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flickr /  Wolf Gang
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Trafic de mémoire. À propos du Complot contre l’Amérique de Philip Roth

Le héros de l’aviation Charles Lindbergh était aussi, par isolationnisme, le principal défenseur de Hitler aux États-Unis. Que serait-il advenu s’il était arrivé au pouvoir à Washington à la place de Roosevelt ? Sur la trame de cette politique-fiction, l’écrivain américain réécrit l’histoire en laissant son lecteur opérer la transposition satirique au contemporain. Mais pourquoi la liberté de la fiction conduit-elle à imaginer une persécution qui n’a jamais existé sur le sol américain, une faute commise à l’irréel du passé ?

Une histoire vraie celle-là : il y a quelques semaines, à bord du Paris-Munich, je rencontre par hasard, au wagon-restaurant, une femme élégante d’une quarantaine d’années, tailleur soigné et collier discret, en train de boire son café et plongée dans la lecture du dernier Philip Roth. Curieux, je l’interromps pour lui demander comment elle s’est procurée l’édition de poche de The Plot Against America qui n’est pas encore disponible en France1. C’est à Bruxelles qu’elle a acheté ce livre que depuis elle ne parvient plus à lâcher (il lui reste une centaine de pages à lire), tant elle est captivée par l’histoire et surtout sidérée par ce qu’elle y découvre. Il s’agit de la vie de Lindbergh, le trente-troisième président des États-Unis d’Amérique. Lindbergh, le pionnier de l’aviation qui a traversé l’Atlantique dans le Spirit of Saint Louis ? Oui oui, lui-même. Saviez-vous ce qui s’est passé avant l’arrivée de Franklin Roosevelt au pouvoir et l’entrée des Américains dans la Seconde Guerre mondiale, me demande-t-elle, visiblement bouleversée ? Pris de cours, je cherche, dans ma mémoire, à faire défiler le souvenir des différents présidents, je hasarde les noms de Coolidge, Hoover, mais non, c’est les années vingt ça… Qui était président avant Roosevelt, à la fin des années trente et au début des années de guerre ? Impossible de le dire… Eh bien, c’était Lindbergh, l’aviateur, et en plus de cela un sympathisant du régime hitlérien, proche ami de Ribbentrop, décoré de la croix de l’Aigle allemand, une des plus hautes distinctions du Reich, des mains du Führer lui-même ! L’homme par qui le scandale arriva, celui qui faillit changer le cours de l’Histoire en imposant une ligne isolationniste destinée à éviter aux États-Unis le prix d’une implication dans un conflit mondial qui ne les concernait pas. Celui dont la politique conduisit à une montée de l’antisémitisme outre-Atlantique et aux premiers pogroms sur le sol du Nouveau Monde, contre des Juifs accusés d’être des va-t-en-guerre au nom d’intérêts ethniques clairement anti-américains ! Je n’avais pas la moindre idée de tout cela. Je suis abasourdi. Vous vous rendez compte, c’est fou tout ce qu’on ne sait pas sur cette période, l’Amérique était aux mains des nazis ! surenchérit-elle.

Attendez, attendez… Vous êtes sûre de ce que vous dites, ou plutôt de ce que vous lisez ? Vous savez, avec Philip Roth, il faut se méfier. C’est une fiction, non, un roman ? Pas exactement, c’est une biographie romancée, celle d’une famille juive de cette époque, celle de Philip Roth, l’histoire de ses propres parents, de son frère et de lui-même, âgé de neuf ans au moment des faits, petit garçon à travers les yeux duquel est racontée cette période particulièrement troublée (et oubliée) de l’histoire du pays. C’est un roman historique, qui retrace l’enchaînement des grands événements nationaux et internationaux des premières années de la Seconde Guerre mondiale, et qui raconte la vie au jour le jour du peuple américain, le climat délétère de l’époque, bref un petit peu ce qui se rapproche de ce qu’on appelle aujourd’hui de l’histoire sociale, censée faire ressortir, sous la grande Histoire, celle des petites gens, des humbles, des anonymes, manière de faire émerger du silence, sous l’impulsion de l’école des Annales, le récit de la vie de ce grand absent des livres d’histoire, l’homme ordinaire. Les personnages du livre, outre la famille Roth et ses voisins de la banlieue de Newark, ville du New Jersey séparée seulement de New York par la rivière Hudson, sont les véritables acteurs de l’Histoire « officielle », Lindbergh donc, Roosevelt également, mais aussi les grandes figures politiques ou médiatiques de l’époque, le journaliste et polémiste juif Walter Winchel, le maire de New York Fiorello La Guardia, le sénateur Burton Wheeler, leader des isolationnistes et des opposants à la politique de Roosevelt, et même des figures célèbres de la pègre de l’époque comme Frank Costello ou l’étonnant gangster juif Longy Zwillman. Il y a là, il est vrai, parmi tout ce beau monde ayant réellement existé et derrière ces destins exceptionnels, la matière pour mille romans et largement de quoi séduire un écrivain comme Philip Roth. Mais entre Histoire des historiens et histoires de romancier, il y a une différence de nature essentielle…

