Adieux de Sebastian Haffner

Dans un manuscrit retrouvé et publié à titre posthume, Sebastian Haffner entrelace le récit d’un amour parisien et la chronique de la désagrégation de la République de Weimar, où l’intime et le politique annoncent déjà la catastrophe historique à venir.


Adieux est la traduction d’un manuscrit publié en Allemagne en 2025, après sa découverte fortuite par les enfants de l’auteur. Journaliste et historien, Sebastian Haffner est né en 1907 à Berlin, et mort en 1999 dans la même ville, où il était revenu après s’être exilé en Grande-Bretagne de 1938 à 1954. Il donne au narrateur de son roman son nom de naissance, Raimund Pretzel, n’ayant choisi son pseudonyme que peu de temps avant de quitter l’Allemagne, en hommage à son ancrage dans l’histoire culturelle de son pays : Sebastian pour Johann Sebastian Bach, et Haffner en référence à la symphonie Haffner de Mozart.

Composé à l’automne 1932, le roman s’attache au vécu d’une certaine jeunesse à l’époque de la montée du nazisme. Il raconte, à la première personne, le séjour à Paris pendant l’été 1931 du Berlinois Raimund Pretzel, parti retrouver Teddy, la femme aimée, qui a quitté Berlin pour poursuivre des études à Paris. Le récit des dernières heures qui précèdent le retour du jeune homme à son quotidien de magistrat stagiaire met en résonance le dénouement d’une histoire d’amour et la fin de la République de Weimar. Le dialogue entre la part autobiographique et le témoignage historique est au cœur de la démarche du romancier, citoyen tourmenté par l’évolution politique et morale de son pays.

Adieux est plus que le simple compte rendu de la vie dissolue d’un groupe de camarades. La finesse d’analyse de Sebastian Haffner se fait puissamment sentir. En filigrane de la légèreté, voulue ou espérée, se glissent une réflexion sur l’histoire en marche et une interrogation sur l’apparente indifférence politique des protagonistes. La prémonition des événements à venir n’est pas absente de la narration : à une insouciance recherchée répond une mélancolie souterraine.

Le décor est posé avec précision, qu’il s’agisse de l’hôtel où séjournent les héros, de la spécificité de leurs chambres (celle de Teddy, en haut d’un escalier en colimaçon, est minuscule, encombrée, sombre, mais bénéficie d’un lavabo et d’une eau chaude à volonté), de la simplicité des restaurants bon marché qu’ils peuvent fréquenter (dans le restaurant viennois, les ingrédients du bortsch, sa couleur, sa consistance ne laissent rien au hasard) ou encore de leur tenue vestimentaire (le vol du pantalon bleu de Franz, le seul correct en sa possession, devient le sujet comique de bien des échanges). Les errances dans la ville de Paris, l’admiration pour ses monuments, le parcours de ses musées – avec un arrêt prolongé devant des œuvres mythiques comme la Vénus de Milo – sont autant de moments poétiques qui fixent le paysage.

Dans cet environnement détaillé, où la petite bande cosmopolite semble en perpétuel mouvement, une certaine idée des valeurs et coutumes en cours se dessine peu à peu. Le narrateur trace sans indulgence l’aspect physique, l’origine et les traits de caractère des impétrants et souligne la qualité de leurs relations, leur degré d’animosité, de rivalité, de respect ou d’affection (Raimund est furieux quand le patron d’Andrew, en s’installant à côté de Teddy dans un taxi, gâche ses derniers instants d’intimité avec la jeune femme). La manière dont Teddy est courtisée et l’inquiétude que sa mauvaise mine, sa fatigue excessive, ses sautes d’humeur procurent à ses multiples admirateurs, révèlent le poids d’éducations différentes. Les références artistiques, avec la déclamation de poèmes, la reprise de chansons populaires, ainsi que les remarques sur l’ignorance des fondamentaux ou la relation à l’écrit sont autant d’éléments qui nuancent l’adhésion à une culture commune.

Une tension souterraine vient bousculer cette volonté inconsciente de s’étourdir à tout prix. L’organisation minutée des activités prend une dimension obsessionnelle, comme si une menace indicible flottait sur tout projet ou décision. L’heure, souvent mentionnée, est prétexte à des disputes véhémentes (Raimund et Teddy s’affrontent parce qu’il est trois heures moins cinq pour l’une et trois heures pour l’autre). Le temps devient un acteur à part entière, une force capable d’anéantir tout espoir, un marqueur symbolique de l’effondrement.

La vision politique de l’Allemagne finit par assombrir le récit. Des conversations au départ anodines prennent soudain une tonalité grave, entre références au passé et perception d’un contexte hostile. Les conditions de la Première Guerre mondiale et de la défaite sont évoquées ; la possibilité d’un nouveau conflit est suggérée ; la prégnance dangereuse du nazisme transparaît avec la description d’une réception à l’ambassade d’Autriche ; le refus de Teddy de revenir à Berlin, tant elle ne peut y imaginer sa place, augure une société en mutation. Les allers-retours que le narrateur, déchiré par le délitement de l’amour de Teddy à son égard, effectue mentalement entre leurs jours radieux à Berlin et leurs querelles incessantes à Paris, résonnent comme l’annonce d’un malheur à venir. Une impuissance intime et collective se dessine, à coup d’adieux à un monde aimé et autrefois digne de respect.

Robert Laffont, coll. « Pavillons », 2026
224 p. 20 €