Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Dans le même numéro

Emerson et l'emprise du legs

décembre 2012

#Divers

Comment proclamer son indépendance ? Si les États-Unis ont conquis en 1776 leur indépendance politique, leur dépendance culturelle vis-à-vis de l’Europe persiste au xixe siècle. Le philosophe Ralph Waldo Emerson en appelle, lui, à se libérer de ces liens encombrants, à aller « un peu plus loin » pour donner une nouvelle forme à la pensée, aux mots ; mais est-il vraiment possible de penser « au-dehors », de se libérer de l’emprise de l’héritage ?

En 1776, l’Amérique s’affranchit du joug de la Couronne britannique. Émancipée de cette tutelle, la jeune nation ne sera plus soumise à la loi d’une autre. Autonome, elle régnera désormais sur une culture enfin autochtone.

Plus d’un demi-siècle passe. Et la génération arrivée à l’âge d’homme avec la « seconde révolution » américaine, celle qu’inaugure l’entrée d’Andrew Jackson à la Maison-Blanche, où en 1836 il achève son second mandat, constate amèrement que l’ancienne domination continue à s’exercer.

Dans la vieille Europe, on aura vu l’héritage être mis en cause comme un privilège indûment accordé à des gens qui ne se sont donné que la peine de naître – un privilège qu’il faut abolir parmi les autres dans le feu de joie d’une grande nuit du 4 Août. Les ayants droit crient alors à la spoliation.

Outre-Atlantique, dans cette génération, on entend alors plutôt les héritiers malgré eux geindre sous le fardeau d’un legs qui leur échoit à leur corps défendant. Il hypothèque leur avenir, entrave leur marche. Un héritage, comme dira Thoreau, il est plus facile de l’acquérir que de s’en débarrasser.

D’outre-mer et pour ainsi dire d’outre-tombe, le mort saisit le vif. Le legs de l’époque coloniale persiste à marquer de son empreinte. À imposer son empire ; à s’imposer à vous ; pire : à vous en imposer. Il s’agit, pour reprendre le slogan d’où était partie, dès 1765, la (première) révolution, d’une « imposition sans représentation ».

Version gothique : un sinistre passé féodal tient dans ses sombres griffes ce qui devrait être le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui.

C’est que, théoriquement abolie, l’ancienne domination reste implantée dans votre crâne. Ce qui vous a été autrefois inculqué vous reste gravé dans la mémoire – votre mémoire morte, pour ainsi dire.

Les soldats du roi n’occupent plus le sol américain, mais cela n’a pas pour autant mis fin à l’occupation du « moi », qui reste intimement asservi. Cette manière de servitude volontaire est un mécanisme pervers qu’il est plus difficile de démonter que de vaincre sur le champ de bataille des « habits rouges » du roi Georges. À l’ancienne colonie, il reste encore à décoloniser son for intérieur.

On voudrait tourner autour de son propre soleil au lieu d’emprunter, telle la lune, à un astre lointain son pâle reflet. Or, on est pris dans une ellipse à deux foyers. Attracteur étrange, le fantôme du vieux monde vous dévie de votre orbite propre.

Vue sous cet angle, la littérature américaine fut le prototype de toute littérature postcoloniale, et en a gardé jusqu’à ce jour les marques.

Jusques à quand durera cette dépendance ? Quand l’Amérique aura-t-elle des lettres, une culture enfin autochtone ? Pendant un demi-siècle, on scande ce refrain, mi-lamento mi-appel aux armes. Longue série à laquelle l’essai d’Emerson, « Nature », vient mettre en 1836 un point d’orgue.

Notre époque regarde en arrière. Ainsi s’ouvre ce manifeste – avec une flamboyance inattendue chez un personnage si austère. Notre époque est toute de rétrospection. Elle a les yeux tournés vers le passé. Elle passe son temps à édifier des mausolées à ses ancêtres. Elle écrit des biographies, de l’histoire, des gloses et commentaires critiques. Les générations d’avant nous contemplaient Dieu et la nature face à face. Nous, à travers leurs yeux.