Où s’arrête la vérité historique…

Vous êtes sûre qu’il n’y a pas dans les premières pages un avertissement au lecteur ou un post-scriptum à la fin qui explique ce qu’il en est ? Vous savez Philip Roth est le roi des manipulations, et moi de mentionner la fausse confession de l’espion du Mossad qui constituait l’invention géniale et le cœur de l’intrigue d’Opération Shylock, une confession. L’auteur y parlait en son nom propre, c’est-à-dire racontait les aventures grand-guignolesques de l’écrivain Philip Roth approché par les services de renseignements israéliens. La dame feuillette son livre, les premières pages, puis les dernières, et découvre qu’il y a effectivement en appendice tout un « dossier » qui apparemment ne fait pas partie du roman. Au seuil de ce dossier une note au lecteur : « Le Complot contre l’Amérique est une œuvre de fiction. » Quelques minutes de silence pendant lesquelles ma compagne de voyage compulse fiévreusement les ultimes pages de son livre et s’absorbe dans la lecture d’une section intitulée « Véritable chronologie des principaux personnages », introduite par la mention « ce post-scriptum a pour but de fournir des références aux lecteurs qui auraient le désir de découvrir où s’arrête la vérité historique et où commence l’imagination historique ». C’est incroyable, s’écrie-t-elle quand elle lève à nouveau les yeux vers moi, vous aviez raison, Lindbergh n’a jamais été président des États-Unis. Dans ces dernières pages, nous tenons notre réponse à ce qui un peu plus tôt nous avait fait tous deux nous sentir quelque peu honteux de notre ignorance coupable de l’histoire des États-Unis : il n’y a pas eu de président avant Roosevelt, personne qui à la fin des années 1930 aurait risqué de faire basculer les États-Unis dans une neutralité-complicité avec les puissances de l’Axe aux conséquences évidemment considérables pour le sort de la planète tout entière. Conséquences évidemment à peine imaginables, sauf pour un écrivain comme Roth. Personne parce que Roosevelt était déjà là, à la tête de l’État, et ce sans discontinuité depuis 1932. Quand il est réinvesti par les électeurs dans ses fonctions de président de la République en 1940, il obtient, pour la première fois dans l’histoire des États-Unis, un troisième mandat consécutif à la tête du gouvernement du pays le plus puissant du monde.

