Bahasa Indonésie : Bersama Letnan Jenderal TNI (Purn.) H. Prabowo Subianto Djojohadikusumo. r 	Danny Gaida Tera ELgar via Wikimedia Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license.
Bahasa Indonésie : Bersama Letnan Jenderal TNI (Purn.) H. Prabowo Subianto Djojohadikusumo. r Danny Gaida Tera ELgar via Wikimedia Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license.

Indonésie, la victoire de l’amnésie

Malgré un lourd bilan d’exactions et de crimes, l’ancien général Prabowo Subianto a été élu président de la République indonésienne. Il a su bénéficier de la dérive autoritaire de son prédécesseur, et tirer profit du désir de consensus de ses concitoyens. Mais le passé occulté risque de resurgir à la première crise.


En élisant dès le premier tour, avec près de 58 % des voix, Prabowo Subianto comme président de la République, l’Indonésie semble sur le point de rejoindre la triste cohorte des « démocratures » au passé reconstruit, ou du moins occulté, au profit d’un unanimisme nationaliste de façade.

Un criminel avéré

Ancien gendre du dictateur Suharto, criminel avéré (ses exactions au Timor oriental et en Papouasie indonésienne sont solidement attestées), cet ancien général, commandant des Forces spéciales, s’était illustré, à partir de 1996, comme le maître d’œuvre d’une stratégie du chaos, censée permettre la survie du régime de l’Ordre nouveau (1966-1998). Encourageant et instrumentalisant un islam radical naissant, il s’efforça – et parvint en plusieurs occasions – de transformer les colères populaires contre les autorités en émeutes visant les minorités du pays (chrétiens et Sino-Indonésiens). Grand pourfendeur d’une hypothétique « cabale de juifs, jésuites, Chinois et agents du Mossad-CIA, contrôlant le capitalisme international » et « menaçant le régime Suharto parce qu’il était musulman », il s’illustra également lors des manifestations qui entraînèrent la chute de son beau-père, en mai 19981. Après avoir fait enlever et assassiner plusieurs activistes étudiants, il encouragea de sanglantes émeutes qui ravagèrent les quartiers chinois de Jakarta, au cours desquelles plusieurs centaines de femmes furent violées. Une tentative de coup de force avortée contre le nouveau président Habibie, pour le contraindre à le nommer chef d’état-major de l’armée de terre, vint clore ce sombre bilan.

Relevé de ses fonctions puis exclu de l’armée, il dut s’exiler quelques années en Jordanie. L’absence de procès pour ses crimes passés – comme pour l’ensemble de ceux commis par le régime Suharto – lui permit cependant de revenir dès 2004 en Indonésie. Usant d’une rhétorique ultranationaliste, teintée d’un populisme volontiers islamisant, il parvint à s’installer à nouveau au cœur de la vie politique de la jeune démocratie. Candidat malheureux à la vice-présidence en 2009, après une première alliance contre nature avec Megawati Sukarnoputri, il fut, lors des élections de 2014 et de 2019, un adversaire acharné de l’actuel président Joko Widodo (Jokowi)2. Proche allié de la milice islamiste du Front des défenseurs de l’islam, il fit courir, grâce à ses puissants réseaux de désinformation, les pires rumeurs contre son concurrent. Battu deux fois, il semblait, il y a quelques années encore, cantonné dans une opposition bruyante mais stérile.

Comment interpréter, dès lors, sa victoire à l’élection du 15 février 2024 ? Cette dernière procède de plusieurs logiques concordantes et illustre la persistance du caractère ambigu de la Reformasi, la période ouverte en 1998 par la chute de Suharto.

La normalisation népotique

La première relève de ce que l’on pourrait qualifier de « normalisation népotique » de Jokowi. Entrepreneur d’origine modeste, politicien au parcours atypique, éloigné des réseaux traditionnels de l’oligarchie, l’actuel chef de l’État fut le symbole, lors de son élection en 2014, du sursaut salvateur d’un régime empêtré dans ses contradictions. Démocratie institutionnellement irréprochable, mais confisquée par une étroite élite héritière d’une partie du personnel et surtout des habitus de l’Ordre nouveau, l’Indonésie semblait alors sur le point de céder à la nostalgie de ce régime autoritaire qu’incarnait Prabowo. Issu de la politique locale (il fut maire de Surakarta puis de Jakarta), adepte d’un pragmatisme attentif aux plus fragiles et vierge de tout soupçon de corruption (un record pour le pays), Jokowi lui aura offert dix années de répit. Mais, en adoubant Prabowo comme successeur légitime – il lui a confié son propre fils, Gibran Rakabuming Raka, comme candidat à la vice-présidence –, l’actuel président vient de rentrer dans le rang. En mettant une partie de l’appareil d’État au service de la candidature de son ancien pire ennemi et, surtout, en le faisant bénéficier, à travers son fils, d’une aura héréditaire dont les électeurs sont friands, il a trahi, au grand dam de ses soutiens de la première heure, les idéaux qui l’avaient porté au pouvoir.