Emerson veut retrouver ici et maintenant l’émoi des premières fois – le regard de l’aube. Imaginons, dit-il, que les étoiles, dans le ciel lointain, n’apparaissent qu’une fois tous les mille ans : on se souviendrait pendant des générations de ce fugace aperçu de la Cité de Dieu. Le proche, lui aussi, peut susciter pareil émerveillement si l’on veut bien se laisser impressionner passivement par lui.

Tout un chacun, même des gens simples, des gens du commun, peut l’éprouver de manière sporadique. Pour sa part, il lui est arrivé, traversant, dans la gadoue, au crépuscule, sous un ciel bas et lourd, un simple pré communal, de vivre soudain un moment de parfaite ivresse – une exaltation presque panique.

La forêt est un lieu privilégié pour ressentir pareille émotion. Dans la sauvagerie des grands bois, un homme se dépouille de ses vieilles années comme le serpent de sa peau. Peu importe son âge, il est toujours un enfant.

Dans les bois, je me ressource à la jeunesse. Je baigne dans la fraîcheur de l’air. Hissé jusqu’à l’espace infini, je sens s’évanouir la mesquinerie du « moi ».

« La plupart des gens ne voient pas le soleil. » La poussière des temps anciens a encrassé l’œil d’une taie, d’une membrane semi-opaque qui obscurcit la vision. Dans la « nature » cette peau morte se desquame. Débarrassé des toiles d’araignée et de tout le fatras du vieux monde, l’œil s’éclaircit. Mon « je » devient un globe oculaire transparent. Le courant universel circule à travers moi. Dans de tels moments, je ne suis rien ; je vois le Tout. Je suis devenu une particule dans le grand corps électrique du monde.

Il peut sembler étrange d’écrire en 1836 que l’Amérique est tout entière tournée vers le passé. Interrompue par la longue parenthèse des guerres, la marche vers l’Ouest a repris après 1815. 1821 : la piste de Santa Fé, vers le Mexique. En 1836, l’année de « Nature », le Texas est annexé. Et un journaliste proclame que l’expansion d’une côte à l’autre, à travers tout le continent, est la « destinée manifeste » de la nation américaine. Bientôt viendra le trek vers l’Oregon, puis la Californie. En 1836, la nation semble plus aller de l’avant que regarder en arrière – être plus tournée vers l’espace à venir que vers le temps révolu.

Emerson songe ici, en fait, à la série de commémorations que le pays vient de connaître. 1820 : bicentenaire du débarquement des pèlerins du Mayflower au cap Cod, suivi de leur installation près du roc de Plymouth. 1825 : jubilé de la révolution. Pour l’encore jeune nation, l’époque est à l’invention de ses lieux de mémoire, cependant que Bancroft, le « Michelet américain », en narre la geste, des origines au triomphe de la Liberté.

L’allusion que fait ici l’ex-pasteur Emerson à un passage de l’Évangile (Mt 23) donne, toutefois, à la commémoration une tout autre inflexion. Vous bâtissez des mausolées aux prophètes d’antan, mais les prophètes d’aujourd’hui, vous les pourchassez et les mettez à mort. Célébrer le passé n’est qu’un alibi pour mieux oublier l’élan qui alors l’animait.

Pourquoi serions-nous privés d’une relation originale au monde ? Qui en a décrété ainsi ? Une relation qui ne soit pas dérivée et de seconde main. Au nom de quoi n’aurions-nous pas droit, nous aussi, à une culture fondée sur l’illumination, et non sur la tradition ? Et à une religion procédant d’une révélation à nous faite, et non de l’histoire d’une révélation faite jadis à nos anciens ?

Pourquoi nous faudrait-il à tout prix farfouiller parmi les ossements desséchés des morts ? Aujourd’hui encore, il pousse du lin dans les champs. Des pays nouveaux ont fait leur apparition sur la carte. Et des hommes nouveaux, et de nouvelles perspectives. Le monde est flambant neuf. Il en est au premier matin de sa genèse toujours recommencée. Exigeons des œuvres, des lois et des liturgies qui nous appartiennent en propre, qui soient pleinement nôtres.

