L'Iran, en attente d'une révolution
Il est significatif que le mouvement de contestation qui embrase actuellement l’Iran soit parti du monde économique. Au-delà des femmes et de la jeunesse, la contestation du régime s’étend et s’approfondit dans la société iranienne.
Le régime iranien connaît actuellement les manifestations nationales les plus importantes depuis le mouvement « Femmes, Vie, Liberté » de 2022. Les troubles actuels, qui ont débuté fin décembre 2025, ont été déclenchés par une grave crise économique, mais se sont rapidement transformés en une contestation plus large contre l’establishment clérical. Les manifestations ont été déclenchées par les commerçants du Grand Bazar de Téhéran, après que le rial iranien a atteint un niveau historiquement bas d’environ 1, 45 million de rials pour un dollar américain, contre 0, 82 million de rials il y a un an. Dans le même temps, l’inflation a dépassé les 40 %, rendant les produits de première nécessité inaccessibles pour beaucoup d’Iraniens. Les commerçants du Bazar, qui ne peuvent rivaliser avec leurs concurrents bénéficiant des ressources de l’État, sont aujourd’hui dans une situation impossible.
L’entrée en résistance du monde économique
Depuis 1979, et même pendant les huit années de guerre avec l’Irak, la capacité du Bazar à absorber les chocs économiques et à trouver des mécanismes de survie a aidé le régime iranien à rester en place malgré des situations difficiles. Mais aujourd’hui, en raison d’un échec économique sans précédent, le Bazar a abandonné son attitude tranquille au profit d’une résistance active contre le régime. En conséquence, ce qui a commencé il y a moins d’un mois comme des rassemblements de commerçants s’est maintenant transformé en manifestations ouvertes et en affrontements nocturnes avec les forces de sécurité, au-delà du Bazar. Historiquement, le Bazar a joué un rôle important dans les changements de régime en Iran, de la révolution constitutionnelle de 1906 au renversement du Shah en 1979. S’il est trop tôt pour dire si les manifestations conduiront à un changement majeur, il est certain que cette fois-ci, même les commerçants qui ne manifestaient pas jusque-là réclament un changement de régime.
Le régime iranien se trouve dès lors dans une impasse totale, caractérisée par une grave crise économique, un isolement international et une incapacité à gérer les défis nationaux. Bien que le régime maintienne son emprise sur le pouvoir, l’establishment paraît plus faible et plus fragile que jamais. Alors qu’une impasse diplomatique majeure persiste sur le programme nucléaire iranien, l’Iran continue de lutter contre le rétablissement des sanctions de l’ONU, et celles des États-Unis. Cette pression s’ajoute à l’anticipation par le peuple iranien de nouvelles actions militaires israéliennes, après la guerre de douze jours de juin 2025. Si le président américain Donald Trump décidait de se joindre à la guerre contre l’Iran, celle-ci ferait bien plus de victimes et causerait plus de destructions que la guerre de douze jours.
Le régime iranien se trouve dans une impasse totale.
L’Iran traverse une période de profondes distorsions entre ses ambitions hégémoniques et les difficultés auxquelles le pays est confronté, liées notamment depuis la chute du régime de Bachar al-Assad en Syrie et l’affaiblissement des principaux alliés du régime iranien, le Hezbollah et le Hamas. Les visées régionales du régime sont entravées par l’enchâssement des crises socio-économique, politique et générationnelle. La crise de légitimité du régime iranien aux yeux de la jeunesse a en effet affaibli sa capacité à exercer une influence cohérente sur la société. Les manifestations menées par les femmes constituent également une menace sérieuse pour l’hégémonie de l’orthodoxie islamique. Enfin, au cours des deux dernières décennies, le régime iranien n’a pas su répondre aux besoins des citoyens. Une nouvelle génération connectée a émergé, portée par des revendications de liberté individuelle, de sécularisation et de possibilité de rêver d’un avenir différent. Cette nouvelle génération, née entre 1997 et 2012, connue en persan sous le nom de « Dahe Hashtadi », n’a aucun souvenir direct de la révolution iranienne ou de la monarchie Pahlavi. Pourtant, elle considère l’ère Pahlavi comme un « âge d’or » de la modernisation et des progrès économiques et sociaux importants, ouvert sur le monde.
« Longue vie au Shah »
Aujourd’hui, ces jeunes iraniens reprochent à leurs parents d’avoir remplacé le régime du Shah par un régime clérical corrompu et incompétent. Le régime islamique, au pouvoir depuis près de cinq décennies, est la principale cause de ce changement de paradigme dans l’esprit et le cœur des jeunes Iraniens. En conséquence, les manifestations en Iran, y compris celles qui ont récemment eu lieu au Bazar, sont souvent accompagnées d’appels au retour de la dynastie Pahlavi, en particulier à la prise de pouvoir du prince héritier en exil, Reza Pahlavi. Aujourd’hui, les manifestations sont plus souvent accompagnées de slogans tels que « Javid Shah » (longue vie au Shah). Si personne ne peut prédire avec précision l’avenir immédiat du régime, on peut toutefois décrire l’Iran comme étant en état de révolte. Au cours des dernières semaines, des manifestations ont eu lieu dans tout le pays et le fils exilé du Shah d’Iran a exhorté les Iraniens à aller plus loin et à s’emparer des centres-villes.
Quant aux responsables iraniens, ils ont déclaré avoir maîtrisé les manifestations après plusieurs semaines de troubles. Les défenseurs des droits de l’homme hors d’Iran affirment que 700 personnes ont été tuées jusqu’à présent par le régime et que 1 000 ont été arrêtées. Il existe des preuves que des cadavres s’entassent dans les morgues de Téhéran et d’autres villes. En raison du black-out sur les communications, personne ne peut vérifier le nombre de personnes tuées. Malgré tout, les jeunes manifestants bravent les forces de sécurité iraniennes et les gardes révolutionnaires et continuent de manifester chaque nuit dans de nombreuses villes iraniennes. Le gouvernement iranien prétend contrôler la situation et, pour le prouver, organise des manifestations officielles à Téhéran et dans d’autres villes du pays. Mais ce sont le plus souvent des employés du gouvernement qui sont encouragés à participer à ce type de manifestations.
Le gouvernement iranien a accepté de négocier avec la Maison Blanche, mais uniquement sur un pied d’égalité. L’administration Trump y voit, elle, une occasion de renverser le régime. Pourtant, Donald Trump s’est montré ambivalent à ce sujet dans le passé. Si après la guerre de douze jours entre Israël et l’Iran, il a publié sur les réseaux sociaux la phrase « Make Iran Great Again » (Rendre à l’Iran sa grandeur), laissant entendre qu’il envisageait un changement de régime, de nombreuses voix à Washington lui conseilleront la prudence. La sévérité des mesures répressives prises à l’encontre des émeutiers par le régime dissuadera peut-être les très grandes manifestations dans un avenir proche. La question reste alors entière de savoir comment les Iraniens réagiraient à la possibilité d’une attaque américaine : si elle les enhardit, ils pourraient retourner dans les rues.