Plusieurs raisons peuvent expliquer le choix du président. En premier lieu, une tentation dynastique : fort d’un bilan économique flatteur et d’une popularité au zénith, Jokowi est persuadé que sa « vision » de l’Indonésie doit se perpétuer. La seconde, connexe, est sa conversion, depuis son second mandat, à un développementalisme autoritaire, dont la construction à marche forcée d’une nouvelle capitale est l’un des aspects les plus saillants. En quelques années, l’ancien maire pragmatique et respecté pour ses capacités de dialogue – qui lui ont permis de mettre en place, d’abord dans les mairies qu’il gérait puis au niveau national, une sécurité sociale et les prémisses d’un régime de retraites – s’est transformé en dirigeant intransigeant à l’égard de toute contestation.

Ironie du sort, c’est à l’opposition acharnée de Prabowo et de ses partisans que l’on doit l’arsenal répressif adopté par le pouvoir ces dernières années. En 2016-2017 en effet, une coalition hétéroclite rassemblant islamistes radicaux et oligarques corrompus était parvenue à faire chuter Basuki Tjahaja Purnama (dit Ahok), gouverneur de Jakarta et proche allié de Jokowi, en l’accusant de blasphème. Ce dernier avait alors réagi en faisant adopter une série de mesures visant à réaffirmer l’autorité de l’État et la doctrine religieuse très ouverte de l’Indonésie (le Pancasila). Sur cette base, deux des organisations (dont le fameux Front des défenseurs de l’islam) qui avaient contribué à la chute d’Ahok furent interdites. Après la réélection de Jokowi, en 2019, ces réglementations furent détournées de leur but initial – desserrer l’étau exercé par la surenchère islamiste sur la vie publique – et furent utilisées pour réprimer d’importantes manifestations contre des réformes contestées du gouvernement (loi sur la libéralisation du marché du travail, réforme du Code pénal…)3. Ce durcissement à l’égard des oppositions s’accompagna d’un affaiblissement de la commission anti-corruption auquel le président s’était jusque-là courageusement opposé. L’entrée de Prabowo au gouvernement comme ministre de la Défense puis son accession au statut de successeur légitime sont donc venus confirmer l’évolution de Jokowi vers une certaine tentation autoritaire.

Amnésie collective

L’élection du 15 février 2024 révèle également une seconde caractéristique de la vie politique indonésienne : un attachement profond à un unanimisme de façade au prix d’une amnésie collective soigneusement entretenue. Inscrite dans le préambule de la Constitution, la recherche d’un consensus (mufakat) construit sur de longues délibérations (musyawarah) est l’une des valeurs cardinales de la République fondée en 1945. Au nom de ce légitime désir d’unité nationale, la dictature Suharto a bâti une formidable escroquerie mémorielle dont les effets se font sentir encore aujourd’hui.

En désignant les communistes comme les responsables des effroyables massacres (près de 500 000 morts) dont ils furent pourtant les victimes dans les premiers mois du nouveau régime, l’Ordre nouveau a imposé une mémoire officielle que la Reformasi n’a jamais sérieusement remise en cause, malgré d’importants travaux historiques4. Assurant une impunité totale aux bourreaux, ce récit alimente le mythe d’un « danger communiste permanent » qui ampute la vie politique de tout son flanc gauche et permet à l’oligarchie en place, avec l’aide complaisante de l’islam militant, de disqualifier toute revendication sociale dans l’un des pays les plus inégalitaires du monde.

L’élection du 15 février 2024 révèle une amnésie collective soigneusement entretenue.

Prabowo Subianto, qui a beaucoup contribué à la défense de cette mémoire falsifiée, a su tirer habilement profit, durant la campagne présidentielle, de ce rapport conflictuel à la réalité. Malgré les nombreuses alertes des organisations de défense des droits humains, l’habile campagne menée sur les réseaux sociaux pour imposer l’image lénifiante d’un vieil homme apaisé et rassurant a porté ses fruits. Son succès auprès d’une génération TikTok friande d’une histoire sans aspérités en témoigne. Ce passé occulté pourrait toutefois resurgir. D’abord parce que rien ne dit que le projet dynastique de Jokowi ne se heurte pas à la réalité des ambitions de l’ancien général. Ensuite, parce que l’incapacité de l’Indonésie à sonder la part d’ombre de son histoire récente entretient un système politique et économique incapable de résoudre les problèmes structurels qui maintiennent l’Indonésie dans le piège des pays à revenu intermédiaire. Les cinquante millions d’Indonésiens, tout juste sortis de la pauvreté ces dernières années, pourraient y rebasculer à la première crise et faire renaître un idéal de justice sociale pour l’heure profondément enfoui dans une mémoire tronquée.

  • 1. Sur cette instrumentalisation de l’islam radical par Prabowo dans les dernières années du régime Suharto, voir Andrée Feillard et Rémy Madinier, La Fin de l’innocence ? L’islam indonésien face à la tentation radicale de 1967 à nos jours, Paris/Bangkok, Les Indes Savantes/Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine, coll. « Regards croisés », 2006, p. 72-76.
  • 2. Edward Aspinall, “Oligarchic populism: Prabowo Subianto’s challenge to Indonesian democracy”, Indonesia, no 99, avril 2015, p. 1-28.
  • 3. Jacqui Baker, “Reversing Reformasi” [en ligne], New Mandala, 13 décembre 2023.
  • 4. Rémy Madinier, « La tragédie de 1965 en Indonésie : une historiographie renouvelée, une mémoire toujours tronquée », Archipel, no 88, 2014, p. 189-212.