Mon chien juif, mes chiens allemands
Analyse spectrale de Berlin
Le spectre de son chien Felous, autrefois abandonné dans Berlin lors de la fuite du cauchemar nazi, promène aujourd’hui l’auteur dans la capitale allemande retrouvée. Mais ses jeunes chiens allemands voudraient enfin oublier.
Avec Felous, mon chien juif, avec mes chiens allemands, nous partons souvent à Plötzensee, prison berlinoise toujours en service. On y revisite l’homme, ce qu’il peut devenir. Le public peut y découvrir, nuit et jour, dans une arrière-cour, les crocs auxquels Hitler faisait pendre la Résistance allemande et ses ennemis. Musée du plus aigu du mal humain. Adolf, étalon de la pulsion tueuse.
Felous est un grand schnauzer gris ; l’errant le plus furtif de l’ex-capitale du IIIe Reich, parmi tous les autres chiens erratiques allemands, si différents de lui, si omniprésents, si titillants d’interrogations, égorgés de malaises. Avec eux, Felous promène mes 80 ans, dans l’immense capitale germanique et ailleurs, n’importe où sur ces contrées allemandes.
Berlin est laide, lourde, froide, mais sidérante et équivoque, comme l’Allemagne, zone spirituelle, petite maintenant, réduite, assez informe, au regard du passé. Architecture âpre, amère, issue de la guerre et ou de ses conséquences. Elle fut l’habitat du cauchemar ; ses parties reconstruites en sont le revenant.
Je voudrais bien que Felous et les chiens allemands soient un délire, une aberration imaginée, mais non. Nous errons, égarés dans le Schnarck, c’est-à-dire l’indéchiffrable énigme, toutes catégories de circonspections, ruminations, accompagnées de culpabilités, détestations, égarements, anxiétés. Hitler est devenu l’« Invisible trop visible » de notre cinéma. Les chiens aboient qu’ils ne cessent d’apercevoir sa silhouette, de humer sa puanteur, qu’il est toujours impossible de le pendre, de le déchiqueter. Nous ne découvrons pas l’adresse introuvable, où cette inquiétude ne nous serait pas prégnante.
C’est mon père, Géraud, qui avait jeté son Felous chéri à ce destin d’abandonné, avant de fuir en catastrophe la capitale du Reich. Fuite dont le récit éveilla en l’enfant que j’étais la peur diffuse, inventée, absurde mais tenace, que mes parents m’auraient aussi jeté à la rue, comme ce chien, s’il l’avait fallu, si j’étais né.
Felous est ce qui fut contraint au silence ou à la mort en Allemagne par le nazisme : l’humanisme, la culture, la liberté. Tout ce qui avait été abandonné en l’état par mes parents, dans leur immeuble du 17 Flensburgerstrasse, comme leur bibliothèque entière, le piano, les partitions de ma mère pianiste hongroise.
Je me suis beaucoup identifié – je m’assimile encore – à ce Felous, livré à la rue de Berlin, à l’hitlérisme, à la cruauté.
Ce schnauzer, race alors très prisée en Allemagne, m’avait l’air si chaleureux et vivace sur la photo où il apparaît avec ma mère le caressant dans un parc. Je me suis beaucoup identifié – je m’assimile encore – à ce Felous, livré à la rue de Berlin, à l’hitlérisme, à la cruauté, le jour qui précédait la Seconde Guerre mondiale, le 2 septembre 1939. Son image m’a inoculé la conviction volatile que je suis natif de Berlin, d’une certaine façon, oint de l’Allemagne, façonné par la démence de naguère ; une espèce de rejeton indirect de Hitler. Né pourtant à Brazzaville (Congo), à la fin de l’automne 1943, au hasard des pérégrinations de la résistance antinazie de mes parents, et alors que commençait la débâcle allemande.
