Thoreau cosmographe
Le 4 juillet 1845, Henry David Thoreau décide de s’installer à Walden, pour « vivre dans les bois » en réduisant son existence au strict minimum, en s’affranchissant du passé et de ses héritages. Au moment même où Thoreau s’ensauvage en restreignant son champ, l’Amérique part à la conquête de sa Frontière, et s’agrandit pour se dompter… Lui préférait mettre l’accent sur l’habiter plutôt que sur la fuite en avant vers les lointains.
« Expert en cosmographie de l’ici »
Henry David Thoreau, Walden
Dans les bois
Le 4 juillet 1845 Thoreau, 38 ans, natif et résident de Concorde dans le Massachusetts, prend ses cliques et ses claques et part s’installer à Walden, où, « deux ans, deux mois et deux jours » durant, il va vivre « dans les bois ».
On l’imagine souvent, et lui-même parfois, dans une « cabane » perdue en terre sauvage et lointaine. « Globalement l’endroit où je vis est aussi solitaire que si je me trouvais au beau milieu de la Prairie. » Il serait l’explorateur Mungo Park au cœur de ténèbres de l’Afrique noire. « Je suis le monarque de tout ce que mon regard survole et arpente » : il serait le naufragé solitaire échoué sur son île au large de Valparaiso.
Le bourg de Concorde n’est en fait qu’à un mile et demi. Du haut de la colline, il peut en apercevoir le toit des premières maisons. Il y est en moins d’une demi-heure à pied en suivant le remblai de la voie ferrée tout juste inaugurée.
Le 4 juillet est jour de fête nationale. La parade patriote défile sur la grand-rue au son des fifres et tambours. Lui, la musique qui marche au pas, il préfère ne pas – l’oreille aux aguets d’un autre tambour, battant dans le lointain sur un autre tempo.
Walden et ses bois sont à l’écart du village. On n’est pas pour autant dans la forêt profonde, mais dans une zone passablement déboisée, où la cognée du bûcheron ne chôme pas.
Ce n’est plus la forêt ; pas encore la campagne. Plutôt quelque chose comme ce que les géographes appellent « saltus ». Une zone entre-deux, au statut incertain. Entre silva et ager, ni l’un ni l’autre ; à la fois l’un et l’autre. Une lande, à mi-chemin entre solitudes et habitations.
Marges et démarche
Avant d’être un lieu-dit, Walden est d’abord un champ opératoire découpé « au milieu de la civilisation » : une enclave, mais exclavée. Thoreau y va avec un projet, qui tient à la fois de l’exercice spirituel et de l’expérience de laboratoire : mener « la vie primitive de la frontière » en réduisant l’existence à son plus simple appareil ; au strict minimum nécessaire à la survie.
En prenant le large, il va se délester de tout le superflu – de tout ce qui est du luxe. On se trimballe, tel un aristocrate anglais en voyage, avec tout un attirail de malles, valises et cartons à chapeau. Larguer ce poids mort. Plus de perruques, falbalas et fanfreluches. Contre la corruption des mœurs, retour à la vertu civique, à la simplicité républicaine du « bonhomme » Franklin.
Larguer aussi le legs du passé. S’affranchir de la servitude volontaire que constitue l’héritage, par quoi, depuis l’outre-tombe, la génération défunte hypothèque lourdement la génération d’aujourd’hui.
« Je vois, dans mon village, des jeunes gens dont la malchance est d’avoir hérité de fermes, maisons, granges, bétail, outils agraires. » Qui a fait d’eux ces serfs attachés à la glèbe ? Le jour venu, c’est la condition humaine, chacun de nous bouffera la poignée de terre qu’on jettera sur son cercueil. Mais pourquoi s’ensevelir de son vivant sous soixante arpents ?
Thoreau se décale hors champ. Walden fait ici fonction de clairière – une découpe claire, un périmètre défriché, éclairci. Et le village un fouillis ; sa grand’place, son forum, encombré d’images, fantasmes et superstitions de tout poil – les eidola fori de Francis Bacon.
