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Dans le même numéro

Géopolitique du Golfe

février 2016

#Divers

Longtemps animateur de la revue Goftegou à Téhéran, Ramin Jahanbegloo est l’une des figures de la vie intellectuelle dissidente iranienne. Emprisonné durant une longue période à Téhéran (lire son témoignage dans Esprit, mai 2015), il enseigne désormais au Canada, après avoir séjourné en Inde. Collaborateur d’Esprit depuis toujours, il nous a fait parvenir ce texte, qui témoigne que les événements qui secouent l’Iran et la région ne sont pas sans écho chez un esprit dissident.

Esprit

L’escalade rapide des tensions entre l’Arabie saoudite et l’Iran, déclenchée par l’exécution d’un activiste chiite saoudien, Nimr Al-Nimr, peut sembler une conséquence naturelle des décennies de lutte entre les sunnites et les chiites au Moyen-Orient. Toutefois, plus qu’une différence confessionnelle, ce qui pousse les Saoudiens vers un conflit ouvert avec l’Iran, c’est la peur de la nouvelle montée hégémonique de ce dernier dans la région après les accords de Vienne en juillet dernier.

De cette manière, la lutte entre Riyad et Téhéran pour l’influence politique et religieuse a des implications géopolitiques qui s’étendent bien au-delà d’une simple tension sectaire et qui englobent pratiquement toutes les grandes zones de conflit au Moyen-Orient. Il faut aussi souligner l’inquiétude profonde de l’Arabie saoudite à l’égard du rapprochement possible entre les États-Unis et l’Iran et les conséquences du changement des loyautés américaines dans la région du golfe Persique, d’une alliance traditionnelle avec l’Arabie saoudite vers un dialogue productif avec des hauts responsables iraniens sur la lutte contre Daech en Syrie.

En effet, l’accord de Vienne entre l’Iran et le P5 + 1 en juillet 2015 marque un changement majeur pour l’architecture sécuritaire du Moyen-Orient. Si cette analyse est correcte, n’importe quel changement proactif dans la politique étrangère de l’Iran vers moins d’interventionnisme révolutionnaire peut aider à réduire les rapports tendus dans la région. Mais cette analyse ne peut pas être valable sans aller au-delà du mythe de la suprématie de l’Iran chiite sur le monde sunnite, qui est propagé par le wahhabisme saoudien.

La vérité, c’est que l’Iran, malgré ses intérêts politiques et nationalistes dans le golfe Persique, a peu d’intérêt à déclencher une guerre contre les Saoudiens, pour la raison simple que Téhéran ne voit pas Riyad comme une menace importante pour sa sécurité. Ainsi, il faut voir le soutien de l’Iran à la communauté chiite d’Irak et aux Alaouites de Syrie plus comme un acte de réalisme politique qu’un geste du sectarisme chiite. L’exécution d’Al-Nimr a donc probablement démontré que les Saoudiens se sentaient isolés et qu’ils se décideraient à agir sans se référer à leurs alliés américains.

Toutefois, les Américains, étonnamment, ont soutenu les Iraniens. Le secrétaire d’État américain, John Kerry, a laissé entendre publiquement qu’il avait contacté son homologue iranien, Mohammad Javad Zarif. Au même moment, un ancien directeur adjoint de la Cia, Michael Morell, a loué publiquement les Iraniens pour leur traitement de la situation après l’attaque de l’ambassade de l’Arabie saoudite par des éléments du camp ultra-conservateur à Téhéran. Ces réactions montrent que les inquiétudes saoudiennes sont à un certain degré justifiées et reflètent de plus en plus la convergence des intérêts américains au Moyen-Orient.

Pourtant, l’exécution d’Al-Nimr faisait partie d’une stratégie saoudienne bien élaborée pour inciter le clergé iranien à intervenir militairement contre les intérêts wahhabites et ainsi mettre un terme aux accords nucléaires entre les États-Unis et l’Iran. C’est un autre exemple du changement de la politique conduite par le nouveau roi saoudien avec le soutien du prince héritier et du ministre de l’Intérieur Mohammed Nayef.