Felous est une nébuleuse, une invraisemblance que l’esprit rend vraie lorsque l’inquiétude tenaille. Je ne saurai jamais s’il a survécu ou s’il fut tué ou quoi d’autre, à Berlin. Il erre, ces temps-ci, en scrutant, avec les autres chiens allemands, les visages des voyageurs dans la nouvelle gare centrale de Berlin, neuve, modernisante, pesamment moche. Les gens arborent à nouveau des lunettes noires. On ne voit pas leurs yeux. Les esprits vont mal. Dehors règnent les rois mages multimilliardaires de la technologie mercantile du progrès qui n’est pas le progrès, les affameurs, les amoindrisseurs des têtes, les empereurs du confort inconfortable. Les pompes funèbres sont toujours roses. On dirait que la mort n’est plus. La population vit dans sa galerie de verre ; les libertés sont de l’autre côté de cette emprise, sans que les barreaux ne se voient. Une girouette tente d’indiquer le sens du vent de la démocratie.
Mes chiens et moi essayons d’entendre. Sommes-nous sourds ? Plus d’épicerie, plus de boucherie, de légumier de quartier ; les petits magasins de nourriture émettaient une rumeur chaleureuse. D’autres clébards urinent sur les odeurs qui resurgissent du bunker qui n’est plus mais qu’on retrouve partout. Des canidés allemands (pas tous les Allemands) tentent de boucher les trous dans les tuyaux usés qui dévident ce qui fut beau du passé, car cela exista. Le chien noir est réapparu, se mêle à eux, depuis belle lurette, ose aboyer, mordre. Devant le Bundestag, des revenants juifs mendient à nouveau leur paix. Hitler, le fou, refracasse la morale qui interdit de tuer un autre homme, interdit de jouir de la puissance que procure l’acte tueur, l’argument le plus percutant et sous-tendu de ses vociférations. Mes chiens grondent, passent et repassent pour se réconforter devant l’entrée du métro, station La Démocratie. Le double S vertigineux, bloqué par la rouille, ne disparaît pas. Ces clebs dorment mal dans le camion du vieillard qui fut tant aimé, avant l’avant-prussien, mais il est enfermé dans une armature de fer ou d’acier, de fusils et de mitrailleuses, de caisses pleines de balles d’antan prêtes à exploser.
Les chiens jeunes, créateurs, artistes ou intellectuels, ou nouveaux membres des partis et institutions actuels, aboient leur antinazisme, sont exaspérés d’être sempiternellement jugés à l’aulne de l’hitlérisme, sur ce territoire d’hémorragies qu’est l’Allemagne, en crise mentale permanente. Terres de torsions entre la pulsion de mort et une efficience créatrice, qui constituent, en négatif comme en positif, le prestige à double face de ce pays sur tant de registres.
Felous aperçoit le vieux nazi, peut-être le plus âgé au monde, qui se promène paisiblement dans sa ville comme s’il n’avait pas tué le père de la jeune femme qu’il croise parfois sans aucune gêne sur la place de son quartier. Il n’a pas échappé, ne serait-ce qu’un instant, au sentiment mauvais de commettre un meurtre, d’être en effet un criminel, mais il a attendu que ces ersatz de culpabilité s’effacent en lui, ne lui laissent plus aucune aigreur – au contraire même, ce n’était pas désagréable. Il a postulé que la mémoire de l’ignoble crime se désinstalle chez la fille de la victime, que la peur qu’il éveille, lui, le nazi, et l’impuissance à changer les choses, à empêcher que le souvenir du mort se dilue, fassent qu’ils puissent, elle et lui, se croiser sur la place comme si de rien n’était ; que le crime ne soit plus.
C’est encore le Schnarck, cette impression que beaucoup attendent, consciemment ou inconsciemment, que le crime inimaginable soit avalé, gobé, passé au passé, oublié par eux-mêmes, mais également par les victimes encore vivantes et leur descendance. Que les juifs se rendent à la synagogue, que les athées, fils ou petits-fils ou filles de gazés, vivent comme si de rien, roulent en Mercedes ou en BMW. Que le chien juif accepte, perde le souvenir que l’Allemagne se livra au saccage des principes humanistes, avec la participation, peu résistive, de la majorité de son peuple, dont tant de secteurs sociaux furent séduits, si ce n’est envoûtés, un temps au moins, par Hitler.