Le « transcendantalisme », dit-on. En ajoutant que cela vient de Kant. Dans le Boston de l’époque, le label fait fureur, sans qu’on sache trop ce qu’il signifie. « Transcendantalisme, explique une dame, cela veut dire “un peu plus loin”. » Emerson acquiesce à cette définition. Autant dire qu’au cours de sa traversée atlantique le terme a subi une étrange métamorphose.

« J’appelle transcendantale (écrivait Kant) toute connaissance qui ne porte point en général sur les objets mais sur notre manière de les connaître, en tant que cela est possible a priori. » Ce qui est quasiment aux antipodes du fines transcendam qu’Emerson y lit. Le moment d’euphorie extatique qu’Emerson rapporte dans « Nature » ressortirait plutôt à ce que Kant appelle, en lointain écho à Luther, la Schwärmerei, l’enthousiasme – le sentiment que le divin vous habite et vous meut, ou que vous avez fait une incursion dans son domaine.

L’entreprise de Kant est d’ordre épistémologique : que puis-je savoir ? et comment le sais-je ? Entreprise qui cherche à tracer une ligne de démarcation, à délimiter le territoire auquel se cantonnera l’espace de validité de notre savoir.

À tracer une « île », comme un lieu enfermé, clos. Au-delà, c’est la haute mer, le « vaste et tumultueux océan » où l’on navigue sans amers, avec le risque de divaguer et de prendre pour une terre nouvelle des bancs de brouillard ou des blocs de glace à la dérive – de se laisser leurrer par des images, mirages et « vaines » illusions.

Kant s’inscrit en cela dans le sillage du combat de la Réforme. Celle-ci veut rétablir le primat de l’Écriture, sapé sur deux flancs. D’abord, certes, par la « papisterie », qui ensevelit l’Écriture sous tout un fatras de traditions, inventions et additions humaines. Mais également, sur l’autre flanc, par la dérive des « spirituels fantastiques », qui, sous prétexte de révélations du Saint-Esprit, quittent, pour citer Calvin, l’Écriture – « la lettre morte et meurtrissante, comme ils l’appellent » – « pour voltiger après leurs fantaisies », c’est-à-dire leurs fantasmes.

Emerson contemple le spectacle de l’aube. Le soleil se lève derrière la colline près de sa maison. Les longues barres de nuages flottent comme des poissons dans une lumière pourpre. Depuis le rivage, il plonge son regard dans cette mer silencieuse.

Qu’on me donne seulement la santé et un jour qui se lève, et je ridiculiserai la pompe des empereurs. L’aube est mon Assyrie ; le coucher du soleil, la lune qui se lève, mon Paphos et ses inimaginables royaumes de féerie. Le plein midi sera mon Angleterre des sens et de l’intellect. La nuit sera mon Allemagne de philosophie mystique et de rêves.

Il y a dans cette proclamation un rien de jactance à la Chantecler où l’on croit entendre le fabuleux chasseur d’ours Davy Crockett, se vantant d’attraper avec les dents le soleil levant. « Je n’ai jamais cessé d’affirmer la souveraineté du moi », écrit Emerson. Pas si simple, lorsqu’on a pris le pli de la vassalité et qu’on reste si facile à intimider. On me traite de demeuré, paumé au fin fond de sa cambrousse – de « sauvage ». Pour renverser le stigmate, il faut bien se hausser un peu et revendiquer fièrement (oui, je suis un sauvage !) le qualificatif qui vous humilie.

Afin d’exorciser l’intimidation, qu’on se répète que, si haut qu’on soit placé, on n’est jamais assis que sur son cul. Ces grands noms, Shakespeare et les autres, dont le prestige nous impressionne jusqu’à nous paralyser, ne sont que des grandeurs d’établissement. Nous nous laissons terrifier par des tigres en papier.

Il faut se rappeler que, lorsqu’ils ont écrit ces œuvres qui aujourd’hui nous intimident tant, Dante ou Shakespeare n’étaient pas encore « Dante » ou « Shakespeare ». Pas encore ces noms de marque. Mais des jeunes gens. Il ne s’agit plus de faire table rase de leur legs, mais de retrouver dans leurs écrits le souffle et l’élan de cette jeunesse.

