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Dans le même numéro

S'interroger sur le savoir économique (entretien)

novembre 2009

#Divers

Entretien avec Robert Boyer

« Quitte à forcer le trait, écrit Robert Boyer qui défend l’idée d’une économie indissociable du droit, de la philosophie morale et de l’histoire, l’économie politique est devenue analyse économique puis s’est à son tour transformée en une mathématique économique. Aussi, la dernière décennie a été caractérisée par un déclin marqué des articles théoriques au profit de traitements statistiques de plus en plus sophistiqués. »

Esprit – L’école de la régulation a toujours considéré l’économie comme une science sociale et non pas comme une science exacte. Qu’en est-il aujourd’hui alors que le milieu des économistes s’est agrandi et consolidé ? La technicité n’a-t-elle pas pris le dessus, et n’est-elle pas aveuglante ? Au point de ne pas avoir anticipé ce qui s’est passé.

Robert Boyer – Il y a peu encore, la profession des économistes était fière de l’état d’avancement de la discipline grâce à la sophistication des concepts théoriques, l’essor de la modélisation et des techniques économétriques sur la base de multiples données statistiques, tout particulièrement en matière de finance. Parmi les sciences sociales, les économistes se considéraient comme les plus proches des sciences exactes. Mais l’analogie, par exemple avec la physique, serait trompeuse car les économistes ne s’interdissent pas de raisonner juste sur des hypothèses fausses. Dans le passé, la recherche visait à rendre intelligibles des phénomènes économiques résultant des données de l’observation de marchés déjà existants. Avec l’essor des mathématiques financières, voilà que des chercheurs inventent une théorie permettant d’estimer la valeur d’options portant sur un actif financier tel que le cours boursier. Pour ce faire ils ont besoin de supposer que toute l’information disponible est déjà dans les cours présents et de postuler que la loi des grands nombres s’applique aux déviations par rapport à une valeur centrale. Grâce à cette percée théorique, les praticiens peuvent créer des marchés d’options et cela devient la source d’une croissance explosive de l’activité de tous les intermédiaires financiers. La crise des prêts subprime vient montrer les limites de cette élégante et très rentable construction : les primes de risque avaient été grossièrement sous-estimées par une extrapolation abusive des régularités passées qui portaient sur des populations beaucoup plus solvables que celles qui obtiennent de nouveaux crédits hypothécaires. Cet écart entre le risque implicitement incorporé dans les prix et sa réalité débouche sur un emballement spéculatif qui se retourne brutalement et détruit les corrélations statistiques sur lesquelles était fondée l’évaluation de ces produits dérivés. Comme l’ont aimablement fait remarquer des spécialistes de la physique statistique, les inventeurs de ces produits sont victimes de la non-scientificité de leurs modèles1. Sous l’apparente rigueur se dissimulent en fait de grossières erreurs dans la formalisation du prix des actifs financiers.

Cet échec s’explique aussi par une division de plus en plus fine du travail entre les diverses spécialités de l’économie. Alors que, jusqu’aux années 1970, la finance appartenait au champ de la théorie économique, le domaine est envahi par des statisticiens, des physiciens, seuls à même de maîtriser la complexité des modèles stochastiques construits pour rendre compte du mouvement des cours des actifs financiers. Cette sous-discipline s’autonomise au point de n’avoir presque plus de relations avec la macroéconomie financière traditionnelle. En un sens, la crise actuelle est aussi celle de l’anomie de la division du travail entre les économistes. D’où un remarquable paradoxe : les meilleurs experts de la finance s’avèrent ainsi incapables de détecter une bulle alors que, comme le faisait remarquer un économiste américain, tous les chauffeurs de taxi de Miami pouvaient décrire à leurs clients, avec grande exactitude, le profil de la bulle immobilière qui se déployait à partir du milieu des années 2000.

La division du travail

L’histoire économique ne permet-elle pas d’éclairer les métamorphoses de la pratique des économistes et du savoir économique lui-même ?

