La vice-présidente, Kamala Harris et son colistier, Tim Walz en août 2024. Par Gage Skidmore   https://www.flickr.com/photos/22007612@N05/53915738289/, CC BY-SA 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=151375857
La vice-présidente, Kamala Harris et son colistier, Tim Walz en août 2024. Par Gage Skidmore — https://www.flickr.com/photos/22007612@N05/53915738289/, CC BY-SA 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=151375857

États-Unis : une élection présidentielle normale ?

La politique américaine a beau ressembler depuis plusieurs années à une série aux rebondissements toujours plus spectaculaires, cette élection présidentielle se présente comme une réédition des scrutins qui l’ont précédée, la troisième itération d’une séquence ouverte en 2016.


S’il est un fil rouge dans la vie politique aux États-Unis ces dernières années, c’est de voir voler en éclat toutes ses normes établies. Au printemps 2024, Donald Trump devint le premier ancien président – et le premier candidat présidentiel – à être inculpé devant un tribunal. Au mois de juillet, il devient le premier personnage politique d’envergure à être la cible d’un attentat depuis près d’un demi-siècle. Fin juillet, Joe Biden – le président le plus âgé de l’histoire américaine – se plie aux exigences de son parti et annonce qu’il ne se représentera pas, devenant le premier président sortant à renoncer à briguer un second mandat depuis 1968. Il est remplacé par Kamala Harris, qui pourrait devenir non seulement la première femme présidente, mais aussi la première femme noire et asiatique.

Malgré toutes ces « premières » et en dépit de ce tumulte, force est de constater que cette élection se présente également comme une réédition des scrutins qui l’ont précédée. Les Démocrates tout comme les Républicains insistent sur les enjeux historiques du scrutin de novembre. Mais il est plus juste de le considérer comme la troisième itération d’une séquence ouverte en 2016.

Un vent nouveau ?

Il n’y a pas de doute que depuis que Kamala Harris est devenue leur candidate pressentie, les Démocrates ont le vent en poupe. La performance désastreuse de Joe Biden lors du débat télévisé de juin avait confirmé les inquiétudes de nombreux électeurs concernant son âge. Avec Trump déjà en tête des sondages, les Démocrates commençaient à craindre de perdre des États qu’ils considèrent désormais comme acquis (tels la Virginie ou le New Hampshire). Le ralliement quasi unanime de son parti derrière la vice-présidente (première candidate, depuis Hubert Humphrey en 1968, à être investie sans passer par l’épreuve des primaires) a permis aux Démocrates une sorte de reset, la campagne reprenant là où elle en était avant le fatidique débat.

La « Kamalamania » pourrait en revanche s’avérer illusoire, dans la mesure où elle masque les paramètres structurants qui ont défini, toutes ces dernières années, la confrontation avec les Républicains. En premier lieu, Harris incarne l’ancrage géographique du Parti démocrate sur les deux côtes et dans les grandes agglomérations. Californienne, ayant commencé sa carrière politique à San Francisco, ville aux sensibilités fortement progressistes, elle représente un État qui n’a pas voté pour un candidat républicain lors des élections présidentielles depuis 1988 et qui, selon certains sondeurs, serait 25 % plus démocrate que la moyenne nationale. La vice-présidente personnifie, d’autre part, le flou idéologique qui caractérise actuellement son parti. Comme procureure à San Francisco et ministre de la Justice de Californie, elle représentait une gauche sécuritaire. Mais lors de sa campagne désastreuse pour l’investiture démocrate en 2020, elle a donné un sérieux coup de barre à gauche : elle a critiqué l’augmentation des effectifs policiers, envisagé l’abolition de l’agence fédérale chargée du contrôle de l’immigration et proposé un rachat massif des armes à feu privées. Depuis, elle a pris ses distances avec ces positionnements. Mais elle correspond largement à l’image négative que les Républicains se font des Démocrates : un parti des élites côtières, fortement liés au système judiciaire et promoteurs d’une idéologie progressiste déconnectée qu’ils entendent imposer au pays. Malgré sa biographie originale, Harris est dans la droite ligne du Parti démocrate actuel.

Et son colistier, Tim Walz, le gouverneur du Minnesota, ancien entraîneur sportif et professeur d’histoire-géographie ? Clairement, Harris a pensé ainsi contester l’hégémonie républicaine auprès de la désormais mythique white working class (les classes populaires blanches), surtout dans les États les plus décisifs pour l’issue du scrutin. Tim Walz a en effet conquis un siège à la Chambre des représentants dans une circonscription rurale plutôt conservatrice. Mais pour être élu gouverneur, il a dû tenir compte de l’électorat diplômé et progressiste des villes et des centres universitaires (notamment les « villes jumelles » de Saint Paul et Minneapolis). Sa trajectoire, en somme, a consisté à se rapprocher de la norme politico-idéologique de son parti. Ainsi, plutôt que le signe d’un retour du parti à ses origines populaires, certains ont vu la sélection de Tim Walz comme la preuve de son enlisement dans les politiques de l’identité : désormais, les white dudes (« mecs blancs ») sont eux aussi un groupe sociologique dont il faut assurer la représentation…