C’est là qu’intervient Philip Roth, par là que s’engouffre la fiction qui distord l’histoire et conduit à sa réécriture sous la forme du Complot contre l’Amérique. Roth imagine que sous la pression des républicains avides de reprendre les commandes après huit années de présidence démocrate, du fait de l’audience importante rencontrée par la ligue des isolationnistes de America First, du poids des démocrates antiguerres conduits par le sénateur Wheeler, des antisémites et des nazis du Bund (puissante ligue d’émigrés d’origine allemande), mais surtout – et c’est beaucoup plus troublant – sans autre véritable raison que le souci de respecter l’usage installé, l’espèce de coutume informelle qui veut que jamais un président n’a de toute l’histoire de la démocratie américaine été reconduit dans ses fonctions une troisième fois, le peuple américain décide benoîtement de voter l’alternance. Il offre ainsi le plus démocratiquement du monde le pouvoir à ce héros national reconverti dans la politique et champion de l’aile droite du clan républicain parce qu’il a réussi à imposer sa voix contre la politique d’armement et de préparation à la guerre du pays (menée prudemment en prévision du pire par Roosevelt), l’aviateur Charles Lindbergh. Celui-ci, catapulté contre toute attente dans des fonctions qui outrepassent largement ses capacités et qu’il n’a pas été préparé à endosser, ne peut compter que sur son immense popularité et son charisme individuel, ainsi que sur le soutien de sa femme, qui bénéficie encore d’une puissante sympathie dans tous les foyers de l’Amérique après l’enlèvement et le meurtre atroce de leur premier enfant (fait divers absolument historique). Roth dépeint le trente-troisième président des États-Unis comme un être immature et mal rôdé aux exigences de la communication politique, qui quand quelque chose va mal saute dans son avion pour traverser le pays et parler aux habitants des grandes villes pour les rassurer, un gamin qui se fait applaudir chaque fois que le Spirit of Saint Louis est aperçu dans le ciel au-dessus de la Maison-Blanche. Surtout, une personnalité influençable et manipulée depuis l’Europe par le régime hitlérien, jusqu’à accepter d’organiser le déplacement forcé de milliers de familles juives de la côte Est vers le centre du pays, première étape d’un vaste plan d’isolement et d’internement qui devait conduire, quand le pays serait suffisamment préparé, à mettre en œuvre la solution finale.

On devine alors la dimension satirique du roman de Roth et l’impulsion probable qui a poussé l’auteur à fomenter une mystification de cette nature : derrière le portrait de ce président incongru, ex-personnalité du monde de l’aviation sans véritable stature politique, se cache la dénonciation de la dérive actuelle de la démocratie américaine qui, outre le gouverneur de Californie Schwarzenegger, a conduit à élire aux plus hautes fonctions de l’État un homme que d’aucuns jugent passablement incapable et irresponsable. Le parallèle avec l’Amérique en guerre de George W. Bush est relativement transparent, repérable derrière les faits (pseudo-)historiques relatés, les décrets pris dans la précipitation au nom de la sûreté de l’État, qui par un enchaînement pervers conduisent aux émeutes, aux lois de couvre-feu, enfin à la proclamation de l’état d’urgence. Tout cela ressemble à s’y méprendre à une préfiguration des dérives et des risques encourus par un pays traumatisé par le 11 septembre qui cherche son salut dans la restriction des libertés individuelles du Patriot Act. Dans le Complot contre l’Amérique, en contrepoint du piètre politique qui s’improvise à la tête de la Maison-Blanche, il y a heureusement le grand homme, le sauveur, le véritable Père de la Nation, Franklin D. Roosevelt. Contre les politiques de la haine qui, à l’extérieur comme à l’intérieur, attisent les tensions dans le pays, notamment les tensions intercommunautaires, il est celui qui restaure la confiance et la sérénité nécessaires aux évaluations rationnelles et objectives des dangers, déclarant « la seule chose dont nous devons avoir peur, c’est de la peur elle-même » (historique). Un message que Philip Roth semblerait bien vouloir entendre répété aujourd’hui, d’autant que sa nostalgie manifeste pour la figure historique du leader démocrate témoigne du désarroi actuel face à l’absence de chef charismatique capable de l’articuler en ce début de troisième millénaire.

