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Le « nouveau réformisme » iranien

août/sept. 2013

#Divers

Les élections présidentielles iraniennes du 14 juin 2013, contre toute attente, se sont bien déroulées et ont donné un résultat surprenant. L’élection d’un ecclésiastique réservé, Hassan Rohani – qui a prêté serment le 3 août –, comme onzième président de la République islamique a fait naître un grand espoir, en Iran comme à l’étranger. L’absence de consensus entre les candidats conservateurs a facilité la victoire de Rohani, le vote conservateur s’étant divisé entre les quatre candidats de la ligne dure. De plus, le retrait du candidat réformiste Mohammad-Reza Aref a empêché une dispersion des voix entre lui et Rohani. Celui-ci est donc devenu le seul candidat non conservateur, abordant les questions économiques et des libertés civiles. En fin de compte, les élections du 14 juin se sont transformées en mobilisation non violente contre le conservatisme de la politique iranienne, mais aussi en référendum sur des questions telles que l’inflation, le chômage, les relations avec l’Occident, et plus spécifiquement sur le programme nucléaire iranien et les sanctions auxquelles il a donné lieu.

Une « nouvelle voie » pour l’Iran ?

Rohani est le mieux placé sur cette question : farouche soutien du programme nucléaire, il n’en est pas moins très critique vis-à-vis des erreurs commises par les équipes de négociateurs iraniennes successives. N’oublions pas que lorsqu’il était le principal négociateur du programme nucléaire, sous la présidence de Mohammad Khatami, il avait scrupuleusement construit la position iranienne après avoir consulté tous les acteurs majeurs de la scène politique du pays. En d’autres termes, Rohani apparaît comme un homme de consensus et non un acteur passif qui attend que le dialogue émerge de lui-même. Contrairement à Saïd Jalili, qui a amené les négociations nucléaires dans l’impasse au cours des six dernières années, Rohani a toujours favorisé la réduction de la tension avec l’Occident pour éviter les sanctions à l’encontre de l’Iran.

L’élection de Rohani ouvre donc la perspective d’une résolution des négociations sur le nucléaire et d’un desserrement des sanctions, que les Iraniens attendent avec impatience. Mais ce qui rend cette élection encore plus surprenante est le fait que, contrairement à tous les autres candidats approuvés par le pouvoir, Rohani n’est pas réputé proche du Guide suprême. Avant l’élection, l’impression qui se dégageait était que l’ayatollah Khamenei soutenait Saïd Jalili ou Mohammad Bagher Ghalibaf. Qu’il ait changé d’avis, ou qu’il ait simplement décidé d’accorder la victoire à l’opinion publique, il est certain que l’élection de Hassan Rohani peut lui servir à calmer les tensions en Iran tout en dispersant les désillusions politiques subies par les Iraniens ces huit dernières années, et en particulier depuis l’élection présidentielle truquée de 2009.

Rohani a rappelé à ceux qui s’opposent au changement que cette élection était également un référendum sur l’avenir du pays. « La majorité des Iraniens a voté pour la modération, pour la sagesse collective, pour le discernement et la consultation, a-t-il déclaré. Tout le monde doit accepter le vote du peuple. Le peuple a choisi une nouvelle voie. » Le Guide suprême aurait sans doute préféré voir gagner l’un des quatre candidats conservateurs, mais au moins l’élection de Rohani n’a pas mené à une intensification de la crise actuelle. Ceux qui ont voté pour lui incarnent les exigences du mouvement de protestation de 2009, ce qui transforme sa victoire en possibilité de réconciliation politique, de comblement du fossé qui s’est creusé entre le peuple et ses gouvernants. Rohani, en quelque sorte, donne une nouvelle chance au Guide suprême à un moment où celui-ci en a bien besoin, car il fait face à une crise de légitimité et au risque de voir son pays se défaire de l’intérieur, à cause de la pauvreté grandissante, ou de l’extérieur, sous la menace d’une attaque étrangère.

Quelles conséquences au niveau international ?