L’empreinte trumpiste

Côté white dudes, les Républicains sont bien servis. Donald Trump a choisi comme colistier le sénateur J. D. Vance, auteur de son propre roman social, Hillbilly Elegy, qui raconte son enfance troublée dans l’Ohio, dans une communauté déshéritée des Appalaches. En dépit de ses réussites ultérieures (des études de droit à Yale, le succès dans le milieu de la finance), Vance accentue la nouvelle orientation du Parti républicain depuis la nomination de Trump en 2016 : celle d’un parti national-populiste avec une assise populaire, dont l’un des ressorts essentiels est la méfiance à l’égard de la mondialisation. Ou, au minimum, d’une synthèse entre le national-populisme et une droite plus classique (mêlant libéralisme économique et conservatisme). On a beaucoup commenté ses propos antiprogressistes, comme son réquisitoire contre les femmes célibataires sans enfants, qu’il a traitées de “childless cat ladies”. Mais il est sans doute tout aussi significatif de noter qu’au Sénat, il a collaboré avec les élus démocrates les plus critiques de la puissance des grandes entreprises ou de la finance. Il a par exemple travaillé avec Bernie Sanders et Elizabeth Warren, grandes figures de la gauche démocrate, afin de plafonner les prix de l’insuline pour les particuliers couverts par une assurance médicale. Il a présenté une loi contraignant les entreprises à s’acquitter plus rapidement de l’impôt sur les bénéfices des fusions-acquisitions. Il a rejoint un piquet de grève d’ouvriers de l’automobile dans l’Ohio – même s’il a profité de l’occasion pour dénoncer les subventions de l’administration Biden aux véhicules électriques.

Les Républicains semblent déterminés, du moins dans un avenir proche, à poursuivre le tournant populiste amorcé il y a huit ans.

Le choix de Vance ne suffit pas à affirmer que le Parti républicain aurait abandonné ses réflexes néolibéraux et anti-étatistes – comme en témoigne le « Project 2025,  » un programme ultra-conservateur préparé pour les Républicains par la Heritage Foundation, qui prévoyait des coupes budgétaires draconiennes et une véritable purge de l’administration, dont Trump a cherché ensuite à se distancer. Mais les Républicains semblent déterminés, du moins dans un avenir proche, à poursuivre le tournant populiste amorcé il y a huit ans.

Enfin, les enjeux stratégiques du scrutin lui-même sont éminemment familiers. Sans suspense, les électeurs de New York et de la Californie accorderont à Harris-Walz de larges majorités, et la plupart dans les États du Sud et de l’Ouest soutiendront massivement Trump-Vance, mais ces voix (du moins au-delà de la pluralité requise pour récupérer l’ensemble des voix au collège électoral) compteront pour peu. Le seul butin réellement prisé concernera les voix de six ou sept swing states : le Wisconsin, le Michigan et la Pennsylvanie (remportés par Trump en 2016 et Biden en 2020), la Géorgie et l’Arizona (États traditionnellement républicains, mais remportés par Biden en 2020), voire la Caroline du Nord (plutôt républicaine, mais perdue de justesse par Biden en 2020) et le Nevada (plutôt démocrate, mais où Trump avait réussi des percées en 2020). Si Harris a bénéficié d’un élan incontestable depuis le retrait de Biden, il faut donc se garder d’y accorder trop d’importance, pour deux raisons. D’abord, les Démocrates pâtissent toujours d’un « déficit dans le collège électoral », car ce système de suffrage indirect, qui accorde une importance disproportionnée aux petits États, joue en faveur des Républicains. Un retour au scénario de 2016 – où Trump remporta les voix des grands électeurs (décisives), alors que Clinton obtint une majorité du suffrage populaire national – n’est pas à exclure. Ensuite, même si Trump a bénéficié dans un premier temps de l’impopularité de Biden, cette campagne est la première depuis 2016 dans laquelle il est resté aussi continûment en tête des sondages. De ses trois campagnes, aucune ne lui a été aussi favorable à ce stade que la présente.

En somme, au-delà de la question essentielle du vainqueur, le scrutin de novembre aboutira sans doute à un résultat serré qui sera perçu, par le parti perdant, comme dépourvu de légitimité. On sait comment les Républicains réagissent à la défaite ; il serait étonnant que les Démocrates, contrairement à leur attitude en 2016, ne contestent pas de même la victoire de Trump s’il est élu. Ainsi, les élections présidentielles, plutôt que des grandes messes démocratiques, se présentent toujours plus comme des tests de résistance pour les institutions américaines.