Les grands textes légués par le passé sont aujourd’hui imprimés dans des in-folio et comme gravés dans la pierre. Même un texte, et jusqu’à l’Écriture elle-même, peut devenir une icône, une image. Et, tout comme le veau d’or massif des Hébreux, pour ne rien dire des images pieuses dont la papisterie n’a cessé d’abreuver et de leurrer le peuple, un texte, tout texte, peut devenir objet d’idolâtrie.

Un texte n’est que la transcription à un moment donné d’une parole qui va : un arrêt sur image. Lire un texte, c’est en retrouver la dynamique génétique, avant qu’il ne se « fixe » – retourner à son origine, à savoir le moment où le souffle l’engendre.

Après ce qui a pu sembler son excursion hors du périmètre de l’Écriture, Emerson rentre ici au bercail de l’orthodoxie de la Réforme. Du texte, il n’est pas ou plus fait table rase. Le pneuma ne souffle plus dans le hors-texte, mais dans le texte, afin de redonner de l’élan à sa « grammaire ».

Ce passé qui étend son ombre sur l’instant présent, c’est la haute Antiquité qui, via Rome, Athènes, déploie son panorama jusqu’à la lointaine Assyrie. Mais c’est aussi, à l’échelle microcosmique de l’intime, l’heure, la minute, la fraction de seconde d’avant.

La « terreur » qui empêche le « moi » de promulguer sa pleine souveraineté vient entre autres du souci que nous avons de la cohérence de notre « moi ». Nous manifestons trop de respect et de révérence à l’égard de nos faits, gestes ou déclarations passés.

On a peur de se démentir, de se mettre en contradiction avec soi-même. Autrui ne dispose pas d’autres données pour computer notre orbite que ce que notre moi a inscrit dans l’espace social. N’osant pas décevoir, on se fait scrupule de rester cohérent avec l’image qu’il a enregistrée de nous, quand bien même cette image est d’ores et déjà périmée – déjà archive et legs d’un monde qui n’est plus.

Pourquoi diantre faudrait-il à tout prix garder la tête sur nos épaules ? Qu’est-ce qui nous y force ? Qu’est-ce qui oblige à traîner partout le cadavre de sa mémoire de peur de se mettre en contradiction avec telle ou telle déclaration qu’on a faite en public ici ou là ?

Vous vous contredisez : et alors ? Quelle importance ? Il ne s’agit pas de faire fonds sur la mémoire, mais de faire comparaître le passé devant le tribunal du présent aux mille yeux et de vivre sans cesse dans un jour tout neuf.

Mon monde fluctue ici « de jour en jour, de minute en minute ». Mais, écho de Montaigne, à qui Emerson doit tant : « Tant y a que je me contredits bien à l’adventure, mais la vérité, je ne la contredy point. »

Être un nouvel Adam et marcher pieds nus dans l’herbe au soleil d’un premier matin ? Sauf que, déjà, l’ombre tombe et même est déjà tombée.

« C’est malheureux, mais trop tard hélas pour rien y faire, d’avoir découvert que nous existons. » (Exister est ici à prendre au sens fort d’avoir son être déporté et comme exilé hors de soi.) « On appelle cela la Chute de l’homme. » Depuis, nous ne cessons de soupçonner nos instruments. Nous avons appris que nous ne voyons pas directement, mais à travers le prisme d’une optique dont nous n’avons aucun moyen de calculer l’indice de réfraction.

Rien n’est fixe dans ce monde. Rien n’y est solidement et à perpétuité ancré, boulonné, au sol. C’est un monde où, pour citer derechef Montaigne, « toutes choses branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Égypte, et du branle public et du leur ».

Un changement de focale, d’angle ou de tempo et on prend conscience de la relativité de notre regard. Ainsi lorsqu’en 1833 Emerson monte pour la première fois dans un train, qui l’emporte à toute vitesse pour l’époque : 36 km/h.