Depuis 1836, dans l’effervescence du second grand réveil religieux, résonne un peu partout en Nouvelle-Angleterre cet appel : « Sortez du milieu d’eux » (Corinthiens II, 6). Thoreau s’inscrit dans ce mouvement, avec l’originalité d’avoir opéré sa « sortie » en solitaire – et surtout de l’avoir racontée dans un texte maintes fois travaillé et retravaillé.
Sortir de la subjugation où l’on s’en laisse imposer par les autorités. On est ici dans le vieux sillage de la Réforme appelant à recouvrer dans sa gloire et son éclat la parole du Seigneur, en décapant l’Écriture des « inventions et additions humaines » qui sont venues l’obscurcir et contre lesquelles « ne vaut aucune prescription, ni de longues années, ni de coutume ancienne » (Calvin). Sortir et accéder à un espace « éclairé » („Die Aufklärung ist der Ausgang des Menschen aus…“, Kant).
Le script de ce scénario, souvent repris, y compris par la Grande Migration de 1629, remonte au « temps du désert », lorsque le Seigneur parlait « haut et clair » à son peuple. À son très local échelon, Thoreau donne sa version épistémique de l’Exode, de la « sortie » scripturaire.
En s’écartant du village, il s’arrache au champ gravitationnel de l’autre. Cet écart se transcrit ici sur la carte, mais il fait écho à la souveraineté du moi selon Ralph Waldo Emerson : mieux vaudrait n’avoir jamais lu un seul livre que d’être défléchi par son attraction de ma propre orbite au point de n’être plus qu’un satellite. Autonome, je « possède en quelque sorte mon propre soleil, ma lune et mes étoiles à moi, un petit monde qui m’appartient ». Pour sa petite cosmogonie portative, Thoreau adopte toutefois un registre plus proche encore de l’idiome folklorique de l’époque : la jactance du Chantecler qui se vante de faire chaque matin à lui tout seul se lever le soleil.
Excentré du village, il lui faut se recentrer sur Walden, se l’approprier, en faire son monde propre. Se concentrer en soi et, selon l’injonction de Rousseau, « circonscrire son âme aux mêmes bornes que la nature lui a données ». Ce n’est que dans la solitude que je suis « pleinement moi et à moi », sans diversion, sans obstacle.
Poussée à la limite, cette démarche mènerait d’autonomie en autarcie puis d’autarcie en autisme. Thoreau se replie et s’isole dans son îlot de Walden. Avec l’hiver, le repli s’accentue en rétraction du moi sur son noyau dur. Il se recroqueville dans sa coque, colmate brèches et fissures, « ferme les écoutilles » et se calfeutre à fond de cale, ne laissant à la barre que son « homme extérieur », son mannequin, sa dépouille. Son for intérieur est devenu une forteresse inexpugnable, protégée contre l’invasion des miasmes. Il s’est claquemuré dans un lieu fermé à double tour par la double clôture de l’hiver et du toponyme Walden, ou il est (walled-in) emmuré.
Il se renfrogne dans une encoignure de Walden, mur de plomb (leaden wall) qui étouffe les bruits. Il n’entend plus au loin qu’une vague « tintinabulation » : ce sont les « signaux » émis par ses contemporains. L’isolation sonore est presque totale. Elle évite que ce bruit vienne parasiter le canal de transmission et brouiller la clarté du message.
Walden (der Wald, la forêt). Walden emmuré. Walden insonorisé. Ou, encore plus enfoui, Walden comme Waldo (Emerson, son proprio) et renvoyant, à travers lui à Pierre Valdès (Peter Waldo) et à ses Vaudois (en anglais waldenses), qui font partie, avec Wyclif, Jean Huss et quelques autres, de la longue mémoire protestante si souvent évoquée par les sermons du xviie.
Au gré de ces étymologies fantasques que Thoreau (Harvard, promo 1837), philologue dévoyé, affectionne tant, le nom de Walden, comme dans un rébus, se diffracte en segments, au point qu’autant que le lieu, c’est souvent le toponyme qui engendre le texte.
