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L'Iran après Rafsandjani

mars/avril 2017

#Divers

Le décès de l’ancien président de la République islamique d’Iran, Akbar Hachémi Rafsandjani, survenu le 8 janvier 2017, a été considéré par de nombreux spécialistes du monde entier comme la perte d’un acteur politique de premier plan dans la politique intérieure iranienne. Certains continuent à représenter Rafsandjani comme l’un des architectes principaux de la révolution iranienne, avec son leader charismatique, l’ayatollah Khomeini. D’autres soulignent son influence politique sur le réformisme pragmatique et technocratique en Iran après la fin de la guerre Iran-Irak (1980-1988) et la mort de l’ayatollah Khomeini. Comme tel, Hachémi Rafsandjani était admiré au-delà des factions politiques iraniennes par l’élite politique et d’importants acteurs économiques de la société iranienne. Malgré tout, Rafsandjani était surnommé le « Requin de la République islamique d’Iran » et méprisé par les Iraniens à cause de son exercice machiavélique du pouvoir et de sa fortune présumée. Enfin et surtout, Rafsandjani était une figure cléricale respectée parmi les clercs chiites de la ville sacrée de Qom. Pour toutes ces raisons, la mort soudaine de Rafsandjani laisse un vide profond dans la politique iranienne qui se fera sentir dans les hautes sphères de l’autorité politique et économique d’Iran.

Néanmoins, il serait facile de suivre la manière dont les opposants et les compagnons de Rafsandjani vont interagir dans les mois prochains avant la prochaine élection présidentielle iranienne. La mort de Rafsandjani affecte également la nomination du successeur du Guide suprême Khamenei. On se demande qui sera le garant du clergé et du Velayat-e faqih (« le gouvernement du docte »). Il ne faudrait pas non plus oublier que Rafsandjani a façonné la plupart des institutions de la République islamique de 1979, du Bureau du guide au Corps des gardiens de la révolution islamique (Cgri) et au Conseil du discernement de l’intérêt supérieur du régime (qu’il a présidé pratiquement depuis sa création). En d’autres termes, Rafsandjani laisse derrière lui un héritage complexe et contradictoire qui va sans doute demeurer imprévisible, incertain et instable pour les années à venir.

La mort de Rafsandjani arrive au moment où la majorité de l’establishment conservateur de la théocratie iranienne doit se confronter à la politique moyen-orientale de la nouvelle administration américaine. Avec la disparition de Rafsandjani, le président Rohani et son gouvernement n’ont pas suffisamment de force et d’assise politique pour mettre en garde les faucons iraniens et les commandants militaires. Le fait de pousser le pays vers une extrémité ou une autre serait en effet fatal à la République islamique et un facteur de déstabilisation pour l’Iran. Sans doute, l’absence de Rafsandjani affectera la prochaine élection présidentielle et rendra difficile la réélection du président Rohani. Mais la conséquence la plus importante concerne la politique étrangère iranienne, en particulier dans la région du golfe Persique. Avec la disparition de son conseiller et protecteur, le président iranien aura plus de mal que jamais à garantir l’avenir des négociations sur le nucléaire avec les Occidentaux et à instaurer une entente cordiale avec les dirigeants de l’Arabie saoudite, son principal concurrent au Moyen-Orient.

Avec de nombreuses affaires à traiter au niveau international, les élites politiques de Téhéran doivent trouver de nouvelles voies pour faire face aux critiques acerbes que les nouveaux conseillers en sécurité nationale de Trump ont adressées à l’Iran. La nouvelle administration de Trump doit répondre à une République islamique qui est devenue un partenaire de premier ordre en Irak, au Liban, en Afghanistan et en Syrie, malgré la défiance de l’Arabie saoudite et d’Israël. Si l’un de ces pays en venait à défier l’Iran, tous les éléments seraient en place pour une confrontation militaire directe entre Téhéran et Washington. Heureusement, Donald Trump commence son mandat sans considérer que l’Iran relève d’une décision de guerre ou de paix. Bien sûr, le président Trump sera bien plus exigeant sur les clauses de l’accord sur le nucléaire iranien, mais s’il veut un accord plus contraignant, il prend le risque que les dirigeants iraniens refusent de s’asseoir à la table des négociations. Le cas échéant, tous ceux qui croient toujours en un minimum de bon sens en politique internationale espèrent sincèrement que Trump ne répétera pas les erreurs de l’administration Bush avec l’Iran durant la guerre d’Irak. Deux problèmes urgents sont peut-être plus inquiétants pour l’establishment iranien et sapent la légitimité des autorités religieuses traditionnelles : la sécularisation de la jeunesse iranienne et l’ascension de dirigeants militaires qui disposent de plus en plus de pouvoir dans les affaires intérieures et extérieures de l’Iran.

Étonnamment, dans la dernière période de sa carrière politique, Hachémi Rafsandjani faisait partie des dirigeants iraniens qui s’inquiétaient le plus de la montée de l’élite militaire en Iran. Rafsandjani était connu comme un président pragmatique durant ses deux mandats consécutifs de 1989 à 1997. Il fut pourtant mis sur la touche, tout comme ses idées, avec l’aide du Guide suprême et des Gardiens de la révolution, sous la présidence du populiste Mahmoud Ahmadinejad de 2005 à 2013. Cependant, s’il y a bien une chose dont Rafsandjani était certain, c’est que toute augmentation de l’emprise du Cgri sur les affaires politiques et économiques pourrait faire de l’Iran un acteur plus dangereux dans les relations internationales. Alors que Rohani s’apprête à terminer son premier mandat en juin 2017, il ne fait aucun doute que la bataille électorale va occulter la confrontation politique entre l’Iran et les États-Unis. Mais le dernier défi de la présidence Rohani concerne sa gestion de l’après-Rafsandjani, avec les enjeux politiques qui en découlent. Comme les réformistes sont désormais proches de l’extinction, le seul espoir que l’on puisse accorder au gouvernement de Rohani est qu’il épouse ce qui était considéré comme le tempérament pragmatique de Rafsandjani sur les politiques intérieures et internationales de l’Iran.