Gens et arbres vous défilent devant les yeux aussi prestement que les pages d’un dictionnaire qu’on feuillette. Lorsque votre bouilloire traverse en sifflant un champ d’aubépines, on a la sensation que doit éprouver une hirondelle quand son vol vient frôler les bosquets. C’est la stabilité même du monde qui est mise en cause lorsque les chênes, les champs, les collines, tout ce qui jusque-là semblait d’une immuable stabilité, se met à voltiger et à vous danser autour.

Dans cet espace-temps défamiliarisé, on a eu un fugace aperçu du caractère mouvant des choses. Le monde que l’on croyait stable s’est mis en branle. Sa stabilité n’était qu’une apparence. Brusquement désamarré, il est emporté par le flux.

Ce flux, Emerson l’appelle souvent l’« âme » : l’esprit, le souffle de l’Écriture, qui inspire une dynamique de l’allant. De cet élan, il retrace le scénario dans l’essai qui avait tant impressionné Nietzsche, Cercles.

Au départ, on a un premier cercle, à savoir l’œil – le globe oculaire. Puis le regard, tel un compas, trace au loin un second cercle ou arc de cercle : l’horizon. Un tel cercle est un concept, qui me permet d’avoir prise sur le monde et de m’en approprier au moins un canton. Au moment où je le trace, il donne à mes mots une certaine maîtrise sur les choses.

L’« âme » va de l’avant, toujours de l’avant. Le « cercle » qu’elle avait tracé en avant d’elle-même, projeté dans un nouvel espace, alors encore vague et vacant, se sclérose, se calcifie. C’était comme une excrétion, une excroissance du « moi », qui l’exprimait, qu’il exprimait. Tel une coquille où l’« âme » pouvait habiter, au moins le temps d’une halte dans son itinérance.

Mais on se sent désormais à l’étroit dans cette carapace. Le cercle vous cerne, vous enferme, vous enclôt. On en est maintenant le captif. Le temps est venu de s’évader de ce cachot. De dépouiller le vieil homme, de muer, de renouer avec le mouvant.

En s’inscrivant sur le monde, en en marquant au moins un canton de son empreinte, le cercle avait servi à vous fournir une emprise, mais aussi à vous définir, à dessiner le contour de votre « moi ». Mais toute définition, en délimitant, devient du même coup une limitation. Ce qui vous définit vous confine dans un périmètre restreint. L’âme aspire alors à prendre le large.

Prompte et vivace, l’âme « explose » cette limite. Elle taille une brèche dans ce rempart. Dans sa crue, elle fait craquer cette digue et la déborde pour lancer comme l’arche d’un pont par-dessus le vide. Son expansion trace alors un nouveau cercle sur l’espace vacant en avant d’elle.

Au moment de la projection d’un cercle, on imagine qu’il représente la réalité des choses, coïncide avec elle et en constitue un exact relevé. Mais une fois que l’évolution l’a laissé derrière soi, ce cercle révèle son caractère fictif. Il n’était qu’une « construction » au double sens qu’a le terme en anglais : échafaudage et interprétation.

Quand un cercle déserté par le sens n’est plus qu’un vestige abandonné en chemin, il ne disparaît pas totalement pour autant. À la fois abrogé et conservé, il se retrouve englobé dans l’orbite plus vaste décrite par la nouvelle configuration, dont il devient un cas particulier. Il a perdu son statut de « vérité » mais, comme le dira William James, concourt néanmoins à l’engendrement d’une nouvelle « vérité ».

L’ancien « cercle » avait donné « forme », autrement dit « visage » à la réalité. Il n’est plus qu’une « forme » vide que le vif a désertée, comme la mer se retire, laissant sur l’estran un cerne d’algues qui vont sécher au soleil.

La « forme ». Crucial pour Emerson, le terme est marqué de vieille date. Par la Réforme, qui lui doit son nom : restaurer à l’Écriture son vrai visage, la désensevelir du fatras dont l’a affublée la tradition. Marqué encore, depuis le xviie siècle, par une kyrielle de sermons sur la « déclinaison » des temps. La faute en est au « formalisme » : la ferveur d’antan s’est perdue, l’élan initial est retombé. Le Seigneur joue de la flûte sur la place du marché, mais personne ne vient plus danser. On ne va plus au culte que pour la forme, comme on s’acquitte d’une formalité.