Mais, dans la fiction, en dépit d’un bilan très positif, le grand homme est pourtant désavoué par ses concitoyens. Le peuple américain, inconstant et léger dans ses choix, se détourne de lui pour de mauvaises raisons. À la place, ce sont les démagogues et les incompétents qui sont écoutés et propulsés au pouvoir ; de dangereux individus, favorablement impressionnés par le régime hitlérien et influencés par des conceptions raciales douteuses, prennent les commandes. Roth retrouve là certains faits historiquement avérés, par exemple les prétentions politiques du magnat de l’automobile Henry Ford, ami de Lindbergh, qui a réellement publié un best-seller intitulé The International Jew: The World Foremost Problem. L’antisémitisme de Lindbergh lui-même n’est pas non plus une invention, comme le document placé en annexe du roman le prouve : un extrait du discours délivré à Des Moines, Iowa, en septembre 1941, lors d’un meeting des isolationnistes d’America First. Intitulé « Qui sont les fauteurs de guerre », on peut y lire notamment « les trois groupes les plus importants qui font pression sur ce pays pour qu’il entre en guerre sont les Anglais, les juifs et l’administration de Roosevelt. Derrière ces groupes, mais d’une importance moindre, il y a un certain nombre de capitalistes, d’anglophiles, et d’intellectuels qui croient que le futur de l’humanité dépend de la domination de l’empire britannique. À quoi s’ajoutent les groupes communistes qui étaient opposés à une intervention il y a quelques semaines, et je pense que j’ai nommés les principaux fauteurs de guerre dans ce pays ». L’aviateur déclare sans ambages que « le plus grand danger qui menace ce pays est l[a] large mainmise et l’influence [des Juifs] sur notre industrie cinématographique, notre presse, notre radio et notre gouvernement ». Ailleurs encore, il affirme que le salut de la civilisation occidentale dépend « d’un mur par les armes et par la race, capable de résister aussi bien à un Genghis Khan qu’à une infiltration par un sang inférieur ». Les meetings de Lindbergh et de ses amis ont réellement rassemblé des foules importantes à l’orée de la Seconde Guerre mondiale.

Cela peut arriver ici !

Cependant, pour le plus grand bien de l’Amérique et de fait pour le nôtre, ces thèses n’ont pas triomphé en 1940, et cela n’a pas même été vraiment près de se passer comme cela est raconté dans le livre. Car en vérité Roosevelt a été réélu une troisième fois avec une avance considérable sur le candidat d’opposition, une victoire proche du consensus (jamais le candidat républicain n’avait recueilli si peu de votes). Puis l’attaque surprise des forces japonaises sur la base américaine de Pearl Harbor a fait le reste et l’ensemble du pays s’est rallié à l’effort de guerre orchestré par Roosevelt pour voler au secours des démocraties européennes et bientôt soulager également l’Urss de Staline en ouvrant un second front en Afrique du Nord. Cela aura pour effet de conduire Hitler à détourner une partie de ses forces de son objectif initial : Moscou. Assurément le tournant de la guerre. Mais cela aurait-il pu se passer autrement ? Abasourdie par le résultat des élections qui portent Lindbergh au pouvoir, la famille Roth du roman n’en croit pas ses oreilles (ils suivent les informations à la Tsf). It can happen here ! Cela peut arriver ici, sur ce sol américain qui avait été jusque-là pour eux celui de toutes les promesses, dans un pays où ils avaient enfin la douce impression d’être à l’abri du pire et se sentaient pour la première fois peut-être en sécurité, au moment même où ce qui se passe en Europe leur fait profondément sentir la proximité du danger auquel il leur est miraculeusement donné d’échapper. Or l’Histoire les rattrape et la vie de la famille Roth comme celle de ses voisins de la tranquille petite banlieue juive de Newark, ces agents d’assurances, petits commerçants et autres placides ouvriers, vire au cauchemar. Le sol se dérobe sous leurs pieds. Les catastrophes s’enchaînent alors inéluctablement les unes après les autres jusqu’à briser l’équilibre de ces gens pourtant parfaitement intégrés à la vie américaine, jusque-là absolument normaux et rationnels, qui sombrent petit à petit dans la terreur, la paranoïa et la folie.

On retrouve ici une des obsessions les plus tenaces de l’écrivain : le motif d’un bonheur laborieusement atteint – qu’il soit celui d’une réussite sociale tapageuse ou lié à une intégration silencieusement accomplie –, bonheur que rien ne semble plus devoir venir troubler et qui pourtant, tout d’un coup, à l’instar de l’antique tragédie, se trouve brutalement et incompréhensiblement remis en question par des forces qui dépassent l’individu (l’Histoire), moment critique où tout bascule pour se transformer en la plus inattendue et atroce apocalypse. Sa très admirée « trilogie américaine », J’ai épousé un communiste, Pastorale américaine et la Tache, ne parlait déjà que de ces vies brisées par des cataclysmes qui échappent à toute prédiction possible. Elle est entièrement bâtie sur l’histoire même de ces personnages broyés par le destin, dont la seule faute est de s’être crus protégés des revers de fortune, des retournements cruels que la vie tant qu’elle est là ne manque pas d’apporter, même à ceux, surtout à ceux qui se pensent à l’abri du bruit et de la fureur – hybris insupportable, insolent défi aux dieux jaloux de notre bonheur terrestre.