« Dans les bois », je me mets à nu. Je me dépouille des masques et déguisements qui font obstacle à la transparence. Au fil du temps, on empile pelure sur pelure, telles un second épiderme « exogène ». Dans les bois, je dépouille le vieil homme ; je me desquame de ces peaux mortes. Habits et coutumes, costumes et habitudes : je m’en extrais. Je me réveille de la trompeuse « sécurité charnelle », de l’illusion dont on se berce que vos arpents, les sacs de blé dans votre grenier, le bétail dans votre grange, vous mettent à l’abri. On redécouvre ce que le xviie siècle appelait la « condition désertique » de l’homme – son extrême « dénudation » sous le ciel cruel, préfigurant le jour où l’on sera dépouillé de sa « vesture charnelle », extirpé de sa gangue terrienne, décapé jusqu’à l’os.
Sur la carte mentale, on relève Walden par 0° de longitude et de latitude. Au fil du temps, sous couvert de tradition, s’accumulent sur le socle primitif de l’Écriture strate après strate de gloses par quoi « la parole du Seigneur est du tout ensevelie » (Calvin). À Walden, Thoreau cherche à planter dru dans la terre meuble un pieu jusqu’à toucher, au degré zéro, le soubassement de roche dure sur lequel faire fond.
Des deux frontières
Le lac, Thoreau en fait un relevé d’arpenteur, qu’il reproduit dans le texte de Walden : une carte orientée nord en bas, qui est comme une image du territoire américain alors en pleine expansion d’une côte à l’autre.
À l’heure même où il s’embusque dans le périmètre restreint de Walden, en arrière-plan, sur écran panoramique, se déroule, en un lent travelling, le trek vers l’Oregon.
Le long de la piste s’égrène la caravane des migrants marchant à côté de leurs chariots bâchés que tire un attelage de quatre ou six bœufs. Une longue marche de cinq à six mois. Deux mille miles, au rythme d’une dizaine de miles par jour : on part au printemps pour arriver à l’orée de l’automne.
Depuis Saint-Louis, 38° N 90° W, on suit d’abord le Missouri. L’herbe monte jusqu’à hauteur d’homme. C’est à perte de vue la pampa, avec, de loin en loin, quelques buttes servant d’amers. Les « goélettes de la Prairie » roulent et tanguent sur cette haute mer d’herbages. Traversée des Rocheuses. Au col du Sud, on bascule sur l’autre versant de la ligne de partage des eaux. On suit la Columbia jusqu’à l’Oregon, par 45° 21’ N et 122° 36’ W. Le pays du lait et du miel, la terre de Canaan. La Jérusalem où, en octobre 1844, en Nouvelle-Angleterre, William Miller et quelque cinquante mille de ses adeptes, ayant vendu tous leurs biens, montent, vêtus de robes blanches, au sommet d’une colline pour y attendre la descente depuis les hauteurs du ciel.
Cinquante ans plus tard, à l’approche de la fin de siècle, en 1892, l’historien Frederick Jackson Turner déclare fini le temps de la Frontière. Il n’y a plus sur le territoire américain de terres inoccupées.
Ce faisant, il fait subrepticement passer une définition du terme « frontière » dont il laisse penser qu’elle a cours depuis toujours et qu’il ne fait que l’expliciter. Cette « Frontière » serait spécifique à l’histoire américaine et la caractériserait depuis les origines de la nation.
La Frontière en Amérique, selon lui, se « distingue » radicalement de la notion de frontière telle que la connaît l’Europe. C’est une ligne qui va inexorablement de l’avant, balayant d’est en ouest le continent. C’est une lame de fond venue de l’antique mer Égée. La vieille prophétie s’est accomplie. L’océan a dénoué les liens enserrant le globe et découvert à l’ouest une terre immense et inconnue. Thulé l’ultime (Ouessant ?), aux marches du couchant, ne borne plus l’orbe des terres. Une même vague déferle à travers la Prairie jusqu’au nouveau rebord du monde.