L’arrivée du nouveau président permet en effet également de réintroduire un esprit d’ouverture dans la politique étrangère iranienne, tout en envoyant un message positif de dialogue et d’amitié à la communauté internationale, en particulier aux cinq membres du Conseil de sécurité de l’Onu, plus l’Allemagne, pour réintégrer l’Iran au concert des nations et faire abroger certaines des sanctions les plus dures qui pèsent sur l’économie du pays. L’élection de Rohani devrait donc faire baisser la tension avec le reste du monde plutôt que créer de nouveaux fronts sur le plan international. Cela signifie que Rohani devra modérer les positions iraniennes en matière de politique internationale, en particulier en ce qui concerne la situation au Moyen-Orient. Mais l’inclusion ou non du gouvernement iranien dans les négociations sur la Syrie dépend de bien d’autres facteurs, dont deux très importants : tout d’abord, Rohani va devoir trouver un terrain d’entente avec Khamenei, avec un Parlement contrôlé par les conservateurs et avec la puissante organisation des Gardiens de la révolution. Deuxièmement, il va lui falloir établir de meilleures relations avec l’Arabie saoudite et le Qatar, tout en aidant, de manière indirecte, l’administration Obama à combattre l’influence des faucons, des néoconservateurs et du lobby israélien à Washington.

Les Iraniens ont fermement défendu Bachar el-Assad, mais Rohani a mis en garde la communauté internationale contre une inégalité de traitement dans les négociations. Par le passé en effet, l’Arabie saoudite comme les États-Unis ont rejeté la participation de l’Iran à des négociations de paix sur la Syrie, comportement qui pourrait aujourd’hui changer. Même la France, fortement opposée à la participation de l’Iran à la conférence de Genève, semble avoir infléchi sa position. La Russie, l’autre allié principal de Bachar el-Assad, fait pression pour que l’Iran assiste à toute nouvelle discussion. Mais les rebelles syriens, qui ont subi de lourdes pertes notamment du fait du Hezbollah, l’allié libanais de l’Iran, s’opposent à toute participation iranienne. Le soutien de l’Iran au dictateur syrien est extrêmement impopulaire dans le pays ; les Iraniens ne comprennent pas que l’on dépense les revenus du pétrole – en recul constant – dans des interventions extérieures. Bien que Rohani ne soit pas en mesure de décider du degré d’engagement de la Syrie en Iran – la décision sera prise par Khamenei et par les forces militaires et de sécurité –, le nouveau président peut mettre en avant le coût grandissant de l’aventure syrienne, en termes économiques et diplomatiques.

Le délicat équilibre du pouvoir

Il est vrai que Hassan Rohani n’a jamais franchi aucune ligne rouge dans sa carrière, qui l’a amené à occuper les hauts postes de la République islamique. Il a même condamné les manifestations postélectorales de 2009, qui n’étaient pour lui que le fait de gens « qui s’étaient fait avoir ». Pourtant, son appel à mettre fin à l’isolement de l’Iran peut servir de lien entre les soutiens du Guide suprême et les réformistes iraniens. Pour l’instant, le fait que les deux anciens présidents Akbar Hachemi Rafsandjani et Mohammad Khatami aient exprimé leur soutien absolu à Rohani est déterminant dans la mise en place d’une nouvelle répartition du pouvoir. Le défi auquel Rohani doit faire face est de savoir maintenir un équilibre entre les différents groupes de pression, afin d’empêcher l’un d’entre eux de devenir suffisamment puissant pour le mettre en danger.

Dans cette optique, une résolution positive des discussions avec les Américains et les Européens pourrait avoir un impact majeur. Mais Rohani doit aussi respecter les souhaits de ceux qui ont voté pour lui et s’attaquer à la mauvaise gestion, à la corruption et aux violations des droits de l’homme qui ont contribué au déclin de la diplomatie iranienne. Bien sûr, personne ne s’attend à une volte-face brutale en matière de politique intérieure, ni en ce qui concerne les prises de position vis-à-vis de l’Occident. Mais il est évident que l’élection de Rohani peut offrir à l’ayatollah Khamenei, aux Basij et aux Gardiens de la révolution l’opportunité de faire sortir en douceur le pays des huit ans de déclin politique et d’embarras internationaux causés par les exagérations d’Ahmadinejad.