Les chiens allemands qui accompagnent Felous vivent dans un indéfini contemporain informe, par rapport au passé. Ils scrutent un manteau délaissé au vestiaire, qu’on ne porterait plus jamais. Un manteau qu’ils voudraient recouvert de poussière, mais qui rejette la poussière. Il est si difficile d’analyser la texture de ce tissu. L’anéantissement du monde juif ne l’a pas altéré en profondeur. Impossible de sauter, malgré toutes les contorsions imaginables, par-dessus l’histoire démentielle.
Mes jeunes chiens allemands, enfermés dans une quadrature du cercle, refusent de se sentir héréditairement coupables de quelque crime que ce soit de ce passé, voudraient éradiquer cet héritage. Mais le « Il y en a marre de l’hitlérisme et de la Shoah qu’on nous rabâche, nous n’y sommes pour rien ! », que clament les descendants innocents des Allemands de l’époque nazie qui veulent se laver de cette souillure, finit par instiller la sensation d’un ersatz d’antisémitisme et de révisionnisme larvés.
L’« héritage » est complexe, fluctuant. Mes chiens flairent un mort-vivant, omniprésent parmi ceux des Allemands qui revendiquent leur appartenance à la création de l’esprit qu’on appelle la « nation » – au nom de laquelle on va jusqu’à perdre sa vie pour la défendre. En ce sens, surtout que la notion spirituelle de « nation allemande » ne peut être amputée de l’évocation et des réminiscences de sa période la plus sombre, la plus suffocante. Impossible pour les héritiers de se dépêtrer du mort-vivant, de leur ascendance nationale, dans le déferlement de la communication et des remémorations. Un hologramme les suit : ce concept de nation, ce vêtement idéologique, l’« être Allemand ». Il les enrobe du doute et de l’interrogation de savoir qui ils auraient été sous le nazisme. De la question de savoir s’il y aurait une barbarie inhérente, spécifique de ce peuple lorsqu’il entre en crise. Antérieure ou postérieure à la cruauté du nazisme, qui fut l’une des plus grandes inventions nocives, mais allemande, de l’histoire. Si la criminalité pure, l’enchaînement assassin méthodique, de tant de leurs ascendants, et l’indifférence (autre type de criminalité) qui prédominèrent, lors des génocides des Juifs, Tziganes, Slaves, Russes et autres, ne sont pas résiduels en « l’Allemand » de naguère et du présent ? L’hologramme ? Questionnement qui peut friser le délire, mais flotte dans les âmes. En parallèle, les arrière-rejetons des survivants de la Shoah, eux, ont hérité d’un autre délire non délirant, non effaçable : la hantise d’un renouveau de la chasse au Juif, du massacre.
Hitler fut un homme et non pas un Martien. Cela est à considérer à décharge pour les Allemands (qualification générique, ici, et donc imparfaite). Hitler, exemple le plus paroxystique du fou assassin, parmi les innombrables pathologies assassines de responsables politiques. Une opinion publique majoritaire se laissa fasciner par son discours paranoïaque ou ne s’y opposa pas.
Ce fut l’ouverture, le lâcher-prise, l’envolée de cette pulsion de mort, plus ou moins contenue, maîtrisée, refoulée ou, a contrario, libérée par les peuples lors des crises politiques ou guerrières ; l’inconscient n’est en rien « allemand », ni « juif » non plus ; il est dans son autonomie sauvage et virevoltante, dans les eaux du lac, duquel il resurgit monstrueux.
Felous zone du côté de Flensburgerstrasse, où mes parents ne sont pas revenus depuis leur fuite. Ils ne m’ont jamais raconté précisément de ce qu’ils vécurent entre 1937 et 1939, à cent mètres de la synagogue « des intellectuels », celle d’Albert Einstein, dit-on. Géraud, mon père, correspondant dans la capitale du Reich de l’agence de presse internationale Havas, 38 ans, auvergnat. « Aryen », selon l’abjecte intelligence décadente et régressive nazie. Ma mère, Élisabeth, 28 ans, pianiste hongroise, beauté, égérie de poètes et sculpteurs de Budapest. « Juive », au sens des superstitions et prescriptions religieuses de son ascendance ou, a contrario, des lois racistes, du Schnarck en vigueur sous Hitler. Élisabeth, plus athée qu’une pierre.