Or une telle acception du terme « frontière », loin de caractériser l’histoire américaine depuis les origines, est en fait toute récente au moment où Turner écrit. Jamais auparavant sa définition n’a été corrélée à la densité démographique.
Longtemps, outre-Atlantique tout comme en Europe, il n’y a pas eu de ligne continue d’une frontière, mais des « frontières » au pluriel. Chaque établissement colonial avait la sienne. Et ces frontières ne jouxtaient pas un territoire inhabité ou « vacant » mais, comme en Europe, d’autres peuples ou « nations ».
De plus, ces frontières se situent, non à l’avant des établissements, mais sur leurs arrières. Qui va aux frontières ne pénètre pas au cœur du continent, mais « émigre ». Aller « à l’intérieur » signifie revenir dans les établissements, colonies, puis États, de la frange côtière Est. Ce n’est que vers le milieu du xixe que la carte mentale de la nation s’est inversée, pivotant de 180o pour s’orienter du levant au couchant.
Walden se situe à ce moment charnière, où la frontière à l’ancienne est encore là et la Frontière avec un « F » majuscule, déjà là.
On pourrait situer aux alentours de 1844 le moment du basculement définitif. Cette année-là est inaugurée la ligne ferroviaire Boston-Albany, celle qui justement passe par Walden. Emerson publie son essai sur la « Jeune Amérique ». Le « transcendantalisme » (au sens où il entend ce terme, à savoir enlèvement des bornes et limites) et le rail s’accordent bien : l’un et l’autre transpercent comme vigne au printemps les murs de ce qui reste de féodalité.
Emerson a donné l’impulsion initiale au jeune Thoreau de vingt ans en dernière année à Harvard, mais ici il diverge radicalement de son maître, ami et propriétaire. Plus vite et « plus loin on va, plus on reste à la surface ». Ce qu’on gagne en extension on le perd en profondeur, en intention.
En contrepoint à son chantier local, Thoreau évoque ce nouveau tropisme ouestien de la grande marche nationale. Quel que soit le point cardinal qu’indique sa boussole, son marcheur fait toujours cap à l’ouest et marche « vers l’Oregon ». Il ravive ainsi le vieux trope protestant du nouveau soleil, qui se lève à l’ouest. L’Oregon, « fons et origo ». Là-bas galopent désormais les mustangs de l’aurore.
Entre campagne et forêt, sur leur précaire ligne de partage telle qu’on la voit dans le tableau le plus caractéristique de l’époque, le Méandre du fleuve Connecticut de Thomas Cole (1836). Depuis la hauteur du Mont Holyoke, le peintre minuscule figure en chapeau haut de forme et découvre en contrebas le paysage, que divise une bissectrice en diagonale.
Sur un pan du dyptique, un chaos gothique d’avant la genèse ou d’après l’apocalypse, avec un tronc foudroyé : les grands bois effrayants comme une cathédrale en ruine. Sur l’autre, le damier d’églogue des champs bordés de cyprès, comme un souvenir toscan.
Une ligne de démarcation traverse cet espace hybride : Thoreau veut se tenir « les orteils sur cette ligne ».
Un tableau biface, qui se lit dans les deux sens : progrès ou disparition. Moment de précaire balance, où « l’empire » est guetté par la décadence, comme Rome lorsqu’elle a perdu le contact avec « la louve » de ses origines.
« À mon sens, pas plus qu’un arpent de terrre, un homme ne devrait être entièrement cultivé. Il faut, certes, en labourer une partie, mais il faut qu’à la part domestiquée soit mélangé l’engrais vivifiant d’un peu de sauvage. »
« Nous migrons à l’intérieur », écrit Thoreau, prenant encore ici le terme dans son acception de littoral atlantique. « Nous migrons sans relâche et plantons notre tente chaque jour plus près de l’horizon de l’Ouest. Les vrais sols fertiles et prairies luxuriantes se trouvent de ce côté-ci des Appalaches. »
Puis le terme s’infléchit vers plus d’intériorité. « Il est plus facile de découvrir, comme le fit Christophe Colomb, un Nouveau Monde » que de pénétrer dans les replis du monde d’ici qui nous semble si familier. « On perd de vue la terre ; le compas s’affole ; l’équipage se mutine. » On perd ses repères à l’intérieur de ce pli fractal où se déploie un monde inconnu.