Emerson dit ne pas s’en prendre à la forme en soi : le fond y affleure, qui, sans ce visage, ne pourrait être « encompassé » par notre perception. Il s’en prend aux formes dont la fixité indique la mort.

Fin septembre 1832, le révérend Emerson prononce devant ses ouailles son sermon d’adieu. Il renonce à son office pastoral, faute de pouvoir continuer en conscience à administrer, du moins sous la forme requise, le sacrement de l’eucharistie.

« Faites ceci en mémoire de moi », dit Jésus après avoir rompu le pain et versé le vin. Emerson conteste que le Christ ait voulu par ces paroles fonder un rite ayant vocation à se perpétuer.

D’abord, il y aurait dans le Nouveau Testament au moins un autre geste qui aurait eu à tout prendre plus de titre scripturaire à se voir instituer en rite : le lavement des pieds. Mais c’est que, dans nos contrées, on n’a guère l’habitude, comme au Moyen-Orient à l’époque, de marcher des heures sous un soleil de plomb dans la poussière des chemins, alors que prendre un repas ensemble autour d’une table nous est familier. Aussi est-ce là la forme qu’a prise le rituel.

Ç’aurait pu en être une autre. La forme n’est que le costume dont la coutume a revêtu le sens. Elle est fonction et d’un lieu et d’une époque. Il y a une obsolescence des formes. Si une forme donnée ne signifie plus rien pour moi, il y aurait de l’idolâtrie à la révérer encore. Il est vain de s’accrocher à une forme devenue obsolète ou de s’y embusquer comme derrière une fortification. Toute « forme » tombée en désuétude et que la vie a désertée est pareille aux feuilles mortes qui tombent en cette saison.

Se profile ici, très loin à l’horizon, un monde sans cesse en expansion. Où, de cercle en cercle successifs, de ligne en ligne de démarcation tour à tour franchie puis à demi effacée. Ce monde serait à la limite un monde sans limites.

Un monde sans bornes ni clôtures, mais seulement « à la limite ». Au point de fuite où, en anglais, la haie (hedge) se changera en rebord (edge). Ce point reste encore, et peut-être pour toujours, hors d’atteinte. Il est comme l’Oméga promis, qui englobera à la complétude des temps la totalité du monde.

Il constitue néanmoins, dès aujourd’hui, une matrice contenant virtuellement le monde entier des choses. Notre monde à nous, ici et maintenant, est tout ce qui, de cette matrice virtuelle, « est le cas ». Mais, pour citer le romancier Henry James, « la toile de la conscience est sans cesse en expansion ». Et telle chose qui n’est pas actuellement le cas peut le devenir dans une prochaine configuration, encore à venir.

Voilà pour la trajectoire, la trajectoire projetée par l’« âme » dans son élan. « Assez de prismatique ! Vive le spermatique ! » écrit Emerson dans son Journal, faisant allusion au spermatikos logos du Nouveau Testament : la Parole dont le jaillissement ensemence.

Hélas, c’est triste à dire, mais la prismatique va malgré tout s’imposer. L’âme a projeté dans ou sur le vaste espace vague et vacant qui s’étend loin en avant d’elle un nouveau « cercle » mais ce cercle-là, lui aussi, se révélera être une circonférence qui va vous enclore. Lui aussi va révéler ses « limites ». Des limites qu’on ne parviendra pas à franchir, à transgresser.

Cette limite qui se réaffirme n’est autre que la langue. On a cru sortir de l’enfermement, échapper à la captivité dans les formes, s’évader dans le vaste espace du dehors. Or, on découvre qu’il n’y a pas de dehors. Tout cela, même la parole spermatique, se passe dans la langue. À l’intérieur d’un monde borné par le langage. Or les frontières du langage sont les frontières de mon monde.

Un instant on a eu la sensation d’échapper à son « prisme », de ne plus voir le monde à travers cette vitre obscure. Que le monde était devenu « transparent » ; et qu’on voyait la « chose elle-même », mais on bute sur l’obstacle, sur ce qui obstrue la vision : la langue.