Épouvantée, traquée (je ne puis que l’imaginer) dans ce climat de vociférations assassines et de crimes ; cachant sa peur dans les plus hautes strates du régime criminel qu’elle côtoyait. Jusqu’à quel point les nazis la savaient-ils juive ? Leur cynisme criminel étant si variable dans la haute sphère politique, ils devaient tenir compte des écrits de son mari qui se lisaient quotidiennement dans le monde.
Quel contrat moral liait mes parents autour de ce séjour prolongé dans la terrifiante capitale de l’intolérance ? Avec ce danger pour Élisabeth de devenir folle ; folie qui fut et détériora sa vie et la vie de son fils. Volontaire, active, résistante antinazie et antivichyste avec Géraud, je ne connus Élisabeth Krausz-Jouve, la guerre finie, qu’entourée d’espions illusoires, d’agents nazis venus en France pour l’assassiner, d’escrocs, de voleurs que sa peur et sa demi-démence inventaient. Folie de la persécution qui naquit Flensburgerstrasse et l’envahit peu à peu. Désastre qui a vissé en moi cette idée que je suis né à Berlin, dérivé de Hitler, l’un des accidents psychiatriques majeurs de l’histoire. Élisabeth, l’ex-résistante, enlevée et torturée par les vichystes, se laissa mourir en 1981 d’une maladie de la peau énigmatique, après avoir aussi souffert d’un cancer du sein, avec ablation, défiguration.
Quels sourires, salutations ou mimiques affichaient mes parents lorsqu’ils croisaient, avec Felous, au 17, leur voisine de palier, Maria Goebbels, sœur du ministre effroyable ? À l’étage au-dessous vivait une autre locataire d’un appartement, ayant été occupé précédemment par une famille juive expulsée (ou pire ?) : la belle-mère de Joseph Goebbels (« une femme très gentille », écrivit mon père), mère de Magda, furie du nazisme, qui se suicida avec ses six enfants et son mari dans le bunker de la chancellerie, dans l’apocalypse de la chute de Berlin. Le sinistre propagandiste pied-bot venait souvent Flensburgerstrasse. Hitler parfois. Ma mère à la fenêtre les regardant ? Des photos d’archives montrent l’immeuble constellé de drapeaux à croix gammée.
Felous hulule les extrêmes anxiétés d’Élisabeth et trimbale mes remembrances inquiètes, sans réponse. Aucun chien n’est juif, mais je ne puis m’ébrouer du fait que je sois déterminé juif par l’histoire, par ceux qui furent mon ascendance maternelle, par ce mystère du 17 Flensburgerstrasse. Je tiens la croyance juive aussi éloignée que les autres croyances, mais j’ai vécu et sculpté juif par la hantise des pogroms à l’échelle de populations, par Hitler, par le Schnarck. Pas une journée où une information n’évoque un incident qui ne me rappelle que je suis enchaîné à cette destinée du Juif, du demi-Juif, du vingt-cinquième de Juif qui subsiste en moi, irrémédiable. Felous est mon hologramme.
Mes chiens allemands et Felous auraient tant aimé flairer quelque odeur de Fritz à Plötzensee. Fritz, vice-préfet de police de Berlin, exécuté dans cette prison pour sa participation à l’opération Walkyrie, qui échoua en 1944 à assassiner le grand fou, retranché dans son camp.
Fritz qui, selon des écrits de mon père, enjoignit à mes parents de détaler de Berlin, à la veille de l’invasion de la Pologne par l’Allemagne, jour premier de la Seconde Guerre mondiale. Fritz désigné comme « son informateur » par Géraud Jouve. Militaire de haut rang suspecté de tiédeur dans les milieux du pouvoir. Fritz déjà agissant contre Hitler ? Et mon père, dont le mutisme à ce sujet reste hermétique ?