Mais à la différence des romans précédents où l’existence d’individus isolés devenait soudain la proie de puissances aveugles et destructrices, le désastre qui frappe la famille Roth dans le Complot contre l’Amérique est une catastrophe cette fois collective, qui touche non seulement l’ensemble des Juifs émigrés aux États-Unis, mais l’ensemble des Américains et en définitive le monde entier, prêt à basculer dans le chaos. Surtout, pour la première fois, la catastrophe qui s’abat sauvagement sur des innocents est donnée comme une des plus terribles réalités historiques. Dans la trilogie américaine, les tragédies qui frappaient les héros étaient déjà reliées de façon plus ou moins proche aux événements historiques : les procès du maccarthysme, la violence des années 1970, les dérives du political correctness. Mais alors, c’était le personnage fictif de Nathan Zuckerman qui jouait le rôle de narrateur et non l’écrivain Philip Roth semblant parler en son nom. De plus, les faits, événements historiques locaux ou nationaux, restaient en toile de fond et absolument inchangés. Jamais la vérité historique ainsi altérée n’avait été placée à l’origine des souffrances des personnages. On peut dès lors se demander si cela est réellement indifférent, si ce nouveau tour dans l’œuvre de Roth est une trouvaille de bon goût, un nouvel artifice du romancier tout aussi innocent que les précédents. Bien sûr, l’écrivain avait déjà et avec bonheur utilisé de multiples falsifications dans son œuvre, et ce pour la plus grande jubilation du lecteur (notamment dans son œuvre pseudo-autobiographique), mais les enjeux n’étaient pas les mêmes, le romancier jouait alors malicieusement avec son double et avec le public, mais avec l’Histoire – la vraie – des Juifs américains (présents derrière la famille Roth du livre qui n’est qu’un « échantillon représentatif » de ces milliers de fils d’émigrants venus chercher refuge et travail au pays de la Liberté) est-ce tout à fait la même chose ? Même si Opération Shylock intégrait déjà à l’intrigue – sans trafiquer l’Histoire – des extraits réels de procès d’un criminel nazi, et ce au service d’une hilarante histoire de doubles et d’impostures, n’y a-t-il pas cependant dans le dernier roman un pas franchi qui change la donne ? Quand Roth pratique ce qu’il nomme lui-même la « contrefiction » et qu’il imagine des « contrefaits » qui récrivent de façon ludique l’histoire de ses personnages, est-ce indifférent lorsque ces faits sont individuels et privés, voire concernent un être clairement de fiction comme dans la Contrevie, ou lorsqu’ils sont comme ici historiques et collectifs ? N’y a-t-il pas de différence à faire et donc une différence de traitement à respecter entre subtils jeux intellectuels et falsification historique un peu brute, même sous couvert de roman ? Le problème est peut-être d’ailleurs tout simplement là : les jeux avec l’autobiographie et la fiction n’ont pas le même goût quand la mémoire nationale est en question. Le contexte actuel de la réception de ce roman en France, affaires de caricatures et de meurtres racistes étant passées par là, n’est peut-être pas pour rien dans des scrupules et réticences qui surprennent, premier de tous, l’auteur de ces lignes.

Du côté des États-Unis – après tout les premiers intéressés –, il semble que les réactions soient elles aussi dans une certaine mesure plus mitigées que lors de la sortie des précédents romans de Roth. Dans sa critique du New York Times, Michiko Kakutani déplore ce qui constitue selon lui un artifice par trop énorme, une manipulation grossière, esthétiquement peu convaincante, une ficelle tellement visible qu’aucun Américain ne saurait s’y laisser prendre. Tout le monde, dit-il, sait là-bas que Roosevelt a remporté un troisième mandat. Et nous savons, nous Français, combien les Américains sont patriotes : si l’Américain moyen connaît fort peu de choses à l’extérieur de son pays, il est bien possible qu’il se montre en effet incollable sur la liste de ses présidents depuis Washington jusqu’à G. W. Bush (combien de Français, même parmi le public cultivé des lecteurs, pourraient citer aujourd’hui le nom du président de la IVe République au moment où l’assemblée décida de confier les pleins pouvoirs à Pétain ?). Le coup de bluff de The Plot against America serait donc trop difficile à avaler et immuniserait le lecteur contre le frisson que le roman est censé lui communiquer. D’autres critiques sont moins radicales. Souvent, les chroniqueurs des grands journaux américains sont plutôt enthousiastes et saluent la force de l’imagination de Roth qu’ils se félicitent de retrouver dans son dernier roman. Ils louent dans l’ensemble le talent de celui-ci pour entraîner son lecteur dans des scénarios à couper le souffle.