Il n’y pas plus de « hors-langue » qu’il n’y a pour Luther ou Calvin de « hors-texte ». Inutile et vain de chercher à « dire » ce qu’on ne peut pas dire. Sur ce qu’on ne peut pas dire, il faut garder le silence.

On ne peut pas penser hors du langage. Il exerce une contrainte à laquelle on ne peut pas se soustraire. Il nous tient captifs comme un oiseau en cage. On ne peut penser qu’à l’intérieur de ce lieu.

Comment dans ces conditions puis-je dire, ou tout du moins montrer (en acte) la limite de la langue ? La limite de mon monde. Comment penser la frontière, le bord extérieur de ce lieu ? Comment à la fois être dedans et penser le dehors ?

Le peut-on ? Oui, peut-être, laisse entendre Emerson. Dans le « un peu plus loin » de la dame, peut-être faut-il mettre l’accent sur « un peu ».

« To speak without bounds », dit Thoreau dans Walden, en donnant à without son double sens : parler « sans bornes », toute limite effacée, et « à l’extérieur », en outrepassant une frontière qui malgré tout subsiste. « Dehors », mais à peine : à cheval sur la ligne de démarcation.

Emerson projette en avant, loin en avant, une trajectoire qui mène vers un espace sans limites, mais cette trajectoire reste virtuelle. Finalement, et en pratique, il se situe quelque part sur la ligne de démarcation. Lui aussi, comme Thoreau, a « les orteils sur cette ligne ».

L’élocution d’Emerson, debout sur son estrade, avait pour ses contemporains quelque chose d’un peu bizarre. On venait l’écouter moins pour ce qu’il avait à dire que pour sa voix, l’étrangeté de son tempo, le discontinu de son discours. « Un chaos troué d’étoiles filantes », selon son ami Lowell. Un style, on n’ose pas dire à sauts et à gambades. Spasmodique, plutôt : des saillies, suivies de silences, de lacunes. De la rhétorique classique, il ne reste plus que les ruines. Loin de se déployer selon sa courbe majestueuse, la ligne mélodique semble sans cesse se fracturer et rester en suspens.

Si Emerson est si épineux à traduire, c’est que le sens est porté par l’intonation, l’inflexion de la voix. L’intonation, que pour faire entendre dans une autre langue que sa langue natale, on n’a guère d’autre choix que d’expliciter.

Et ce d’autant plus que, dans les silences, dans le blanc entre deux fragments, la parole continue sur son erre. De sorte qu’au fragment suivant, le discours reprend, non où la phrase précédente s’est arrêtée, mais là où sa résonance, son prolongement silencieux, l’ont entre-temps menée.

Emerson n’explicite jamais autant que le fera, dans son sillage, William James, le porte-à-faux de sa relation au langage. Il la montre, toutefois, la met en scène dans sa pratique – dans l’enchaînement de ses « actes » langagiers – son pragmatisme, disons.

C’est à travers le cheminement même de son discours qu’Emerson fait la triste découverte que les mots qu’il vient de prononcer, de mettre noir sur blanc sur la page, résistent à son effort pour traduire ce qu’il pense être le flux de sa conscience.

À peine prononcé, le discours devient le produit d’une histoire préalable et se retrouve piégé dans la gangue de la langue. Un « déjà-là » le happe et s’empare de lui. Le traduit, certes, mais en le même temps, le trahit. Il est « pris » dedans comme on est pris dans les glaces.

Dans son élan lyrique, le « moi » avait cru s’exprimer – exprimer le « moi » et rien d’autre. Or, dès que c’est dit, de l’autre, surgi du passé, vient parasiter mon dire et le fausser.

À l’assertion et sa belle assurance succède l’inquiétude. Une chose est à peine dite que le discours cherche aussitôt à s’en déprendre, à s’en dédire. Pour citer, une génération après – ainsi que William James, Gertrude Stein et quelques autres, toujours dans le sillage d’Emerson comme dans la mouvance de Harvard –, T.S. Eliot : « Ce n’est pas ce que je voulais dire. Ce n’est pas du tout ce que j’ai voulu dire. » Il se rétracte, se replie dans le silence, avant de lancer « un nouveau raid sur l’inarticulé ».

