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Que nous disent les élections iraniennes ?

juil./août 2017

À la croisée du Moyen-Orient et de l’Asie de l’Ouest, l’Iran est un acteur clé des relations internationales. En plus de cette position stratégique, l’Iran est également un défenseur autoproclamé de la cause chiite dans le monde islamique. Cela étant, la politique iranienne est difficile à manœuvrer, avec une structure complexe et une réalité de terrain difficile à appréhender. Et les décideurs iraniens le savent bien.

Une victoire incontestable

La récente élection présidentielle et la victoire très nette de Hassan Rohani, pour la seconde fois, sont l’illustration parfaite de cette complexité souvent perdue de vue par les analystes étrangers de l’Iran. Ainsi, la population iranienne surprend toujours l’opinion politique mondiale par son niveau de sophistication et de pragmatisme. Malgré un système électoral très imparfait, où les élections ne sont ni libres ni régulières, les Iraniens inscrits sur les listes électorales ont massivement participé au scrutin, avec un taux de participation autour de 75 %. Plus de 40 millions de votes ont été enregistrés, selon le ministère iranien de l’Intérieur, un taux de participation bien supérieur à celui qui a été constaté lors des élections de 2016 aux États-Unis (56 % de participation) ou en France le mois dernier (65 % de participation).

Les soutiens du président sortant Hassan Rohani, qui se présentait pour un second mandat, se sont massivement déplacés pour voter et faire barrage à l’élection de son opposant ultraconservateur, Ebrahim Raïssi, gardien du mausolée de l’imam Reza dans la ville de Mashhad et membre du premier cercle des fidèles du Guide suprême. Ainsi, une fois encore, les Iraniens ont voté contre un candidat considéré comme ayant les faveurs de l’ayatollah Ali Khamenei. Ce schéma se reproduit depuis l’élection présidentielle de 2009 et les tragiques événements qui ont suivi.

Cependant, l’élection présidentielle iranienne de cette année est plus significative encore que la large victoire de Rohani en 2013. Premièrement, il s’agissait pour de nombreux Iraniens de réaffirmer et de consolider l’accord nucléaire de 2015 entre l’Iran, les États-Unis et cinq autres puissances mondiales. Deuxièmement, cette large victoire est une expression, vis-à-vis des Européens et plus particulièrement encore de l’administration Trump, de la modération et de la volonté de paix du peuple iranien.

Des enjeux multiples

En dépit des efforts de Donald Trump pour remettre en cause l’accord nucléaire et de sa récente visite en Arabie saoudite, l’ennemi principal de l’Iran dans le golfe Persique, le peuple iranien qui a réélu Rohani attend de lui dans son second mandat davantage d’efforts pour parvenir à des solutions pacifiques par la diplomatie et l’amélioration des relations avec le reste du monde. Alors que l’administration Trump et ses alliés au Moyen-Orient multiplient les pressions susceptibles de ramener le régime islamique à une politique d’isolement, Rohani et son gouvernement devront préserver l’accord nucléaire tout en entreprenant une action plus volontaire contre l’État islamique, dans le cadre d’un plan global pour la sécurité au Moyen-Orient.

Dernier élément d’importance, le président réélu devra s’atteler sans attendre aux difficultés économiques et sociales du pays, où des millions de jeunes Iraniens sont affectés par le chômage ou l’accroissement des inégalités. Tout le monde, y compris Rohani, sait que l’économie est le talon d’Achille du gouvernement iranien. Ses principaux opposants ont tiré avantage de cette faiblesse durant les quatre années de sa présidence et les trois débats télévisés d’avant l’élection.

Rohani a également été critiqué récemment par le Guide suprême, qui a suggéré qu’il comprenait « la douleur des pauvres et des classes populaires avec son âme, en particulier à cause des prix élevés, du chômage et des inégalités ». Durant la campagne électorale, le principal opposant à Rohani, le clerc ultraconservateur Ebrahim Raïssi, s’est engagé à combattre la pauvreté, la corruption et le chômage s’il était élu.

De plus, Rohani continuera de subir la pression des faucons iraniens qui souhaitent l’adoption de positions plus dures en politique étrangère, notamment sur le conflit en Syrie. De manière surprenante, malgré la signature de l’accord nucléaire avec les forces mondiales, l’influence de Rohani sur la politique étrangère iranienne demeure très limitée. Les Gardiens de la révolution et les Forces Al-Qods continuent de soutenir le Hamas dans la bande de Gaza, le Hezbollah au Liban et les Houthis au Yémen. Cette nouvelle victoire renforce bien sûr le mandat de Rohani pour intégrer l’Iran dans l’économie mondiale. Mais l’étendue de son succès dépendra de la coopération de l’establishment conservateur iranien, dirigé par le Guide suprême Khamenei.

Il dépendra aussi des mesures prises par les États-Unis. Lors de sa visite récente en Arabie saoudite, le président Trump a semblé vouloir se concentrer sur les moyens de contenir l’influence de la République islamique dans la région. S’exprimant aux côtés de son homologue saoudien à Riyadh, le secrétaire d’État Rex Tillerson attend du président Rohani qu’il « entame un processus de démantèlement des réseaux terroristes iraniens » et qu’il mette un terme aux essais de missiles balistiques.

Les attentats meurtriers qui ont frappé le centre de Téhéran le 7 juin dernier, au Parlement et au mausolée de l’Ayatollah Khomeini, compliquent encore la situation. Revendiqués par Daech, ce sont les premiers de ce type à toucher la République islamique depuis des années, et ils auront certainement une influence sur la façon dont le président envisage la lutte antiterroriste.

Quel avenir pour l’Iran ?

La communauté internationale devra donc attendre pour voir dans quelle mesure Rohani parvient à assouplir les restrictions qui pèsent sur la société et la culture iraniennes et à réouvrir un espace civique contre la volonté des conservateurs tenants de la ligne dure.

Le 19 mai dernier, les Iraniens ont décidé de se placer du côté de la souveraineté populaire plutôt que de la souveraineté divine dans une nouvelle élection où semblait à nouveau se jouer leur destin national. La majorité des Iraniens s’est prononcée pour une sortie de la crise, et pas seulement pour le choix d’un président. Durant les quatre prochaines années, le président Rohani va donc continuer d’évoluer parmi les requins américains et iraniens dans les eaux troubles du Moyen-Orient et du monde. De sa capacité à résoudre des problèmes nationaux ou internationaux profondément ancrés dépendra la consolidation de son pouvoir, mais aussi l’évolution de la société civile iranienne, qui lutte pour protéger les droits de l’homme et les libertés publiques en Iran.

Ramin Jahanbegloo

Directeur du Centre Mahatma Gandhi pour la Paix à l'O.P. Jindal Global University (Inde), il est notamment l’auteur de The Gandhian Moment (Harvard University Press, 2013).

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