvoie aux Grecs, elle constitue un espace des mesures et des formes qui se présente comme un domaine séparé auquel échappe la nature puisque les choses et les lieux ne sont pas « formellement » substituables (la terre n’est pas l’arbre, la lune n’est pas le soleil). La seconde correspond à une migration de l’espace des mesures qui, « de ce lieu abstrait où il vivait retiré se trouve déplacé au plus profond de la nature elle-même ». Dans ce contexte, l’abstraction n’est plus dissociée de la nature : tel est le sens de la révolution galiléenne qui débouche sur la Mécanique céleste de Laplace en 1825, c’est-à-dire sur la mathématisation de l’univers (ce qui est indissociable des équations différentielles qui « à partir d’une étude locale des mouvements permettent de déterminer la forme de la fonction qui règle leur parcours »). Avec ce modèle où la « fonction » joue un rôle essentiel, l’espace devient une arène, « un lieu par soi-même indifférent où coexistent les corps en mouvement et où s’inscrivent les trajectoires selon l’ordonnance classique ». Avec la troisième rupture, les espaces abstraits mathématisés « ne sont plus des domaines de coexistence de particules en mouvement mais la représentation de structures globales dont la donnée permet de construire des réseaux de relations ». Connaître, c’est alors dresser le réseau de relations et définir les structures dans lesquelles un « état » peut être cerné avec le degré de précision maximale. La relation l’emporte sur la fonction, l’état est un jeu de possibles, et le maître mot de la topologie est celui de connexion3. Le sujet n’a pas disparu pour autant, mais son « faire » et son « habiter » sont désignés par des jeux de relations constitutives et non plus par des trajectoires « linéaires » marquant le passage d’un état à l’autre.

« Connexion » étant le maître-mot de l’espace abstrait contemporain, il fournit logiquement le titre de l’ouvrage d’où ce texte est extrait. On est en 1971, en plein débat sur le structuralisme. Mais ceux qui mettent en relation espace abstrait et espace concret4 ne sont guère nombreux. En 1969, deux ans avant Connexions, Françoise Choay publie un livre pionnier mais ignoré aujourd’hui, Espacements5. Cet ouvrage, placé sous l’égide de Mondrian et de Paul Klee6, suggère de distinguer quatre espaces successifs : l’espace de contact de la ville médiévale, ce qui renvoie à un certain type de circulation et de déambulation, l’espace spectacle de l’époque classique et de la Renaissance, l’espace de circulation (xixe et xxe siècle) de la société industrielle dont Cerda et Haussmann sont les deux principaux représentants, et enfin l’espace de connexion contemporain qui n’est pas une simple accélération de la circulation (par rapport au train et à la voiture) mais un autre type d’organisation de l’espace qui fait écho au troisième modèle d’abstraction de J.-T. Desanti. « Le cadre spécifique des rapports humains actuel, écrit F. Choay dans Espacements, est un espace de connexion qui assure à nouveau la coïncidence de l’information et de la circulation : espace de plus en plus abstrait et médiatisé, constitué par l’ensemble des réseaux nécessaires à la circulation des personnes, des idées et des marchandises, par le moyen des automobiles et des avions, des trains, des ondes électriques et électromagnétiques, des satellites artificiels. » À l’époque, les urbanistes vivent à l’heure du zoning et des villes nouvelles, les centres-villes sont valorisés à l’excès aux dépens des périphéries et des banlieues. Bref, l’urbanisme chérit la métaphore biologique du « cœur de ville » qui irrite F. Choay, laquelle suggère de se débarrasser des termes de ville et d’urbanisme. D’où un texte vif qui montre que l’urbanisme français vit encore à l’heure de la société industrielle classique, dans un mélange d’haussmannisme et de cité radieuse… Trente-cinq ans après, Françoise Choay s’en prend encore à ces politiques urbaines qui veulent réhabiliter les faubourgs alors même que les habitants des faubourgs ont migré vers les périphéries. Comme si l’on avait du mal à comprendre que les réseaux et les flux prévalent sur les lieux et les reconfigurent. « Si le post-urbanisme veut devenir synchrone de notre savoir, s’insérer dans le champ épistémologique actuel, il doit intégrer à la fois certains éléments de deux domaines : logique et mathématique d’une part, biologie et anthropologie de l’autre. » Si les deux textes de Connexions ont pour but de prendre en compte la primauté des flux et des connexions, ce n’est pas cependant pour mettre entre parenthèses l’espace concret.