En acte, ou plutôt en « action ». L’action chez Emerson est le moment où l’âme se met en branle, le préambule à la marche à venir. On a encore devant soi la vacance de l’espace. La « forme », loin de se fixer, est encore à l’inchoatif. Comme dans ces tropismes où, encore inarticulée, la parole ne fait que s’esquisser, le souffle ne s’est pas encore enlisé dans la grammaire. L’action est une sorte de préconcept, et on n’est pas si loin, du coup, du schème selon Kant.

Il faut, pour cela, laisser, si l’on ose dire, du vague à l’âme, si l’on ne veut pas entraver sa dynamique. Emerson cite ici Cromwell : « On ne va jamais si loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on va. » Il ne faut pas comprendre trop vite, de peur de se rabattre prématurément sur une configuration déjà installée et de succomber à l’attraction de sa gravité avant même d’avoir pris son envol.

Dans l’intervalle séparant la forme dont on se dépouille et qu’on quitte de celle qui va vous héberger (et le temps venu, à nouveau vous incarcérer) se glisse un bref instant où l’on peut avoir au moins fugacement l’expérience de ce qu’est le « moment » de l’âme, sa dynamique, son mouvement.

« Pas l’être, mais le passage » (toujours Montaigne). Dans l’entretemps, le bref moment de transition lorsque l’âme s’arrache à son inscription antérieure, s’en évade, s’en extirpe pour une brève échappée belle, lorsqu’elle rompt sa digue, lorsque, telle la vigne au printemps, elle transperce les vieux murs – lorsque, pour le dire autrement, elle fait sa mutation d’un paradigme à un autre, elle n’est plus, dénudée, que pure trajectoire à travers un espace sans monde. Dans ce moment hors du temps et comme volé, on peut la capter au vol. Dans l’entre-temps, il y a ce moment qui écartèle le temps : un suspens entre deux configurations, l’une morte, l’autre encore à naître et qui fait signe là-bas.

Le sens ne réside nulle part. Il n’est pas enfoui dans une intériorité ni dans quelque lieu dont on pourrait l’exhumer. Le sens est quelque chose qui advient. Il se construit au long de la grand-route ; dans la transition de bivouac en bivouac. Au long cours d’un transit, cap à l’ouest, où l’on renverse moins le vieux monde, et son legs, qu’on ne le laisse derrière soi.

On se réfère ici aux essais suivants : “Nature” (1936), “The American Scholar” (1837), “Self-Reliance” (1841), “Circles” (1841), “Experience” (1844), dans Ralph Waldo Emerson, Essays and Lectures, Joel Porte (ed.), New York, The Library of America, 1983. Le sermon d’adieu d’Emerson pasteur s’intitule “The Lord’s Last Supper”. L’anecdote sur le transcendantalisme (« Un peu plus loin ») est rapportée par Emerson : Emerson in His Journals, Joel Porte (ed.), Cambridge, Harvard University Press, 1994.

  • *.

    Auteur d’Histoire de la littérature américaine, 1939-1989, Paris, Fayard, 1992 (rééd. 2003). Voir aussi dans Esprit « Picaro en démocratie » et « À l’ombre de l’Europe » (entretien), novembre 1986.

Pierre-Yves Pétillon

Né en 1942 dans le Finsitère, Pierre-Yves Pétillon a fait ses études rue d'Ulm, à Trinity College (Cambridge) et outre-Atlantique où les autocars Greyhound auront été "son Harvard et son Yale". Il a longtemps travaillé comme lecteur de manuscrits américains. Professeur à l'université de Paris-Sorbonne et à l'École normale supéreiure, il a publié L'Europe anx anciens parapets (Seuil, 19xx), La

Dans le même numéro

Refaire les humanités

Notre revue, 80 ans après "Refaire la Renaissance"

La culture classique et l'avenir des langues

L'éducation et les émotions démocratiques selon Martha Nussbaum

Une approche humaniste du débat sur la technique