Il serait vain en effet de nier que ce nouveau roman possède d’énormes qualités ou de passer sous silence le fait que l’auteur a atteint, après plus de vingt romans maintenant et un nombre de prix littéraires (parmi les plus prestigieux) qui ne se compte plus, une maîtrise du récit qui a peu d’équivalents dans son genre aujourd’hui aux États-Unis et sans doute dans le monde entier. La prose de Roth est d’une qualité et d’une limpidité impressionnantes, son art de l’intrigue et de la mise en place de l’action, sa capacité à tirer l’intérêt du lecteur vers la vie de ses personnages à travers tel détail apparemment insignifiant de leur existence (on se souvient de l’incroyable minutie dans la description de la fabrication des gants dans Pastorale américaine ou l’étrange fascination de l’héroïne pour les corbeaux dans la Tache) tout à fait remarquables. Une vraie réussite dans le Complot contre l’Amérique est sans conteste la façon dont l’écrivain fait pénétrer le lecteur dans le foyer des Roth, l’art avec lequel il le familiarise avec le caractère de chacun de ses membres, le frère Sandy avec sa passion pour le dessin et sa sympathie secrète pour Lindbergh, le cousin Alvin, jeune idéaliste qui s’engage dans l’armée canadienne pour combattre les nazis et en revient avec une jambe en moins et transformé en le plus endurci des cyniques, le père, travailleur infatigable et incorrigible donneur de leçons, particulièrement touchant en farouche partisan démocrate qui ne parvient pas à comprendre quelle mouche a piqué le pays, enfin la mère qui s’efforce envers et contre tout de maintenir le fragile équilibre de ce petit monde qu’elle sent menacé de toutes parts. Sans oublier bien sûr le jeune Philip Roth, garçonnet un peu rêveur qui appréhende la réalité à travers sa collection de timbres-poste et dont on sent bien à quel point le traumatisme national et familial est en train de ravager souterrainement son esprit, laissant augurer de terribles névroses que le livre ne fait que suggérer (l’action ne quitte pas les toutes premières années 1940), mais que le lecteur peut déjà librement anticiper dans la vie future de l’adulte Philip Roth.

Une qualité indéniable du roman est ainsi la manière dont Roth entremêle le destin collectif et les destins individuels, la façon dont il donne à voir comment les événements « historiques » bouleversent l’existence privée de cette famille et des milliers de familles semblables à travers le pays. Le lien entre les activités de Lindbergh au sommet de l’État et le quotidien de la petite famille juive est même rendu plus concret par la présence d’une tante qui a épousé le rabbin Bengelsdorf, figure importante de la communauté juive du New Jersey, appelé contre toute attente à jouer un grand rôle dans l’entourage du président. Celui-ci devient en effet un proche de la first Lady et par la suite un membre influent de l’administration Lindbergh, ce qui le fait honnir comme affreux opportuniste et traître à sa cause par Herman Roth (le père du petit Philip), qui l’accuse de servir aveuglément d’alibi au gouvernement qui cherche à mettre en place à travers lui sa politique de ségrégation puis de déportation des Juifs sans alarmer la communauté (quand les choses tourneront mal, il sera effectivement accusé d’être un Raspoutine juif et discrètement éliminé). L’installation progressive de la terreur de la pointe de l’État jusque sur la tête des citoyens anonymes est ainsi très efficacement rendue par des aller-retour incessants du cœur du pouvoir à Washington jusque dans le foyer de la famille Roth à des milliers de kilomètres de là. La construction du roman se montre de ce point de vue particulièrement habile et efficace.