Bien au contraire, Françoise Choay invite à considérer l’espace doublement : à la fois comme instrumental (sur le plan de l’abstraction en écho à Mondrian7) et comme milieu (sur le plan concret et anthropologique en écho à Klee) en lien avec l’impératif spatial de la connexion. L’espace-milieu renvoie selon elle à trois structures dont les frontières se chevauchent : 1) l’espace éthologique par analogie avec l’espace exploré par les éthologues chez les animaux ; 2) l’espace analytique par analogie avec l’inconscient exploré par Freud ; et 3) enfin l’espace anthropologique, i.e. l’espace culturel porté par la tradition et la mémoire collective. « Situé non plus hors de l’histoire, comme les espaces éthologique et analytique, mais engagé dans une histoire lourde, il explique la perdurance extraordinaire de certaines dispositions fixes : pas seulement celle du village bororo, mais celles des villages européens dans le rapport originel qui les lie à leurs champs, ou celle qui, dans les cités de la Méditerranée, engendrent les cours fermées et les patios. »

Que faire d’un espace abstrait ? Les deux auteurs permettent de répondre de deux manières : d’une part, l’espace abstrait lié à la topologie et à la connexion (le hub aéroportuaire en est le symbole) oblige à intervenir autrement dans l’espace concret ; d’autre part, l’abstraction contemporaine ne nous éloigne pas des invariants anthropologiques, ceux de l’art de l’habiter, de la nécessité de faire lieu et paysage, incitant ainsi à reprendre en considération la réflexion anthropologique fondamentale. Si le récent Pour une anthropologie de l’espace8 en témoigne, un autre livre de Françoise Choay, consacré à la politique du patrimoine, l’Allégorie du patrimoine9, invite l’urbanisme, l’architecture et l’aménagement à respecter les invariants anthropologiques. Mais elle dénonce parallèlement la dérive patrimoniale qui accompagne la substitution depuis le xixe siècle de la notion de monument historique à celle de monument.

Ainsi, les espaces abstraits et concrets vont de pair, mais l’impératif de la connexion remet au premier plan les exigences anthropologiques et ses universaux. Le moins qu’on puisse dire, à l’heure où l’on disserte sur les catastrophes tous azimuts et que les risques urbains en font partie, est que ces réflexions de 1971 sur la connexion sont toujours d’avant-garde. Où en est-on aujourd’hui ? C’est une autre affaire. En tout cas lire Desanti et Choay n’est vraiment pas inutile.

  • 1.

    Sur Françoise Choay, voir le dossier « L’architecture et l’esprit de l’urbanisme européen », Esprit, octobre 2005.

  • 2.

    Voir ensemble, autour de Jean-Toussaint Desanti, douze voix rassemblées par Marie-José Mondzain, Paris, Gallimard, 2003, p. 29.

  • 3.

    J.-T. Desanti a eu l’occasion d’aborder les problèmes liés à la révolution numérique et le virtuel, voir O. Mongin, « Puissance du virtuel, déchaînements des possibles et dévalorisation du monde. Retour sur des remarques de J.-T. Desanti », Esprit, août-septembre 2004.

  • 4.

    Dans le cas de Lévi-Strauss, l’incarnation même du structuralisme savant et mathématique, le formalisme est souvent séparé de sa réflexion sensible sur l’art. Ce n’est peut-être qu’aujourd’hui, à l’occasion de son centenaire, que l’on reconnaît dans le « génie » Lévi-Strauss l’association du savant et de l’artiste, deux figures bien françaises. Voir l’esprit de l’édition du premier tome de la Pléiade (2008) regroupant ses œuvres sur un mode inattendu et non chronologique. Nous y reviendrons dans Esprit.

  • 5.

    F. Choay, Espacements. L’évolution de l’espace urbain en France, photographies de Jean-Louis Bloch-Lainé, Genève, Skira, 1971. Une réédition de ce livre, une commande à l’époque du banquier Claude Alphandéry, devrait paraître prochainement chez Perrin.

  • 6.

    « Le problème contemporain, c’est Mondrian et Klee qui ont commencé de le poser et d’en dégager les deux faces : éclatement dans la pure extériorité et plongée dans l’intériorité de l’inconscient », F. Choay, Espacements, op. cit., p. 15.

  • 7.

    « Le grand concept opératoire de fonction (xixe siècle) acquiert une dimension nouvelle en devenant connexion (par le biais des nouveaux modes de la pensée scientifique – algèbre des ensembles, logique symbolique), c’est-à-dire regroupement selon une logique dont on pourrait dire, par métaphore, qu’elle passe de la linéarité à la topologie. Ainsi, au niveau de l’aménagement, il devient possible de se libérer de la forme de classement primaire qu’est le zoning. »

  • 8.

    F. Choay, Pour une anthropologie de l’espace, Paris, Le Seuil, 2006.

  • 9.

    Id., l’Allégorie du patrimoine, Paris, Le Seuil, 1988.