En effet, un retour sur l’histoire des doctrines et des théories économiques éclaire la configuration actuelle du champ intellectuel en économie. Symétriquement d’ailleurs, l’histoire des crises financières livre une interprétation suggestive de la crise actuelle2. À l’origine l’économie politique se présente comme une approche intégrée combinant économie, droit, philosophie morale et histoire. Dans la première moitié du xxe siècle, les concepts de base sont définis avec plus de précision, se développent les données économiques sur lesquelles appliquer les méthodes statistiques, le tout culminant dans la construction puis le test de modèles économétriques. On trouve des exemples remarquables d’application de cette méthodologie dans les tout premiers numéros de la revue Econometrica des années 1930. Les articles traitent de façon intégrée d’une question économique bien délimitée, proposent une revue des théories et hypothèses susceptibles de l’éclairer, formulent alors un modèle original qui est ensuite estimé selon les techniques économétriques de l’époque, pour déboucher sur des conclusions concernant par exemple ce que devrait être la politique des pouvoirs publics. Lorsque l’on ouvre aujourd’hui cette même revue Econometrica, on n’y trouve plus que des articles extrêmement techniques qui visent à étendre les résultats d’un précédent article… sans qu’il soit fait état du moindre problème économique éclairé par cette recherche, encore moins des conséquences qu’il implique dans la conduite de la politique économique. Quitte à forcer le trait, l’économie politique est devenue analyse économique puis s’est à son tour transformée en une mathématique économique.

Aussi, la dernière décennie a été caractérisée par un déclin marqué des articles théoriques au profit de traitements statistiques de plus en plus sophistiqués de banques de données individuelles en séries temporelles. Quelquefois, mais de moins en moins souvent, une hypothèse dérivée de la théorie est mobilisée, mais dans la plupart des cas, c’est un empirisme certain qui guide les travaux : telle variable explique tant de % de telle autre variable sans que soient clairs les mécanismes impliqués. Au demeurant, ces régularités sont rarement dotées de stabilité, puisque dès lors qu’on tente de les exploiter, les comportements individuels changent et la capacité explicative du modèle antérieurement construit se détériore. Ainsi, l’économie comme discipline est devenue économétrie et à son tour cette dernière s’est transformée en une métrie, c’est-à-dire une pure technique d’analyse des données qui s’applique tout autant à l’épidémiologie qu’à l’économie.

Ainsi, la rançon de l’efficacité de la division du travail dans la recherche économique au sein de chaque domaine serait la perte d’intelligibilité des interdépendances qui régissent ces divers domaines. La crise actuelle en donne une image saisissante.

Mais l’école de la régulation n’essayait-elle pas, entre autres propositions théoriques, de faire le lien entre le micro et le macro ?

En effet, cette approche vise à dépasser le conflit entre le micro et le macro grâce à la prise en compte des formes institutionnelles telles que le rapport salarial, le régime monétaire, les formes de la concurrence qui sont les points de passage obligés entre ces deux niveaux. Ce faisant, elle s’oppose à la configuration actuelle du champ des recherches en économie. À l’origine, la macroéconomie naît de l’observation faite par John Maynard Keynes : on ne peut extrapoler au plan de l’économie globale un comportement microéconomique type. Si par exemple tous les ménages tentent d’épargner plus dans l’espoir de relancer l’investissement, ex post ils dépriment la demande effective, donc l’investissement. Mais cet enseignement majeur est victime de la contre-attaque de l’École de Chicago qui entend restaurer les principes de la microéconomie – rationalité des comportements et des anticipations, équilibre de marchés – comme fondement de la macroéconomie. Tout se passe alors comme si Robinson Crusoé gérait à lui seul l’économie américaine. En effet, le recours à la notion d’agent représentatif implique que c’est le même individu qui arbitre entre loisir et travail, consommation et épargne, investissement productif et placement financier. Aussi ridicule que cela puisse paraître, tel est le modèle canonique qui a triomphé pour analyser la dynamique macroéconomique des économies contemporaines. Cette brève rétrospective fournit une autre clé de lecture de la crise des prêts subprime.

D’un côté, les modèles dits de cycles réels décrivent la réaction de l’économie à des chocs exogènes sous l’hypothèse d’un permanent plein-emploi, d’anticipations rationnelles, et en l’absence de tout système financier, pas plus d’ailleurs de formalisation réaliste de la monnaie. Il était donc par principe impossible d’anticiper la crise actuelle née d’une spéculation financière effrénée. D’un autre côté, on l’a vu, les inventeurs de produits dérivés se plaçaient dans le contexte d’une optimisation d’un portefeuille individuel sous l’hypothèse de marchés financiers profonds et liquides et d’un régime macroéconomique stable. Ces formalisations ad hoc interdisaient donc de comprendre comment une couverture de risque optimale au niveau microéconomique pouvait déboucher sur l’effondrement du système, donc la faillite non seulement de leurs modèles mais des entités financières qui vivaient de la vente de tels produits. À nouveau c’est chez les physiciens, convertis à la finance, que l’on trouve des modèles à agents hétérogènes dans lesquels peuvent apparaître une bulle spéculative et son éclatement endogène, même s’il est difficile, voire impossible de prévoir la date d’un tel retournement3.