L’irréel du passé

Ce qui pourtant ne peut manquer de paraître étrange dans cette histoire de pro-nazis qui prennent le contrôle des États-Unis et précipitent la catastrophe sur ces pauvres innocents qui s’attendaient à tout sauf à cela de la part d’une démocratie qu’ils ont appris à chérir par-dessus tout, c’est bien le contraste saisissant entre cette peinture de l’enfance violée du petit Philip Roth dont on sent bien qu’il est en train de se transformer en une Anne Frank au masculin et à l’américaine (un fantasme iconoclaste déjà exploré par Roth il y a une quinzaine d’années dans l’Écrivain fantôme) et le tableau idyllique que l’écrivain en avait présenté dans son « autobiographie » intitulée les Faits, autobiographie d’un romancier. Dans ce dernier ouvrage, qui date de 1988, c’était bien plutôt la chance inestimable d’avoir grandi dans un environnement privilégié et à une époque qu’il jugeait alors merveilleuse, à des années-lumière du climat de peur lié à la préparation de la guerre puis des atrocités qui se déroulaient de l’autre côté de l’Atlantique. Une enfance largement insouciante, donc, et privilégiée, entre des parents pas bien fortunés mais aimants et relativement sereins, dans un quartier de banlieue presque exclusivement habité par des Juifs où l’antisémitisme était loin d’être une réalité ou une menace quotidienne pour les adolescents qui y grandissaient. Une sorte de chromo en couleurs bien proche de celui présenté au cinéma par Woody Allen, autre petit garçon juif du même âge grandissant dans un quartier pas très éloigné de celui de Roth, dans son attendrissant Radio Days.

Qu’est-ce qui peut alors expliquer un tel retournement de situation, justifier cette intrigue qui prend l’exact contre-pied de la vision nostalgique d’une enfance dorée jusque-là présentée ? Qu’est-ce qui peut conduire l’écrivain à inventer aujourd’hui un contre-scénario aussi sombre et effrayant ? Quoi d’autre, sinon une actualité nationale et internationale particulièrement inquiétante qui aurait fortement impressionné le romancier au point de le conduire à réécrire ses propres souvenirs pour les accorder au stress de la situation actuelle… Mais qu’y a-t-il à gagner à ce jeu passablement pervers qui consiste à se faire peur et à faire peur aux autres sur ses sujets-là ? Alerter les consciences, bien sûr, pour que ce qui aurait pu se passer alors ne se passe pas aujourd’hui. Mais la déformation de la vérité historique, même au sein d’un roman où tout est évidemment et inconditionnellement permis, se justifie-t-elle complètement ? Est-ce esthétiquement convaincant à défaut de l’être moralement, et surtout est-ce vraiment tactful, c’est-à-dire approprié et même, dans un sens, raisonnable ? Le plus gênant, c’est qu’il est difficile de trouver une justification à l’invention de l’antisémitisme et de ses conséquences désastreuses, même au service – en définitive – d’une fiction. Roth se raccroche évidemment à des faits réels qui attestent de l’existence à cette époque de ce sentiment antisémite ; il intègre même à son récit, à titre de référence, l’authentique affaire Léo Frank, un Juif sauvagement lynché pour le meurtre douteux d’une jeune américaine dans les années 1910. Un autre écrivain juif américain, Bernard Malamud, avait lui aussi adapté en fiction une affaire similaire où l’antisémitisme avait été à la base d’une triste et meurtrière campagne contre les Juifs (l’affaire Beïlis, en Russie) dans un roman intitulé l’Homme de Kiev, paru en 1966. Mais bien que largement romancé, il ne s’agissait pas d’autre chose que de la restitution d’un fait divers qui a réellement existé. En regard de quoi, il paraît difficile de ne pas se sentir mal à l’aise et moins convaincu par ce que Roth réalise dans son dernier roman. Difficile de ne pas penser que sur ce terrain miné qu’il a choisi désormais d’explorer, à la frontière du romanesque et de l’idéologique, Roth ait perdu un peu de sa lucidité, et par conséquent de la subtilité qui faisait la force de ses fictions précédentes. Il ne serait pas le premier grand romancier à qui cela serait arrivé. On ne peut que penser que l’histoire de ce Noir à la peau claire qui se fait passer pour juif afin d’accéder à l’enseignement supérieur dans la Tache puis se retrouve des années plus tard accusé de racisme envers des étudiants noirs était une charge d’une portée et d’un enseignement autrement plus efficaces que cette histoire par trop directe de nazis persécutant les Juifs sur le sol américain.