Quarante ans avant le trek vers l’Oregon, l’expédition Lewis & Clark avait été la première à reconnaître la route jusqu’à la côte Ouest. « Soyez les Lewis & Clark de vos propres fleuves et océans. » « Soyez les Lewis & Clark de vos propres latitudes. »
Walden se joue dans les limites restreintes du canton, mais, micro ou macro, la dimension ne change rien à la signification d’un geste, ni à la manière dont il est vécu.
D’autres doublent le cap Horn, mais Thoreau, lui aussi, a, tout est dans la virgule, « beaucoup voyagé, à l’intérieur de Concorde ». La vache, la très casanière vache, qui d’un coup de pied envoie soudain valser le seau de traite et, telle le bison dans le tumulte des eaux du fleuve Mississippi grossies par la fonte des neiges, bondit, par-dessus la barrière de son enclos, dans la rivière au bout du champ, éprouve la même grisante sensation d’extravagance que quiconque allant jusques aux confins de la planète. L’échelle ne fait rien à l’affaire. Thoreau écrit une cosmographie du proche comme l’autre l’est du lointain.
Thoreau, qui emportait un volume des Annales de la colonie comme guide lorsqu’il faisait la route de cap Cod, Thoreau l’archiviste, et même l’archéologue, se souvient que, fondé dès 1636 afin de capter en amont le négoce des pelleteries, le hameau de Concorde était alors « aux frontières ». La frontière n’est pas seulement dans le là-bas d’aujourd’hui, mais ici dans une strate historique enfouie, dans un autrefois qu’il exhume.
À Walden, il monte au front. « Les frontières ne sont ni à l’est ni à l’ouest, ni au nord ni au sud » mais partout où on se trouve « confronté à un fait brut ». À un « ça » qui ne se laisse pas autrement nommer, en excès du cadastre de la clairière par lequel nous cherchons à imposer notre maîtrise sur l’obscur et touffu chaos.
Écrire, c’est prendre le risque de monter « aux frontières » pour y mener « une Guerre de Sept ans ou de soixante-dix » contre les Peaux-Rouges – « Et que chacun sauve son scalp, s’il le peut. »
« La plupart des gens vivent une vie de muette désespérance. » Lui veut s’avancer jusqu’à la ligne de front où l’on est exposé à l’inquiétant et abruptement remis sur le qui-vive.
Avoir connu, ne serait-ce qu’une fois, ce frisson le long de l’échine, afin que, venue l’heure de la mort, on ne se dise pas qu’on n’a pas vécu – qu’on n’aura pas été au monde et que la vraie vie aura été absente.
Longtemps, même si cette dimension a disparu, ou presque disparu, dans la version Turner, une frontière a été une ligne ou une zone de démarcation interdite – un seuil qu’on ne franchissait qu’au prix d’une transgression.
Au xviie, la Grande Migration inaugurale a vu son installation sur le pourtour de la baie du Massachusetts comme un refuge où maintenir en temps de détresse le « fanal » de la Réforme menacée. Quiconque, mû par l’appât des terres, cède à la dispersion dans l’espace est, sermon après sermon, dénoncé jusqu’à l’anathème comme transfuge passé du mauvais côté de la « haie ». Il est allé se prostituer à des « dieux étranges ». Laps et relaps, il a rechuté dans la « païennerie » ; a sombré dans la « dégénérescence créole ».
Et à la fin du xviiie encore, pour Crèvecœur, ceux qui désertent les champs labourés enclos de haies pour aller « aux frontières » vivre la vie errante du chasseur constituent « une cohorte d’enfants perdus » qui retombent à l’état sauvage.