La réponse iranienne à l’exécution d’Al-Nimr était aussi prévisible qu’irresponsable. L’Arabie saoudite fait face à des problèmes significatifs sur des fronts multiples, y compris au niveau de la politique étrangère et à cause du bas prix du pétrole qui fait souffrir le royaume wahhabite. Pourtant, l’attitude saoudienne, exprimée dans les exécutions et les décisions de politique extérieure, semble très confiante. L’Iran fait preuve de plus de souplesse dans ses rapports avec ses voisins régionaux. La preuve en est la lettre de Mohammad Javad Zarif à Al Safir, le quotidien libanais, signalant la bonne volonté de l’Iran pour une coopération régionale avec les voisins arabes en faveur d’une résolution pacifique des conflits au Moyen-Orient.

Ce nouvel effort iranien est le début d’un processus qui peut transformer l’Iran d’un État de sécurité insulaire à un pouvoir régional dans le golfe Persique. Si c’est le cas, il faudra se préparer à un partenariat économique intensifié entre l’Iran et l’Europe, mais aussi avec quelques pays asiatiques comme l’Inde. Cependant, la décision récente de l’Arabie saoudite de rompre les relations diplomatiques avec l’Iran témoigne d’une escalade dans l’hostilité des pays arabes du golfe Persique à l’égard de l’Iran en vue d’empêcher ce dernier de devenir encore une fois le gendarme de la région.

Le Moyen-Orient n’a jamais connu une telle situation, dans laquelle des pouvoirs régionaux comme l’Iran et l’Arabie saoudite pourraient intervenir unilatéralement, sur le plan diplomatique ou militaire, tout en sachant que leurs initiatives auraient un impact immense et immédiat sur les décisions et les actions des acteurs mondiaux – et d’Israël – qui ont traditionnellement influencé l’avenir de la politique dans cette région du monde. Il va sans dire que, pour les Américains, les Russes, la France et les autres puissances occidentales, les effets immédiats de la rupture des relations entre l’Arabie saoudite et l’Iran se feront sentir dans la recherche de solutions pour les conflits en Syrie et au Yémen, et dans leurs efforts pour contenir la poussée de Daech dans la région. Mais si Riyad et Téhéran continuent leur escalade, ce processus pourrait avoir des conséquences désastreuses pour la région et pour l’Occident.

En effet, une telle escalade contribuerait à une polarisation géopolitique qui rendrait la diplomatie plus difficile et diminuerait les chances d’atteindre l’équilibre de la paix dans la région. La question est de savoir comment cette région du monde peut continuer à survivre étant donné l’état actuel des conflits, aggravés par des éléments durs de Riyad et Téhéran. Le contentieux entre l’Iran et l’Arabie saoudite arrive à un moment sensible de la politique iranienne. Dans les dix-huit prochains mois, trois élections importantes sont prévues en Iran. En février 2016, l’Iran organisera des élections parlementaires et élira aussi l’Assemblée des experts, dont le mandat clé est de choisir le prochain guide suprême. En juin 2017, les Iraniens choisiront leur nouveau président. Avec l’ayatollah Khamenei vieillissant et probablement malade, la République islamique semble se trouver au milieu d’une lutte acharnée pour le destin futur du pays. Ainsi la situation politique iranienne peut-elle devenir d’autant plus complexe que toute menace militaire à l’égard de l’Iran donnerait raison aux durs de Téhéran de saboter les élections. Ironie du sort, l’Arabie saoudite pourrait être la principale responsable de l’échec du gouvernement Rouhani qui avait ouvert, avec l’accord de Vienne, une nouvelle voie vers la paix au Moyen-Orient.

Ramin Jahanbegloo

Directeur du Centre Mahatma Gandhi pour la Paix à l'O.P. Jindal Global University (Inde), il est notamment l’auteur de The Gandhian Moment (Harvard University Press, 2013).

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Les religions dans l’arène publique

Dans un contexte de déculturation et de repli identitaire, les affirmations religieuses – en particulier celles de l’islam – interrogent les équilibres politiques et mettent les sociétés à l’épreuve. Les textes d’Olivier Roy, Smaïn Laacher, Jean-Louis Schlegel et Camille Riquier permettent de repenser la place des religions dans l’arène publique, en France et en Europe.

A lire aussi dans ce numéro, une critique de l’état d’urgence, un journal « à plusieurs voix », une réflexion sur l’accueil des réfugiés, une présentation de l’œuvre de René Girard et des réactions aux actualités culturelles et éditoriales.