Ce type d’invention romanesque qui consiste à réécrire l’Histoire et à en inventer les développements possibles mais non réalisés, comme si les choses avaient tourné autrement, n’est cependant pas nouveau. Il constitue même une branche mal connue de la science-fiction qui porte le nom d’uchronie (il s’agit d’une sorte d’utopie, dans le temps et non dans l’espace). Plusieurs écrivains célèbres, notamment américains (les maîtres indépassés de la science-fiction), se sont illustrés dans ce genre et souvent sur des sujets proches de celui choisi par Roth pour son roman. Que se serait-il passé si Hitler avait gagné la guerre ? s’il avait réussi à envahir l’Angleterre ou accompli ses plans de solution finale ? sont quelques-unes des questions les plus fréquemment explorées par ce type de romans. On peut citer celui de Sinclair Lewis, It Can Happen Here, et surtout le chef-d’œuvre du genre, le Maître du haut-château de Philip K. Dick, dans lequel les États-Unis sont tombés sous domination allemande et japonaise, et les juifs forcés à fuir et se cacher sous des noms d’emprunt. Mais dans ces derniers livres, l’effet n’est pas tout à fait le même car les objectifs sont de pure spéculation romanesque et les auteurs ne font pas semblant que les choses se sont vraiment passées comme ils le prétendent. Il s’agit de purs jeux de « simulation », qui disent clairement leur nom et ne prétendent pas à une imposture historique (on n’ose écrire à une version « révisionniste » de l’Histoire). Le cas du roman de Roth me semble de nature différente, parce que ses extrapolations à partir du donné historique s’insèrent dans un cadre de manipulation du lecteur et de brouillage du réel et du fictionnel (ainsi que de l’autobiographique et du romancé) qui vise à les faire prendre pour vraies. Encore une fois, ces jeux vertigineux avec l’identité et la réalité étaient des feux d’artifice éblouissants dans les romans précédents de Roth, du grand art, de somptueux et rares divertissements intellectuels. Mais cette extraordinaire malice de l’écrivain nous semble prendre cette fois un tour différent, plus proche du caractère mauvais que le sens de « malice » renferme également.

L’histoire de cette voyageuse rencontrée par hasard et bluffée par le roman nous conforte dans cette opinion. Certes, en personne intelligente qu’elle était certainement, elle aurait découvert – au moins à la fin en lisant le post-scriptum – la supercherie et se serait vraisemblablement amusée, un peu plus tard que si nous n’étions intervenu, d’avoir ainsi « marché » pendant plus de trois cents pages. Vraisemblablement. Mais qui dit qu’une fois le roman terminé, elle n’aurait pas fermé le livre sans consulter les documents en annexe, ces appendices que l’on laisse si volontiers de côté quand on a trouvé son comptant dans la matière même d’un livre, qui plus est dans le délicieux état de rêverie où nous laisse la lecture d’un bon roman ? À moins que ce ne soit un état de stupéfaction et de terreur, à l’instar de celui provoqué par Orson Welles interprétant à la radio la Guerre des mondes, et persuadant des milliers d’Américains d’une chose bien plus improbable que des nazis s’emparant du pouvoir, le débarquement de hordes d’extraterrestres hostiles… Roth compte-t-il que l’incrédulité pousse le lecteur inquiet à feuilleter les dernières pages du livre ? Comme Welles, il est visiblement trop doué pour laisser cette chance à beaucoup d’entre nous. La traduction française vient de paraître. Candides concitoyens, prenez garde à ce livre. Le complot était presque parfait…

  • *.

    Maître de conférences de littérature comparée à l’université Nancy 2. A déjà publié dans Esprit : « Woody Allen et Philip Roth contre les illusions de l’identité », décembre 1999.

  • 1.

    Philip Roth, The Plot Against America, Londres, Vintage, Random House, 2005 ; le Complot contre l’Amérique, trad. fr. de Josée Kamoun, Paris, Gallimard, 2006.