Du marcheur, Thoreau dit qu’il est le « chevalier errant » d’aujourd’hui. Le marcheur va à sauts et à gambades. Pour décrire cette allure, il a recours au verbe anglais to saunter, dont il fournit une double glose.
« Sans terre » : le marcheur est sans feu ni lieu, errant dans un espace vague, sans traces ni repères. Ou « sainte terre », cheminant comme au temps des croisades vers la Jérusalem promise au bout de la grand’route.
La notion de frontière oscille ici entre les deux branches de la double étymologie du verbe « errer » : itinerare (cheminer) et errare (s’égarer), entre trajectoire vectorisée et perte des repères.
À Walden, la sauvagerie rôde aux franges ; elle surgit aussi, abruptement, au plus intime de la forteresse solitaire. Au cœur du périmètre, du « temple » protégé, il y a cette chose qui s’enfle contre lui et l’assaille et le tente. C’est l’indomptable chair, qui se rebelle, se rebique et, à sa grande honte, l’attaque en traître par le sous-sol. « Je suis frappé de terreur par mon corps, cette matière à laquelle je me suis attaché m’est devenue si étrange. »
On est ici sur la ligne rouge du tabou, avec son mixte de révulsion viscérale et de fascination. « On aime à voir les vautours se repaître de charognes qui nous font horreur et en tirer force. » Il y a des moments où, chez Thoreau l’abstinent, le moi charognard, tenu sous clef, se libère. Une, deux fois, il se surprend à courir dans les bois « tel un chien affamé » en proie à un étrange déchaînement, à la recherche d’un gibier, le plus sauvage possible. Pulsion fugace, mais au bord de la transe dionysiaque.
Un soir, il revient du lac à sa cabane avec une brochette de poissons, laissant traîner sa canne à pêche. Il fait presque nuit. Il aperçoit une marmotte qui traverse furtivement le sentier. Il est pris d’un étrange frisson de plaisir sauvage et de la vive tentation de l’attraper et la dévorer « tout crue ».
Eclipses du loon
De tous les sons de la forêt, le plus sauvage qu’ait entendu Thoreau est celui du « loon ». Le « loon », le « plongeon huard », est un oiseau aquatique de la taille d’un cormoran, que l’automne voit revenir dans les parages du lac.
Son cri « semi-humain » est parfois aussi loufoque que son nom : le ricanement démoniaque d’un dieu fripon, qui se moque de vous. Puis se module en un son « qui n’est pas de son monde », en longue plainte de loup – en hurlement de steppe.
À bord de son embarcation, Thoreau joue à le traquer. La surface du lac est le damier sur lequel chacun avance ses pions. Jusqu’au moment où le loon renverse ce damier en plongeant sous l’eau. Il est passé dans son autre royaume. Loonus absconditus – il s’est caché. Scrutant quelques traces, quelques vagues indices, Thoreau essaie d’anticiper, de « calculer » l’endroit où il va se repointer. Il est passé dans une autre espèce d’espace, qui n’existe pas dans l’ancienne géométrie. En excès du cadastre. Il ne se laisse pas capturer dans la grille de notre grammaire. Son cri aussi « intraduisible » que celui, sur les toits du monde, de l’épervier de Whitman.
Loon quantique autant que subaquatique, il est à la fois ici et pas ici, là et pas là. Il rejoint dans le bestiaire fabuleux le Grand Ours de l’Arkansas ou la version maritime qu’en est Moby-Dick. Lorsqu’il brèche des profondeurs du songe, il déchire la carte ; ouvre dans l’espace-temps une faille.
« Esprit du vent », le voilà qui souffle, où il veut, sans qu’on sache ni où il va ni d’où il vient, fugace apparition hiérophanique dans le petit espace sauvage de Walden.
Au flanc du talus
Au printemps, la neige fond au flanc du remblai. Le long d’une crevasse, le sable s’écoule en une profusion de formes feuillues, pareilles aux thalles déchiquetés, lobés, imbriqués l’un dans l’autre, de quelque lichen.