L’hologramme de Fritz me frôlait en 1988, au cours d’une visite du petit cimetière juif oublié de Dorsten, ville de 80 000 habitants, lors d’un premier voyage en cette nation, après un long rejet de ce pays, et invité par des enseignants allemands de la langue française, les Vokhul. Parmi les arbres et les herbes d’un vert violent du printemps, j’y caressais la dernière pierre tombale datée de 1938, les autres Juifs de l’époque partis à l’émigration ou à l’extermination. Le sentiment de ma survivance m’envahit, glaçant, et m’impulsa de photographier une tête de poupée que j’avais emportée, dans l’idée de mettre en scène quelques prises de vues. Sur la tombe de 1938, la tête avait l’air vivante ; pourtant aussi morte que les défunts sous l’herbe et le gravier. Incommunication.
Le lendemain survint à Dorsten l’un de ces miracles non miraculeux du hasard engrossé d’autres hasards, de défilements de logiques et de circonstances, qui paraissent invraisemblables, mais ne le sont pas ; les Vokhul me présentèrent à une Allemande de la grande ambiguïté, du balancement entre le nazisme et la haute culture humaniste : la comtesse Elisabeth von der Schulenburg, 85 ans, dite « Tisa » ou sœur ursuline Paula.
Peau douce, comme les peaux ridées des vieux. Peau du passé, telle la peau de ma mère, peau pareille à la peau juive, avec laquelle certains nazis confectionnèrent des abat-jour. Peintre, sculptrice, célèbre par la publication du récit de sa vie excentrique amoureuse et passionnelle ; parlant le français et l’anglais avec la distinction raffinée que sa personne affichait ; voix chantante, dégagée, spirituelle, qui portait la marque de la vieille aristocratie militaire et terrienne de Prusse, dont elle était issue. Elle s’était convertie au catholicisme, probablement en raison de sa culpabilité d’avoir appartenu à une lignée de militaires et de nobles remontant au xiiie siècle, aussi sinistrement nazie. Le père, un général, était proche de Himmler. Deux de ses frères furent tués dans les guerres hitlériennes ; père, mère et frères, tous, sauf Élisabeth, ayant adhéré au nazisme avant même que Hitler ne prenne le pouvoir, voilà ce que je tâtais dans les conversations que j’eus avec Tisa qui, depuis le début, avait rejeté le nazisme, mariée avec un Allemand juif.
La nuit, Paula quittait son couvent des Ursulines pour river des petits blocs en bronze sur les façades des maisons qui abritèrent ou abritaient encore des nazis de la période hitlérienne à Dorsten. Mini-sculptures de sa création, impossibles à enlever sans esquinter les murs par ceux qui étaient ciblés par Tisa, dans son combat contre l’oubli du crime ou la déculpabilisation.
L’incohérence des hasards fut que j’appris dix ans plus tard que Tisa était la sœur de Fritz, l’exécuté de Plötzensee, l’« informateur ». Que ne l’ai-je interrogée, évoqué son frère, si aimé par elle ? Parlé de cette Allemagne aristocratique qui fut nazie, dont une minorité s’insurgea contre le fou, tel son frère ? Sœur Paula mourut en 2003, sans que je la revoie.
Je n’appris sa fratrie avec Fritz que lorsque les chiens m’emmenèrent au musée de la Police de Berlin en 2015, à Tempelhof, près de l’aéroport de Hitler, architecture nationale, socialiste – idem. Musée dérisoire, figé dans le monstrueux, installé dans la préfecture de police, toujours préfecture, mêmes locaux. Une succession de mannequins de SS ou de flics en uniformes du IIIe Reich, grandeur nature, empaillés ou en carton-pâte dans leurs vitrines ; une accumulation d’insignes, de menottes, d’armes et de photographies, le temps ayant plaqué sur ce bric-à-brac son démodé, la désuétude, l’impossible effet de reconstitution des émotions. Y compris sur la photographie que je photographiais de quatre Juives lettones et d’une fillette, prise quelques instants avant leur exécution au bord d’une fosse, par balles par les SS et les policiers locaux, sur les dunes de Liepaja, ville balnéaire de Lettonie.