La réponse de la théorie de la régulation est différente : c’est la domination du régime financier sur l’ensemble des autres formes institutionnelles qui généralise les comportements spéculatifs, même chez les pauvres qui n’ont pas les revenus pour accéder à un logement. On l’a déjà souligné, la crise est donc tout à la fois systémique – perte de signification du prix des actifs financiers – et structurelle puisque c’est le cœur du régime d’accumulation qui se trouve bloqué par les risques de faillites en chaîne.

Changer la formation

Pensez-vous que la formation puisse changer, que la matrice cognitive, celle des grandes écoles comme des unités de management en tous genres, puisse changer ?

Globalement la profession a failli mais compte tenu de l’extrême balkanisation des champs de recherche, la tentation est grande de rejeter la responsabilité de la crise sur le voisin ou les acteurs de la finance eux-mêmes. En bonne logique, la stratégie de recherche et le cursus d’enseignement de l’économie devraient être révisés. À la fin des années 1990, certains étudiants en économie avaient déjà demandé une présentation plus équilibrée des diverses théories économiques, un retour à l’enseignement de l’histoire des faits économiques et un intérêt plus marqué pour les grandes questions de politique économique contemporaines. Leur message ne semble guère avoir été entendu. En France la modernité d’une formation continue à se mesurer à la sophistication de ses cursus en micro 1, 2, 3, économétrie 1, 2, etc., face à un superbe dédain à l’égard d’une macroéconomie au statut théorique incertain.

Il est aussi difficile de changer le contenu des enseignements car la plupart des enseignants ont été formés au sein du paradigme dominant dont ils finissent, nolens volens, par être prisonniers. Enfin, en France, comme dans beaucoup de pays européens, la référence des formations universitaires continue à être celle des États-Unis il y a une quinzaine d’années… alors que se font jour de nouvelles tendances, tel un retour à l’histoire économique, à l’économie politique et qu’apparaît un champ particulièrement dynamique, celui de la sociologie économique. Il est donc difficile d’être optimiste d’autant plus qu’ont été éradiquées de l’enseignement les approches keynésiennes, marxiennes, voire même schumpétériennes… alors qu’elles pourraient fournir le point de départ d’une recomposition de l’économie comme discipline.

Mais qu’en est-il des controverses entre économistes ? Les orthodoxes ne couvrent quand même pas tout le champ…

Certes, divers programmes de recherche autres que l’économie standard continuent à exister mais ils font face à une double difficulté. D’une part, en termes institutionnels, il leur est difficile de s’organiser en vue d’attirer de jeunes chercheurs et d’influencer le cœur des départements universitaires auxquels ils appartiennent. D’autre part, tenants du retour à l’école classique, marxistes, keynésiens, néoschumpétériens, nouveaux institutionnalistes, se posent en autant d’alternatives au paradigme néoclassique mais ont quelques difficultés à construire un socle à partir duquel développer des recherches coordonnées. Mais c’est peut-être tomber dans le piège de vouloir expliquer l’économie par l’économique. Ne faut-il pas plutôt viser à une reconstruction d’une science sociale intégrée ? Lorsque l’on constate l’entrelacement des croyances, des relations de pouvoir et des intérêts qui conduisent à la crise des prêts subprime, c’est peut-être la meilleure des stratégies. Mais où sont les lieux permettant une telle approche à l’époque d’un durcissement des barrières disciplinaires ?

  • *.

    Économiste, il est notamment l’auteur d’Une théorie du capitalisme est-elle possible ?, Paris, Odile Jacob, 2004 et Une crise tant attendue. Leçons d’histoire pour économistes, Centre Cournot pour la recherche en économie, novembre 2008 (www.centrecournot.org).

  • 1.

    Jean-Philippe Bouchaud, “Economics Needs a Scientific Revolution”, Physics.so-ph, 29 octobre 2008.

  • 2.

    Robert Boyer, « Feu le régime d’accumulation tiré par la finance : la crise des subprimes en perspective historique », Revue de la régulation, n° 5, 1er semestre 2009, http://regulation. revues.org/index7367.html « Une crise tant attendue. Leçons d’histoire pour économistes », Prisme, n° 13, novembre 2008, Centre Cournot pour la recherche en économie, Paris, http://www.centrecournot.org/prismepdf/Prisme_13_FR.pdf

  • 3.

    Didier Sornette, Why Stock Markets Crash. Critical Events in Complex Financial Systems, Princeton, Princeton University Press, 2003.