Puis, de végétale, cette efflorescence se fait organique. La masse violacée du sable qui déborde est pareille aux entrailles d’un animal ; amas presque excrémentiel, plus enivrant que la luxuriance d’un vignoble.
Fantastique morphogenèse.
Versant hiver, régnait l’archaïque, la radicale langue hébraïque de l’Écriture avec sa triple armature purement consonantique.
Gravée au burin, sèche comme le silex de ces pointes de flèches indiennes que Thoreau déterrait dans les champs : « vérités fossiles » prises dans les strates de la géologie. Décharnée jusqu’à l’os, imputrescible.
Langue renvoyant aux sermons du xviie, à la fois hiératique et gnomique, dénudée de tous tropes, sans fentes ni fictions. Une langue régie par la sévère loi ancestrale qui édicte que, même dans la langue, « tu ne paillarderas point ».
Au versant du printemps, la langue dérape et part brusquement dans une extravagante dérive philologique. Le « leaf » de feuille engendre « lobe », qui se transmue en lobe spongieux et moite du foie, des poumons. Lobe de l’oreille, pendant comme une lèvre. « Lèvre », du latin labium, dit ici une incise savante : labium, de leibo, lapsum : je glisse, et dans la langue aussi, en un lent lapsus, voilà que ça glisse. Une parole labile, labiale d’en dessous fait retomber, laps et relaps, dans la chair.
Loin de s’enfuir là-bas, s’enfouir ici. L’écriture fouaille le labyrinthe touffu de racines dont la prolifération sauvage engendre des frayages inédits.
De « lobe » on glisse à « globe » – avec ce phonème « gl » qui finit par fasciner. Spasme glottal aussi primitif qu’Adam le glaiseux, dont la glose fait entendre sous le glouglou, et la glaise et la glèbe et le gluant, telle une langue secrétée par les glandes.
Plus d’armature, plus de squelette consonantique. Rien qu’une vocalise. Lalie primitive où s’exprime le babil de l’inconscient. Jaillissement babélique de la glossolalie pentecostale. Le flux de la vive parole emporte dans sa crue les remparts.
Thoreau au bois dormant
De révisions en rafistolages divers, le schéma de la « Frontière » a, bon an mal an, tenu presque un siècle. Jusque vers la fin des années 1960, lorsque, depuis l’espace, on a vu pour la toute première fois notre planète bleue, la Terre, « tout entière », la Terre « île-tortue ». Il commença alors à laisser transparaître la trame métahistorique sur laquelle Turner l’avait construite et ce qu’elle devait à ses lectures de jeunesse, Emerson notamment.
On vit alors raviver le paradigme Thoreau, longtemps resté dormant. Son archaïsme était en passe de devenir la nouvelle modernité. En raison de l’accent qu’il mettait sur l’habiter plutôt que sur la fuite en avant vers le là-bas. Et parce qu’il envisageait les deux aspects de ce qu’on désigne en anglais par wilderness : l’outre-frontière, sa sauvagerie, sa vacance.
Notes
Henry David Thoreau, Walden, traduction de Brice Matthieussent, préface de Jim Harrison, notes et postface de Michel Granger, Marseille, Le Mot et le Reste, 2010 [Walden; or Life in the Woods, Boston, 1854].
Frederick Jackson Turner, la Frontière dans l’histoire des États-Unis, préface de René Rémond, Paris, Puf, 1963.
En ce qui concerne le lent déclin de la Frontière de Turner, le coup de grâce aura sans doute été porté par Richard White, dans un grand livre qu’un éditeur français a eu le courage de faire traduire : Richard White, Le Middle Ground. Indiens, empires et républiques dans la région des Grands Lacs, 1650-1815, traduit de l’anglais (États-Unis) par Frédéric Cotton, préface de Catherine Desbarats, Toulouse, Anacharsis, 2009.
Le présent essai est pour Marcel Roncayolo, en souvenir de Rotterdam et de « Territoires ».