La surprise renouvelée du hasard fut de découvrir, dix ans après, que la salle centrale du musée de la Police, celle consacrée à l’époque nazie, était l’ancien bureau de Fritz von der Schulenburg.
À Paris, je peignis ces suppliciées, très ému, mais transgressant l’interdit de reproduire la Shoah, que beaucoup édictent, estimant que l’horreur de l’extermination ne peut se ressentir, s’imaginer, se recréer par l’image. J’entrais avec ces crispations dans « mon art nazi ». Le tableau de ces femmes assassinées est une minuscule tentative de s’opposer à l’oubli, mais – mécanique infernale automatique – il réinsère Hitler, via l’horreur évoquée, et rappelle la dualité sinistre de l’humain, sa cruauté en balance avec son génie.
Avec Felous, avec mes 80 ans, me voici reliquat des innombrables bébés nés dans la guerre, dont le nombre s’amenuise, à chaque instant. Nous figurons parmi les pièces encore en vie du musée de la dernière guerre mondiale, mais n’avons pas la certitude d’être pleinement vivants, sous nos apparences, puisque nous sommes des survivants. Nous sommes des êtres qui se sont demandé et se demandent : Pourquoi, moi, suis-je vivant ? Qui est le bébé tué à ma place ?
Je déambule Flensburgerstrasse avec ces « autres », y compris allemands, avec ces chiens, dont quelques molosses noirs réapparus dans le paysage : c’est une des victoires de Hitler que ce négatif ; cette glu du passé resurgit dont nous ne pouvons nous débarrasser. Je me sens donc berlinois. Si je considère mon ascendance française, l’« aryenne », celle de mon père, cette empreinte diaphane d’être natif de Berlin demeure. Le régime de Philippe Pétain ne fut-il pas non plus une création indirectement berlinoise ? Ses lois antisémites proclamaient mon effacement, à ma naissance, sous la pression aussi de l’occupant.
Beaucoup de corbeaux gris, donc, sur les bords de la Spree. Depuis le bombardement de l’immeuble du 17 Flensburgerstrasse, rien ne subsiste de cette luxueuse bâtisse hautaine et blanche dans laquelle vécurent mes parents. Un collège s’érige sur ses ruines, laideur architecturale de la reconstruction. Un feu tricolore clignote devant une plaque qui rappelle la disparition de la synagogue d’Einstein. Des promeneurs sont indifférents. Leur chien pisse au bas de la stèle.
Une autre plaque défraîchie indique que la poétesse Nelly Sachs vécut Flensburgerstrasse, jusqu’à sa fuite pour la Suède en 1940. Nelly Sachs lutta aussi contre l’effroi et la folie qui s’emparait d’elle avec le nazisme. Qui sont les humains que je croise ici sur les trottoirs ?
J’ajoute Nelly Sachs à Tisa, à Fritz, à Felous, aux chiens, aux chiens neufs, aux chiens noirs. Qu’est devenue cette actrice berlinoise juive qu’avait quittée mon père, en 1933, pour ma mère ? Géraud Jouve qui traîna jusqu’à sa mort, en 1991, le remords profond de ne pas s’être inquiété du devenir de cette jeune femme lorsqu’il revint en 1937 à Berlin, alors qu’il aurait pu peut-être la sauver. Je porte en moi cette actrice, sans disposer d’une seule précision sur elle. Elle réside Flensburgerstrasse, parmi les fantômes de la comédie humaine et de mes chiens, dans la brume du souvenir qui va disparaître.
Je ne parviens pas à peindre un chêne, un arbre de la consolation. Il pourrit sous les pinceaux. Felous désagrège un os, un reste de la jambe boiteuse de Goebbels, rapporté des ruines de la chancellerie. Mes chiens allemands neufs voudraient bien arrêter la circulation de l’ambivalence de l’ambivalence.